A HUC-THUAN, 12, 13 JUIN 1839, ET A NAM-DINH, LE 18 JUILLET
Tous trois étaient originaires de la province de Nam-Dinh, à l'est du fleuve rouge, et nés de parents chrétiens. Le nouveau gouverneur de la province, Trinh-Quang-Khanh, à peine entré en fonctions, fit rechercher tous les soldats chrétiens. On en découvrit plus de 500, qui furent conduits à Nam-Dinh. Ils n'étaient guère fervents, il s'en trouvait parmi eux ayant plu sieurs femmes, c'était le cas de Augustin Huy. En juin 1838, tous furent sommés d'apostasier. Un certain nombre s'y prêta sans objection, quelques-uns refusèrent. Une bousculade se produisit, et dans la confusion, des soldats chrétiens furent portés de force sur les crucifix posés à terre et considérés comme apostats. Quinze seulement protestèrent qu'ils étaient et demeureraient chrétiens ; ils furent mis à la cangue et aux ceps.
BiBLioGRAPBiE. — B. C0THONA.Y, op. cit., p. 240-292 ; Synopsis actorum et passionis martgrum Tunqui nensium Sacris Ordinis Praedicatorum, dans Annales Frat. Preedic, 1900, t. IV, p. 574-644.
Martyre de A. Huy, N. Thé et D. Dat.
Le 25juin 1838, au matin, Nam-Dinh était dans une grande animation. On disait qu'on allait conduire au supplice un évêque et beaucoup de chrétiens. On vit
bientôt sortir de la citadelle plusieurs mandarins montés sur de superbes éléphants, entourés de milliers de soldats armés de lances. L'évêque D. Hénarès, porté dans sa cage, était suivi de son fidèle catéchiste F. Chiêu, et les cinq soldats fidèles les accompagnaient, enchaînés et portant la cangue.
Nicolas Thé manifestait sa joie de verser son sang pour la foi. Prenant les devants, il criait qu'il voulait arriver le premier au lieu de l'exécution.
L'un des cinq soldats se croyant condamnés à mort était le propre frère du B. Chiêu. Ils marchaient côte à côte, se réjouissaient d'avoir été jugés dignes de donner leur vie pour Dieu. Tout d'un coup, au milieu du chemin, on ramène les cinq soldats en prison ; l'évêque et son catéchiste allaient seuls mourir pour la foi.
Le 26, le tyran fil comparaître les cinq soldats, essaya de nouveaux tourments et n'obtint aucun résultat.
Le gouverneur chargea un mandarin subalterne de continuer la torture, sans aller jusqu'à la mort.
Ce qu'ils endurèrent pendant plus d'une semaine est inouï. Un jour, il ordonna aux bourreaux de prendre les confesseurs par la cangue et de les traîner au-dessus des' crucifix. Comme d'habitude, les martyrs relevaient leurs pieds etse tenaient ainsi suspendus en l'air par la tête. Mais une grêle de briques s'abattaient sur leurs pauvres jambes torturées. Dans l'état d'exténuation où ils étaient, ils ne purent tenir longtemps et les pieds descendirent sur l'image du Rédempteur. C'était une violence physique ; la volonté n'y était pour rien, mais tous les ministres de Satan s'écrièrent: « Ils ont passé sur la croix. » ik Le mandarin, entendant cette clameur, fit cesser la torture et demanda : « Voyons ! êtes-vous disposés à obéir, oui ou non ? » A cette demande, Sieu et Thu répondirent : « Nous sommes disposés à faire tout ce que le grand Seigneur ordonnera. » Un tonnerre d'acclamations
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et de cris de joie leur répondit du tribunal. Enfin ils en avaient encore abattu deux, et des cinq cents soldats chrétiens de Nam-Dinh, trois restaient fidèles à leur Dieu. C'étaient Augustin Huy, Nicolas Thé et Dominique Dat. On finirait par en avoir raison.
La même question leur fut posée : « Voyons ! êtesvous disposés à obéir, oui ou non ? » Chacun répondit : « Que le grand Seigneur nous commande n'importe quoi, nous obéirons, excepté cependant d'abandonner la Religion, cela jamais. »
Le mandarin fit aussitôt mettre en liberté les deux apostats. Quant aux trois autres, il les fit conduire à la prison des condamnés à mort, et à leur lourde cangue il fit ajouter une pesanle chaîne, qui, les prenant au cou par un collier de fer, descendait jusqu'au bas du ventre, où elle se bifurquait, et chaque extrémité allait enserrer la cheville par un anneau de fer solidement rivé.
Pendant des mois entiers, ils furent tirés de leur prison presque chaque jour et eurent à comparaître devant le tribunal.
Un témoin dépose qu'à sa connaissance, ils reçurent chacun cent trente coups de rotin trois jours de suite. Défait, presque toutes les séances se terminaient par cet argument.
Pendant un mois entier, pendant les plus cuisantes chaleurs, ils furent chaque jour exposés à une porte de ville, la tête rasée, chargés de chaînes et d'une si large cangue que les mains ne pouvaient toucher leur figure et en chasser les mouches et les insectes qui les dévoraient; chose plus dangereuse, ils étaient en butte aux railleries de leurs camarades. Un chrétien connu apostasiait-il? aussitôt les mandarins l'envoyaient aux trois récalcitrants, afin que son exemple et ses exhortations les décidassent enfin.
Un jour, la femme de Dominique Dat se présenta, et
fit tous ses efforts pour induire son mari à fouler la croix aux pieds. Dominique la repoussa et lui défendit de jamais reparaître devant lui.
Un jour, un chrétien, voyant Augustin Huy exposé tête nue à ce terrible soleil du Tonkin, vint près de lui et, sans rien dire, il le couvrit de son éventail. Dès qu'il s'en aperçut, le martyr exprima sa reconnaissance pour cet acte de charité ; mais il ajouta : « Dieu permet que nous souffrions ces tourments pour l'expiation de nos péchés, je te prie donc de ne pas me couvrir ».
Aux tourments ils ajoutaient des mortifications volontaires. D'après un témoin, ils jeûnaient quatre fois par semaine, les lundi, mercredi, vendredi et samedi. Réduits à la misérable pitance de la prison annamite, ils seraient morts de faim ; mais la charité des chrétiens leur fournissait un supplément nécessaire. C'était un peu de riz, quelques petits poissons, quelques fruits.
Ils en étaient arrivés à prier presque sans discontinuer, et quand les chrétiens leur portaient leurs aumônes, ils ajoutaient toujours à leurs remerciements ; « Nous vous en supplions, faites de ferventes prières pour nous, afin que nous méritions de persévérer, car nous avons de graves motifs de craindrepour notre faiblesse. »
Vaincus, les mandarins s'abaissèrent jusqu'à vouloir discuter avec ces trois illettrés et leur prouver que leur religion était fausse. « Sur ce point, dit Mgr Marti, je regrette beaucoup de n'avoir pas de détails plus précis au sujet des sottises et des imputations absurdes que ces païens et incrédules Confucianistes objectèrent aux soldats chrétiens...
« Je sais qu'on leur fît les questions les plus ridicyles sur deux points en particulier, sur les sacrements de pénitence et de mariage. Augutin Huy leur répondit avec beaucoup de bon sens et de justesse et réfuta facilement les calomnies et les malicieuses insinuations de ces ido-
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lâtres, qui se plaisaient à voir le mal partout. Il parla fort convenablement de la divine institution, de la convenance et de l'utilité multiple de ces sacrements, de la pureté, de la sainteté de leurs rites et des cérémonies qui les accompagnent. Si le sacrement de pénitence, leur dit-il, s'administre la nuit, c'est qu'on ne peut faire autrement en ces temps de persécution, mais c'est toujours en des endroits publics et éclairés et à la vue de tout le monde. Il y a toujours entre le prêtre et le pénitent une muraille avec une grille ou quelque chose d'équivalent ; cela est connu non seulement des chrétiens, mais de beaucoup de païens. »
Une fois au moins (Mgr Marti pense que la chose eut lieu à plusieurs reprises), les mandarins, mortifiés par les réparties pleines de sens et de sagesse d'Augustin Huy, lui firent mettre un bâillon, afin qu'il écoutât leurs exhortations et leurs raisons sans répondre, afin aussi qu'il n'influât pas par ses paroles sur l'esprit de ses compagnons.
Un jour, les mandarins firent à Huy un argument de son inconduite passée : « Que ceux qui jadis, lui direntils, ont observé les lois chrétiennes, préfèrent maintenant mourir plutôt quede les abandonner, passe encore, mais que toi qui jusqu'à présent as vécu comme un païen ayant deuxfemmes comme si tu n'avais pas été chrétien, tu t'obstines tant à vouloir quand même suivre ces lois chrétiennes, c'est inconcevable, c'est extravagant. » Huy répondit : « Qu'il était, hélas ! trop vrai que jusqu'à présent il avait mené une vie scandaleuse, suivi les impulsions de la chair et succombé à sa fragilité ; mais par la miséricorde de Dieu, il s'était repenti et séparé de sa concubine, et qu'il était disposé à tout abandonner également et même à perdre la vie, plutôt que d'abjurer la Religion chrétienne ».
Les mandarins revenaient toujours à la violence. En
une certaine occasion ils s'acharnèrent à courber l'inflexible volonté d'Augustin Huy. La flagellation l'ayant laissé inébranlable, ils ordonnèrent aux satellites de le porter de force sur la croix et de le faire marcher sur le signe de notre rédemption, en le frappant rudement sur les pieds.
Lorsque les pieds du confesseur de la foi eurent touché le crucifix, ils vociférèrent tous : « Il l'a foulé aux pieds, c'est fait, plus moyen qu'il en soit autrement ! » Mais ils ne gagnèrent rien sur Huy, qui dit froidement : « Vous pouvez faire violence à mon corps, vous pouvez mouvoir mes pieds par la force ; mais pensez-vous pouvoir violenter ma volonté ? Tant qu'elle ne consent pas vous n'obtiendrez rien avec vos brutalités, sinon d'augmenter mes mérites. »
Le fait suivant, consigné au procès de béatification, prouve que les réponses des confesseurs et leur constance dans les tourments ne laissaient pas insensibles les mandarins qui les traitaient si cruellement. L'un d'eux, nommé Minh-Duc, leur fit diverses questions sur là Religion, puis ajouta : «Vous me faites vraiment compassion et je ne veux pas vous tourmenter davantage. Bien qu'ayant été soumis à tant et à de tels tourments, vous refusez encore de passer sur la croix. En quoi donc consiste votre Religion ? Parlez, je désire vous entendre. »
Prenant la parole, Augustin lui expliqua les dix commandements de Dieu et les sept sacrements. Le mandarin, émerveillé d'une telle doctrine et touché, semble-t-il, par une grâce intérieure, fit de grands éloges de la Religion chrétienne et alla ensuite jusqu'à demander pardon aux serviteurs de Dieu. «Je ne sais, leur dit-il, si je resterai encore quelque temps par ici. Si je retourne à la Cour et que vous soufi'riez la mort pour la Religion, souvenez-vous de moi et faites-moi la faveur de ne pas vous venger de moi. »
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Le lendemain, on les tira de la prison ; on lâcha de les convaincre, puis des satellites les prirent par la cangue et les transportèrent au-dessus des croix, et comme ils relevaient les pieds, on les frappait à grands coups de bâtons. On alla jusqu'à leur attacher les crucifix sous la plante des pieds, et les faisant marcher ensuite, on disait qu'ils avaient foulé la croix. Tous protestèrent qu'ils restaient chrétiens, et accablés d'injures et de malédictions, roués de coups, ils furent ramenés en prison.
Plusieurs jours de suite ces scènes furent renouvelées. Tout était mis en œuvre. Non seulement les corps étaient torturés, mais des amis, des parents apostats, leurs femmes avec un enfant sur les bras trouvaient mille raisons pour leur conseiller l'apostasie.
Un jour que tous avaient été horriblementtourmentés et traînés sur la croix, on leur demanda s'ils persévéraient à se dire chrétiens ; six d'entre eux apostasièrent. On les mit en liberté.
Un des fidèles d'Augustin Huy acheta la permission de sortir la nuit de sa prison, promettant d'être rentré le lendemain matin. Le soir qui suivit la troisième séance publique, où il avait confessé sa foi, il fut assez heureux pour pourvoir rejoindre un prêtre annamite, le Père Mathieu Nang
Il se confessa. Le prêtre lui imposa pour pénitence de répudier publiquement sa concubine.
Augustin le promit. Le lendemain, à peine entré à la prison, il comparut devant le tribunal des grands mandarins, avec ses huit compagnons. La séance fut longue. Promesses et menaces, injures et tortures, rien ne manqua. Sur neuf, quatre succombèrent.
Dès le lendemain et les jours suivants, on s'attaqua aux cinq obstinés. Tantôt accablés de coups de rotin jusqu'à ce que leurs chairs fussent en bouillie ; ou bien on
écrasait les doigts ou encore on enfonçait des aiguilles sous les ongles.
Pendant huit mois la constance des martyrs avait tellement excité Fadmiration et l'enthousiasme des chrétiens du Tonkin, que lorsqu'on annonça qu'ils avaient passé sur la croix, personne ne voulut le croire. Il se forma à ce sujet une légende dont on trouve trace dans les dépositions de presque tous les témoins. S'ils avaient foulé la croix aux pieds, disait-on, c'est qu'à ce moment ils ne savaient ce qu'ils faisaient : on leur avait fait boire un narcotique, qui leur avait enlevé pour un temps l'usage de la raison *.
Il n'est pas sûr qu'il n'en fut pas ainsi ; cependant il semble plus probable que ce moyen ne fut pas employé. Les trois malheureux soldats, après leur chute, dirent, il est vrai, comme tout le monde, qu'on leur avait fait boire un breuvage empoisonné, mais plus tard ils le nièrent et avouèrent que s'ils avaient parlé ainsi, c'était afin de couvrir leur lâcheté et pour que les autres ne les imitassent pas.
Mais la légende s'était enracinée ; non seulement les chrétiens l'acceptaient, mais les missionnaires aussi, et pendant deux ou trois ans toutes les lettres écrites à Manille ou en Europe s'en faisaient l'écho. C'était encore l'opinion de Mgr Marti en 1840 ^. Mais dans un mémoire daté du 8 septembre de l'année suivante, il émettait une opinion différente. Il avait interrogé et fait interroger nombre de personnes et était arrivé à la conviction que la légende du narcotique servi aux martyrs n'avait pas de fondement.
1. C'est une pratique connue et souvent appliquée au Tonkin dans des cas analogues.
2. Lettre au R. P. Procureur général de la province du Saint- Rosaire, imprimée à Manille en 1840.
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Comment put-on triompher de la volonté des trois vaillants athlètes ? Mgr Marti dit que vers le milieu d'octobre 1838, le roi rétablit Trinh-Quang-Khanh dans sa dignité de gouverneur delà province de Nam-Dinh. Minh-Manh lui écrivait : « Ne tuez pas ces trois soldats, mais montrez votre habileté et votre zèle à mon service en les faisant apostasier à tout prix. » Mgr Marti ajoute :
« Enfin tous les moyens employés jusque-là étant restés inefficaces, 1 impie T.-Q.-Khanh eut recours à un arbitrage, qui prouva bien que ces illustres soldats n'étaient pas des animaux insensibles, mais des hommes de chair et de sang comme les autres, doués de toutes les passions et affections humaines, dont ils se laissèrent dominer un moment, ce qui les fît misérablement succomber. Mais de cette chute due à la fragilité humaine, Dieu tira beaucoup d'honneur et de gloire et manifesta d'une manière merveilleuse la force et la vertu de sa grâce toute-puissante, qui fit lutter et vaincre de si faibles champions contre toutes les forces de l'enfer, du monde et de la chair réunies. »
« Le tyran fit venir leurs parents et les notables ds leurs villages et les menaça, que s'ils ne les induisaient pas à l'apostasie, ils auraient à endurer eux-mêmes tous les tourments des martyrs. C'était plus que suffisant pour les remplir de terreur et les décidera employer toute leur autorité et tous leurs moyens pour séduire les malheureux soldats. Quelques jours plus tard, voulant se rendre compte de l'effet produit par sa nouvelle invention, il fit comparaître lestrois soldats à son tribunal. Constatant qu'ils étaient aussi fermes qu'auparavant dans leur foi, il fit venir leurs parents et les notables, et aussi les soldats de leurs compagnies respectives, et leur commanda d'induire là, devant lui, les trois récalcitrants à l'apostasie.
« Que le pieux lecteur essaye de s'imaginer la nature
de ce combat. Néanmoins, en cette circonstance, on eut beau les prendre par la douceur ou les effrayer et même les fustiger, il n'y eut aucun résultat. Trinh-Quang- Khanh, au comble de la fureur, jetait à la figure des parents et des notables la désobéissance des soldats et les accusait d'être la cause de leur insoumission et de leur rébellion, car ils ne leur avaient pas enseigné à temps à se soumettre aux lois avec docilité ; par conséquent, ils devraient maintenant en souffrir les conséquences.
(( Les notables, épouvantés et croyant déjà voir le glaive suspendu sur leur tête, demandèrent au gouverneur qu'il voulût bien leur concéder au moins un mois de répit, pendant lequel ils feraient tous leurs efforts pour adoucir ces cœurs endurcis. Ils demandaient en même temps qu'on les séparât les uns des autres pour qu'ils ne s'encourageassent pas mutuellement. T.-Q.-Khanh accorda la faveur demandée et approuva le plan proposé de la séparation, jugeant, lui aussi, qu'il serait efficace pour le but à obtenir.
(( Les trois soldats furent donc isolés les uns des autres et laissés à la merci de leurs parents, des notables et autres personnes intéressées à leur apostasie. Tout ce qu'on leur dit pendant ce mois, tout ce qu'on essaya sur eux, le jugement dernier le révélera.
« Quand on pu croire qu'ils étaient ébranlés, ils furent une fois encore présentés au tribunal du gouverneur, qui, ne les trouvant pas plus qu'avant disposés à faire sa volonté, ordonna de fustiger l'un des notables du village de Nicolas Thé. Celui-ci, en voyant son compatriote couché la face contre terre, les mains et les pieds liés à trois pieux et cruellement flagellé à cause de lui, fut ébranlé et il s'écria t « O grand mandarin, je vous prie de lui pardonner et à tout ce que vous commanderez^ j'obéirai. » Il lui commanda, comme on le suppose, de
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passer sur la croix, et lui qui, pendant huit mois, était demeuré constant malgré tous les genres de tourments, tomba maintenant malheureusement, vaincu par le respect humain. O misère et faiblesse humaines 1 A la vue d'un succès attendu depuis si longtemps, les mandarins et la multitude des spectateurs poussèrent de grands cris de joie ; pendant de longs instants ce furent des claquements de mains etdes clameurs d'allégresse. On enleva sa cangue et ses chaînes au malheureux Nicolas Thé et on le mit aussitôt en liberté.
« Seuls ses deux compagnons contemplaient taciturnes la chute de leur frère. Alors tous se tournent vers eux en demandant par leurs vociférations qu'ils suivent l'exemple de Thé. « Obéis donc à Tautorité du roi, disait un mandarin à Dat, et passe sur la croix comme l'autre ; vous avez convenu tous trois d'avoir une conduite commune ; lui a obéi à l'autorité, comment persistes-tu encore dans ton obstination ? » Alors Dat faiblit et passe aussi sur la croix.
« Restait l'intrépide Huy, et sur lui toutes les batteries furent dirigées : et pourtant, elles furent encore longtemps avant d'ouvrir une brèche dans cette poitrine si solide. Que de prières 1 que de supplications ! que de sophismes ! Enfin la nuit était venue. L'un des secrétaires du gouverneur lui dit : « Voyons, obéis à l'autorité du roi, comme tes deux compagnons ; à cause de cela personne ne pourra se rire de toi et te taxer de lâche, car tu as souffert avec constance et avec toutes tes forces, et le roi ne veut ni te tuer, ni te dispenser de passer sur la croix ; passe donc dessus une seule fois, et tu te délivreras ainsi de tant d'importunités et de la nécessité de la porter toujours attachée à tes pieds, ce qui me paraît la plus grande des ignominies». Huy se rendit enfin, comme ses deux compagnons, et le mystère d'iniquité se trouva consommé et les vœux des impies satisfaits. On
leur rendit leur liberté, et ils reçurent chacun par ordre du roi dix ligatures de sapèques, qui pouvaient bien alors valoir une douzaine de francs.
« Cet événement fit du bruit et se répandit bientôt de tous côtés avec la légende qu'ils avaient été étourdis par une médecine que les médecins sorciers de ces pays savent composer, au dire de beaucoup de gens (et réellement ils citent des cas extraordinaires). Comme il y avait tant de personnes puissantes intéressées à les faire passer sur la croix, on inférait qu'elles avaient eu recours au moyen indiqué, lorsqu'elles avaient eu constaté l'inefficacité de tous les autres. On en vint à croire cela comme une chose réelle et vraie, parce que les trois soldats eux-mêmes la confirmaient. Aussi dans toutes les lettres écrites ces deux dernières années à Manille et en Europe, on parlait de cela comme d'une chose indubitable, parce que, en effet, la renommée publique et les lettres des missionnaires étaient d'accord pour l'aJBQrmer.
«Dernièrement, ayant faitmoi-même enquête sur enquête pour composer cette relation avec toute l'exactitude possible, la vérité est apparue, car il a été prouvé que les soldats eux-mêmes avaient avoué avec sincérité, à des personnes de confiance, qu'ils étaient tombés par fragilité, vaincus par un fi\ux respect humain ;et que s'ils avaient dit auparavant avoir été privés de la raison par un narcotique, c'était afin de couvrir leur péché et d'éviter le scandale. »
La relation de Tévêque explique les nombreux témoignages affirmant que les trois soldats foulèrent la croix après avoir bu une médecine. Ces témoignages sont l'écho de la rumeur populaire. Mgr M. Fernandez, vicaire apostolique du Tonkin central, dans le procès apostolique, instruit dans son vicariat avant la béatification, confirme l'opinion de Mgr Marti et explique comme lui
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Tapparente contradiction des témoins. Il paraît hors de doute que les confesseurs de la foi passèrent sur la croix avec pleine connaissance.
A peine libres, les malheureux soldats trouvèrent leurs remords plus intolérables que les supplices de Trinh- Quang-Khanh. Ils allèrent à la recherche d'un prêtre annamite dont ils connaissaient la cachette, se confessèrent et, sur son conseil, revinrent sans tarder à Nam- Dinh se présenter au gouverneur. Admis en sa présence, ils jettèrent à ses pieds les ligatures, et se déclarèrent plus chrétiens que jamais et disposés cette fois à endurer tous les tourments et la mort plutôt que de renoncer à Dieu.
Trinh-Quang-Khanh ordonna d'enfermer ces obstinés dans une étroite prison ; puis réfléchissant, il fit venir les notables de leurs villages et leur livra les trois soldats repentants, en leur disant de les emmener chez eux, de les garder soigneusement, car il ne voulait plus en entendre parler.
Cette détermination du grand mandarin ne faisait pas Tafl^aire des pauvres soldats pénitents. Puisque le gouverneur, dirent-ils, ne veut pas nous couper la tête, nous irons trouver le roi. Il nous faut réparer le scandale donné. Avec l'approbation des missionnaires, ils rédigèrent le mémoire suivant :
« Nos pères et nos parents ont professé la religion de Jésus-Christ. Par leurs vexations, les mandarins du chef-lieu de la Province nous ont obligés à fouler la croix aux pieds, ce que nous avons fait contraints par la nécessité et non d'un cœur sincère. Nous voulons de nouveau observer la même Religion pour que notre gratitude envers nos parents soit parfaite. »
Leurs dispositions au moment de partir pour la Cour nous sont connues parla déposition d'un des témoins du procès. « Après avoir fait connaître leur détermination
aux prêtres tonkinois Thiêu et Tuyên, ils vinrent à ma maison. Je leur demandai que, s'ils obtenaient la grâce du martyr, ils voulussent bien prier pour moi et m'obtenir de vivre en paix. Mais ils répondirent : « Cela ne convient pas. Nous te désirons la même chose qu'à nous. » Merci, leur dis-je, les forces me manquent pour recevoir 150 coups de rotin trois jours de suite. » Ils me répondirent : « Notre-Seigneur Jésus-Christ en souffrit plus de 5.000. et nous ne pourrions pas en endurer un cent ou deux en satisfaction de nos péchés ? Si la véhémence de la douleur nous épouvante, demandons à Notre- Seigneur Jésus-Christ qu'il augmente nos forces. » Augustin Huy ajouta : « Le prudent meurt le premier, l'insensé mourra ensuite, et il n'y a pas delangue capable d'exprimer les misères que vous aurez à endurer. »
Ce n'est qu'après avoir prié et consulté qu'ils prirent la grave détermination d'aller protester devant le roi Minh-Manh qu'ils étaient toujours chrétiens, et il y a tout lieu de croire que ce fut sous l'impulsion de l'Esprit Saint. Ils n'étaient pourtant pas tout d'abord sans quelque hésitation. En présence du P. Tuyên, Dat dit à ses compagnons : « Notre confesseur ne nous a pas fait une obligation d'aller en présence du roi, nous y déterminer de nous-mêmes, n'est-ce pas par hasard un acte de présomption ?» A quoi Huy répondit ; «Quand même vous n'iriez pas, j'irai tout seul. » Thé lui dit : <^ Si tu y vas, moi aussi. »
Une lettre de ce P. Tuyên adressée à Mgr Marti, et insérée par celui-ci dans son mémoire, nous fait connaître les raisons de la chute des trois soldats et les motifs de cette nouvelle démarche. Le P. Tuyên avait soigneusement interrogé et questionné les confesseurs, qui lui avaient fait les déclarations suivantes : « Dans notre intérieur nous eûmes l'intention de passer sur la croix à cause de nos parents, de nos frères et de nos villages.
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Nous étions fondés à croire que si nous ne passions sur la croix, le mandarin ne manquerait pas de prendre toutes les personnes de nos villages, hommes et femmes, et les ferait monter à la capitale pour les obliger à fouler la croix aux pieds, et s'ils y consentent, nous disions-nous, ne serons-nous pas responsables de leurs péchés ? Ce fut là notre erreur ; c'est pourquoi nous passâmes sur la croix. »
a Après avoir succombé, nous nous sommes repentis et nous avons confessé notre foi jusqu'au chef-lieu de la province, c'est vrai; mais il n'y a qu'une province qui saitcela ; on Tignore à la cour du roi. C'est pour cette raison que nous avons résolu d'aller trouver le roi et de confesser publiquement notre foi devant lui pour que le monde sache que nous avons passé sur la croix^ errant par fragilité et non parce que nous avions une véritable volonté d'obéir à l'ordre du roi et d'abandonner la religion ».
Le Père Tuyên rapporte comment les trois soldats se consultèrent en sa présence sur la difficulté d'aller tous trois ensemble trouver le roi. Dat dit à ses compagnons : « Si nous attendons d'être libres tous trois à la fois du service militaire, nous risquons fort d'ajourner indéfiniment notre projet : le mois suivant vous êtes libres et je serai de service ^, allez donc à la cour et je resterai ici ; mais je serai avec vous d'esprit et de volonté. Dans le mémoire que vous présenterez, mettez mon nom et ce que vous souffrirezlà-bas,je serai disposé à l'endurer ici. » Ils s'arrêtèrent à ce plan.
Le Père Tuyên raconte que pendant le séjour des trois soldats dans sa maison, il reçutune lettre du Père Jimeno,
(1) Dans l'armée tonkinoise, les soldats servaient alternativement un mois et passaient le mois suivant chez eux.
qui lui disait : « J'envoie un affectueux salut aux trois soldats et je me réjouis de ce qu'ils ont de nouveau confessé leur foi au chef-lieu de la Province. J'ai appris qu'ils ont le désir d'aller trouver le roi afin de pouvoir confesser leur foi avec plus de publicité. S'ils persévèrent dans cette intention, je m'en réjouis et je les en félicite, et je prie le Seigneur qu'il leur vienne en aide, afin qu'ils sortent vainqueurs du combat et méritent lagrande récompense qui les attend au ciel. Que ces trois soldats se soient ainsi convertis après leur chute, c'est manifestement l'œuvre de la main de Dieu, aussi les exhortai-je fortement à suivre la sainte volonté de Dieu afin d'être dignes d'acquérir les grands mérites qui leur sont offerts».
« Je lus cette lettre aux soldats, dit le Père Tuyên ; ils en furent si heureux et si encouragés qu'ils m'en demandèrent une copie ; je la leur donnai, et dès lors toutes leurs hésitations cessèrent.
« Je les exhortai moi-même de mon mieux à suivre l'inspiration de la grâce, à se souvenir des paroles du Père Jimeno, à ne pas mettre leur confiance en euxmêmes mais en Dieu, à être très humbles et à prier beaucoup, faisant de la prière comme un lien spirituel qui rattache à Dieu et empêche de tomber de nouveau.
« Enfin, leur dis-je,au service du roi vous avez souvent exposé votre vie. Quelle récompense attendiez-vous ? Quelques biens misérables, passagers, un peu d'argent et une dignité que vous n'étiez pas même sûrs d'obtenir. Et quand même vous l'auriez obtenue, combien tout cela aurait-il duré ? A la mort toutes ces choses s'évanouissent. Mais maintenant que vous avez décidé d'être des soldats de Dieu pour livrer bataille au roi, si vous sortez vainqueurs, vous acquerrez le royaume des cieux et la couronne de la gloire, que Dieu tient en réserve
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pour récompenser ceux qui luttent contre les trois ennemis de l'âme.
« Après que j'eus ainsi exhorté de mon mieux les trois soldats, ils me dirent adieu. Deux furent chez eux se préparer à leur grand voyage et Dat monta àNam-Dinh, où ses obligations de soldat le rappelaient. »
La principale préparation qu'Augustin Hu3' et Nicolas Thé firent pour leur voyage fut la réception des sacrements. Ils dirent adieu à leurs femmes, à leurs enfants, à leurs parents et amis, persuadés qu'ils ne les reverraient plus sur la terre, et se recommandant à leurs prières, ils partirent pour la cour au commencement de mars 1839.
Les deux voyageurs mirent vingt jours pour arriver à Hué, où ils reçurent l'hospitalité chez une chrétienne nommée Tam, en un lieu retiré et solitaire, où pendant près dun mois les deux soldats se livrèrent à la prière, jeûnant, se mortifiant.
A la cour, un mandarin est chargé de recevoir les mémoires qu'à certains jours les sujets peuvent présenter au roi. Huy et Thé profitèrent d'une occasion pour offrir le leur, dans lequel ils disaient avoir foulé la croix parce que le gouverneur T.-Q.-Khanh leur avait fait violence et non qu ils eussent eu une véritable volonté d'abandonner la religion chrétienne. Ils déclaraient avoir toujours été chrétiens et ne pas cesser de l'être.
Ils attendirent un mois, et ne recevant aucune réponse, ils présentèrent le même mémoire une seconde fois. Comme au bout de plusieurs semaines on ne s'occupait pas d'eux, ils jugèrent ou que leurs mémoires n'avaient pas été lus, ou que les mandarins avaient leurs raisons pour ne pas proposer au roi une affaire semblable. Ils résolurent de prendre un autre moyen pour faire parvenir leur requête.
Sachant que le roi devait aller à la campagne, ils se
portèrent sur le chemin, et prosternés la face contre terre, élevant leur papier au-dessus de leur tête, attendirent le cortège. Un des mandarins de la suite s'approcha, prit le papier et le lut à Sa Majesté. Le roi, furieux de la tromperie de T.-Q.-Khanh et delà constance de ces soldats, ordonna de les mettre en prison et de leur faire souffrir les plus atroces tourments.
Ils parurent devant le tribunal, où ils firent une ferme profession de foi et ratifièrent tout ce qu'ils avaient dit dans leur mémoire. L'un des mandarins était précisément Lé-Van-Guc, qui avait remplacé T.-Q.-Khanh à Nam-Dinh pendant sa disgrâce. Il connaissait ces champions de la foi qu'il avait si souvent essayé de faire apostasier. Aussi, lorsqu'ils eurent refusé de passer sur la croix, comme ils demandaient à être frappés et tourmentés, Lé-VanCuc s'écria : « Vous frapper ! c'est se fatiguer les mains sans résultat. »
Lorsqu'on leur demanda une déposition en forme au sujet de Domique Dat, dont le nom figurait dans leur mémoire, ils signèrent la déclaration suivante : « Notre frère Dominique Dat ne consent pas à passer sur la croix ; si nous sommes venus seuls, c'est qu'il était alors de service ; mais il a convenu qu'il partageait nos pro" testations. »
Le roi ne désirait pas la mort de ces deux vaillants, mais leur perversion. Il leur fit faire de nouvelles instances et leur fit présenter dix barres d'or (somme énorme alors pour le pays *), une croix et une épée avec ce message : « Si vous passez sur la croix, vous aurez cet or, sinon vous serez coupés en deux avec l'épée et jetés à la mer. Choisissez ce que vous voulez. » Ils répondirent qu'ils préféraient la mort. Minh-Manh, voyant cet