‹ Les martyrs ridiculesChapitre 4 sur 9 · PREMIERE PARUE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARUE

(Suite)

Glaire n'avait point oublié les affronts qu'elle avait subis, le mépris qui avait accueilli le pardon imploré, les ricanements de Sapy, le silence d'Alpinien, et dès ce jour elle avait poursuivi sa vengeance. Si les événements l'avaient modifiée, loin d'en apaiser la soif, ils la redoublèrent. La réconciliation opérée, toutes ses lorces s'étaient concentrées pour la lutte qu'elle se disposait à tenter contre la prépondérance de son ennemi...

■>' Si je triomphe de ce sermonneur ennuyeux et endiablé, se disait-elle, je ferai la loi chez moi désormais, et mon esclave ine paiera bien cher les dédains dont il m'a abreuvée!

Les aveux de Julia, les trahisons de celui qu'elle croyait éternellementrivé, le brillant horizon queHermauce avait fait luire à ses regards, altérèrent le plan adopté ; ce n'était plus seulement l'insensibleBernard qu'elle voulut mater à tout prix; sur la tête de son amant elle entasserait les haines, c'est son cœur à lui qu'elle déchiquetterait avec délices, avec avarice, à loisir.

Avant tout, elle était femme cependant, et nulle ne pardonne les blessures faites à son amour-propre.

— Sapy, se dit-elle, usera dans l'impuissance ses discours pour m'atteindre, ses dents pour me mordre, ses griffes pour me déchirer. De son échec naîtra un violent ressentiment contre Maurthal. Leurs relations en seront d'abord affectées, elles deviendront de plus en plus rares et cesseront enfin, C'est ce que je désire, le reste me regarde; je choisirai l'heure et le lieu pour donner le coup de grâce à mon

fou par amour ou par je ne sais quoi, et, que m'importe d'ailleurs?

Avec la conviction que la patience et le temps amèneraient les résultats cherchés, Claire craignit néanmoins que quelque obstacle imprévu ne vînt entraver le succès de ses calculs; aussi songea-t-elle à renverser sur l'heure la solide colonne à laquelle se cramponnait son amant; à lui enlever l'impénétrable bouclier derrière lequel il se réfugiait sans cesse. Précurseurs de la lutte, les escarmouches commencèrent aussitôt.

— J'ai été douloureusement étonnée, dit-elle à Alpinienc'e toncalmedevant l'indifférencede Sapy, pendant l'agonie deJulia... il souriait du désespoir de Fatier, de ta douleur et de la mienne ; il outrageait la solennité de la mort.

Maurthal essaya quelques explications en faveur de son ami, rejeta son insensibilité sur le compte d'une organisation spéciale, d'une nature granitique sur laquelle les émotions glissaient sans se frayer passage; et, ayant retourné l'accusation contre celle qui la soutenait, il ajouta plus timidement, qu'elle-même, Glaire, avait fait

preuve d'un tel sang-froid que bien des gens étaient poussés à croire qu'il prenait sa source dans une certaine aridité de cœur.

Oh! les objections étaient prévues, et pour les détruire, une foule d'arguments préparés. Glaire répondit que son impassibilité avait été le plus généreux de tous les mensonges; qu'elle s'était fait un masque pour apaiser les appréhensions delà phthisique, et que s'abandonner aux gémissements, c'eût été fournir un incontestable témoignage de l'irrémédiable gravité du mal et du désespoir de tous ; qu'il eût été barbare de provoquer et nourrir des regrets et des épouvantes chez une pauvre femme qui n'avait que quelques jours à vivre; que ses soins et son dévouement absolu militaient trop en sa faveur pour qu'il lui fût utile de se défendre de ces injustes suppositions ; enfin, que si, même après la mort, elle ne s'était point dépouillée de son apparente impassibilité, l'intérêt de la défunte l'y avaitencore obligé. Ne devait-elle pas veiller à l'accomplissement de mille détails si pénibles, de si minutieuses et si tristes

formalités, qu'elle le priait en grâce de ne pas lui en rappeler le souvenir?

— Dans le silence des nuits, ô mon bien-aimé, j'ai répandu plus de larmes que je n'en verserai durant toute ma vie, si malheureuse qu'elle puisse être... Gomme mes actes, comme mes soins sont interprétés! oh! je ne le vois que trop, l'appréciation qu'ils t'ont inspirée sera la cause de ton éloignement.

En disant ces mots, elle paraissait livrée à un abattement morne, affaissée sous la plus complète prostration ; alors Alpiuien se jetait à genoux, lui demandait pardon de ses soupçons et lui prenant la tête dans ses mains, il la baisait avec une indescriptible frénésie:

— Punis, punis-moi, je te bénirai.

Quel suppliceveux-tu queje m'inflige?

Dis un mot, un seul, et je me précipite la tête contre ces murs. Un mut, et mes mains fouilleront mes veines pour extraire du sang le poison qu'on y a infusé et qui y circule. Il est très vrai, Sapy est cruel, sans pitié, c'est le bouffon des drames auxquels il assiste, tu en es la victime.

Et s'il est l'orgueilleux pygmée des

scènes terribles qui se sont déroulées sous ses yeux, tu en es la modeste héroïne. Je le lui dirai devant toi, je l'oserai, va, je ne le crains point, mais pardonne à mes égarements, pardonne, ou toutes les nuits, à ton chevet, je les passerai à expier ma faiblesse, mes fautes, mes crimes.

Vient un jour où les femmes s'éveillent agitées d'une soif folle, immense.

Devant leurs yeux, des ombres lascives, palpitantes, insaisissables, se meuvent, s'entrelacent, tourbillonnent; à cet aspect, leur sang embrasé se soulève, se meut, se rue, bourdonnant en leurs veines; elles veulent... quoi?Elles l'ignorent, mais elles "veulent quelque chose, et leurs lèvres arides, fiévreuses appellent en vain la parole à leur secours. Puis, tout à coup, au milieu des soupirs, des sanglots, des spasmes et des pleurs, sous le choc de toutes ces ardeurs, de ces hallucinations sensuelles, une étincelle jaillit. Ellesvoient, elles devinent, elles comprennent, elles se sentent; c'est la révélation.

C'est alors, alors seulement que la virginité s'envole, que la femme est vraiment femme.

A cause de cette révélation, la vengeance de Claire fut soumise à des oscillations étranges. Un moment elle faillit y renoncer et s'abandonner à son amant avec l'impétuosité déréglée de ses appétences. En elle se livraient de tumultueux combats. Ses passions lui criaient: des baisers, des baisers, encore, encore, qu'ils viennent d'ici, de là ; sa pudeur, ou plutôt sa honte, se cramponnait aux derniers voiles que dépouillaient, déchiraient ses désirs; son amour étreignait et faisait râler sa haine. La démente en arrivait à se demander si jamais elle avait tant aimé son amant.

— Tu m'aimes, lui disait-elle avec un emportement indomptable, dis-moi que tu m'aimes, que tu m'aimeras toujours. A mes pieds, toi? reprenait elle délirante, éperdue ; viens dans mes bras, viens, viens!

Maurthal, enivré, pleurait avec délices. Ses mains avides d'irrévérences, curieuses de profanations, enlaçaient sa bien-aimée, l'enlaçaient encore, l'enlaçaient toujours. Il ne savait plus comment traduire son ivresse, comment redoubler celle qu'il croyait don-

ner; il ne savait plus comment exhal.r les soupirs de sa béatitude. Avide, il a? pi rai t les chauds effluves des chairs de sa maîtresse ; mais elle, bientôt rompue par ces embrassements et ces transports, par des troubles si profonds, si désordonnés et cependant si voluptueux dans leurs désordres, si attractifs par lears vertiges et d'autant plus énervants que leur puissance et leur action étaient plus jeunes, plus récentes, plus spontanées,... elle, pendant que lui tressaillait encore sous des caresses et des délires inattendus, elle, descendue des sommets où la volupté l'avait transportée, reprenait sa tâche impie, ourdissait la trame un moment interrompue de ses perfides desseins.

— Sapy se lézarde, il est démoli; pensait-elle.

Huit jours durant, elle entoura Alpinien de séductions ; ses délicatesses, ses prévenances eurent quelque chose d'exquis, on ne sait quoi de pénétrant qui allait à l'âme; de ses lèvres tombaient des mots suaves, des appellations d'une molle tendresse.

— • Je travaille, disait Maurthal à

Sapy, étonné de la volontaire incarcération de son ami.

Des charmes delà solitude il était plus jaloux maintenant que quelques jours avant il n'avait été effrayé de ses ennuis. Eût-il osé défendre sa porte, même à Bernard ? 11 l'aurait fait. Ce n'étaitqu'avec la plus vive répugnance qu'il condamnait son visage à déguiser par son expression l'intensité de son bonheur, et néanmoins, dans sonégoïsme, il eût souffert que ce même visage en divulguât les ravissements infinis, Claire surveillait d'un œil attentif les progrès et les ravages de ses manœuvres ; elle s'enapplaudissaiten silence et préparait sans pitié le coup qu'elle tenait en réserve, coup seulement différé jusqu'alors, afin que ses atteintes fus sent pi us profond es.

— Alpiuien, mon époux, dit- elle une nuit d'une voix étranglée par la peur, n'as-tu rien vu, rien entendu? ' Oh ! mon Dieu !...

— Que veux-tu dire? Tu rêves, peureuse ?

— Là ! regarde...

Elle tendait ses bras vers le fond de l'alcôve.

— Hébien ! quoi? dit-il, un peutroublé.

— Julia!... Julia !.. s'écria-elle, étreignant son amant avec force, et celui-ci, les cheveux hérissés, fermait les yeux, etsonsouffle haletant baignaitle visage de Glaire qui comprimait à grand'peine l'hilarité causée par son stratagème.

La Parisienne connaissait l'esprit superstitieux de son provincial; elle savait qu'au loin, dans son enfance, son sommeil avait été bercé par des récits fantastiques. Souvent, à la suite des discussions qu'il soutenait contre l'incrédule Sapy, elle avait entendu sa voix s'éteindre, vu ses yeux se voiler et rouler hagards, si l'on évoquait des images surnaturelles, des spectres, de maigres fantômes sous leurs suaires aux longs plis. Avec le lait de sa mère il avait sucé ces croyances ; à Paris, où le ridicule les aurait pu tuer, il ne les avait pas encore perdues.

La vision de sa maîtresse, qu'il savait inaccessible aux épouvantes mystérieuses dont elle s'était cent fois, gaussée, et peut-être aussi ses implacables remords, suffirent pour enflammer son imagination, pour la peupler de hideuses et sanglantes apparitions;

et quand le jour fut venu, un jour terne et gris, il se leva, très pâle et tout affaibli. Elle lui apprit alors que pendant une semaine elle serait obligée de travailler à son magasin ; qu'elle avait donné et devait tenir sa parole. Il ne remarqua pas la coïncidence des frayeurs nocturnes de cette comédienne et de sa détermination du lendemain. Y avait-il calcul? Pouvait-il le voir ?I1 ne le vit pas. S'il l'avait osé, avec quelle éloquence il l'eût suppliée de ne paslelaisserseul, en proie aux terreurs qui l'assiégeaient ! La honte le retint.

Glaire partait le matin à sept heures et ne rentrail qne le soir entre dix et orzeheures. Toute lajournée, Maurthal voyagea de bibliothèque en bibliothèque, de musée en musée; il recherchait la foule, lui qui la détestait par instinct.

— Ils ne viendront pas me quérir là, ces fantômes, pensait-il ; ils aiment le silence et les ombres.

Le soir, il restait debout, sous l'auvent de sonhôteljusqu'à l'arrivée de sa maîtresse ; il n'eût osémoiiter seul dans sa chambre. N'aurait-il pas fallu passer devant celle où Julia élait morte, et il crai-

gnaitdevoirsurgirdevantlui un spectre qui lui eût impérieusement réclamé des baisers qu'autrefois il avait implorés.

Que de fois, cachée au détour de la rue, elle le vit, immobile, anxieux, écoutant dans la nuit noire la marche des passants, cherchant à reconnaître les pas decellequ'ilattendait. Joyeuse des souffrances de son souffre-douleur, mais déguisant sa joie, souriant en son âme sans sourire des lovres, sachant d'avance qu'elle n'obtiendrait point la réponse vraie, elle s'approchait de lui tout à coup et demandait étonnée :

— Pourquoi m'attendre ici , mon chéri? tu prendras froid.

Rallumer les chaudes passions de son amant refroidies par le doute, et en cela sa propre nature rendait l'artifice aisé, faire renaître dans le cœur de Maurthal le dévouement dont il avait été rempli, lui inspirer la crainte des représailles d'outre-tombe afin de rendre sa solitude insupportable, l'abandonner ensuite à l'angoisse, aux remords ; lui imposer pour clauses de la réconciliation qu'il implorerait une rupture complète avec Sapy, telle était la première partie du programme

que Claire s'était tracé, dont elle poursuivit la réalisation avec la plusfausse bonhomie, celle des femmes.

Un soir, il l'attendit en vain.

— Où peut-elle être? se demandait-il après une fiévreuse nuitd'insomnie, sursa couche mouillée de pleurs; où peut-elle être? qu'est-elle devenue?

Je ne puis croire à son abandon. Elle, si aimante, si douce, d'un commerce à présent si facile, ne saurait avoir écouté les excitations de son orgueil ou les défaillances de la misère. Ne lui seraitil pas arrivé malheur? Oui, oui, c'est un malheur qui l'a empêchée de rentrer.

Et. sombre, insensé, il courut aux informations. Au magasin, on lui apprit que la veille Mlle Claire était sortie à l'heure habituelle, qu'on lui avait confié de l'ouvrage qu'elle devait exécuter chez elle et rendre dans la semaine.

— Que faire, que faire? criait-il en dévorant l'espace .

— Alpinien, où vas- tu donc ?... Quel démonte pousse à courir ainsi?... On dirait que tu as au ventre tous les diables du Brocken, fit tout à coup une voix connue.

— Sapy !... toi?

— Moi-même. Encore une folie ou quelque catastrophe imaginaire qui te convulsionne à ce point? Les yeux te sortent de la tête. Tu trembles comme un criminel. Qu'as-tu?

— Claire,., commença Maurthal.

— Ah! diable! Merci, je me sauve!

— Ecoute. Il lui est arrivé malheur, j'en suis persuadé, j'ensuis sûr... je le jure!

— Où? comment?

— Je l'ignore.

— Tu es fou à lier.

— Mais, mon ami, elle n'est point rentrée hier soir.

— Eh bien! après, où est le malheur?

— Où veux-tu qu'elle soit allée?

— Thatisthe question.

— Que veux-tu dire?

— Rien.

— Tu te trompes, Bernard ; jamais elle ne m'a tant aimé.

— Sans doute.

— Mon Dieu! mon Dieu!...

— Sois tranquille. Elle n'a pas couché à la belle étoile.

— Allons à la Morgue.

— Hein ? A la Morgue ! e* pourquoi ?

Il n'y a là ni boudoirs, ni cabinets particuliers.

— Bernard !

— Un mot. Il conste, comme on dit au palais, et entre parenthèses, jet'apprendrai qu'hier j'ai été reçu docteur avec mention honorable, il conste, dis-je, que ta concubine est en expédition amoureuse, ne t'emporte pas, en équipée galante... Oui, mon cher. Si tu lui pardonnes cette nouvelle incartade, je ne te pardonnerai pas, moi! Tu opteras entre un ami et une...

— Oh! tu me tues !

— Au revoir.

Et le docteur de fraîche date remonta rapidement la rue Montmartre, laissant son ami stupéiait, ahuri, cloué au sol.

Les heures succédaient aux heures, Claire n'avait point reparu. Ses jours, Maurthal les passait en courses désordonnées ; ses nuits, chez Tulmont, où il avait trouvé asile contre l'effroi qui l'assailbit et régnait dans sa mansarde. Hâve, flétri par les larmes dévorées honteusement loin de tous, exténué par la faim, la douleur ne lui permettant pas de prendre ni de supporter

la plus légère nourriture, il n'avait d'yeux que pour le gouffre entr'ouvert devant lui. Garessait-il l'espérance de le franchir, elle s'envolait aussitôt chassée par les regrets, repoussée par la conviction de son impuissance. Sans 's'en douter, ceux qu'il rencontrait attisaient ses fureurs ou l'arrachaient au calme factice amené par la prostration, les fatigues et l'insuccès de ses recherches.

— Gomment va Glaire? lui demandaientles uns.

— Mademoiselle vous esl-elle toujours aussi bonne, aussi dévouée?

C'est un trésor que vous possédez, faisaientles autres.

Et lui de répondre d'une voix brève et de s'en fu ir pour échapper à des paroles qu'il prenait tantôt pour un sarcasme, tantôt pour des condoléances. Soudain une idée s'implanta en son être, ne le quitta plus. Eloignée comme ridicule et impossible, elle revintpar mille circuits et mille clétours; plus ilmitd'obstinationàl'évincer, plus elle s'opiniâtra à se reproduire sousunenouvelle forme. L'espoir qu'elle traînait à sa suite ranima les

forces et le courage abattu de ce détraqué.

— Glaire est probablement chez Hermance ; pourquoi, en vertu de quels calculs, par la puissancede quellemachination, par quel jeu du hasard ?...

Je ne le sais, niais elle doityêlre. Des pressentiments aussi tyrauniques que les miens ne peuvent tromper. Mais l'adresse d'Hermance, qui me l'indiquera? Ah! j'y suis, Tulmont. Il connaît V***

Maurthal avait frappé juste, moins juste toutefois que sa maîtresse qui avait compté sur ses investigations et partant sur la découverte du lieuoùelle s'était réfugiée. Si les recherches avaient été infructueuses, elleeùtlançé adroitement un avis, et on retrouvait sa piste.

Dès que par Tulmont il eut l'adresse demandée, Alpinien vola pjutôt qu'il ne courut chez la sœur de Julia; Hermance le reçut avec une froideur àlaquelle il était loin de s'attendre.

— Glaire? demanda-il.

— Mon amie est sortie, répondit la lorette.

— Elle est donc ici?...

Maurthal sanglotait et ses mains se joignaient comme pour prier.

— Votre douleur est hors de mise, Monsieur ; que désirez-vous?

— Ce que je désire, madame..

— Vous voulez la voir? Eh bien!

vous la reverrez ; mais vous devez renoncer à ce qu'elle vous revienne.

— Que se passe-t-il donc? Je ne vous comprends pas. Pourquoi me parlez-vous ainsi ?pourquoi Glaire...

— ... Ne reprendrai'-elle pasbenévolement sachaîne?pourplusieurs motifs que mieux que personne vous devez connaître. D'abord, elle n'est pas heureuse avec vous ; vous êtes obligés de vivre en butte aux besoins les plus impérieux, livrés à de continuelles privations ! Cette cause seule, vous en conviendrez....

— C'est vrai ! dit-il naïvement; je n'y avais pas songé, mais je travaillerai, de mes bras, s'il le faut!

— Madame Claire vous donne certes l'exemple du travail, mais le lourd fardeau qu'elle s'est imposé...

— Taisez-vous ! interrompit Alpinien la rougeurau front; vous oseriez dire...

— Oui, simplement, monsieur, qu'une

femme n'est pas faite pour veillera l'entretien de son amant... puisque vous m'obligez à mettre les points sur les i, je m'exécute delà meilleure grâce qu'il m'est possible.

Maurtbal était accoudé à la cheminée du boudoir. Ses doigts jouaient avec un éventail chinois oublié à côté de la. pendule. A ces mots d'Hermance, sa main, sans crispations apparentes, le broya. Comme la lorette s'élançait vers lui :

— Vraiment, madame, fit-il, vous êtes une catin.

— Monsieur!...

— Je suis chez vous, voilà, n'est-ce pas, ce que vous m'allez répondre ?

Soit. Chez vous donc il me plaît de vous dire que vous êtes une fille. Lorsqu'une fille insulte un homme, cet homme a le droit de tuer cette fille.

J'ai cassé votre éventail. Maintenant, écoutez ceci , je suis venu chercher Claire. Qu'en avez -vous fait? Il serait possible qu'ayant coutume de vous vendre et n'y trouvant pas un suffisant profit, la pensée vous fût venue de trafiquer des autres. Donc, Glaire ! sur l'heure, à l'instant, dépêchez !

Une porte s'ouvrit; l'absente parut.

— Alpinien ! fît -elle sans sourciller.

Maurthal n'osait approcher de sa maîtresse; sa langue desséchée refusait de se mouvoir; ses yeux allaient rapidement de Glaire à Hermance et de celle-ci à celle-là.

— Cette robe, dit-il enfin, en désignant du doigt les vêtements soyeux dont sa maîtresse était revêtue, Glaire, réponds, cette robe, d'où te vientelle?...

— Une robe, est-ce qu'on sait d'où çà vient, s'entremit Hermance.

Dans les yeux de Maurthal, un éclair brilla.

Glaire fit du regard un signe imperceptible à sa complice et :

— Ecoute, Alpinien, dit-elle à son amant, je veux te parler sans témoins; suis-moi donc !

Il obéit ;il n'avait fallu qu'une tendre inflexion de voix de sa maîtresse pour que sa colère avortât.

— Je ne veux rien te cacher, lui ditelle, quand ils furent seuls, écoute ; Sapy exerce sur toi un ascendant irrésistible. Demain il t'aurait ordonné

de me chasser, il eût été obéi, tant que tu le voudrai sois l'ami de ce mauvais être qui n'est pas le tien, je ne m'y oppose d'aucune sorte; sois aussi mon ami, je le veux encore, mais rien de plus.

— Ton ami ?

— Oui, mon ami, refuserais-tu ?

— Gomment veux-tu que je vive sans toi, si ma main ne rencontre plus ta main, si tes yeux, mes yeux les cherchent vainement? Ta main, tes yeux, ta bouche, j'en suis jaloux, ils m'appartiennent. Dis, Glaire, dis, t'expliques-tu qu'on puisse marcher si l'on n'a pas de jambes, pleurer si l'on n'a pas d'yeux, respirer sans air! non, n'est-ce pas? Et c'est ce que tu veux que je tente cependant; ma force, ma vie, l'espérance, l'air que j'aspire, c'est toi, toi seule. Regarde-moi bien, en face, là, comme ça... Mes pleurs, tu les vois couler; mes sanglots, tu les entends; mes souffrances, ne peux-tu pas les deviner?

— Alpinien, nepleuie pas ainsi, mon chéri.

— Hélas ! le motif qui t'a déterminée à m'abandonner, tu le caches, tu n'oses

1 avouer; Hermance a osé... elle!

— Que t'a-t-elle dit ?

— Elle m'a dit que la pauvreté t'épouvantait, elle m'adit que tuluipréférais la prostitution, elle m'a dit que tu crachais sur le passé pour sourire à l'avenir. Ecoute :jete tuerais, si...

— Fou ! Hermance est très fière, très hautaine, tu l'auras froissée, blessée; elle aura voulu prendre sa revanche. Tout à l'heure, en sa présence, je n'ai pas voulu répondre à tes questions, je ne l'ai pas voulu, je craignais d'envenimer la querelle. Cette robe lui appartient. Regarde, tiens, vois, mon ami, elle est vieille, elle est couverte de taches...

— Oh, tant mieux... elle ne t'appartient pas , tant mieux ! dit, examinant, malgré lui, curieusement la riche étoffe , rends-lui vite, à cette fille, sa livrée de honte et d'infamie, et reprends ton modeste châle, ta robe de laine...

Et. Maurthal ordonnait, suppliait, pleurait et riait L

— Je t'aime, Alpinien, je t'aimerai toujours. T'oublier ? Peut-on oublier celui qu'entre tous on a choisi, celui

qui est tout pour vous au monde. Je t'aime, mais je ne puis revenir à toi...

— C'est ma mort que tu exiges et je n'ai pas le droit de mourir; je dois vivre pour ma mère. Ma mère que j'ai délaissée pour loi. Tu ne te souviens donc plus, Glaire? Oh! tes volontés, tesdésirs, fais-les moi connaître. Parle, je les satisferai. Je sais que j'ai écouté de funestes colères, des inspirations plus funestes encore ; que j'ai cédé à des conseils qui devaient êire rejetés, mais toutes mes adorations, tous mes cultes, jeles ai résumés dans un seul ; tous les sourires de l'ambition et de la fortune, dans ton sourire. Une heure, une minute, je n'ai pascessédet'aimer.

— J'en doute, fit-elle.

— Tu doutes ! soumets mon amour à toutes les épreuves, j'accepte le défi.

— Eh bien... je... non ! Sapy ne voudrait pas.

— Lui, s'opposer... ! s'écria Maurthalens'animant,oh non, non! et d'ailleurs...

— D'ailleurs?, soupira Claire de sa voix la plus douce, la plus moelleuse.

— Je le braverai ! acheva son amant, avec effort.

— Très vrai ?

— Vrai !

— Eh. bien ! dit-elle, comme acceptant une résolution soudaine, romps avec lui... je suis à toi.

— J'accepte, répondit Maurthal, à voix basse, tout effrayé de son consentement !

— Vous êtes incompréhensible ou incomparablement méchante, dit Hermance à Glaire, quand celle-ci l'avertit de sa détermination.

— Oh ! vous me comprendrez un jour, car je vous reviendrai et alors..

— Alors... ?

Hermance sourit.

— Oui, fit Glaire.

Peu de temps après cette scène, honteux de son bonheur reconquis, Alpinien Maurthal rencontra Bernard ; à sa vue, ses nerfs se raidirent, il rougit, sa marche devint incertaine.

Il feignit de ne pas l'avoir aperçu et passa.

— Alpinien ! Alpinien !cria Sapy.

Maurthal ne répondit point.

— Tu voulais donc me fuir, toi ?

lui dit l'autre en le rejoignant, ne m'avais-tu donc pas entendu ?

Ma ur thaï balbutia et tint ses yeux baissés.

— Tu es coupable, et le coupable n'ose pas regarder les juges en face.

Ailieu, tu me retrouveras quand tu voudras être un homme...

Et Sapy disparut.

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