‹ Les martyrs (volume 5)Chapitre 70 sur 75 · Dans ceUe vallée de larmes · texte numérisé non relu

Dans ceUe vallée de larmes

Le Martyre du Vénérable Pierre Dumoulin- Bo rie 493

Le mandarin exprima son regret de ne pouvoir différer l'exécution d'un jour, afin de préparer le repas, il demanda aux condamnés s'ils avaient quelque réclamation à présenter. M. Borie dit alors : « Mes vœux sont accomplis, mandarin, je te remercie de tout ce que tuas fait pour mes compagnons de captivité et pour moi. Depuis mon enfance, je ne me suis encore prosterné devant personne ; maintenant je remercie le mandarin de la faveur qu'il m'a procurée, et je lui en témoigne ma reconnaissance par cette prostration ». Mais le mandarin ne le permit pas et il se mit à pleurer. Ensuite M. Borie recommanda son élève Pierre Tû au vieux catéchiste Antoine Nam : « Cet enfant m'est bien cher, dit-il ; voilà que je suis obligé de le laisser ici ; des dangers terribles peuvent mettre encore sa vertu à l'épreuve ; prometsmoi de lui porter toute l'affection que tu m'as témoignée. Je le confie à ton amour et à ta foi ^. »

L'intendant de la province vint s'asseoir au milieu de la prison, avec le commandant des troupes et son lieutenant. Il dit aux trois martyrs : « Malgré la sentence du roi qui vous condamne définitivement, le roi vous pardonnera si vous consentez à fouler aux pieds la croix. » — «Nous aimons tous beaucoup mieux la mort», dit M. Borie.

Le jeune Tû demanda à accompagner son maître jusqu'au lieu des exécutions, mais cette faveur fut refusée.

Le cortège se mit en marche. Il se composait de deux éléphants, cinq chevaux et environ soixante soldats, portant l'uniforme rouge. Quatre soldats, le sabre nu, soutenaient la cangue de M. Borie, celle des deux

1. Antoine Nam et Pierre Tû furent exécutés le 10 juillet 1840, au lieu même où était mort M, Borie*

autres martyrs n'était soutenue que par deux soldats.

Le soleil était près de se coucher. M. Borie marchait le premier et fort vite ; il se retournait de temps en temps pour voir si ses compagnons pouvaient le suivre. Chemin faisant, M. Borie saluait d'un mot ou d'un sourire les personnes de sa connaissance. Le mandarin Bô, s'étant trouvé sur le passage du cortège, fit faire halte et demanda au Cao si, à cette heure, il craignait enfin la mort. M. Borie répondit : « Je ne suis ni un rebelle ni un brigand pour craindre la mort, je ne crains que Dieu. Aujourd'hui c'est à moi de mourir, demain ce sera le tour d'un autre. « — « Quelle insolence ! dit le mandarin, qu'on le soufflette », et il s'éloigna, mais les soldats ne lui obéirent pas. Lorsqu'on fut arrivé sur le lieu de l'exécution, M. Borie fit appeler un greffier et le chargea de dire au mandarin Bô que si sa réponse l'avait offensé il lui en demandait pardon.

Trois nattes étaient placées sur le lieu du supplice. Les martyrs s'y agenouillèrent pour prier ; ensuite un serrurier brisa le fer qui réunissait les deux parties de leurs cangues. On fit coucher les Pères Khoâ et Diêm sur le ventre pour être étranglés et trois hommes, à l'opposé les uns des autres, tenaient les bouts de la corde passée au cou du patient. M. Borie était assis les jambes croisées : il replia lui-même son habit jusqu'au dessous des épaules. Le mandarin prit son porte-voix et ordonna qu'au troisième coup de cymbale les exécuteurs fissent leur devoir. Les deux prêtres annamites moururent en peu d'instants. Le bourreau de Monseigneur l'évêque d'Acanthe était ivre et lança un coup d'épée qui glissa de l'oreille et brisa la mâchoire inférieure. Le second coup enleva le haut des épaules, le troisième atteignit le cou, mais la tête ne roula pas à terre, il fallut sept coups pour couper le cou, et quand le martyr fut tombé, on sépara la tête du tronc.

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