Lettre de M. Borie à ^f. Ma$son, 16 septembre
nu, mais qui est mort, en sorte que je ne compromets personne, au moins grièvement. Dieu soit béni et glorifié de tout ! Pour éviter les désastres et couper court au feu, j'embrouille les dates ; cinq apostats de Cochinchine ont déclaré que j'avais été chez eux. »
Après ces cinq dépositions le mandarin, peu satisfait de ces déclarations et voyant bien qu'il interrogeait inutilement M. Borie, lui dit : « Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je ne te ferai plus de questions, mais je vais faire mettre à la torture ton élève Tû, pour lui faire avouer tout. N'auras-tu pas enfin pitié de lui ? »
Et s'adressant à moi : « Demain matin je te ferai rouer de coups pour te faire crier à ton Jésus et nous verrons s'il pourra te tirer de mes mains ; s'il le fait, il sera puissant. ))
Le lendemain, on demanda un billet d'apostasie, mais je ne fus pas mis à la torture dont j'avais été menacé, en sorte que je pense que c'est le bon Jésus qui m'a sauvé. Dix jours plus tard, le mandarin me fit donner quarante coups de rotin, après quoi Ton amena M. Borie et lui dit
« Pourquoi es-tu si entêté ? »
« Mets-moi à la question tant que tu voudras, j'y consens volontiers, mais je ne puis te dire que ce que je t'ai dit. »
Après diverses instances pour obtenir la profanation de la croix et un billet d'apostasie, le mandarin dit à M. Borie : « Demain on te donnera cent coups de rotin. »
« Quand même tu m'en ferais donner trois cents, j'y consens volontiers ; je ne te demande qu'une chose, c'est de ne mettre à la question personne parmi le peuple. Ces malheureux, éperdus, te disent tout ce qui leur vient à la tête, et rarement c'est la vérité. »
« Vraiment tu es un docteur d'Europe et non pas un maître de religion. »
Le Martyre du Vénérable Pierre Dumoulin-Borie 487
Dans tout ce procès M. Borie avait inspiré du respect et de l'admiration.
C'était bien l'effet que devait produire tant de fermeté jointe à tant d'indifférence pour soi et de sollicitude pour les autres.
Le mandarin lui ayant dit : « Tu ne veux pas parler maintenant, mais supposons que le roi te mande à la capitale : là un grand feu est allumé, les tenailles sont rougies et ta chair arrachée par lambeaux ; pourras-tu l'endurer et te taire ?
« Mandarin, quand le roi me mandera, je verrai ; je n'ose présumer de moi-même à l'avance *. »
L'arrêt du mandarin condamnait M. Borie à avoir le cou coupé, les pères Khoâ et Diêm a être étranglés, Pierre Tû à recevoir cent coups de rotin et ensuite au bannissement. Cet arrêt fut envoyé à Hué pour recevoir la sanction du roi, qui tarda fort à le renvoyer. Pendant ce temps, les confesseurs vécurent réunis dans une prison consistant en un local vaste et bien aéré, aussi avantageux qu'une prison peut l'être. Ils recevaient la visite de nombreux chrétiens et de plusieurs païens. Ceux-ci disaient parfois, en quittant M. Borie : « Ce maître de religion est admirable ; s'il veut nous instruire par la suite, nous embrasserons sa doctrine. » Les prisonniers recevaient leur pitance deux fois par jour, leurs repas étaient apprêtés par la fille d'un officier cochinchinois dont le père était chrétien et compagnon de captivité des confesseurs. La principale incommodité consistait dans la cangue du poids de 24 livres, avec laquelle les prisonniers ne peuvent dormir qu'assis ou à genoux, appuyant cet instrument contre la terre et le mur qui, grâce à cette posture, en supportent le poids.