‹ Les martyrs (volume 5)Chapitre 66 sur 75 · LE MARTYRE DU VENERABLE PIERRE DUMOULIN-BORIE · texte numérisé non relu

LE MARTYRE DU VENERABLE PIERRE DUMOULIN-BORIE

Arrivés à Diem-Phuc, le mandarin dit à M. Borie : « Maître, ce jeune homme est-il ton domestique? »

« Mandarin, je te prie de l'interroger lui-même, et il te répondra ce qu'il voudra. »

Sur la demande du mandarin, je répondis : « Voilà au moins trois ou quatre ans que je suis avec cet Européen. »

« Tu l'as entendu ? qu'en dis-tu? »

«Il a avoué qu'il est mon disciple, je le reconnais volontiers pour tel. »

Là-dessus, le mandarin me fit placer à côté de M. Borie; il fit faire ensuite deux cangues très solides et donna ordre au village de nous préparer à manger. »

Le lendemain matin, le mandarin nous fit mettre tous deux à la cangue et nous conduisit au chef-lieu du bailliage, où nous arrivâmes le soir. M. Borie lui dit alors :

« J'ai ouï dire que vous aviez arrêté le chef de religion, Diêm. Je te prie de me laisser voir sa face, afin que je voie s'il est jeune ou vieux. » Aussitôt le mandarin envoya des soldats qui amenèrent le Père Diêm dans la salle d'audience.

A sa vue, M. Borie lui dit : « Pourquoi te laisser ainsi dominer par la crainte et parler à tort et à travers ? Vois combien de monde tu as exposé par tes imprudences. Il te faut réparer tout cela. Dis au mandarin que, vieux tu es, la peur t'a saisi, et que tu as répondu à toutes les questions sans savoir ce que tu disais. » Alors le Père Diêm, s'adressant au mandarin, lui dit : « Je suis vieux.

la peur m'a saisi au dernier point, je t'ai répondu à tort et à travers : par mes imprudences, j'ai compromis un grand nombre de personnes, je supplie le mandarin de les mettre en liberté. »

Celui-ci ne répondit rien : il laissa les deux prêtres s'entretenir en particulier quelques instants et fit ensuite reconduire le Père Diêm dans sa prison.

Le lendemain, 2 août, M. Borie dit au mandarin : <L Mandarin, lorsque tu es venu pour me prendre, tu étais envoyé par le gouverneur de la province. Je te prie donc de me conduire sur-le-champ en sa présence. Si tu ne m'écoutes pas et si tu persistes à m'interroger ici, je proteste contre cette manière d'agir et te préviens que je ne répondrai pas. Quant à toutes ces personnes que tu as arrêtées et mises à la question, elles sont très innocentes et je te prie de les mettre en liberté. » Le mandarin s'y prêta de bonne grâce, et même, dès ce moment, on ne fut plus inquiété dans ces parages pour cause de religion.

Il fit partir ensuite M. Borie, le Père Diêm, le frère Kang et moi pour le chef-lieu de la province, où nous arrivâmes le soir. Partout sur son passage M. Borie reçut les témoignages les plus touchants de l'affection des chrétiens; ils accouraient en foule sur la route, le suivaient en pleurant et, quand il fallait franchir des rivières, comme les mandarins s'opposaient à ce qu'on leur prêtât des barques, on en vit se jeter dans Teau jusqu'au cou et s'exposer à périr pour accompagner plus longtemps le missionnaire, le pasteur chéri de leur cœur. Arrivés à la capitale, le gouverneur nous reçut, prit les noms de chacun, nous fit passer la nuit dans la salle où l'on interroge les criminels, puis on nous demanda de fouler aux pieds la croix ; le frère Kang ne fit aucune difficulté. Pour moi, je ne voulus jamais ; le mandarin me fit donner vingt coups de rotin etmefit délier ensuite, m'ordonnant derechef de fouler la croix aux pieds. Je

Le Martyre du Vénérable Pierre Dumoulin- Borie 481

dis : « Laisse-moi te dire un mot auparavant. Si tu me fais traîner sur la croix, ce sera me vexer au dernier point et je te déclare que mon cœur n'y sera pour rien. » Il me laissa et m'ordonna seulement de faire un billet comme je voudrais. Aussitôt après il dit : « Chef de religion Cao^ et toi aussi chef de religion Diêm, il est vrai que le roi a défendu sévèrement votre religion ; malgré cela, si vous consentez à fouler la croix aux pieds, je vous mettrai en liberté sur-le-champ. »

M. Borie répondit : « Mieux vaut cent fois mourir. »

Le prêtre Diêm répondit de même.

Le mandarin ajouta : « Chef de religion Cao^ tu es Européen et tu es venu dans ce pays pour y prêcher la religion ; pourquoi n'as-tu pas cherché à t'en retourner chez toi plutôt que de te cacher ici et là, et te faire arrêter pour être ensuite exposé aux supplices ? Avant'qu'on t'eût arrêté, où étais-tu ? Dis-moi toute la vérité afin que je puisse instruire ton procès. »

« A peine étais-je arrivé dans ce pays, où je venais prêcher la religion, le roi l'a prohibée. Il a aussi défendu l'accès à tous les navires étrangers ; de sorte que quand même j'aurais voulu m'en aller, je n'aurais pu le faire. Quant aux peuples que j'ai visités, ils appartiennent au roi. Je te prie d'en avoir pitié et de ne pas m'obliger de les nommer. Je suis entre tes mains, fais de moi ce que tu voudras, je demande à porter seul la peine. »

Le mandarin ajouta : « Puisque tu n'as pu t'en retourner, pourquoi ne t'es-tu pas livré de même que Phanvan-Rinh ^ ? »

« Le maître Phan-van-Rinh s'est livré, c'est vrai, mais le mandarin a voulu se donner auprès du roi le mérite de

(1) C'est une erreur. M. Jaccard, qui portait ce nom, ne se livra pas ; c'est M. Gagelin qui se livra.

l'avoir pris. C'est pour cela que j'ai mieux aimé me cacher. »

(( Puisque le maître de religion Cao ne veut rien dire, qu'on lui donne trente coups de rotin. »

A ces mots, des soldatsfichèrentdes pieux en terre ; les pieds et les mains y furent attachés derrière le dos. On plaça une tuile sous son ventre et une autre sous son menton et on le frappa de trente coups de rotin. Pendant les vingt premiers coups, il ne donna aucun signe de douleur, ne poussa pas un seul soupir, quoique le sang ruisselât de sa chair en lambeaux. Ce ne fut qu'aux dix derniers coups qu'il fit entendre quelques gémissements. Tant que dura cette cruelle flagellation il tenait son mouchoir dans sa bouche. « C'est assez, dit le mandarin aux bourreaux, nous perdons notre temps à le frapper. »

M. Borie raconta ainsi son supplice ^ : « Sur le refus de déclarer les endroits que j'ai habités pendant mon séjour de cinq ans au Bo-Chinch, on m'a fait administrer, le 3 août au matin, trentre coups de rotin, qui, fortement appliqués, m'ont laissé tout couvert de sang, et d'abord incapable de me relever moi-même; mais un instant après qu'on eût jeté une poignée de sel sur mes plaies et que j'eus éprouvé des douleurs cuisantes, je me sentis aussi bien portant et joyeux qu'avant la cérémonie. »

Le mandarin lui ayant demandé s'il souffrait beaucoup, il dit : « Je suis de chair et d'os comme les autres ; pourquoi serais-je exempt de douleur? Mais qu'importe, avant comme après la torture, je suis également content. »

« Le courage de l'Européen, quoique mis à la ques^

(1) Extrait d'une lettre de M. Borie,

Le Martyre du Vénérable Pierre Dumoulin- Borie 483

tion, est inébranlable, disaient entre eux les mandarins témoins de tant de fermeté; et comme ils lui témoignaient de l'étonnement de son silence obstiné après une si rude question, il dit : « En Europe, quand un homme est accusé, on discute sur sa cause; s'il est trouvé coupable, on le condamne et il subit la peine, mais on ne le roue pas de coups pour le faire parler. Ce traitement n'est bon que pour les brutes qui n'obéissent qu'à la crainte ; voilà pourquoi je refuse de parler. »

Après qu'on l'eut frappé comme nous venons de le voir, après ces admirables et fermes paroles, le mandarin le fit asseoir et lui dit : « Il faut absolument que tu dises tout ; ne fais pas tant de difficultés de le dire »

« Je n'ai rien à dire que ce que j'ai dit : je te prie d'avoir pitié du peuple. »

De nouvelles instances n'ayant pu obtenir d'autres réponses, les confesseurs furent ramenés en prison.

Le lendemain, nous fûmes tous reconduits devant le mandarin, qui dit au père Khoâ : « Connais-tu précédemment les chefs de religion Cao et Diêm ? »

M. Borie prit aussitôt la parole : « A présent nous nous connaissons tous ; mais auparavant, à cause de la persécution, nous étions cachés l'un d'un côté, 1 autre de l'autre. »

« Chef de religion Diêm, as-tu quelque fois auparavant rencontré le chef de religion Cao ? »

M. Borie reprit encore : « Vers le cinquième mois dernier, nous nous sommes rencontrés une fois ; j'ai déjà avoué cela. »

« J'interroge le chef de religion Diêm ; ainsi laisse-le parler, maître de religion CaOt et ne parle qu'à ton tour. »

« Nous nous sommes rencontrés une fois, dit le père

Diêmjjel'ai déjà avoué dans mon premier interrogatoire. »

« Et toi, chef de religion koâ, as-tu quelquefois rencontré le maître Cao et Diêm ? »

« Je les ai rencontrés dans une barque près du village deLe-Son. »

« Chef de religion Cao, où allais-tu lorsque tu as été ainsi rencontré ? »

« A cette époque, je craignais d'être arrêté, et ce fut en fuyant pour me cacher que nous nous rencontrâmes. »

« Depuis combien d'années es-tu dans ce pays ? Quels endroits as-tu habités ? »

« Il y a sept ans que je suis ici ; j'ai habité la province de Nhgé-Au pendant un an, ensuite je suis venu ici. »

Le mandarin s'adressa ensuite à moi : « Depuis combien d'années es-tu avec le chef de religion Cao ? »

« Il y a quatre ans. »

« Quelle est ta patrie ? as-tu été avec d'autres chefs de religion ? »

« Je suis né dans la province de Ninh-Oinh ; je suis chrétien depuis ma naissance ; j'ai suivi le chef de religion Que, qui est mort à Tâge de 97 ans. Après sa mort, j'ai cherché un autre chef de religion pour le suivre ; c'est pour cela que je suis venu dans cette province où je rencontrai le maître Cao. y>

(( En quel endroit as-lu rencontré ton maître ? Dis-lemoi avec vérité. »

« Je le rencontrai dans sa barque ; dès lors nous restâmes ensemble. »

« Ce drôle ne dit pas la vérité. Qu'on lui donne trente coups de rotin. » Je reçus ces coups sans mot dire et m'en tins à ma première réponse.

Après deux autres bastonnades, le mandarin dît : « Il

Le Martyre du Vénérable Pierre Dumoulin-Borie 485

paraît que tu crains ton maître ! » et là-dessus il fit appeler M. Borie et lui dit : « Chef de religion CaOy aie au moins pitié de ton disciple, et ne mets pas d'obstacle à la conclusion de cette affaire. Dis-moi franchement tous les lieux où tu as passé, ne fût-ce qu'une nuit ou un jour, afin que nous puissions terminer cette affaire et ensuite causer ensemble et nous amuser. »

« Mandarin, je t'ai déjà dit ce que je voulais te dire. Je te supplie d'avoir pitié du peuple. Quoi qu'il arrive, je ne mepermettrai jamais de te nommer les lieux que j'ai habités. »

« Cependant ^ les mandarins ayant déclaré que s'il n'avouait quelque chose, on allait frapper son jeune homme jusqu'à ce qu'il avouât tout ou qu'il mourût sous les coups, M. Borie déclara deux ou trois villages où il avait demeuré en arrivant au Tonkin ; mais il eut soin de ne nommer que des personnes mortes, brouillant les dates et les noms», ainsi qu'il le dit lui-même 2. « J'ai eu à combattre contre les puissances de l'enfer, j'ai eu à répondre aux questions les plus insidieuses et capables de tout compromettre. Je m'en suis tiré de mon mieux, et, j'avoue à ma honte, que j'ai été forcé d'user de détours en parlant et même de dire que j'étais venu au Tonkin. J'ai été obligé, pour lever tout doute, tout soupçon, de parler du P. Thing, martyrisé au Nghé-An, la première année de la persécution, comme m'ayant procuré un maître de langues. Le malheureux Kang est un petit diable qui dit tout ce qu'on veut. Mon cher Tu a déjà été mis à la question pour la cinquième fois, il s'en est très bien tiré ; pour obviera de plus grand malheurs, il a fallu parler d'un individu de ce village que j'ai con-

Page 1