Extraite du journal le Clair-Voyant. Grenoble
Captivité et mort de Pie VI 71
détail de son arrivée : Cinquante cavaliers piémontais, des évêques, archevêques en quantité ; il était lui-même dans une chaise à porteurs. Il a voyagé à bras dqpuis Suse et a pris quelques rafraîchissements au Mont Genèvre ; il a donné autant de bénédictions qu'il a vu de personnes qui se sont présentées ; mais les septhuitièmes des assistants n'ont pas eu l'idée de cette bigoterie.
« Le vénérable Saint-Père est allé descendre à l'hôpital général : il faut que le Saint-Siège soit bien malade, puisqu'on le loge dans un pareil lieu. Au reste il ne se plaindra pas d'avoir descendu de sa dignité, puisqu'il pourra l'exercer de la plus haute ville de lEurope. »
Le logis du Saint-Père était contigu à l'hôpital ; il se composait de quatre chambres. La chambre à coucher contenait un lit, un fauteuil, une table et deux pliants pour les gens de service pendant la nuit. La fenêtre était garnie d'un châssis tendu de grosse toile rousse ^. La cheminée de cette chambre fumait beaucoup. L'antichambre, assez vaste, servit d'abord de chapelle, de réfectoire et de dortoir pour les domestiques. Les prélats et les ecclésiastiques de la suite étaient logés en ville, mais ils passaient la journée entière dans le logis du Pape. Le Saint-Père était retenu toute la journée dans son fauteuil par la paralysie. Il fallait appartenir à sa suite pour avoir accès auprès de lui. La sentinelle en faction à la porte de l'appartement avait la consigne d'écarter toutes autres personnes. Tous les matins, de dix à onze heures, et tous les soirs, de deux à trois heures, le Pape faisait servir sur un guéridon, dans l'embrasure de la fenêtre, une collation au fonctionnaire qui gardait sa porte jour et nuit. La collation se composait toujours de deux plats, une bouteille de vin et un pain.
1. Les comptes de dépenses du Pape indiquent que les prélats firent remplacer la toile par des vitres.
72 Le^ Martyrs
Le commissaire du Directoire, ie sieur Bérard, prit à tâche de neutraliser les bonnes intentions du commandant de place, Michaud, et d'indisposer le général Millier, commandant la septième division militaire. A la nouvelle de l'entrée de Suwarow à Milan et de l'arrivée de ses coureurs à Turin, le Directoire donna ordre au général Mûller « de mettre le Pape au fort des Trois- Têtes, en lui procurant toute l'aisance et les commodités possibles, et ayant pour lui les égards dus à son grand âge » 1, mais ce transport fut reconnu impossible ; d'ailleurs le 10 juin, les Russes quittèrent Suse jusqu'où ils avaient poussé leurs avant-postes.
Dans le même temps des prêtres italiens réfugiés à Briançon accusèrent les ecclésiastiques de la suite du Pape d'avoir envoyé à l'ennemi des plans de Briançon et des forts de place. Le commissaire du Directoire transmit au général Mûller la dénonciation; celui-ci expédia au commandant de place l'ordre défaire évacuer immédiatement sur Grenoble, le Pape et sa suite : «Si le Pape est trop faible, ajoutait l'ordre du départ, pour supporter les fatigues du voyage, faites partir quand même les prélats et les serviteurs qui ne sont pas indispensables à son service personnel. »
Le Saint-Père ayant eu connaissance de ces ordres se déclara prêt à partir : « Je suis disposé à me sacrifier, dit-il, plutôt que de voir s'éloigner de moi ceux en qui j*ai mis ma confiance. » Néanmoins les prélats sollicitèrent un délai de quelques jours nécessaire pour se procurer des voitures. Le commandant de place communiqua leur demande à ses officiers, mais le commissaire du Directoire l'interrompit en disant : « Une charrette sera bien suffisante pour transporter ce vieillard ; quant