A BESANÇON, LE 9 FÉVRIER
François Bernard Martelet, né à Jussey, près Vesoul, en Franche- Comté, vers 1758, entra en 1779 dans la Congrégation de la Mission fondée par saint Vincent de Paul. Aussitôt sou TiCviciat terminé, ses supérieurs l'envoyèrent à la maison de CoëiTort au Mans, où il remplit les fonctions de préfet du choLHir et de maître des cérémonies. Les principes d'orthodoxîe rigoureuse i obligèrent de quitter cette maison quand survint le schisme constitutionnel, et il retourna dans son pays natal dont il fut contraint de s'éloigner vers la fin de 1792. Après le 10 thermidor il rentra en France par la frontière du Nord et séjourna deux années à Saint- Orner. Au printemps de 1797, il se rendit à Paris avec Tintention de revenir dans le Maine. Il était encore dans la capitale quand éclata le coup d'Etat du IHfructidor ; en conséquence, il se retira chez sa mère à Jussey oii il arriva le 11 octobre, fut arrêté dix jours après, conduit de Jussey à Blonde-Fontaine, puis à Vesoul et y fut emprisonné quatre mois. Vers la fin de. janvier 1798, il fut transféré à Besançon ; le 8 février à cinq heures du soir on le conduisit à la prison militaire ; le 9 il comparut, à neuf heures du matin, devant une commission militaire et fut condamné comme émigré rentré à la peine de mort. Vers 3 heures de l'après-midi, on le conduisit au supplice.
Nous rencontrons maintenant un groupe de prêtres déférés à des commissions militaires. Leur situation demande un mot d'explication. « Lorsqu'ils avaient passé la frontière en août et septembre 1792, ils ne l'avaient pas fait volontairement ; la loi du 26 août les y obligeait ; leur départ était un exil forcé, et leur émigration, s'il faut employer le mot impropre, un acte
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d'obéissance. En 1793, ils avaient été inscrits sur les mêmes listes que les émigrés, mais cette ijiscription, qui valait au point de vue du séquestre et de la vente de leurs biens, ne changeait pas la nature et l'origine de leur exil. Distinction importante : comme déportés, iis étaient justiciables des administrations centrales et passibles d'une seule peine que prononçaient ou les Administrations ou le Directoire lui-même, la déportation. Comme émigrés, ils étaient traduits devant une commission où les attendait la procédure sommaire qu'on verra appliquer Ce problème, dont la solution intéressait la vie de tant de citoyens, ni le Directoire, ni le ministre de la Justice, ni celui de la Police ne s'inquiétèrent de 1 éclaircir ; la solution en fut abandonnée aux juges des commissions militaires, les uns ne connaissant que la consigne et ne cro3^ant pas qu'il fût possible de la secouer, les autres la subissant avec douleur, mais s'y résignant, tous trop peu familiers soit avec les lois soit avec les procédés d'interprétation, pour démêler le parti équitable que commandaient les circonstances de l'émigration ecclésiastique. » (V. Pierre.)
Bibliographie.— Th. Perrin, les Martyrs du Maine. Episodes précieux de l'histoire de l'Eglise pendant la Révolution française, in-12, Paris, s. d, 2« édit., l. I, p. 241-247. - .1 Sanzay, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le département du Doubs de 1789 à 1801, in-12, Besançon, 1869, t. IX, — P. Piolin, l'Eglise du Mans durant la Révolution, t. III, p. 435-440, a donné le discours final avec des retouches. — V. Pierre, les Emigrés et les Commissions militaires après Fructidor, dans la Revue des Quest. hist., 1884, t. XXXVI, p. 561.
LETTRES ET DISCOURS DE J.-B. MARTELET. Ma TENDRB ^ftlÈRE,
Me voici à la veille de consommer mon sacrifice, et de paraître au tribunal redoutable de Dieu, pour lui rendre compte de toute ma vie. Quelque juste que soit la cause pour laquelle je me suis efforcé de combattre
pendant tous ces temps malheureux, ie ne tremble pas moins à la vue du compte terrible que j'ai à rendre des âmes qui m'ont été confiées, ainsi que de la mienne. Heureusement pour moi, j'ai cette confiance que Dieu voudra bien oublier mon incapacité à remplir un aussi sublime ministère, pour ne se souvenir que de ses infinies miséricordes et me pardonner mes péchés. Je lui rends d'immortelles actions de grâces de ce qu'il a bien voulu me faire naître de parents chrétiens et me choisir un père et une mère qui se sont eux-mêmes sacrifiés pour me donner une éducation chrétienne. Je prie le Seigneur qu'il daigne couronner votre œuvre et m'accorder la grâce du martyre. J'ai tout lieu d'espérer qu'il aura égard au sacrifice généreux que vous lui fîtes de ma personne, non seulement dès ma naissance, mais principalement depuis ma consécration à l'état saint de prêtre et de missionnaire.
Puisse le sang que je vais verser pour la foi effacer le reste de mes péchés, et toucher le cœur des ennemis de notre sainte religion I II n'y a pas de doute qu'il fallait des victimes pour expier les iniquités de notre malheureuse patrie. Que la volonté de Dieu s'accomplisse en moi 1 Et si j'ai le bonheur de trouver grâce devant Dieu, j'accepte volontiers et de bon cœur le calice de sa passion, dans l'espérance qu'il voudra bien m'accorder les forces nécessaires pour le boire jusqu'à la lie, s'il le faut. Et vous, mes chers frères et sœurs, n'oubliez pas si Dieu nous a choisis de préférence à tant d'autres pour augmenter la famille des saints, vous ne parviendrez sûrement à l'héritage éternel, qu'en prenant soin de notre tendre mère, qui est le seul bien qui nous tienne encore attachés à la terre, et en pratiquant à son égard les vertus dont elle n'a cessé de nous donner l'exemple. Je vous recommande à tous spécialement mes deux petits-neveux, faites tout ce qui dépendra de vous pour
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que ces tendres enfants ne soient pas privés du don inestimable de la foi, qu'il est à craindre que l'on ne voie enlever à notre malheureuse patrie.
Je me recommande aux prières des fidèles catholiques de Jussey ; je les remercie de la charité qu'ils m'ont témoignée, et je les prie de ne pas abandonner ma famille désolée.
Je demande pardon à ma bonne mère de tout ce qui aurait pu Toffenser en moi. Je vous demande aussi pardon à vous tous, chers frères et sœurs, et me recommande à vos prières, afin que si j'ai le bonheur de suivre mes vénérables confrères dans le séjour de la gloire, je puisse intercéder powr vous auprès de Dieu, par la médiation de notre Sauveur Jésus -Christ et de sa très sainte Mère. Ainsi soit-il.
Faites part de mes sentiments aux braves chrétiens de Saiut-Omer, à qui j'ai de très grandes obligations, et dites-leur que je ne les oublierai pas, si j'ai le bonheur de voir Dieu.
Jean Mauïelet, prêtre.
Dans les prisons de Besançon, ce 8 février 1798, veille de ma mort.
Aux prêtres incarcérés avec lui.
Messieurs et respectables confrères,
Maintenant que mon sort est décidé, je croirais manquer essentiellement à la reconnaissance que je vousdois, si je ne vous faisais pas tous mes remerciements les plus sincères de ce que vous avez bien voulu me supporter parmi vous, quelque indigne que je fusse des vertus qui doivent caractériser de vrais martyrs. Ce qui me rassure et me remplit de consolation dans ce dernier
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moment, c'est d'avoir été le témoin de votre inébranlable fermeté et de cette résignation parfaite dont vous m'avez donné l'exemple. J'en crois et rends grâces au Seigneur qui n'a pas permis que je fusse abandonné à ma propre faiblesse. Que sa volonté s'accomplisseen moi. Ohl si mon sang pouvait lui être agréable pour servir à l'expiation de mes iniquités et de celles de notre malheureuse France, je n'en verserai jamais autant que je le désirerais ; mais, hélas 1 mon indignité !... Il ne me reste donc plus de ressources que dans ses infinies miséricordes, que j'implore à grands cris, et que je vous prie d'implorer pour moi.
Je pardonne de bon cœur à ceux qui ont contribué à ma mort ; et j'espère que si j'ai trouvé grâce devant Dieu, il voudra bien écouter mes prières pour eux.
Adieu, je vais mourir. In manus tuas, Domine, cornmendo spiritum meum.
Dans les prisons militaires de Besançon, à deux heures après-midi, jour de ma mort, le 9 février 1798.
Jean-Baptiste Martelet, prêtre.
Discours de M. Martelet au peuple, avant qa on lui bandât les yeux pour le fusiller.
Pauvre peuple, jusqu'à quand vous laisserez-vous aveugler par l'erreur et le mensonge ? Hélas ! le flambeau de la foi, ce trésor précieux, incomparable, s'éloigne de vous, et malheureux, vous ne faites aucun effort pour apaiser la colère de Dieu, qui s'appesantit chaque jour sur la coupable France ! Si l'on conduit les ministres de Jésus-Christ sur le champ de bataille, pour leur ravir l'existence, vous accourez, les uns pour insulter à la religion qui fit votre bonheur, les autres s'attendrissent
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sur notre sort et versent des larmes sur nous ; et, l'ins-* tant après, se livrent de nouveau à leurs coupables plaisirs ou à une tiédeur habituelle, ils se contentent de gémir sur les verges dont Dieu, dans sa colère, se sert pour punir d'une manière bien terrible la coupable France. Un fort petit nombre emploient tous les moyens qui sont en leur pouvoir pour fléchir la colère redoutable d'un Dieu outragé ; et Dieu, dans sa miséricorde, les appelle peu à peu en différentes manières.
O mes frères, mes concitoyens, je vous pardonne ma mort comme homme. Je prie Dieu de vous la pardonner, comme celle de son ministre, puisqu'il m'avait confié le pouvoir d'être médiateur entre vous et lui, et que c'était par mes mains que vous deviez recevoir la source des grâces.