‹ Les martyrs (volume 5)Chapitre 4 sur 75 · MAUTYRE DE M. DE SAVIGNAC · texte numérisé non relu

MAUTYRE DE M. DE SAVIGNAC

M. le curé rentra au château et aborda tranquillement les autres prisonniers. Il demanda à M"* Loyand, qui a ses entrées libres, si elle croyait qu'on lui accordât un de ses confrères qui sont détenus dans une maison particulière ; il lui avait fait la même demande dès le matin. Cette demoiselle alla chez le général, et obtint la permission de faire conduire un prêtre dans le cachot de M. le curé \ et celle d'y rester elle-même toute la nuit. Pareille consolation n'avait encore étéaccordée à aucun condamné. M"^ Loyand porta des livres, un cierge et de l'eau bénite dans le cachot. M. le curé soupa tranquillement avec elle. Ils prièrent ensemble, s'entretinrent de la mort ; il lui expliqua ses dernières volontés qu'il avait déjà écrites; lui dit de me donner tous ses papiers, lui parla avec tendresse de ses paroissiens, et plaignit le chagrin que j'aurais de sa mort. Quand il voyait pleurer cette digne fille, il la reprenait en riant. Illui fitune telle impression, qu'elle finit par devenir presque joj^euse de sa mort. A sept heures du matin, il écrivit une lettre fort belle à ses paroissiens, et envoya savoir à quelle heure on viendrait le chercher ; c'était onze heures et demie. Il m'écrivit alors, ainsi qu'aux demoiselles chez qui il fut pris. Il déjeuna avec appétit. Il se remit alors en prières. Il témoigna de la satisfaction quand M"® Loyand lui dit que nous lui faisions faire un cercueil et que je préparais son suaire. A onze heures, il dit les prières des agonisants,

1. Ce prêtre était M. Letort, ancien curé de Juvigné, un des ecclésiastiques transférés à Rambouillet en 1793, et détenu alors dans la maison de la Barbotière, au bas delà rue Renaise. Ml'* Loyand avait obtenu pour lui la permission de célébrer la sainte messe dans ie cacbot de M. de Savignac. Mais à onze heures du soir, le général donna l'ordre de reconduire sur-le-champ M. Letort à la maison de détention. Il dit qu il ne savait pas comment il avait pu permellre l'entrevue des deux prêtres, et que cela le compromettrait gravement.

les actes avant la mort. Quand on vint le chercher, M"* Loyand lui demanda sa bénédiction, il la lui donna, lui dit adieu, le sourire sur les lèvres et marcha au supplice les mains jointes, la tête nue, et priant Dieu. Arrivé sur la place du Gast, il se mita genoux. On lui demanda s'il voulait qu'on lui bandât la Vue ; il répondit : « Faites ce que vous voudrez. On lui mit un mouchoir sur les yeux; il éleva les mains au ciel, les joignit, tomba au premier coup. Le zèle de ses amis et la rage de ses ennemis ne se sont pas éteints avec sa vie. Son corps fut insulté pendant qu'on le portait au cimetière ' ; maison l'enferma dans la chapelle, et il a été enseveli avec respect. Tout le soir et la nuit il y a eu des fidèles sur son tombeau; la terre imbibée de son sang a été recueillie ; les fossoyeurs mènent des fidèles dans la chapelle, pour y essuyer le brancard et le pavé, avec des mouchoirs. J'ai un linge teint de son sang et une boucle de ses cheveux. Je lui avais fait demander le matin qu'il me donnât de ses cheveux ; il répondit qu'il n'avait pas assez souffert, et il m'envoya seulement son petit portefeuille, qui lui servait de bourse pour porter les sacrements. Sa mémoire est profondément gravée dans mon cœur. Je l'ai suivi pas à pas dans son agonie. Nous avons disputé son sang goutte à goutte : la fureur et la force nous l'ont arrachée Il est plus heureux que nous. Dieu soit béni I Je te prie de garder ma lettre ; je n'aurais pas la patience de la copier et il sera peut-être utile un jour d'avoir des détails aussi exacts de la mort de notre cher curé.

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