‹ Les martyrs (volume 5)Chapitre 8 sur 75 · A TOURS, LE 31 MARS · texte numérisé non relu

A TOURS, LE 31 MARS

Le 7 fructidor an V (= 24 août 1797) une loi rapportait toutes celles qui avaient été rendues précédemment sur la déportation des ecclésiastiques et rouvrit la France à tous ceux qui en avaient été expulsés. La joie fut d'autant plus grande qu'une lassitude générale avait succédé aux rigueurs et que la majorité de la nation aspirait à l'abandon des lois révolutionnaires. Beaucoup de prêtres, sitôt qu'ils furent instruits de cette mesure de pacification, principalement ceux qui résidaient en Angleterre, s'apprêtèrent au retour. Leurs projets furent déçus. La loi du 7 fructidor n'eut que douze jours de durée et au bout de ce temps un revirement complet ramena les mesures les plus violentes.

Le corps législatif composé du Conseil des x\nciens et du Conseil des Cinq-Cents était seul favorable à la pacification, le Directoire voulait une politique de persécution. Parmi les cinq membres qui composaient ce conseil pourri, trois entreprirent de continuer la méthode des violences révolutionnaires, et le 18 fructidor (r= 4 septembre), au moyen d'un coup d'Etat, ils tirent suspendre de leurs fonctions deux de leurs collègues et soixante dix membres du corps législatif. Dès le lendemain^ par une loi, ces vaincus étaient condamnés à la déportation et avec cuxbeaucoup d'écrivains et de journalistes. En outre cette loi contenait les dispositions suivantes :

Art. 23. — La loi du 7 de ce mois qui rappelle les prêtres déportés est rapportée

Art. 24. — Le directoire exécutif est investi du pouvoir de déporter, par des arrêtés individuels motivés, les prêtres qui troubleraient dans l'intérieur la tranquillité publique.

Martyre de M. Pierre-Julien Hervieux, prêtre 25

Art. 25. — La loi du 7 vendémiaire an IV, sur la police des cultes, continuera d'être exécutée à l'égard des ecclésiastiques autorisés à demeurer sur le territoire de la République, sauf qu'au lieu de la déclaration prescrite par ladite loi, ils seront tenus de prêter serment de haine à la roj'auté et à l'anarchie, d'attachement à la république et à la constitution de 1 an III.

Cette loi fut le signal d'un retour de persécution presque égale à celle de 1793. Par toute la France, la Terreur recommença pour le clergé, avec cette différence qu'au lieu de traîner par troupes à lechafaud les prêtres qu'on voulait faire pcsir, on les envoyait à Cayenne, expirer sous un ciel dévorant, et en proie à toutes sortes de souffrances. Les moins malheureux furent ceux qui demeurèrent entassés aux îles de Ré et d'Oléron, parce qu'on n'osait plus les embarquer, dans la crainte qu'ils ne fussent délivrés par la marine anglaise. Beaucoup de vieillards furent mis en prison.

Le serment de haine à la royauté répugnait à la conscience des catholiques, et avec raison puisque le Saint-Siège le condamna l'année suivante. Les constitutionnels le prêtèrent sans peine, les prêtres non assermentés le refusèrent. On recommença les visites domiciliaires. On avait remis en vigueur les lois les plus rigoureuses de la Convention et notamment celle qui condamnait à mort les émigrés rentrés. On imagina d'appliquer cette disposition aux prêtres déportés qui s'étaient secrètement introduits en France depuis quelques années. C'était une illégalité flagrante ; on ne pouvait assimiler les prêtres, expulsés violemment de leur patrie, aux émigrés, qui en étaient sortis par contrainte morale ou volontairement. Les agents du Directoire ne faisaient pas de ces distinctions, et le prétexte invoqué parut bon du moment qu'il permettait d'envoyer à la mort un grand nombre d'ecclésiastiques, surtout dans l'est de la France et notamment à Besancon.

A Laval, deux prêtres furent déportés, MM. Roussin, ancien principal du collège d'Evron, et Filon, curé de Saint-Marssous-Ballon ; deux autres furent arrêtés, transférés à Tours et fusillés : M. Denais, vicaire de la Trinité (f 26 février) et Hervieux, vicaire d'Olivet.

M. Pierre- Julien Hervieux était né à Domfront en 1755 et

avait d'abord été vicaire à la Croixille. Déporté en Angleterre il rentra en France et se rendit à Olivet dès le mois de septembre 1795. On conserve avec vénération les actes de trente-cinq mariages et de cent quatre-vingt quatre baptêmes faits par lui dans l'espace de deux ans ; et encore est-il probable qu'il administra bien des fois ces sacrements sans en avoir gardé les actes en sa possession, ce qui donne la mesure de son zèle sacerdotal. Chargé de sept paroisses, il se prodiguait. Il avait grand désir du martyre et prenait peu de précautions pour se cacher, recommandant à ses pénitents de ne pas faire un mensonge pour lui sauver la vie. Il se montrait assez ouvertement, disait la messe au presbytère où il se faisait de nombreuses assemblées ; les patriotes en étaient informés, mais ils se fussent fait scrupule de dénoncer M. Hervieux. Après le 18 fructidor il ne prit guère plus de précautions. M. Barré, vicaire de Saint-Ouen, son ami, caché d^uis une paroisse voisine, lui écrivit pour le rappeler à la prudence. M. Hervieux lui répondit : « Mon ami, je crains beaucoup pour toi que la foi ne te manque. » Aune époque où il y avait de grands sujets de crainte, on lui annonça un jour pendant sa messe, qu'on venait d'apercevoir un détachement de soldats, dans le chemin tout près du lieu où il se trouvait. Au premier moment il se détourna, et fît un mouvement pour fuir, mais sur-le champ il se retourna vers l'autel, en s'écrîant : « O homme de peu de foi ! Prions, prions ! » Il continua alors le saint sacrifice ; les soldats passèrent sans s'arrêter, et le danger s'évanouit. Il fut enfiji arrêté le 10 mars, au presbytère d'Olivet, que sa sœur habitait depuis la Révolution et où il avait une cachette qu'on croyait introuvable- Les circonstances de son arrestation prouvent qu'il avait été trahi par quelque faux frère, car il n'était pas possible de découvrir sa retraite, si elle n'eût été indiquée d'avance avec exactitude. Dès le matin, des soldats du cantonnement de la Chapelle-du- Chêne arrivèrent au presbytère, et le visitèrent en entier sans rien découvrir. Ils s'en allèrent à la demeure de l'individu à qui on a depuis attribué la trahison ; ils vinrent ensuite faire une seconde visite, qui demeura également sans résultat. Ils retournèrent à la demeure du traître, et reparurent pour la troisième foisau presbytère, vers cinq heures du soir. Ils avaient alors des rensei-

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gnemenls plus précis, ils démolirent une cloison et se trouvèrent en face de M. HerTieux, ils l'emmenèrent à leur cantonnement, et le lendemain 11 mars le menèrent dans les prisons de Laval où il resta jusqu'au 22. Dans cet intervalle, il subit trois interrogatoires, le dernier dura trois heures et on le fit ensuite évacuer sur Tours, siège de la commission militaire (22 mars).

De Laval, on le conduisit à Château-Gontier où le prisonnier fut chargé de chaînes du poids de soixante livres environ. De là à Sablé où il fut écroué. Vers 10 heures du soir une pieuse chrétienne habitant cette localité le vint visiter et le trouva récitant son bréviaire. Son corps était dans un état pitoyable, néamoinsil ne se plaignait que d'un peu de fatigue ; Teuflure des jambes recouvrait presque complètement les anneaux des fers, néanmoins il s'opposa aux démarches tentées pour l'en faire débarrasser. « Pourquoi vous contrister à la vue de mes souffrances, disait il ? Ce voj'age m'est glorieux, considéré avec les yeux de la foi. )> Sa faiblesse était telle qu'il ne pouvait porter les aliments jusqu'à sa bouche ; dans toute la journée, il n'avait pris qu'un peu de pain trempé dans du vin.

Le lendemain, départ pour La Flèche. Le gendarme qui attachait les fers aux poignets lui dit : <( Ces fers-là sont-ils doux, camarade ?» — « Oui, Monsieur, répondit le prisonnier, puisque je les porte pour la foi ! » La dame de Sablé se résolut de l'accompagner quoi qu'il pût advenir ; elle le précédait et préparait quelques aliments pour l'arrivée. Le 23 à midi, on arriva à La Flèche, M. Hervieux put dîner et reposer le reste du jour. Le 24 arrivée au Lude. Les fers avaient encore enflé les mains. <( Messieurs, dit le prisonnier, vos fers sont bien étroits, on les a faits sans doute pour des enfants, voilà pourquoi ils m'ont coupé les poignets ; mais ce n'est rien. » Le iroid était piquant ; il voulut se chauffer les mains, mais elles étaient déchirées et au vif, il fut obligé de s'éloigner du feu. Les gendarmes de Ghâteau-du-Loir vinrent à la rencontre du prisonnier. Là, sa compagne obtint qu'on enlevât les fers et que M. Hervieux pût monter en voiture. Il dit un peu plus loin : « Dites-moi, je vous prie, en s'adressant à sa compagne, lequel souffre le plus de celui qui est guillotiné, ou de celui qui est fusillé ; je vou*-

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adresse cette question, parce que je crains tout de ma faijjiesse 1... Ne croyez pas que je m'afflige, poursuivit-il, je remercie Dieu de la grâce qu'il m'accorde de m'admettre au nombre de ses martyrs. O ma chère sœur, que je suis heureux ! » A Château-du-Loir, il resta trois jours ; sa compagne le précéda à Tours pour y chercher un avocat. Arrivé à Tours et conduit à la prison du gouvernement il comparut devant la commission militaire le 30 mars à 4 heures du soir.

Bibliographie. — Carbon, les Confesseurs de la Foi et Guillon, les Martyrs de la Foi ont consacré à M Hervieux de longues notices qui fourmilleut d'inexactitudes. Ces deux ouvrages attribuent l'arrestation à un religieux bernardin apostat, ce qui est complètement faux. — Th. Perrin, les Martyrs du Maille^ 2* édit., t I, p. 198-214, donne une longue relation d'après un Mémoire manuscrit " rédigé par une femme chrétienne qui suivit le saint confesseur depuis Sablé jusqu'à Tours » ; il parle « d'autres renseignements fournissant quelques nouveaux détails non moins précieux ». Néanmoins S. Boullier, Mémoires ecclésiastiques concernant la ville de Laval et ses environs, 1846, p. 312-315, fait observer que l'auteur des Martyrs du Maine <L a inséré sur l'arrestation des particularités que nous avons lieu de croire peu exactes. » P. Piolin, VEglise du Mans durant la Révolution. — Mémoires sur la persécution religieuse à la fin du XYIlh siècle, in-S-^.Le Mans, 1868, t. III, p. 451-465. — V. Pierre, les Emigrés et les Commissions militaires, dans la Revue des Quest. hist., 1884, t. XXXVI, p. 566-567.

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