Ce qui suit n'est plus extrait des Actes par Pierre Tû
De sa prison, M. Borie put écrire les lettres suivantes :
A. M. Masson.
« O jour de consolation et de douleur ! de consolation en recevant vos deux lettres du mois d'août ; de douleur en apprenant les désastres de nos deux missions.
« Votre envoyé est parvenu jusqu'à moi, sa présence m'a réjoui. J'ai cru vous voir en sa personne, que Dieu en soit béni I Je me suis dit alors : vive la joie et Notre- Seigneur quand même I Quant à Tespoir de nous revoir en ce bas monde, il ne faut plus y songer. Saint Paul nous dit que Dieu le délivrera de la queue du Lion, je n'attends pas la même grâce. Je ne la désire même pas, et je vous avoue franchement que je serais fâché de manquer l'occasion. Depuis 1826, où le bon Dieu m'a désabusé des folies du monde, j'ai nourri dans mon cœur le désir de verser mon sang pour l'expiation de mes péchés. Je ne voudrais pas échanger mon énorme cangue pour la plus belle couronne de l'univers. J'ai l'espoir, avec la grâce de Dieu, de n'en voir débarrasser mon cou que pour recevoir le coup mortel !
« Je croyais ma dernière heure proche ; voilà qu'elle est ajournée, puisse-t-elle enfin sonner I Encore la nuit dernière nous avons fait retentir les prisons du chant du psaume Miserere. Le père Khoâ et mon cher Tû ajoutaient pour refrain à chaque verset : Parce Domine, parce populo tuo, etc., et les gardes nous priaient de continuer notre psalmodie. On dit que nous sommes condamnés, MM. Khoâ, Diêm et moi, à avoir la tête tranchée, mon disciple Tû à être étranglé ; le roi n'a qu'à le ratifier, et nous aurons le bonheur d'être réunis pour jamais à Notre-Seigneur. Fiat ! fiât !
« Prisons de la Haute-Cochinchine, le P^ octobre 1838. »
Le Martyre du Vénérable Pierre Dumoulin-Borie 489
« Très chère mère et bïen-aimës frères etsœurs^
« Il y a douze ans aujourd'hui, qu'au retour d'une promenade avec moucher frère Augustin, je vous annonçai le projet qu'il avait plu au Seigneur de m'inspirer en m'appelant à renoncer aux folies du monde pour me consacrer au service des autels ; il vous en souvient sans doute que nous versâmes des pleurs, tout en adorant les desseins de la Providence. Le V^ octobre 1829, nous fîmes tous un sacrifice plus pénible que le premier. Je m'éloignai de vous, n'espérant plus vous revoir en ce monde ; votre résignation aux volontés de Dieu soutint mon courage et me donna les consolations dont j'avais besoin moi-même. J'en rendis grâce à l'auteur de tout bien.
« Aujourd'hui je vous annonce un troisième sacrifice que notre divin Maître attend de nous tous, ou plutôt je vous manifeste les desseins de miséricorde qu'il daigne avoir sur votre fils et votre frère : le cri de la nature, je le sais, va se faire entendre ; mais il sera dominé par la voix de la religion. Je suis plein de joie et de consolation au milieu de mes souffrances. Ma seule indignité pour un si grand bienfait m'effraye de temps en temps ; mais la bonté de Dieu me rassure ; elle me fortifie, et je soupire après ce jour où j'aurai le bonheur d'expier mes fautes par l'effusion de mon sang. Ne vous attristez donc pas de ce qui fait ma joie, et rendez avec moi des actions de grâces au Dieu des miséricordes. Tâchons de vivre et de mourir en vrais chrétiens. Notre vie n'est qu'un pèlerinage qui doit nous mener au ciel. La piété fervente dont a fait preuve jusqu'à ce jour notre digne mère, sa résignation dans ses rudes épreuves et son abandon entre les mains de Dieu dont je fus témoin le 14 no-
vembre 1828 *, tout cela me rassure et me fait espérer qu'elle aura le courage de faire le nouveau sacrifice que Dieu attend de sa vertu.
« J'engage mon cher frère Augustin, comme Taîné de la famille, à être le soutien et la consolation de notre bonne mère, à servir de père à ses frères et sœurs, à être le guide et l'exemple de tous, entre autres de notre chère Julie et des chers Delsus et Henri. Je vous ai tous présents à mon cœur, Augustin, Delpeuch, Louise, Méroux, Julie, Delsus et Henri, bien-aimé filleul. Daigne le bon Dieu vous combler de toutes ses bénédictions, vous détromper des illusions du monde, vous accorder les dons de grâce dont vous avez besoin pour vivre et mourir en bons chrétiens 1 Je n'en dis pas davantage, étant surveillé de près et obligé de vous écrire à la dérobée ; je crains de compromettre nos chrétiens et surtout M. Masson, supérieur général des missions du Tonkin, qui veut avoir la bonté de vous faire parvenir cette lettre. Je dois à ce confrère, et vous lui devez avec moi, les sentiments de la plus vive reconnaissance pour tous les bons services qu'il m'a rendus depuis le 15 mai 1832, que j'eus la consolation de trouver en lui un frère, un ami et un saint prêtre.
« Adieu donc, et à Dieu seul, ma digne mère, mes bien-aimés frères et sœurs. A la réception de ma lettre, faites célébrer une messe pour le repos de mon âme, une autre à l'autel delà sainte Vierge, qui m'a comblé de bienfaits et conduit par la main jusqu'à ce jour, une troisième en action de grâces à mon saint patron et à celui de la paroisse. Mes respects et souvenirs à tous nos parents et amis ; je les ai tous présents à la mémoire en ce moment, je ne les oublierai pas devant le Seigneur;