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LES ACTES DE SAINT CLÉMENT, PAPE

EN GHERSONÈSE, SOUS TRAJAJS

La pièce connue sous le nom de Martyrium démentis est nn morceau fort étendu qui ne peut avoir été rédigé sous sa forme actuelle avant le IV" siècle, ainsi qu'en témoignent des expressions qui ne sont pas antérieures à cette époque. Cet écrit était fort apprécié au Moyen-Age, que les pires invraisemblances ne rebutaient pas. Le merveilleux qu'on y a semé à profusion n'est que du clinquant. Débarrassée de ces légendes, la pièce se réduit à ceci :

Sous le règne de Trajan, Clément fut, à la suite d'une émeute survenue à Rome, exilé dans la Ghersonèse. A son arrivée, le vieux pape trouva deux mille chrétiens condamnés depuis longtemps à extraire du marbre. Ce nombre s'accrut encore à la suite des conversions prrw?iirées par Clément ; des églises furent bâties, j^robablement avec les matériaux des temples abandonnés, des bois sacrés abattus. Une enquête provoquée à propos de ces faits procura le martyre à plusieurs, on épargna la multitude, mais le fonctionnaire délégué à l'enquête s'efforça d'amener Clément à sacrifier. Sur le refus du saint, on lui attacha une ancre au cou et on le jeta à la mer.

(( Ce récit n'a en soi rien d'incroyable, observe M. Allard. Si Clément fut réellement condamné, sa condamnation doit, selon toute vraisemblance, avoir eu lieu, comme le veulent les Actes, pendant le règne ae Trajan. Sa lettre aux Corinthiens montre qu'il était encore à Rome à la fin de Domitien ; les premiers mots semblent même indiquer qu'au moment où il écrit, la persécution venait de cesser. Nerva ne prononça point de condamnation contre les chrétiens, sous Trajan seul peut donc avoir eu lieu le procès de Clément. Le magistrat qui, d'après les Actes, prononça la sentence d'exil, le pnvfedus Urbi, est bien celui qui avait à Rome le droit de condamner ad melalla. Ici

Appennice îïj-y

se prt'sentc une diflîculté. Tillemoiit, qui rejette entièrcnitMit ces Actes, fait observer que jusqu'à Vnlérien, au moins le Bon phore (limmérien eut des rois amis, mais non sujets des Romains. Gomment donc Clément y aurait-il été relégué, et y aurait-il trouvé d'autres chrétiens déjà condamnés? Le savant critique se trompe. La puissance romaine avait depuis longtemps pris pied dans ces confrées. Elle y exerçait une véritable suzeraineté. La principale cité de la Chersonèse Taurique avait été, par Rome, déclarée ville libre. En 6a. le léf^at de la Mésie inférieure l'avait défendue contre le roi des Scythes. En 66, il y avait dans toutes les régions du Bosphore des garnisons et des flottes romaines. On a trouvé à Chcrson l'inscription funéraire d'un soldat de la légion A7C/a«rfta , cantonnée au IPsiècle dans la Mésie inférieure et les pays qui en dépendaient plus ou moins étroitement. La difficulté soulevée par Tillemont disparaît donc ; mais une autre subsiste. Clément, disent les Actes, trouva au lieu de son exil deux mille chrétiens « depuis longtemps » condamnés par sentence juridique et occupés à l'extraction du marbre. « Depuis longtemps » s'entendrait difficilement d'une sentence prononcée sous Trajan : Nerva n'en rendit point contre les chrétiens; il faut donc admettre que ces forçats avaient été condamnés pendant la persécution de Domitien. Comment concilier ce fait avec l'assertion si précise de Dion, rapportant que Nerva rappela tous les exilés de Domitien? On peut répondre que cette mesure s'appliqua seulement aux exilés et non à ceux qui avaient été envoyés aux travaux forcés, gens de condition plus humble, dont le labeur pénal profitait à l'Etat, et que l'on oublia volontairement ou involontairement. Ces condamnés ad metalla avaient peut-être été recrutés parmi les cerdones — les gens de rien — dont Juvénal a mentionné d'un mot la persécution. D'après les Actes, la présence de Clément dans ce lieu d'exil amena un grand nombre de conversions, la destruction des temples, la construction de beaucoup d'églises; les succès évangéliques du pape déporté furent la cause de son martyre et de la mort de nombreux fidèles immolés avant lui. Aucun de ces faits n'est invraisemblable : on a vu par la lettre de Pline avec quelle facilité le christianisme se répandait dans les régions voisines du Pont- Ëuxin, et comme le culte des dieux y tombait vite en déca-

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dence : il convient d'ajouter que les condamnés ad metalln jouissaient quelquefoisd'une liberté relative, et que la construction par eux de lieux de prière n'est pas un fait inconnu de l'histoire

« Ce que les Actes racontent de la prompte diffusion du christianisme en Chersoncse, écrit IM. de Rossi, est démontré vrai par les événements. Les premières monnaies sur lesquelles apparaisse la croix sont celles de ces rois du Bosphore résidant à Totorse, qui, dès les années 296 et 3o3, sous Diocléticn, giavèrent sur leurs médailles le signe du sahit. Depuis 370, on ne rencontre plus, dans l'abondante série des monnaies de ces rois, l'image accoutumée d'Astarté, ni aucun indice du culte païen. Le trident imprimé sur les pièces de ces années non seulement n'est pas une image nécessairement idolatrique, mais encore est un des signes adoptés par les chrétiens pour dissimuler la croix. Ainsi la région du monde antique où la foi triompha avant tout autre lieu semble avoir été précisément la Ghersonèsc Taurique. Les découvertes de monuments chrétiens en Grimée ne sont pas rares. M. le comte Ouwaroff, qui y a fait des fouilles considérables, m'a décrit les nombreuses cryptes chrétiennes par lui découvertes et explorées. On connaît la basilique découverte par lui à l'extrémité des faubourgs orientaux de Sébasiopol (au nord de la cité de Cherson), ornée de colonnes, couronnées par des chapitaux d'excellent style ionique, sur lesquels s'élevaient des cubes décorés de croix et de monogrammes du Christ. Sur les colonnes se lisent les noms des citoyens qui ont fourni de l'argent pour la construction du temple sacré. Les flots de la mer ont emporté un angle de l'édifice. Cette basilique aurait-elle été dédiée à saint Clément? Je l'ignore; mais j'espère que les monuments chrétiens do Crimée répandront un jour quelque lumière sur ses Actes, son histoire et son tombeau. M. Allard fait observer encore que la tradition locale du martyre de Clément, en Crimée, est antérieure au VI' siècle; elle est corroborée par ce fait que la basilique dite de Saint-Clément, à Rome, ne contenait pas le tombeau du saint. Aucun document, martyrologe, itinéraire, n'en fait mention ; il y a là une concordance digne d'attention. A Rome même. Clément jouissait, dès la fin du IV« siècle, d'honneurs réservés aux martyrs. »

Appendice 189

CoTELiER, SS. Patruin,etc., opp., t. 1, p. 1072, éd. Cleiucus, a 1698 ot a. 1724. — MiGHB, Pair, gr., t. Il, a. 1857. — Funk, Opp. PP. apostol. (i88i, j' éd.), Vll-l\ (>l 38-/46. — Le même, dans Theol. Qaartalschrift. (1879), p. 53 1 et suiv. — P. Allard, Hisl. des perséi'., I, 1G9 et suiv. — Tilukmont, Méin., t. II, note la sur saint Clément. — De Koeune, Beitraege zur Geschichte und Archaeologie von Cliersonesus in Taurien; Die Roemisch-Bospornnisck Zeit, dans les Mern. fur Archaeologie und Numisnialik in l'etershurg, t. 11, i848, p. 3o8. — Marquardt, Roemische Staatsverwaltung, t. I, p. 807, note 8. — De Kobhne, Description du musée de feu le prince Basile Kotschoubey et recherches sur l'histoire et la numismatique des colonies grecques en Russie, ainsi que des royaumes du Pont et du Bosphore Ctmmérie/i, Saint-Pétersbourg, 1867, t. II, p. 348, 36o, 6i6. — Cavbdoni, Appendice aile riccrchc critiche intorno aile med. costantiniane, \i. 18-19; Bull. arch. Ncap. ser. a, anno "VII, p. 3a. — De Hossi, Bulletino di arch. crisl., i863, p. 9; i8G'j, p. 5, 6; 1870, p. 169 et suiv. — Maktinov, La légende italique des SS. Cyrille et Méthode dans la Rcv. Q. Hist., 1884, juin., p. 1 10-166. — Duchesne, Etude sur le Liber Pontificalis (1877), p. ili'}. — Le MÊME,Ze Liber Pontificalis,^. ia3; note 9. Cf. p. ia4, note 10, ei Introduction^ p. xci.

Le Martyre de saint Clémekt, pape et martyr

Mamortinus étant préfet de Rome, on provoqua une émente au sujet de Clément ; et dans le trouble qui s'ensuivit, les uns disaient : « Quel mal a-t-il fait? ou plutôt quel bien n*a-t-il pas fait ? Les malades qui reçoivent sa visite sont guéris; quiconque l'aborde accablé de tristesse s'en retourne le cœur joyeux, il ne fait de mal à personne et fait du bien à tout le monde. » Les autres, poussés par l'esprit du diable, s'écriaient : « C'est de la magie, il détruit ainsi le culte de nos dieux, car il nie la divinité de Jupiter ;ilappellc Hercule un esprit iiimionde; la sainte déesse Vénus, une prostituée ; quant à Vesta, il dit faus.sement qu'elle a été brûlée. Il parle de même de la très sainte Minerve; et encore de Diane, de Mercure, de Saturne, de Mars; enfin, il couvre d'opprobres tous les noms de nos dieux et leurs temples. Qu'il sacriiie ou qu'il meure. »

Mamertinus, préfet de la ville, ne pouvant tolérer cette sédition, se fit amener Clément. 11 le dévisagea et dit : « Je saiaque

tu es de race noble, ainsi que me l'atteste le peuple. Mais tu as embrassé l'erreur, et tu rends un culte à je ne sais quel Christus, sans honorer les dieux qu'on vénère dans les temples. Renonce donc à toute vaine superstition, et honore les dieux. » ^

CAément dit : « Je désirerais que Ton Excellence, dans sa sagesse, voulût bien écouter ma défense, et considérer que, si je suis accusé, ce n'est point à cause d'une émeute, mais pour la doctrine que je prêche. Car si, semblables à une meute de chiens, ils aboient contre nous et nous mettent en pièces, ils ne peuvent du moins empêcher que nous ne soyons des hommes raisonnables ; quant à eux, ils sont toujours des êtres sans raison. Toute sédition a pour auteurs des ignorants, ce qui fait qu'on ne peut avec sûreté l'embrasser et qu'elle est dépourvue de justice et de vérité. Que le silence se rétablisse, ce repos qui donne à un homme la facilité de se recueillir ; dans cet état, il pourra trouver le Dieu véritable et lui engager sa foi. »

Mamertinus envoya à l'empereur Trajan ce rapport sur Clément. « Le peuple ne cesse d'assaillir Clément de cris séditieux; mais on ne saurait alléguer de témoignage digne de créance contre sa conduite, » Trajan répondit qu'on devait l'obliger à sacrifier ou le reléguer au delà du Pont-Euxin, dans une ville perdue de la Ghersonèse,

La sentence ainsi portée par Trajan, Mamertinus cherchait en lui-même par quels moyens Clément pourrait offrir des libations aux dieux, plutôt que de subir un exil volontaire. Mais le bienheureux s'efforçait, au contraire, de convertir à la foi du Christ l'esprit de son juge ; et de lui persuader que, loin de le craindre, il préférait l'exil. Le Seigneur donna une telle grâce aux paroles de Clément, que le préfet Mamertinus lui dit simplement : « Le Dieu que tu adores sincèrement te portera secours en cet exil auquel tu es condamné, » Il fit appareiller un navire pourvu de tout le nécessaire, et le laissa partir. Le navire était très chargé; car un grand nombre de fidèles suivit le bienheureux Clément.

A-rrivé au lieu de son exil. Clément trouva là plus de deux mille chrétiens, depuis longtemps condamnés par sentence juridique, et occupés à travailler le marbre. A la vue du saint

Appendice 191

L'I célèbre évoque Clément, tous 8'approch^^eIll de lui avec des jjféuiissements et des pleurs ; ils disaient : *< Prie pour nous, saint ponlile, afin que nous devenions dignes des promesses lin (Ihrist. » Clément, ayant appris qu'ils avaient été déportés pour leur foi en Dieu, répondit : *< Ce n'est point sans raison que le Seigneur m'a conduit en ces lieux : c'est afin que, prenant part à vos souffrances, je puisse vous apporter des consolations et vous donner l'exemple de la patience. »

Or, il apprit d'eux-mêmes qu'ils étaient contraints d'apporter l'eau sur Irurs épaules d'une distance de six milles. Le saint les exhorta donc en ces termes : « Prions Notre-Seigneur Jésus- Christ qu'il ouvre une veine d'eau aux confesseurs de sa foi; et ([ue celui qui, par la main de Moïse, a frappé la pierre dans le désert du Sinaï, et en a fait couler les eaux en abondance, lasse aujourd'hui jaillir pour nous une source vive dont nous jouissions pour nos besoins, n Et lorsque la prière fut achevée. Clément, regardant autour de lui, vit sur v.ne colline un agneau debout, qui leva le pied droit, comme pour lui indiquer le lieu qu'il cherchait. Clément, persuadé que c'était le Seigneur, sous les trails de -et agneau que lui seul avait aperçu, se rendit en cet endroit et dit : « Au nom du Père et dti Fils, et du Saint-Esprit, creusez en cet endroit. » Les chrétiens creusèrent donc, tout en laissant intact le lieu où l'agneau avait apparu, puis le saint prit un petit sarcloir et en frappa légèrement la place qui était sous le pied de l'agneau : et soudain il en jaillit une très belle source et avec une telle alïluence, que, se répandant avec impétuosité, elle forma un ruisseau. Alors le saint, aux acclamations de tous, dit leverset du psaume : « L'abondance des cuux réjouit la cité de Dieu. »

Le bruit de ce prodige s'étant répandu, toute la province accourut ; et ceux qui venaient entendre les enseignements du bienheureux Clément se convertissaient tous au Seigneur, au point qu'il y gut des jours dans lesauels cinq cents et plus reçurent le baptême. Dans l'espace d'une année, les fidèles bâtirent en ce heu soixante-quinze églises, et toutes les idoles furent brisées, tous les temples des pays circonvoisins furent détruits, tous les bois sacrés environnants, à la distance de trois cents milles, furent abatUis et coupés jusqu'au niveau du terrain.

Des faits si merveilleux excitèrent une telle émotion, que la nouvelle en parvint aux oreilles deTrajan, qui apprit ainsi que le peuple des chrétiens s'était accru jusqu'à devenir une multitude innombrable. On envoya donc sur les lieux le préfet Aufidianus. 11 fit d'abord périr un grand nombre de fidèles par divers genres de supplices. Voyant qu'ils s'offraient tous avec joie au martyre, il épargna la multitude et ne réserva que le bienheureux Clément, espérant le contraindre à sacrifier. Mais, le voyant si ferme dans la foi au Seigneur, et craignant de ne pouvoir jamais lui faire changer de sentiment, il dit à ses satellites : « Qu'on le mène au milieu de la mer, qu'on lui attache une ancre au cou, et qu'on le précipite au fond, de peur que les chrétiens ne l'honorent comme un Dieu. »

L'ordre exécuté, toute la multitude des chrétiens se rendit au rivage, avec des cris et des lamentations. Alors les disciples du saint martyr, Cornélius et Phœbus, leur dirent : « Prions tous ensemble, afin que le Seigneur daigne nous montrer les reliques de son martyr. » Pendant que le peuple priait, la mer se retiH d'elle-même à la distance de trois milles. Et le peuple s'étant avancé sur le terrain laissé à sec, on trouva un édifice ayant la forme d'un temple de marbre, préparc par Dieu même ; et dans un tombeau de pierre reposait le corps du bienheureux Clément, disciple de l'apôtre saint Pierre. L'ancre avec laquelle il avait été submergé était placée près de lui. Ses disciples furent avertis par une révélation de ne point enlever le corps; et l'oracle céleste ajouta que désormais tous les ans, le jour du combat du saint martyr, la mer se retirerait pendant sept jours, et qu'on y pourrait marcher à pied sec. Ce qu'il a plu au Seigneur d'accomplir jusqu'à ce jour pour la gloire de son nom.

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