‹ Les martyrs ridiculesChapitre 5 sur 9 · DEUXIEME PARUE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARUE

« Mystérieuses épouvantes, pressentiments, que je ne crois que trop certains, de ta décadence morale:

absorption de ta puissance intellectuelle par des espérai ces vaines, et renaissant, pour ainsi dire, de tes déceptions; abâtardissement de toutes tes facultés, autocratie des sensations, esclavage des sentiments; tel est le sombre tableau, mon cher Alpinien, dont je vois au loin, dans l'ombre de ton avenir, se dessiner les lignes, se déterminer le contour.

» Dans le silence et la pauvreté de la vie de province, sommeil des jours et élans inutiles des nuits, j'écoute

l'écho de tes cris de détresse, je vis de l'exubérance de tes émotions; quelque chose de ton existence a passé dans la mienne. Tes joies fugitives, tes opiniâtres douleurs, je les éprouve...

puis, je les juge. Rien ne m'est caché, rien ne peut se soustraire aux investigations de mon amitié aux aguets. Je découvre jusqu'aux plus minutieuses corrélations de tes actes, de tes rêves, de tes désirs, mieux, jusqu'à la logique de tes inconséquences. Les anneaux de ta chaîne, qui cède parfois sous l'effort, mais que tes égarements forgent et consolident sans cesse, je les soude les uns aux autres, et rétablis leur disposition et leur succession mathématiques.

» Que Sapy (n'as-tu pas entendu parler de lui depuis votre rupture?) que Sapy prétende que ta vie est un contre-sens, quêtes discours sont des paradoxes, tes croyances des sophismes, et tes désastres, un jeu très amusant du hasard, je l'accorde, il doit en être ainsi ; mais si Sapy a l'intuition de l'esprit, j'ai l'intuition du cœur, moi !

» Exemple : veux-tu que je te dise pourquoi tu es allé te réfugier avec

elle, au Temple, rue de Bretagne?

Pourquoi tu as choisi au milieu de Paris, la ville aux cent villes, ce coin ignoré où ne viendront pas certainement te chercher le jugament sévère des uns, l'ironie des autres, l'indifférence de tous? Le voici : en juin mil huit cent cinquante-sept, tu m'écrivais :

» J'ai vu le convoi de Béranger.

Le cortège a quitté la rue de Vendôme, descendu la rue de Bretagne-, j'étais là, hissé sur un échafaudage.

Non, non, cher Henry, le peuple de Paris, le vrai peuple, l'ouvrier, ne partage pas la léthargie des autres classes de la nation... Si comme moi, lu avais vu les porte-blouses tristes et recueillis; si tu avais pressé leurs mains, lu su)' leurs visages la sincérité de leur culte et de leur douleur, et aussi l'espoir mal déguisé en la liberté, que leur poète, leur barde, a chantée et toujours défendue, liberté dont il ne devait pas voir l'ère nouvelle, ta foi politique se fût orgueil-" leusement redressée ; comme mon cœur, ton cœur eût crié : tout n'est pas perdu/

» Quoi d'étonnant que Béranger ait voulu vivre ses derniers jours parmi cette foule laborieuse et ardente, qui croit encore à quelque chose et qui combat, elle, lorsque Vautre foule, la foule avachie de V intrigue et du mensonge, guette et trahit? Uniour, mon cher Henry ,ilrne sera agréable d'habiter la rue de Bretagne, je n'y serai pas seul, les souvenirs et V espérance habiteront avec moi.

» Eh. bien, dis-je vrai, mon cher Alpinien, et à ton insu, malgré toi, n'as-tupas obéi sanst'enrendrecompte à des vœux oubliés ?

» Tu me parles d'elle longuement, très longuement, presque pas de Sapy, et tu ne me dis pas un mot de Fatier. Pourquoi? Le malheureux Pipabs a toutes mes sympathies, et plus que personne ne mérite-t-il pas toutes les tiennes ? Je ne sais, mais cet homme a dû voir se creuser bien des abîmes, s'amonceler bien des ruines, s'envoler bien des rêves ! JN'aurons-nous pas un jour le mot de l'énigme?

» Je crois être beaucoup aimé

maintenant, me dis-tu. Tout me dé-

démontre qu'elle regrette ses erreurs.

Elle m'aime, à n'en pas douter un instant ». Dieu le veuille ! mais songe qu'au loin, ici, à T... on t'aime aussi un peu; ne m'oublie pas.

» Adieu, » ton Henry. »

Maurthal n'avait point tout avoué, tout osé avouer à son ami de Roche- Brune; peut-être aussi, mensonge du cœur! ne s'ingéniait-il à le convaincre de sa tranquillité que pour s'en convaincre lui-même. Sa lâcheté, dont il avait conscience, ses honteux traités avec la dignité, ses trop faciles compositions, sa clémence, le mépris que sa conduite lui inspirait, l'embarras de fournir des explications satisfaisantes à ceux qui avaient le droit de les réclamer, le décidèrent à abandonner le centre où il avait vécu, à fuir les personnes et les lieux, témoins et accusateurs de ses actes.

Glaire avait accepté sans résistances la détermination de son amant, elle l'avait prévue, préparée; cette résolution était nécessaire à ses projets.

Quel est l'homme qui, par un étrange

retour de ses pensées inquiètes, n'a pas senti se dresser en lui une secrète protestation de ses faiblesses et de ses turpitudes, alors même qu'il en subit le charme despotique. C'est qu'il est en nous, siégeant infatigables au tribunal delaconscience deux vigilants gardiens C'estqu'ilesl eunousdeuxvoix toujours prêtes à se faire entendre, l'une qui absout, l'autre qui condamne. Souvent nous écoutons curieusement ces débats, dont nous sommes les seuls juges, et s'il advient que nous donnions gain de cause au défenseur subtil, intéressé, de nos coupables conces.-ions envers nous-mêmes, c'est-à-dire à nos passions, l'accusateur, c'est-à-dire la vérité, ne tarde pas à reproduire les les litiges sous u i nouvel aspect, et sa persévérance fait tôt ou tard infirmer le premier jugement.

Cette soif de se désaltérer encore à cette coupe de volupté que Claire lui rendait cej e.daiit si amère, cette soif apaisée, ses exaltations assoupies, l'examen de ses actions entrepris et poursuivi, un spleenétique marasme s'empara d'Alpinien. Les acres bouffées de la jalousie lui montant au cei-

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veau, parvenaient-elles à l'en arracher, alors il tremblait comme un furieux, il avaitdes convoitises sanglantes, rêvait de meurtres.

Seul, à l'aventure, il errait, attendant, le trouble au cœur, l'beure à laquelle rentrait sa maîtresse. Voulaitil tromper, amuser ses pensées par une diversion rassérénante? Il l'essayait vainement. Cherchait-il à renouer des relations depuis longtemps relâchées, partout il apportait ses attitudes de martyr, partout sa présence repoussait les sourires prêts à éclore. Dans son œil brillait une lueur qui le faisait éviter par ceux qu'il cherchait; dans sa bouche grondaient des malédictions et des menaces. Soumis à une torpeur stupide, ne rompant le silence que pour laisser échapper de sa poitrine un cri rauque, chargé de haines, il ne s'éveillait qu'aux battements plus précipités de son cœur, qu'aux suffocations plus lourdes de sa gorge ; ces suffocations, ces battements de cœur voulaient dire: « L'heure approche, Glaire va rentrer! » Alors ses lèvres grimaçaient un sourire, ses yeux s'efforçaient d'éteindre leurs flammes, et

il appelait sur son visage une sérénité meuleuse. Volant, courant, dévorant l'espace, il arrivait halelant devant la porte de son hôtel. Avant d'y pénétrer, il s'arrêtait et jetait un regard anxieux sur les fenêtres; s'il voyait au travers desrideaux scintiller la lumièret il se précipitait en s'écriant: « Elle est là ! .. » Sinon, adossé au mur, dans une immobilité marmoréenne, bouche béante, il attendait...

— M'aime-t-elle enfin? pensait-il souvent, ses sentiments, quel problème insoluble! Si elle ne m'aimait point, eût-elle consenti à supporter de nouveau mes souffrances, à vivre de ma vie?...

Toujours impassible, Claire lisait dans l'esprit de son amant les impressions diverses qu'elle détruirait ou faisait naître à son gré. Lui semblaitil trop affaissé par les doutes et par la langueur, elle se précipitait à ses pieds, seslèvressemultipliaientpour le baiser, ses yeux trouvaient les rayons dune flamme aveuglante, ses mains inventaient des frémissements de volupté, son corps, des affaissements séducteurs. Et alors il la tordait sur lui

avec de nerveux élans, une force immense qui faisait craquer ses os, et il se délectait à lui faire entendre des serments dont les formules bizarres, couvulsivement articulées, le stupéfiaient ou l'enflammaient encore. Les rires et les larmes se succédaient au milieu des crises de sa passion farouche qui, pour se traduire, empruntait des formules nouvelles. Ainsi, il simulait la naïveté touchante et idiote des petits enfants et disait, balbutiant, bégayant, bavant comme eux, des syllabes étranges qu'un homme ne prononce que dans la folie de l'amour, et dont les mères seules retrouvent le secret à chaque enfantement. Ainsi il pleurnichait, avec des sourires et des pleurs dans la voix et des tressaillementspuérils dans le geste, des appellations d'une tendresse ou sublime ou burlesque, burlesque, suivant les sceptiques et les esprits forts, sublime peut-être d'après ceux à qui le désespoir a révélé les contradictions et les impossibilités de la nature humaine.

Et dénaturant et coupant les mots par les mièvreries et les balbutiements habituels de la plus tendre enfance, cet

affolé demandait à sa maîtresse :« A qui cette petite main, à qui ce petit pied, à moi, pas vrai1** Si la rép.mse, par un artifice d'accentuation disait non, voulantsignifierowj', il feignait de ne pas en découvrir le sens et s'écriait avec des sanglots espiègles et joyeux : « Si, si, si, C'est à moi! >

Glaire prolongeait ou abrégeait ce manège, selon son humeur, ou selon qu'elle le jugeait utile à l'aggravation ou à la diminution du mal qu'elle voulait produire, à l'intensité de l'amour qu'elle voulait inspirer ou entretenir.

Son hypocrisie, sa vengeance ne reculaient devant aucune épreuve. Ayant cru s'apercevoir, un jour, qu'un sourire de quiétude errait sur le visage d'Alpinien, ce sourire lui suggéra la pensée d'engendrer des plaintes et des désolations.

— Je t'ai trompé, lui dit-elle brusquement.

— Qu'ai-je entendu ? sanglota Maurthal égaré.

— Je t'ai trompé.

— Où, quand, comment?

- J'avais d'abord résolu de me taire, ensuite j'ai décidé de tout avouer...

— Mon Dieu! mon Dieu!... Et il se tordait les mains; cela n'est pas possible; Dis-uni tftië tu mens, je t'en supplie... Oh ! oui... tu meus; j'en suis sûr.

— Je dis ce qui est.

— En jurerais-tu ?

— A ton gré.

— Sur ta mère?

— Oui; sur ma mère !

Blasphèmes et imprécations éclatèrent alors, et lui s'élança les bras hauts pour frapper, mais le bourreau savait qu'ils s'abaisseraient bientôt pour la prière.

— Gomment as-tu fait pour me trahir? reprit-il naïvement et déjà dans sa voix se manifestaient la résignation et la miséricorde.

Elle eut un mouvement d'épaules et un demi-sourire ; quelque chose de barbare et de singulier, qui se pouvait interpréter de la sorte :

— Gomment ai-je fait? Dame! uaturellement, il n'y a pas deux manières.

— Ici? interrogea Alpinien.

— Oui.

— Là... sur ce lit?

— Sur ce lit.

L'évocation apparut dans touie sahideuràl'infortuné... Déjà, déjà il entendait les baisers, les soupirs.,, un nuage de sang couvritses yeux. Il se précipita...! Presque étendue sous ses pieds, à demi étouffée, la cruelle le fascinait encore avec la toute-puissance de son calme et de sa domination. Il s'arrêta, et lui qui voulait frapper, lui qui voulait tuer, sentait maintenant ses genoux se dérober; il écoutait ses remords et il avait peur.

Elle, souriait; elle voulait une nouvelle transfiguration.

— Ce que je t'ai dit est faux, fit-elle, tu n'as donc pas deviné que c'était une épreuve... Oh! tu ne m'aimes pas !

Inconscient, hors de lui et déchirant les derniers vêtements qui la recouvraient, il la prit entre ses bras.

Et fouillant ses cheveux massés et brillants, il agitait son corps nu, ilen froissait les formes et les lignes qu'il trouvait incompai ables, spleudides !.., Il mordaitles chairs, s'écriantqu'il s'en voulait nourrir, puis... puis :

— Où est ton àme? criait-il: si j'entr'ouvrais ton cœur, je pourrais la voir dans son sommeil, dis, le veux-tu?

Dans sesboui lion nementsinsensés, en proie à de nouveaux et frénétiques délires, il la rejeta tout à coup en lui disant : Infâme!

Elle souriait toujours... et lui, confondant dans sa folie ses souvenirs et son individualité, s'incarnant dans la fiction des poètes, tonna les imprécations d'Oreste, rugit les rages d'Othello, et roula enfin inanimé sur les carreaux de la mansarde.

— Allons! murmura-t-elle encore quelquesjours, et il sera complètement fou; dès lois, mon rôle sera rempli, ma tâohe terminée.

Oui, mais après un de ces assauts destructifs donnés à la raison expirante de toqué, Glaire pensa que la mortpouvaitêtrc la conséquence d'une crise suprême, et qu'elle-même s'exposait à être emportée par les tempêtes qu'elle aurait soulevées. Ce n'était pas lalebutà toucher, et il eût été dangereux de suivre plus longtemps cette route. OMerir au contraire la desagrégation desfaculiés iutellectuellesdeson amant, ruiner son sens moral, amener par degrés la décomposition de sa puissance idéale, ne laisser en lui que

les regrets du passé en rendant impossible toute aspirationvers l'avenir, tels étaientlesjalons à planter sur la voie impie qu'elle traçait à sa laborieuse vengeance.

S'étonnerait-on qu'une créature si jeune encore, etqui devait vraisemblablement ignorer les défaillances du cœur humain et toutes les destructions qu'elles entraînent, ait élaboré la préparation de cette œuvre d'implacables haines ! Mais n'y a-t-il pas certaine divination qui supplée aux tâtonnements des intelligences sans culture, et n'est-il pas vrai que l'amour en ses dévouements engendre una délicatesse d'unebizarre ingéniosité, des combinaisons d'une finesse et d'une audace surhumaines ? La haine, suitout la haine que lègue l'amour en s'enfuyant, n'inspire-t-elle pas aussi des stratagèmes et des desseins dont la trame semble ourdie des mains du temps et par l'expérience du crime ?

Plus que l'homme, la femme est prédisposée à ces révélations étranges et surtout plus apte à la diplomatie variable, à l'opiniâtre surveillancequ'elles exigent dans la mise en pratique. La

femme trouvera des moyens inattendus en ses inadvertances, et ce qui pour l'homme serait une pierre d'achoppement,un rocangulaire où se briseraient les efforts, deviendra pour elle un solide levier à l'aide duquel elle soulèvera les derniers et plus lourds obstacles.. Où l'homme ne rencontrera qu'impossibilités et découragements, elle découvrira une inépuisable fertilité de ressources, les défilés par où disparaître, le sommet où se redresser triomphante.

Chaque jour, Maurthal s'éveillait plus faible, plus engourdi: plus de colères, plus de protestations furibondes ; mais l'atonie, mais l'hébètude. Il se laissait aller à d'incohérentes rêveries qu'il n'avait plus la force d'analyser, de coordonner. Ses pensées végétaient et grouillaient dans son esprit a l'état embryonnaire, se confondant, s'éteignant, s'étouffant l'une l'autre, rendues stériles par leur conflit. Il savait qu'une image, une seule, l'image de sa maîtresse, les peuplait, il n'osait se contraindre à les explorer. Sansrébellion, sans murmures, et cependant malgré lui-même, il

s'ensevelissait dans cette stagnation de désirs et de remords.

Par le calme de ses allures et l'apparente sérénité de son visage, Claire s'étudiait à favoriser chez lui la morbidité des sentiments, le sommeil de l'àme, l'esclavage des idées.

Jamais elle ne s'était montrée plus naïve dans ses discours, moins ambitieuse dans ses rêves, aussi régulière dans ses actions, et cependant iamais elle n'avait plus sournoisement, plus énergiquement travaillé à l'accomplissement de sa tâche. Ceux qui venaient chez Alpinien, amenés par l'amitié ou par l'ennui, admiraient la douce fermeté de ses paroles, l'ampleur de ses mouvements, le charme de son commerce, et ne se défendaient pas de leur admiration.

— Combien grand est ton bonheur ! disaient-ils à leur camarade; et ils semblaient avides d'entendre l'aveu, de recueillir de sa bouche laconfirmation de ses félicités.

La vitali té morale est tout aussi robuste que la vitalité du corps ; toutes les deux sont soumises à des lois diverses, à de profonds ébranlements,

mais capables aussi de supporter de longs combats, de se relever soudain lorsque la chute paraît imminente. Si, pour détruire l'une, les maux les plus horribles sont quelquefois impuissants, les catastrophes ne tuent pas toujours l'autre.

Maurthal si longtemps opprimé par ses douleurs, s'en affranchissait peu à peu ; les rêveries où il était constamment plongé devenaient moins nébuleuses ; les ailes de son imagination si longtemps repliées s'asseyaient, quoique tremblantes et incertaines. Quelques sourires s'aventuraient sur ses lèvres qui les avaient désappris; son âme se rallumait au souffle de frêles espérances qui n'osaient, effarouchées, se laisser caresser, de peur d'être de nouveau repoussées comme de hideuses chimères. Encore quelques heures de calme, encore quelques jours sans alarmes, et, comme le papillon naît de la chrysalide, d'un cadavre naîtrait un homme, un homme émergeant de son chaos, un homme baptisé tel par les ondes de ses propres orages, épuré au feu des passions domptées, fortifié par la lutte, sacré par l'infortune.

— Je n'ai pas voulu que le corps pérît, je ne veux pas que l'àme se vivifie dans le détachement des choses du monde. Mais si son corps doit vivre, son âme doit mourir. Arrêtons son vol, se dit Claire attentive.

Et guidée par la haine, elle fouilla l'arsenal des vengeances afin de saisir un glaive plus acéré, une arme plus meurtrière.

Bientôt Alpinien écouta et surveilla les brusques soupirs de sa maîtresse, ses paroles à double tranchant, s'étonna des chansons mystérieuses qu'elle susurrait. Ses longues mélancolies, ses éclats de rire, ses larmes soudaines l'effrayèrent d'autant plus que leur cause était moins avouée.

N'était-ce point là les indices d'un sentiment déguisé, d'un autre amour grandissant sur les ruines de leur amour détruit? n'étaient-ce point des agitations et des perturbations précurseurs d'un ouragan cent fois plus redoutable peut-être que les tourmentes passées ?Sa jalousie s'éveilla plus vive; il se donna tout entier en pâture à ses angoisses. Adieu le repos, adieu le travail, adieu les inspirations étince-

lantes de la pensée, adieu le vol ambitieux de l'âme !

Dès que réapparurent en lui les symptômes connus de surexcitation, dès que se manifestèrent ces troubles et ces désordres qu'elle avait tant de fois provoqués, Claire se recouvrit de son impénétrable masque. Elle n'ignorait point que la semence grandirait d'elle-même, nourrie par tout ce fumier du cœur où elle était tombée.

Comme autrefois, comme toujours, il interrogea, ordonna, se roula a ses pieds. Elle opposa des stupéfactions impudentes, une révoltante tranquillité, comme autrefois, comme toujours. D'un souffle, elle attisait ou étouffait les flammes; d'un geste, elle endormait les blessures, elle les rouvrait d'un geste.

L'usage du despotisme lui fit découvrir de nouveaux instruments de torture, lui révéla des supplices inusités.

Ce fut à l'aide de la coquetterie, arme jusqu'alors dédaignée, qu'elle porta à son amant le coup le plus barbare. Ses cheveux, elle les tordait et les disposait avec complaisance, avec volupté, eû.t-on dit ; ses pieds, elle les inearcé-

ra dans des bottines d'une élégance douloureuse; elle enlevait doucement, tendrement, de ses doigts les durillons dus à l'aiguille. Mais ses soins les plus minutieux, ses dévotions les plus empressées, elle les réservait pour ses dents, qu'elle avait d'une blancheur immaculée. Et lui regardait d'un œil inquiet les exercices du culte qu'elle professait pour son corps, traité jadis avec si peu de respect, avec une indifférence si grande.

— Non, ce n'est point pour moi, disaitil, qu'elle se complaît ou s'astreint à caresser sa beauté, ce n'est point pour moi... puisque c'est en me quittant choque jour qu'elle s'adonne à cette adoration d'elle-même. Quel sanctuaire l'accueille ensuite? et devart quel Dieu court-elle se prosterner?...

Ces soupçons aigus pénétraient sans cesse plus avant dans son esprit; au milieu du trouble qu'ils y jetèrent, planaient les ombres les plus épaisses, et vainement il s'efforçait d'en faire jaillir un éclair.

Le zèle qu'il déploya pour ne point la trouver coupable, ie conduisit à la longue vers des réflexions moins amè-

res, le fit se cramponner à de plus rassurantes hypothèses.

— Où donc est le ciel chargé de nuages que j'examinais, où donc la trombe menaçante qui s'amas>ait sur ma tête? Non, elle ne m'a point trahi :

son dénûment me rassure ; mais elie est femme et elle subit les lois impérieuses de sa nature. Je dois me féliciter et lui garder reconnaissance de ce qu'elle ne m'impose pointd'y satisfaire.

Ses vêtements sont flétris, vieux, en désaccord avec ses vingt ans ; n'a-telle point le droit de les faire oublier par l'éclat dont elle environne son visage. C'est à moi, à moi seul qu'il appartient de combler des désirs que sa délicatesse et son respect pour ma pauvreté lui défendent de traduire autrement que par cette flatterie pour sa propre personne. C'est un voeu qu'elle trahit; à moi de l'accepter comme un ordre. Si aimante que puisse être une femme, il est impossible qu'el!e ne songe point un instant à parer ses dehors dont elle tire toute puissance et par quinous"sommes déjà soumis avant de l'être plus profondément parles délicatesses de la pensée et les splen-

dcurs do L'âme. Il serait injuste quo celui qu'eue aime l'oubliât ou vécût constamment auprès d'elle sans s'en apercevoir. Jecontracterai un emprunt, (t tous les sourires de Claire reviendront avec le plaisir de se contempler dans une parure neuve? La femme qui se sait jolie, qui voit sa beauté se rehausser de la grâce du costume, n'en aime que mieux, malgré elle peut-être, celui qui la décore de nouveaux charmes, qui lui permet de mettre en relief les avantages qu'elle sait posséder.

Quoiqu'il eût bridé sa sauvagerie native, quoiqu'il eût assoupli sa roideur d'allures, Maurthal ne tarda point à s'avouer que toute opération monétaire serait impossible. À Paris, plus qu'ailleurs encore, on juge les hommes d'après l'écorce, sans s'enquérir en rien des détails de leur vie intime, qui constitue cependant un infaillible diagnostic Tel fripon, portant très haut la têîe et l'impertinent monocle fiché sous l'arcade sourcilière, attirera les sympalh'es et la confiance impitoyablement refusées à l'honnête besogneux quémandant aveepudeuret

gaucherie. Ici, Maurthal fut reçu avec dédain; là, avec une fausse commisération, le plus outrageant des dédains; plus loin on affecta des regrets et des empêchements grotesques ; partout il entendit le mot sacramentel : «Impossible! » malgré tout, il ne se crut pas le droit de se décourager ; et puis les haillons de Claire ne se détachaient-ils pas tous les jours plus sombres à la lumière du printemps?

Etranges caprices de la destinée qui subordonne nos efforts, nos espérances, nos plaisirs, nos souffrances, à la possession de quelques paillettes de métal !

— Allons, puisque les honnêtes gens ne me veulent pas prêter, implorons les juifs....

Il se souvint alors de ces intermédiaires aux bottes éculées, au regard fatidique, avec lesquels Malès l'avait mis en relations autrefois.

Après avofr traversé tous les pandémoniums de la fraude, après avoir frôlé les chenilles rampantes de l'usure, après avoir pénétré dans les réceptacles de la cupidité, après avoir vu du plus près les plaies et les lèpres so-

sociales, Main thaï impuissantà donner les garanties imposées à sa misère, oe. savait où offrir désormais sa signature dédaignée ; il désespérait, il voyait, en dépit de ses vivaces illusions, s'assombrir les tableaux qu'elles avaient enrichis des couleurs de leur inépuisable palette.

Par hasard, un numéro des Petites Affiches lui vint dans les mains, et il lut:

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