IMPRIMERIE
Rue Coq-Héron, 13
On demande un ouvrier colleur
3 francs par jour.
Trois francs par jour, c'est la vie, se dit-il ; c'est un secours de la Providence. Ouvrier, porter la blouse, et pourquoi pas? où est le déshonneur?
où l'infamie ? Un homme est insensé, qui refuse le iravail des bras, quand on repousse le travail de son esprit. Est-ce ma faute, si la société rémunère la sueur du corps, et n'a pas de pain à donner à ceux qui la veulent
servir par la pensée? Qui suis-je d'ailleurs? un rêveur, comme il en est tant, indocile et rétif au calme, affolé de colères et de plaintes stériles, un amant des désordres et des convulsions de l'âme. Trois francs par jour!
ce salaire quotidien, c'est la paix, c'est l'abondance. Glaire travaille! que ne travaillè-je aussi? ne serions-nous pas heureux? moi, de son bonheur; elle, du mien ?
Avec toute la sincérité de son âme, il se cramponnait à cette triste ressource, mais il s'aperçut bientôt des impossibilités de l'abnégation, de l'impraticable exécution de l'humble et noble tâche...
En ce moment-là, des immondices de son âme, de ses fielleuses entrailles, s'élança comme un tourbillon, un vœu épouvantable, hideux, sacrilège :
— Si mon père venait à mourir, j'hériterais ; si mon père venait à mourir, Claire m'appartiendrait à jamais ; mon père est si vieux...
Cette espérance, ce souhait horrib'e, naissait des excès de l'amour. Maurthal eut peur; il sentit passer dans ses veines tous les limons fangeux du
crime. Cenefutqu'un éclair, un éblou>ssement satanique.
— A genoux, misérable, à genoux; sa conscience fit explosion en ce cri : à genoux !.,. Egrène les rosaires, recouvroloi de cilices, roule ton front dans les cendres, lave et relave ton cœur, encore et toujours ! A genoux, à genoux! Pater noster 1 Ave maria!
Demande pardon à Dieu, à la Vierge, aux Anges, aux Gieux épouvantés !
Pater noster, libéra nos amalo! Oui !
que Dieu te délivre du mal, ou tu trouveras dans les vastes cathédrales, aux autels de la pénitence, des spectres infernaux au lieu des séraphins intercesseurs. Prie, supplie Dieu, ou sous les sombres voûtes tu entendras hurler le chant des parricides, et ce chant n'attire pas la clémence de Dieu : il appelle sa foudre. Pater noster , dimitte nobis débita nostra; les portes du ciel te sont fermées. Ave, ave Maria ! Misérable, implore la Mère divine, qui pour la première fois peut-être sera inaccessible à la prière !
Elle gémissait ainsi la conscience du coupable, envahie par le remords presque aussi vite que par la pensée
du crime. Mais les effroyable? tableaux, les noirs et persistants mirages stationnant devant ses yeux! tordu par l'agonie, toutes les lividités funèbres épandues sur le visage, son père expirait. De ses mains lourdes, presque mortes, il cherchait la tête, les mains de son enfant, pour le bénir, pour l'étreindreune dernière fois. Il mourait, le vaillant vieillard, vingt ans avant le terme assigné à sa vie. Il mourait vingt ansavant, parce queses mains s'étaient épuisées au labeur, parce que les devoirs paternels l'avaient exténué, parce qu'il avait condamné son corps à porter de trop lourds fardeaux, parce que, suivant la parole des Ecritures, il avait gagné son pain et celui des siens à la sueur de son front, arrosé de ses larmes la terre nourricière, parce qu'enfin il avait voulu élever son héritier au-dessus de lui-même; il mourait... et ses mains, dont * on fils avait osé désirer l'immobilité éternelle, ces mains patern elles mourantes cherchaient, pour lui donner l'éternel adieu, avec le pardon etlabénédiction, sa progéniture cupide, damnée, parricide.
Maurthal allait peut-être rouler sur
les pentes et disparaître à jamais dans les gouffres du désespoir ; quelqu'un retarda sa chute.
Long, sec, chauve et barbu, Laurent Salvonole paraissait avoir trente ou trente-deux ans. Dans son œil gris, un peu humide, braqué sur d'invisibles horizons, sans cesse renouvelés par une imagination patiente et analytique, on lisait une douceur immense, une inaltérable résignation.
Son caractèreet sa nature présentaient le verso de la nature et du caractère d'Alpinien; son attitude repoussait les sympathies, en dépit du vague et constant sourire de son visage; il était méthodique dans tous ses mouvements ; sa voix n'avait qu'une accentuation toujours égale, qu'un îhythme monotone, mais incisif. 11 n'apportait dans les discussions ni haussements d'épaules ni gestes désordonnés, nitrépignements fiévreux ; sa main décrivait avec régularité, avec lenteur, une parabole qui lui était habituelle. Les arguments qu'on opposait à ses convictions le trouvaient-ils incrédule? il se contentait de pousser un petit gloussement périodique, tenant à la fois du hum et
du bah interjectif s. Mais si un contra dicteur lui répondait par des cris et des dénégations absolues, il relevait la tête, et sous sa grosse moustache rébarbative, aux grands crocs formant un coolra>te étrange avec la bénigne expression du regard, se dessinait une narquoise ironie qui se p mvait ainsi traduire : « Patience, je vais vous répondre et peut-être vous convaincre. » La conviction amenée dans l'esprit du dissident, tout son corps semblait dire : « Eh bien ! avais-je raison? » A ses répaities souvent embarrassées, péhib'es, expliquantpour ainsi dire, le traYa.îdelapenséd, succédaient soudainement des appréciations sur les hommes et les choses d'une originalité neuve. Se récriait-on, émeltait- 01 des doutes? il déroulait une foule déconsidérations dont les conséquences mathématiques, absolues comme un corollaire, s'agençaient enti 'elles, avec la même pré ision qie les | itons d'une ch' îne à charnières.
Comme M. Dupin, ce'te création d'Edgard Poe, Salvonole « se complaisait dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller. »
Entre eux cependant une différence remarquable : M. Dupin est un analyste pédant et trèi-fier de sa pénétration singulière; Laurent au contraire, raillait sa perspicacité.
Les événements publics, les actes de la vie privée, il les faisait découler uniquement de la vanité, et il avait coutume de dire, au moins une lois par jour ( était-ce un souvenir de Toppfer? ) : « Chacun porte en soiun bourgeon qu'il faut soigneusement émonder ou sur ce bourgeon se produira l'égoïsme, et dès lors nos actions n'émaneront plus de notre cœur: ce bourgeon c'est la vanité. »
v< En politique comme en religion, je suis un rationaliste: éclectique, disaitil encore; à Zoroasliv, Moïse, Socratr, Vichnou, Koug-fou-isee, Christ, Mahomet, Calvin et Saint-Simon, qu'on emprunte ce qu'ils ont de bon, qu'on en forme un tout, et l'on aura la vraie religicw Je me fais fort de démontrer et d'etanlir une organisation indestructible du corps politique et social.
C'est une question pratique et rien de pus. Les phalanstères de Fo urrier sont mon point de départ : j'arrive à la fia-
ternité forcée, que j'appellerai non pas l'équilibre européen, mais l'équilibre du monde. »
Très-jeune, Salvonole avait acquis une certaine notoriété dans les lettres; on tenait en estime quelques-uns de ses comptes-rendus dramatiques, d'une lucidité et d'une finesse de critique extrêmes, et Maurthal connaissait de lui des pages pleines d'humour et de piquante observation. Mais l'étude des sciences exactes, étude que cetérudit n'avait jamais abandonnée, sa nature, sobre d'ardeurs, ennemie des incohérences, l'avaient rejeté dans la recherche des grands problèmes industriels et sociaux. Ce ne fut point sans regrets qu'il renonça à la création d'une feuille spéciale: l'Unité artistique. 11 embrassait, dans un éclectisme universel, toutes les facultés intellectuelles de l'homme, et il eût voulu imposer à tous le respect de l'Art, généralisé et appliqué à toutes les œuvres humaines.
— Quoi? prêchait-il, le peintre, l'écrivain, le sculpteur, le compositeur seraient seuls considérés comme artistes, Mais le chimiste, mais l'in-
venteur, mais l'agriculteur, mais le mécanicien, seraient- ils déshérités, et n'ont-ils point, eux-aussi, des inspirations soudaines, de laborieuses conquêtes qui nous étonnent et nous émeuvent ? Serpe ou bistouri, crayon ou pinceau, n'est-ce point l'ait, toujours l'art, qui les guide et qui préside à la majestueuse harmonie de toutes les splendeurs ?
En sillonnant les vastes champs de la science, ce chercheur, infidèle à ses ambitions littéraires, crut combler de grandes lacunes, obtenir d'immenses résultats. Il découvrit des antidotes, qui, poursuivant le poison à travers la circulation du sang, allaient en détruire les effets aux sources de la vie. Pour combattre et vaincre le virus, il lançait après lui un agent hostile, qui le pressant sans relâche, s'emparait à son tour de chaque globule de sang et en évinçait le suc mortel.
Il trouva encore des agents chimiques, qu'il opposait ou alliait les uns aux autres, annihilant ainsi leurs propriétés, leur en donnant de nouvelles. Le succès de ses investigations se traduisait par de bizarres formules,
dont les hommes spéciaux eux-mêmes ne pouvaient surprendre la clé. La laxidermie lui réserva des joies profondes : il se réjouissait de dérober à la mort son aspect roide et glacial et de rendre aux corps des animaux les apparences gracieuses et mobiles de la vie.
Etrange et curieux géologue, il voulut descendre dans les carrières souterraines. Après avoir fouillé les entrailles de la terre, possesseur des trésors qu'il avait découverts, il aimait les contempler à l'éclat du soleil. Puis sa pensée s'élançait au firmament et y poursuivait les météores dans leur ignition, étudiait les aspérités des montagnes volcaniques, la gravitation régulière, quelquefois capricieuse des astres, les étranges attractions des planètes et des satellites, soulevant ainsi un coin du voile qui cache les mondes inexplorés.
Non, le cerveau de ce pacifique ne savait rester dans l'inaction ; il était commenuméroté par cases:unecasese fermait-elle, une autre s'ouvrait d'ellemême. Cette fertilité de ressources, cette richesse d'aptitudes impliquait
néanmoins un travers fâcheux : en négligeant l'application de ses découvertes, il ne lui servait pas à grand chosed'entasserobservations sur observations, études sur études. La Bourse, la Banque, les chemins de fer, tout passa sous sa loupe; il la promenait minutieusement sur les abus, sur les défectuosités, sur les injustices.
La puissance de ses innovations démontrée, acquise, suffisait à cethomme qui semblait destiné à découvrir dans les sciences et l'industrie de riches filons inexploités, puis à les délaisser, leur gisement une fois connu. Tout à coup il s>e jeta à corps perdu dans l'examen d'une vaste colonisation transatlantique.
La connaissance de ce fureteur et du plumitifdataitdu dernier Salon. Le peintre Tulmont et celui-ci le visitant, y avaient rencontré quelquesuns de leurs amis. Avec eux se trouvait Salvonole. Les groupes se confondirent. On causa.
Aux appréciations de Laurent, Maurthal haussa d'abord les épaules, écouta ensuite avec un certain intérêt mêlé d'ironie, et finit par provoquer
une discussion sur la couleur et la ligne, t-alvonole combattit pour Ingres et Raphaël : Alpinien tenait pour Rembrandt, Rubens et Delacroix; il plaçait Ary Scheffer dans une région spéciale où lui seul avait pénétré.
De la peinture à la sculpture, la pente était glissante; elle les entraîna. La grâce, le modèle, Ja finesse dans les transitions, avaient toutes les admirations de Laurent; Maurthal exaltait la force, l'audace, l'imprévu, l'étrange. Le premier citait l'Apollon du Belvédère ; le second l'Hercule Farnèse; cette musculature hardie, surhumaine, ces deltoïdes, ces trachonters, ce torse...! il s'extasiait. Ils furent d'accord sur la Vénus de Milo : l'un n'y voyait que la majesté/l'autrequele fini. Cette statue les força à parler, non plus du marbre, mais de la chair; et le philosophe interrompit une tirade passionnée de son interlocuteur, qui donnait la préférence aux blondes:
— Mon cher ami (permettez-moi de vous donner ce nom), mon cher ami, vous n'êtes pas logique. Gomment?
vous aimez la couleur, l'énergie, les oppositions, les rudesses, les ombres
dans l'art, et dans la nature, vous recherchez et préférez la mélancolie, la linesse, le limpide ; vous préférez aux brunes les blondes, soit! C'est une erreur sincère, je veux bien le croire, mais qui découle infailliblement de circonstances que j'ignore. Peut-être avez-vous aimé une blonde et aimeavous encore un souvenir? Mais vous aimerez les brunes, logiquement, fatalement. La blonde, ce sont les amours molles et humides; la brune, c'est l'enthousiasme, les fougueux baisers. La blonde, c'est le nuage; la brune c'est la tempête. Celle-ci atout ce dont vous paraissez avide ; celle-là, ce qui vous vous trouve indifférent. Vous aimerez les brunes...
Le pauvre discoureur ue savait certes pas être si bon prophète.
Alpinien et lui se traitaient déjà de vieux amis : ils se promirent de se revoir. Ils se tinrent parole.
Depuis lors, ils s'étaient perdus, retrouvés, reperdus ; les fluctuations de la vie parisienne, un peu le hasard, et surtout le souvenir sympathique les rapprochaient une fois encore.
Laurent fut expansif à sa manière.
Après avoir entretenu Maurthal de ses projets, de ses travaux, de ses sttccèJ, de ricochet en ricochet, ilenét-iit venu à ratiociner avec amour sur les phénomènes el les révélations de la chiromancie (appétences de chacun expliquées par les lignes de la main, pronostic infaillible, etc., etc.).
Son auditeur le rappela brusquement au sujet de ses propres confidences :
— Je n'oublie pas. Le ciel vous envoie vers moi, voyez...
Et Salvonole ayant tiré d'un long et large portefeuille en maroquin vert une liasse de papiers et de parchemins :
— Voici le plan, reprit-il, d'immenses terrains situés à Saint- Thomas-de-Guatemala, je puis avoir le tout pour cinquante millefranc3 : voulez-vous devenir acquéreur?
— Acquéreur ! fit le bohème avec un sourire d'amertume; je ne vous savais pas persifleur, mon cher.
— Examinez ceci attentivement, répondit le bonhomme, en déroulant une carte géographique chargée de signes bizarres ; Suivez mou doi°t et mes explications : ici, se trouvent les ébé-
niers; là, l'acajou; à gauche, des terre s excellentes pour la culture du tabac.
Plus loin, un peu à droite, voyez-vous bien, c'est très important, le Telika, petite rivière indispensable à la future exploitation, sur les bords fertiles duquel nous élèverons les premiers bâtiments.
— Salvonole serait-il devenu fou ?
pensait Àlpinien ; je veux lui parler d'emprunt, et il me propose'un achat d'immeubles en Amérique.
— Des millions! oui, des millions pour quelques milliers de francs, poursuivait Laurent sans remarquer î'étounement de son ami. Le défrichement nous coûterait très peu en raison d'un sol gras, apte à donner de luxuriantes moissons. Cette grosse ligne à l'encre rouge figure les coteaux pierreux encaissant le Telika; qu'en dites-vous ? ne croyez-vous point que la vigne y deviendrait magnifique ?
Vainement Maurlhal cherchait une corrélation entrel'empruntdont il avait parlé à ce maniaque et les offres que celui-ci lui faisait ; le patient analyste continuait son exposition, et ses discours étaient fréquemment coupés par
cette interjection singulière à laquelle des coups de coude, croyait-il, donnaient encore plus de poids :
— Entendez-vous ? entendez-vous ?
Une attention concentrée pouvant
être sa seule répoi.se, Alpinien écouta. Après une longue digression sur les agencements et les avantages de la colonie, sur les moyens de réaliser les cinquante ou soixante mille francs nécessaires à ladite exploitation, le spéculateur s'écria :
— Voici en mes mains l'acte de cession de la république de Guatemala, consentie à M. Walkiren, de Bruxelles ; cette cession, voyez vous-même, est en règle, en bonne et due forme.
Le cessionnaire, renonçantou inhabile à la colonisation, nous transférera, j'en réponds, tous ses droits, sous réserve par nous...
— Bien, bien, dit Maurthal fatigué de" ces divagations, je comprends enfin.
— Ce n'est pas tout. Je vous attends chez moi jeudi soir à huit heures et demie ; nous reparlerons de...
— Je crois cela inutile.
— Puis, je vous présenterai à ma-
dame Salvonole. Descendrez-vous deux éta es pour l'amour de moi?
— Je viendrai, répondit l'invité un peu confus ; au revoir...
— Encore un mot. Vous ne me demandez point comment je suis devenu votre voisin ?
— C'est vrai, je l'oubliais; dites.
— Ah bah! trois heures sonnent, est-ce bieu trois heures? Oui, ma foi.
Je me sauve. A jeudi, mon ami. Vous ne connaissez pas encore toutes mes intentions ; je vous initierai à des projets bien plus curieux et d'une application toujours facile. A propos, amenez votre femme. Elle et la mienne parleront d'aiguilles, de chiffons, de rubans, et s'entendront à ce sujet aussi facilement que nous-mêmes sur les terrains de Guatemala.
Claire n'avait point vu sans colère l'arrivée et l'installation de Salvonole, rue de Bretagne, nous croyons l'avoir dit dans l'exposition de ce drame. Ce n'était pas que l'uni vrersaliste lui fût particulièrement antipathique, non!
elle était trop bien cuirassée d'indifférence pour s'émouvoir d'un fait si simple en lui-même que le voisinage
des nouveaux venus; mais elle savait tout son amant par cœur: son ardente nature tombant facilement sous le joug,la tyrannie de ses enthousiasmes, de ses sentiments, de ses moindres caprices.
Se rappelant Sapy et l'influence qu'il avait exercée, malgré elle, sur l'esprit d'Alpinien, Claire eut peut-être peur que Laurent lui ravît sa domination si laborieusement rétablie.
Sapremière pensée fut donc de s'opposersansrelàclieàrintroduction des Salvonole dans son intérieur; mais, songeant bientôt que la ruse l'emportait le plus souvent sur la violence, elle résolut d'étudier de près leurs physionomies, leurs caractères et leurs attitudes, afin de tirer avantage de leurs faiblesses, si jamais, par des circonstances qu'elle ne pouvait prévoir, ils se dressaient entre elle et sa vengeance.
Maurthal, au contraire, se réjouit de tout cœur, de l'arrivée du savantasse, il se sentait attiré vers lui par une force indéfinissable, par un je ne sais quoi qui prenait source peut-être aux communes exigences de leur vie matérielle, comme aussi dans la diversité de
leurs aptitudes et de leurs penchants.
Les accointances de Salvonole, accointances nécessitées par l'exploitation de ses trouvailles industrielles ou scientifiques, avec des entremetteurs de piteuse apparence, des spéculateurs sans crédit, l'avaient exposé aux sarcasmes des uns, àla médisance des autres. Il ne l'ignorait point, et son amitié pour le poëtereau s'était accrue de ce qu'un jour celui-ci avait éuergiquement souffleté un hâbleur méchant et grossier.
— C'est le trait d'un ami, avait répondu Laurent, au témoin oculaire qui lui racontait le fait; Maurthal ne m'en a rien dit, je ne lui en dirai rien. Il appartiendrait à un petit esprit d'exprimer sa reconnaissance par des paroles, je chercherai à prouver la mienne par des actes
Selon sa promesse, le lendemain, à huit heures et demie, Alpinien heurtait à la porte de son voisin.
Celui-ci l'attendait.
— Très cher, fit-il en l'introduisant dans une chambre presque aussi modeste que la mansarde de son ami, je vous présente ma dame.
Maurthal fit deux pas en avant et s'arrêta. Une seule fois, il avait vu madame Salvonole, mais en de telles circonstances qu'il n'avait gardé d'elle qu'un vague souvenir; il l'examinait maintenant avec la plus grande curiosité.
Il est des femmes qui n'ont pas d'âge, ou plutôt elles ont un âge difficile à préciser: Mme la voisine était une de celles-là. Rien dans son port, rien dans son geste, rien dans la fixité calme du regard, qui rappelât la jeune fille ; et cependant la pureté des lignes, la finesse des contours, l'absence de rides, le velouté de la peau, disaient, en dépit de l'ampleur des mouvements et de l'impassibilité de l'attitude, que Mme Salvonole n'avait pas encore atteint le terme inexorable devant lequel toutes les femmes reculent sans cesse, ou qu'elles déguisent par d'ingénieuses supercheries. Sur son corps, d'une souplesse serpentine, d'une flexibilité élégante, d'uneelévationbardie,leplus souvent disgracieuse chez la plupart de ses pareilles, rayonnait une tête pâle, splendidement encadrée dans une inextricable forêt de cheveux noirs,
lustrés, rebelles et frissonnants ; la torsion qui les maintenait avait quelque chose de capricieux, de bizarre; rien ne saurait mieux donner une idée de leur arrangement que la première coiffure, masculine, sans poudre, adoptée sous Louis XV, avec cette différence toutefois qu'au lieu de flotter libres, les cheveux, enroulés comme un nœud gordien, baignaient et caressaient les épaules. L'expression de la physionomie, inénarrable, en vérité!
comment dépeindre le subtil, le vaporeux ? Un rayonnement s'échappait d'un front légèrement bosselé aux tempes et se dégageant comme par surprise de sa couronne d'ebène. Pâleur d'Andalouse, lèvres arquées et d'une mobilité nerveuse, nez auxlignes sévères et des yeux!.... Les yeux avaient cette étrangeté insolite, cette profondeur insondable que les poètes donnent aux yeux de leurs maîtresses idéales.
Le costume frondait toutes les lois de la mode, comme le visage, malgré sa beauté et ses rayonnements, frondait la régularité de la statuaire. Vaste robe noire, au long corsage, manches
bouffantes à la Louis XIII, et par dessus la robe un vêtement, non..., un voile..., non encore! Quel nom donner à ce l'on ne sait quoi dont les draperies éloquentes, sans symétrie, couraient, s'enroulaient et se déroulaient autour de la gorge, un peu sèche de ligues peut-être, aux formes un peu grêles, mais s'harmonisant admirablement avec l'ensemble du port et de la stature.
A l'aspect du visiteur la compagne de Laurent tressaillit, et son regard prit une fixité anxieuse; on eût dit qu'elle interrogeaitun souvenir, qu'elle évoquait une vision perdue.
— Oui, lui, dont je t'ai souvent parlé, reprit le bonhomme, en s'adressant à sa femme.
— M. Salvonole dit vrai, répondit-elle, et j'ajoute que ce qu'il m'a dit de vous, monsieur, m'a fait ardemment désirer de vous connaître; je suis heureuse que mon désir se réalise enfin aujourd'hui.
Alpinien s'inclina gauchement; il ne pouvait répondre, et il écoutait encore, comme un lointain écho, la voix de Mme Salvonole, dont le timbre
laissait deviner la puissance assourdie par l'intonation.
— Ce cœur d'or, s'écria Laurent en pressant les mains de Maurthal dans les siennes, c'est le seul appui que j'aie trouvé sur ma route.
— Efforcez-vous de le conserver, car vous connaissez la maxime du sage : Un véritable ami est le plus précieux des trésors.
Pour la première fois, Alpinien remarqua que madame Salvouole ne tutoyait point son amant. Ce vous lui fit ressentir, malgré lui, une joie étrange, vague, infinie.
— Si je dois en croire mon Seigneur et maître, reprit-elle après une excursion imaginaire de son amant sur les terrains de Guatemala, vous avez fait, monsieur, des poésies pleines de passion et d'humour. Or, si restreint que puisse être le nombre des élus, puisje espérer d'être comptée parmi eux.
—Oh! madame, l'amité seia toujours prodigue d'éloges, balbutia Maurthal, troublé, hors de lui, le geste timide et extravagant.
— Je disais que l'exploitation des terrains,,.
— De grâce, hàtez-vous de revenir d'Amérique... Ehbien, n'entendez-vous donc pas? fit-elle et, interrompant le divagateur, puis se tournant vers Alpinien : Je vous demande pardon, monsieur, mais je suis souvent obligée de poursuivre cet obstiné pèlerin dans les cinq parties du monde. Vous me disiez, en écoutant sans doute votre modestie, que l'amitié prodigue les éloges. Eh bien ! avant de partager votre avis, faites-moi juge ; mon amitié est trop jeune, n'est ce pas, pour être partiale?
— Je vous supplie, madame..., vraiment, je ne saurais...
— Allons, allons, bel aède, dit Salvonole éveillé, ne vous faites point prier, vous êtes ici en famille, que diable!
— Faites-moi grâce.
— Nous sommes inexorables : nous vous écoutons.
— Je suis généreux : je me tais.
Madame Salvonole ne renouvela pas ses instances, mais, par une habile transition et pendant que Laurent distrait battait de ses doigts une marche militaire sur le bois de sa chaise,
elle amena la conversation sur les arts. Musique, peinture, littérature, philosophie même, elle abordait tous les sujets, avec emphase mais sans hésitations. Sa phrase facile, nourrie, pleine de sève et de mordant, ses ardentes appréciations tenaient Maurthal sous le charme.
— Le rhythme sec et prétentieux de Vigny ne m'arrive pas à l'âme, disait-elle; le sanglot monocorde de Lamartine m'énerve et m'endort; n'ètes-vous point comme moi, monsieur, et n'aimez-vous point affronter les flammes de Victor Hugo ou encore vous laisser bercer aux murmures plaintifs de cet enfant gâté des Muses: Alfred de Musset? Musset et Muses, reprit-elle après un moment de silence, quelle prophétie! Musset! n'est-ce pas que ce nom était plein de promesses?
Alpinien se sentait entraîné; ses gestes, quoique désordonnés et fiévreux, prirent une certaiLe solennité, et son organe sourd et voilé éclata soudain. Ce furent des notes tantôt stridentes, tantôt sonores, toujours passionnées.
— Il est vrai, s'écria-t-il; Hugo,
Musset, font vibrer toutes les cordes ; leurs chants voltigeant de notre cœur à notre imagination, ou frappant l'un et l'autre à la fois entraînent nos sens, nous élèvent vers les cimes nuageuses et nous précipitent dans des gouffres sans fond. Mais il en est un autre, l'oublierions-nous? Je veux parler de ce chansonnier aussi grand que Pindare, aussi simple que les troubadours ambulant de castel en castel!
Salvonole tambourinait toujours ; ses pieds s'étaient mis à l'unisson de ses doigts.
Des élans indomptables emportaient sa maîtresse et la laissaient suspendue aux lèvres de Maurthal.
— Voyez, lui dit-elle à voix basse, en désignant Laurent d'un regard ironique, puis : Vous êtes prié de taper plus fort, tambourineur, ajoutât-elle.
— Heu, heu, quoi? fit le réprimandé sans entendre.
— Tapez, tapez encore.
-—Bien... bien. Oui, oui... l'électricité, s'écria-t-il tout à coup, comme s'éveillant d'un long sommeil et se par-
lant à lui-même , l'électricité doit renverser de fond en comble le système actuel des chemins de fer. Il s'agit de trouver un courant.
— Toute cette prose est inutile.
— Mon amie, cette prose est delà poésie; n'est-ce pas, cher voisin, qu'il y a beaucoup de poésie dans la chimie?
— Vous me permettrez de rie pas être de votre avis, et vous devez vous rappeler que j'ai combattu votre Unité artistique.
— Bien, mais écoutez-moi une toute petite minute, l'électricité...
— Encore, ah I
— Patience, mon amie ; t mon amie, ma bonne amie, c'estainsi que Laurent appelait constamment sa maîtresse ; Maurtbal, aux aguets, attendait un autre nom) sans l'électricité, tu n'aurais pas le plaisir de causer d'art avec Monsieur.
— Serait-ce une charade ?
— Je dois vous dire, reprit Salvomde, car vous ignorez pourquoi je suis venu habiter rue de Bretagne, que j'ai vendu mon mobilier pour acheter des engins indispensables à mes tra-
vaux, des piles de Volta. des cornues, etc., etc., et qu'obligé de prendre un garni, naturellement j'ai choisi mes voisins. Quels magnifiques appareils ! vous verrez.
— Vous êtes vraiment un rêveur incorrigible.
— Un rêveur incorrigible, bah! mais, mon amie...
— A vrai dire, s'écria le littérateur, je vous croyais exclusivement occupé des terrains de Saint-Thomas de Guatemala. Depuis hier, les auriez-vous abandonnés ?
— C'est une autre affaire, mais tout peut marcher de front, je vais vous expliquer...
Il fut interrompu par trois petits coups secs frappés à la porte.
C'était Claire.
— Madame Maurthal, dit Salvonole à sa maîtresse.
Les deux femmes se regardèrent face à lace, longtemps. La première, madame Salvonole, baissa les yeux, mais sur ses lèvres, passa comme un sourire de triomphe.
Glaire était si svelte, si élancée, qu'elle paraissait très grande, quoique
sa taille fût à peine au-dessus de la moyenne. Si ses mouvements avaient encore la grâce et la mobilité des mou. vements d'une jeune fille, son œil avait déjà la gravité de l'expérience. Pâle; mais d'une pâleur blafarde, sa figure d'un ovale délicat, offrait des lignes anguleuses; l'angle facial, très développé, donnait à son front une dureté extrême.
— Tu ne veux point m'embrasser ce soir, Alpinien? dit-elle, après s'être iGclinée devant madame Salvonole, et en approcbant sa tête des lèvres de son amant.
Il pâlit; madame Salvonole ne put réprimer un frisson rapide : Laurent souriait. Glaire surprit le jeu de toutes les physionomies et s'assit en donnant à ses traits une expression de naïveté pudique, presque idiote.
Quelques phrases banales échangées: «Aimez-vous Balzac, monsieur Maurthal? » demanda madame Salvonole.
— Beaucoup, c'est le grand maître,
— Oh! alors... je ne devrais peutêtre point dire ceci devant madame, vous ne devez pas avoir conservé de
Lien robustes illusions. Pour moi, et je le disais à monsieur le tambourineur encore hier, avant de lire les romans de votre grand maître, de ce demi-dieu de la littérature, dans mes rêves, dormant ou éveillée, je voyais se dresser devant moi des ombres gracieuses, un idéal sans doute affaibli, toutefois un idéal; je me plaisais à l'apparition de ces caressants fantômes; depuis», je n'aperçois que la réalité, les ombres ont disparu, les fantômes ne viennent plus, l'idéal est invisible.
■s— Vous le retrouverez, affirma l'écrivain en herbe; quant au mien, je croyais l'avoir perdu à tout jamais, je m'étais trompé, il est revenu.
En disant ces paroles, Alpinien avait rougi. Glaire fit un haut-le-corps. Madame Salvonole, embarrassée sous le regard ardent de Maurthal, se pencha sur Laurent qui, traçant avec de la craie des chiffres sur une ardoise, murmurait :
— La preuve était fausse, mais à présent j'y suis.
Se sentant écrasée par une femme supérieure, la rage au cœur, déchirée par la phrase à,doublesens de son amant
dont le visage avait révélé les impressions :
— Je vous demande, bien à regret, la permission de me retirer, dit Glaire en se levant; — je souffre...
— Vous souffrez ? Ah ! jesuis désolée, madame, que notrepremière entrevue..
— M. le poëte peut rester, lui !
Et après avoir lancé cette flèche de Parthe, Glaire darda ses regards scrutateurs sur madame Salvonole.
— Je t'accompagne, mon pauvre Clairon, si tu es malade...
— Ah! j'oubliai s, interrompit madame Salvonole, en souriant avec amertume :
votre Alpinien a dû vous soumettre la proposition de mon Laurent; permettez-moi de vous la rappeler. Puisque nous sommes ouvrières toutes les deux, ouvrières modistes, nous pourrions travailler ensemble; j'ai d'excellents travaux à faire en ce moment.
Claire garda le silence.
— Vous réfléchirez, vous verrez, n'est-ce pas? Dans tous les cas, je serais très-heureuse d'avoir en vous une amie.
Claire courba la tête.
■„■ — Mais pardonnez-moi; vous n'êtes pas bien ; j'abuse de vos forces.
Les deux femmes échangèrent un regard; ce fut comme un croisement d'éclairs.
Salvonole accompagna Maurthal jusqu'au fond du couloir, en murmurant sur ses talons :
— A demain, sans faute. Demain, je vous montrerai les appareils, surtout la pile voltaïque.
Quand il fut rentré :
— Gomment trouves-tu mon ami?
demanda-t-ilà sa dame.
— Etrange! étrange! répondit-elle en branlant doucement la tête.
« D'où vient cette Junon! Quelle est-elle ? Elle ressemble à une reine, et elle est modiste. Sa main la fait vivre, et son imagination contient des mondes. Qu'elle est belle! »
Telles étaient les pensées d'Alpinien et sa maîtresse les voyant se refléter sur son visage, se disait: « Si mon compagnon vivait auprès de cette créature, il l'aimerait. Elle est vraiment piquante. Je veillerai. »
Et comme pour chasser une image odieuse, Claire, cette même nuit, voulut son amant, esclave à ses pieds, frémissant dans ses bras. Néanmoins
une ombre plana dans les songes de l'artiste; entre ses baisers et ceux de l'ouvrière passa comme un souffle inconnu.
Vers l'aurore au réveil, Glaire essuya furtivement des larmes. Elle avait pleuré, elle, l'insensible; elle avait pleuré, elle, l'implacable. Sous l'empire de quel sentiment ces larmes tombaient-elles de ses yeux? Était-ce la haine qui les en arracbait? Peutêtre. Était-ce lajalousie?Oui, mais elle n'aimait pas Maurthal. Était-ce un souvenir des palpitations premières, étaient-ce les fautes du passé, les remords du présent? Oui, mais elle n'aimait pas Maurthal. Une voix lui criaitelle: Ta domination estperdue, détruite ton influence! Ses yeux plongeant sous les voiles de l'inconnu , vit-elle'sa statue renversée, le socle traîné dans la fange, la déchéance avant l'abdication, l'anéantissement des regrets qu'immortels elle eût Voulu léguer? Oui; mais elle n'aimait pas Maurthal ! !...
Les avances de madame Salvonole furent obstinément repoussées.
— Travailler avec cette coquette vivre côte a cote ! ne me parle jamais,
d'elle, dit la méchante à son amant; je la déteste.
Attiré par un charme dont il n'appréciait ni la nature, ni les périls, Alpinien buvait à pleine coupe les flots de poésie débordant des lèvres de la voisine ; ses jours, passés à écouter les bizarres rapports des travaux du savant ou les brillantes et mélancoliques improvisations de sa maîtresse lui parurent moins longs et moins ternes.
— Que je voudrais savoir, pensait-il, l'histoire de leurs amours!
Mais malgré les pièges tendus soas l'empire d'une intense curiosité se développant d'heure en heure, malgré ses laborieuses tactiques, il restait inhabile à distinguer par quels événements, par quelles combinaisons du hasard ou de la volonté, l'existence de madame Salvonole et celle de Laurent avaient été liées l'une à l'autre. Des réticences embarrassées, souvent le silence, parfois de vagues réponses, accueillaient ses calculs ingénieux ou ses brusques apostrophes.
S'il ignorait le secret dont ils entou.raientleurliaison,àcertains signes,
à certaines intonations de langage, à l'observance d'une réserve austère, soit dans les discours, soit dans les actes, il crut remarquer qu'un sentiment moins passionné que fraternel les unissait. Dans ce paisible intérieur, pas de colères, pas de plaintes ; un calme constant, une quiétude uniforme. La voix de Salvonole était égale et tendre, mais sans élan ; dans les paroles douces et amicales de sa campagne, jamais d'ardeur :
C'était le règne d'une sérénité qui donnait froid ; une gravité de gestes et de sourires qui resserrait le cœur.
Parmi les proverbes qui courent les rues, il en est un : les extrêmes se touchent, qui serait bien plus "vrai avec cette modification : les extrêmes s'attirent', n'était-ce pas en vertu de cette loi queMaurthal était venu reposer ses terreurs et ses colères dans la placide retraite d'à côté?
Bientôt il s'aperçut que, loin de sa maîtresse, Laurent avait des expansions moins contenues, des rires plus éclatants. Cette singularité découverte, il remarqua d'autre part que Mme Salvonole en l'absence de sou amant, dar»
dait sur lui de plus profonds et de plus brillants regards; que sa voix trouvait des accents plus incisif--, une note plus harmonieuse. Si sa première observation l'étouna,des rêves et des troubles charmants naquirent de la seconde.
Glaire feignait, au sujet de l'intimité des nouvelles relations de son amant, une ignorance ou une indifférence qui ne laissait pas que d'inquiéter Alpinien, placé dans une étrange situation.
Son amour oscillait comme un balancier. S'efforçait-il de le fixer ? il était entraîné par les lois de la pesanteur.
Il se relevait et retombait sillonnant avec régularité le vide, abîme entre deux ports, nuit entre deux phares de chaque côté desquels se dressaient deux songes faits chair, deux idéesmatière. Il ressemblait à un voyageur qui, ayant une femme également chère à chaque pôle, et forcé de les abandonner tour à tour, ne saurait comment tromper les ennuis du trajet, et la route à moitié faite, délibérerait entre revenir sur ses pas ou avancer.
. Témoin des moindres discussions, juge des plus futiles différends, appelé à donner son avis sur des choses en-
tièrement étrangères à ses aptitudes et à ses intérêts, Maurthal initiait ses nouveaux amis à ses fantasques dé-irs, à ses découragements ; à travers les caprices du iangage et les éclairs des yeux il s'efforçait délaisser deviner ses pensées intimes; l'attitude et les sourires de son auditrice l'avertissaient de la précision ou de la fausseté de ses manœuvres. Mille fois il refoula en lui les révélations prêtes à éclore, sa langue se trouvait tout à coup paralysée si, cédant aux excitations et aux besoins de la confidence, excitations et besoins si impérieux chez l'homme, le nom de Glaire montait à ses lèvres des profondeurs de son âme.
Mme Salvonole semblait aussi rechercher des prétextes d'expansion, et cependant elle se taisait aussi.
Bizarre spectacle quelesvoirs'épier, se guetter, multiplier les escarmouches, les fausses retraites, les embuscades savamment choisies. Tous les deux voulaient savoir. Quoi? Ils n'osaient y songer, et, réprimée un instant, leur curiosité rompait ses digues. Tantôt ils se surprenaient les yeux cherchant les yeux, la pâleur au front, les mains
tremblantes; tantôt ils commençaient ensemble la même phrase et en même temps s'interrompaient, balbutiant des excuses. Tantôt une mélancolie soudaine les envahissait, et cette question s'échappait simultanément de leurs lèvres : « Qu'avez-vous... on dirait que vous êtes malade?» Ou encore soumis à la communication occulte de leur esprit, ils ne pouvaient étouffer un éclat de rire, et une heure après chacun de se demander : « Il me semble que vous avez ri, pourquoi? »
Laurent, lui, n'avait pas d'yeux pour ces entraînements. Constamment absorbé par ses études, son attention n'était point éveillée par des chuchotements qui arrivaient vagues à son oreille, parde longs tête-à-tête aperçus comme au travers d'un nuage, et à ce sujet Maurthal fit une judicieuse remarque : au dehors, de par le monde, Salvonole étonnait par ses analyses lumineuses, par une fine critique des hommes et des choses qui l'environnaient; chez lui, au contraire, il ne voyait pas son entourage, toute son intelligence s'ouvrait, et regardait en dedans et voyageait sur les divers su-
jets auxquels elle s'essayait; sur ses yeux s'abaissait un épais bandeau. Si ce bandeau avait été noué des mains de la confiance et de l'amitié, l'amitié et la confiance l'y fixèrent à merveille.
Cependant les prévisions de Glaire étaient loin de s'accomplir, ou plutôt elles s'accomplissaient à rebours. Elle avait craint que Laurent ne recueillit l'héritage de l'influence si difficilement arrachée à Sapy, et c'est au contraire Alpinien qui jouissait sur les idées de l'éternel distrait d'un ascendant sans cesse progressif.
— Aimez-vous beaucoup Claire? demanda un jour brusquement madame Salvonole à Maurthal, etun vif incarnat colora aussitôt son visage si pâle.
11 chancela, comme s'il eût reçu un coup formidable. Cette question, il se la faisait à lui-même; cette pensée formulée était en étroite communion avec sa la sienne. Il crut avoir ouï sa pensée propre et puis avoir mal entendu; mais la pose embarrassée, la honte écrite dans les regards de la la cnrieuse, le convainquirent de la réalité de ces paroles. Alors il voulut
raconter ses souffrances et ses luttes, la vitalité et les angoisses de son amour; mais sa bouche ne laissa tomber que des mots'confus et balbutia :
— Non... si... c'est-à-dire... je l'aime... je veux dire... je l'eslime.
Cette réponse, jour Sapy qui le connaissait si bien, eût défini Maurthal tout entier : Maurthal, cet homme d'un caractère faible, d'une bouillante intelligence, toujours harcelé par des scrupules pusillanimes et de périodiques enthousiasmes ; cet homme, condamné à subir l'éternel embrasement des passions, gravitant sans cesse autour de désirs insensés, adorant sa maîtresse, en dépit de ses mensonges et de ses désordres, préférant mourir qu'en être abandonné; et cependant honteux de son amour et prêt à se donner à la première femme venue, avec toute la furie de ses transports de ses intarissables larmes et de ses épanouissements incompréhensibles.
Madame Salvonole se taisait; mais l'égarement de ses yeux, mais ses soupirs précipités, mais les tumultueux élans de sa gorge accusaient l'agitation de son être.
En ce moment Laurent se présenta.
--Ah! ah! fit-il après avoir fortement serré la main de sen ami ; n a dernière expérience a complètement réussi. Encore quelques jours et tout sera terminé. Voyons, embrasse-mt i pour ma peine; je suis content de moi. Embrasse-moi, mon amie, insista-t-il en marchant vers sa maîtresse.
— Je vous prie, monsieur, d'être plus convenable, répondit-elle foit Sèchement et ses regards ayant pris une expression voluptueuse se portèrent aussitôt vers Maurthal et semblèrent lui dire :
— N'est-ce pas que j'aibienfait de le gourmander ?
Déjà Salvonole avait oublié cetfe bourrade, et il comptait sur ses doigis en disant:
« 1° 47 centigrammes de manganèse;
« 2° 2 grammes d'acide nitrique ;
« 3° 20 grammes de bi-chlorate de mercure...
Ses jours à madame Salvonole, ses nuits à Claire, vivant une double vie, une inévitable comparaison surgit dans l'esprit d'Alpinien. Il attend, il hésite, il examine, il étudie. Chez
lui, la discorde, les convulsions et les pleurs; chez sa voisine contemplation, la béatitude, l'infini...
De son côté, celle-ci comparait, également et elle aussi aima son voisin par comparaison. Toujours préoccupé, toujours accaparé par ses réflexions et ses projets, Salvonole lui représentait la monotonie personnifiée; au contraire, avec ses enthousiasmes et ses atonies, Maurthal ravivait, mouvementait ses pensées et ses désirs, rompait la trame de ses brumeux ennuis.
Les confidences succédaient aux confidences, les jours aux jours, les épanchements du cœur aux ambitieuses et folles ardeurs de l'imagination, où les sens puisent l'ivresse et les délires, prodromes de l'invincible déchaînement des désirs.
A la suite d'un entretien plein de pé. rils, comme ils cédaient à l'entraîne ment du plus doux des langages, le langage des yeux, et se laissaient aller à une contemplation dont les muettes promesses sont d'autant plus impru dentés qu'elles sont moins discutées, Salvonole entra chargé de paquets :
— Vous êtes là, mon barde; tant mieux, je ne vous lâche plus.
— Puis- je vous être utile?
— Sans doute; un ami est toujours utile. Mais ne vous mettez pas martel en tête : je vous vois déjà cavalcader à travers les champs sans bornes de l'hypothèse, chevaucher des hydres.
Ne m'offrez ni votre bras... j'allais dire ni votre bourse... Dieu me pardonne !.. mais aiguisez vos dents.
— Mes dents? ,
— Oui, vos dents. C'est à cette partie de votre individu que j'ai fait appel ; vous allez me comprendre.
Avant de vous donner le mot, permettez que je règle mes comptes avec le gouverneur de céans. Tiens ! mon amie, reprit Laurent en se tournant vers sa femme après avoir minutieusement fouillé ses poches bourrées comme un sac, voici les rubans, les dentelles, le tulle. Es-tu contente de mes acquisitions, ai-je bien rempli ton mandat? Ah! débarrassons-nous maintenant de mes cahiers d'archéologie et de mes plans ;et àce sujet, je vous démontrerai, mon cher poète, que, en mariant l'ogive et le clocheton byzantin, on
obtiendrait les résultats les plus précieux; mais ce n'est pas la question; je m'égare; la question... Elle est tout entière renfermée dans ce vieux numéro du Moniteur.
Et Salvonole jeta sous les yeux de sa mie, quelque chose d'assez lourd roulé dans un journal.
— Voyoos la surprise! dit-elle; ah !
du gibier ; je ne connais pas le nom de ces oiseaux...
— Ni leur goût, probablement. Maurthal, examinez !
— Des cailles ?
— Bah !..
— Des grives?
— Encore moins.
— Ce ne sont pourtant pas des perdreaux?.,,.
— Bien mieux... ce sont des râles de perdrix. Ah ! ah !.. je me suis occupé d'ornithologie. Le marchand a cru me vendre des perdreaux... ah ! ah !... S'il avait connu la rareté et l'excellence de ce gibier, il se fût présenté chez M. Véron ou chez un de ses disciples.
Bufîon ne parle pas de ces râles, mais M. Hubert de...
— Inutile, monsieur, de nous faire
un discours en trois points. Si j'ai bion compris votre pensée, vous espérez que M. Alpinien nous fera l'honneur d'accepter notre dîner ?
— Oh, merci...
— Comment ! merci... je n'ai acheté mes raies que pour vous les faire manger.
— Vous êtes mille fois trop bon !
— A mon tour! fit madame Salvonole, de vous offrir une surprise.
Puisque Monsieur estlehoute-en-train de la fête, que la fête ne se fasse pas à demi. Vous nous restez, et ce soir, au crépuscule, entre sept ethui> heures, nous irons promener en voiture, hors ville, bien entendu.
— Dans le bois de Boulogne, mon amie?
— Au bois de Boulogne! Ah ça, vous appelez aller au bois, aller hors ville. Mais votre bois n'estqu'un square peigné, raclé, ratissé, pommadé. On dit que les Anglais ont trouvé les premiers ce genre de verdure et de parc pour rire. Vraiment l'invention est copiée sur les inventeurs. L'œuvre et l'ouvrier portent et distribuent l'ennui. Si vous le voulez, rions irons à Vincen*
nés ; si la nature a été encore là gâtée par les hommes, nous y rencontrerons cependant la majesté du silence et quelque chose des étrauges murmures desforêts... n'est-ce pas, M. Maurthal ?
— Je suis des vôtres.
— Oh! je savais bien, moi, que la poésie du donjon et de ses voiles d'ombre vous séduirait.
— Je suis aussi très -content pour ma part, ajouta Laurent d'aller à Vincennes; l'été passé, tout en faisant la chasse aux papillons, pauvre col* lection de coléoptères, qu'es-tu devenue ? je remarquai des pariétaires et des saxifrages dont les propriétés sont étonnantes. Je retrouverai bien certainement l'endroit où je les vis.
Il était bien près de neuf heures lorsque le fiacre qui les avait transportés à Vincennes s'arrêta dans l'avenue, derrière le donjon.
■=— Nous vous reprendrons ici, après notre promenade, dit Salvonole au cocher.
— Oui, mon bourgeois, répondit le cocher étonné du caprice de ces trois êtres qui recherchaient la solitude et l'obscurité, quand tous ceux qu'il voi-
turait habituellementrecherchaient la lumière et le tumulte.
— Prenez le bras de ma moitié, mon cher, et suivons ce petit sentier à gauche, il nous conduira à un fourré superbe qui ne doit pas être très éloigné d'un monticule où rampent mes saxifrages —
La nuit était splendide. Les rayons de la lune couraient à travers les masses profondes des taillis et, sous leurs reflets, les arbres semblaient s'enlacer et tourner dans un tourbillon magique ; les feuilles naissantesbruissaient doucement, bien doucement, et leurs murmures harmonieux, l'àme les écoutait, attentive, recueillie.
Sa base perdue dans l'ombre, sa cime illuminée par les étincelles immobiles du firmament, comme un phare mystérieux, le donjon s'élançait dans la nuit et baignait ses lignes indécises dans les cieux. Ce témoin inamovible des tourmentes humaines et des convulsions de la nature gardait sur son front de colosse l'empreinte des baisers du temps, comme ses flancs recelaient les larmes et l'agonie de ceux que le temps avait vu naître et
tomber... et il restait debout après tant de ruines et tant de tempêtes, et la lumière qui se jouait aux gargouilles, les lèvres de sa face, semblait lui donner un sourire orgueilleux qui voulait dire: Les hommes passent, et moi, leur œuvre, je reste !
— Voyez-vous, dit le savant, ces petites taches grises qui flottent entre ces deux étoiles, dans la région la plus rapprochée de la lune, eh bien ! elles indiquent un orage qui s'amoncèle.
— L'orage succède au calme, c'est la règle, mais la nature est aussi bien belle dans ses désordres. N'aimez-vous pas, monsieur, entendre gronder le vent, voir les nuages bondir et se précipiter comme des chevaux fougueux ?
Chaque rafale qui passe, chaque éclair qui déchire les nues, chaque trombe qui siffle, ne dirait-on pas que Dieu va parler, et que la gigantesque harmonie des éléments est le prélude grandiose d'un spectacle plus grandiose encore?
Et madame Salvonole penchée au bras d'Alpinien sentait son cœur battre avec force, et si leurs regards se rencontraient , c'était comme uu éblouissement ; et alanguis, énervés,
une voluptueuse torpeur les envahissait. Leur marche, le contact de leur corps, les caresses de leur âme, leur vie à deux, sans témoins, des baisers sans interruption, Glaire et Salvonole oubliés et disparus dans les ombres dupasse, ils entrevoyaient ce tableau comme à travers un songe.
— Il y aurait un livre bien curieux à faire, fit tout à coup Laurent, dont la voix leur parut aigre el discordante, un traité comparatif des caprices de la nature et de ceux de l'homme.
Quelles analogies ne rencontrerait-cn pas ? Le soleil avec ses sourires ne correspond-il pas à la gaieté et aux amours de l'homme ? Le vent et ses destructions à ses passions et à ses désastres, la pluie à ses pleurs, la foudre à ses colères, la nuit à son repos et à sa sérénité.
— C'est qu'il dit vrai, murmura Maurthal à l'oreille de madame Salvonole, dont la tète frôlait et caressait son épaule, aujourd'hui, le bonheur? mais demain?
Elle soupira et son bras s'appuya plus fort sur le bras de son cavalier.
— Je crois, reprit l'aveugle philo-
sophe, apercevoir lafondrièrevoisinede mes saxifrages. Attendez-moi quelques minutes, suivez toujours le sentier ; si vous êtes fatigués, il vous sera facile de vous asseoir au revers d'un petit fossé, à cent pas devant vous. Dites des versa ma femme, elle a l'âmepoétique •' je vous rejoins.
Et Salvonole disparut derrière un massif.
La sente qu'ils longeaient, l'herbe naissante l'ourlait des deux côtés ; de ci, de. là, à travers les clairières et les fourrés, les rayons de la lune brillantaient les minces langues de terrain battues par le pied des piétons, décrivant de fantastiques zigs-zags, cachées par un rideau sombre, reparaissant plus loin, comme par surprise, à la pente d'un tertre.
— Voici le berceau de verdure, dit Maurthal, il nous invite....
Mme Salvonole s'assit sans prononcer une parole. Ses soupirs étaient plus éloquents que des mots. 11 y avait en eux un monde de désirs. Lui resta debout devant elle et après quelques instants de silence:
— Ecoutez, souffla-t-il, écoutez?
n'entendez-vous pas l'hymne saint, l'hosannah de la nature, le cantique d'amour qu'elle envoie au créateur?
Les trilles durossignol se marientà la Dote toujours égale du grillon, les arbres chantent, l'herbe murmure, et je sens monter vers moi des bruits mystérieux qui s'entrelacent et se confondent, et qui doivent atteindre aux cimes éternelles ; le ciel sourit à la terre, les étoiles baisent les arbres, et c'est comme un courant d'effluves qui monte et qui descend, transmettant aux sphères les accords de l'universelle harmonie.
— Avez-vous vu s'élancer ce météore, Maurthal, c'est peut-être un messager.
— Penchez-vous vers la terre, plus près, et écoutez encore. Ne vous semble t-il pas que des entrailles insondables du globe se dégage un frémissement étrange qui pénètre l'âme, et de l'àme s'élève vers l'infini ?
— Oui, j'écoute et j'entends. Cette magnificence n'appelle-t-elle pas les larmes aux yeux, la soif aux lèvres?
N'éprouvez-vous pas les délices de l'attente, l'espoir d'un ravissement im-
mense, oli! mon ami, n'êtes-vous point heureux.
Alpinien voulut répondre; s'il l'avait connu, il eût appelé Mme Salvonole de son petit nom, de sou nom de jeune fille; ne sachant comment la nommer, l'expression ne lui venant pas, sa bouche resta muette.
— Gomme tout s'aime, comme tout se recherche et s'enlace, quel suave embrassement ! Les astres, avec leurs rayons, parlent d'amour à la terre, et la terre répond en leur ouvrant ses seins d'ombres, en recevant leurs baisers dans ses plus intimes profondeurs.
Entraînée, avide d'étreintes, défaillante, Mme Salvonole se retint au cou de Maurthal qui frissonnait en proie à d'irrésistibles vertiges.
— Ah! ah! la bonne idée que ma femme a eue de venir à VincennesJ'ai fait une riche moisson, voyez plutôt!
cependant elle me coûte un peu cher, de la bourbe marneusejusqu'à mi-jambe ; heureu!>emeni j'avais mes bottes.
Et la bonne figure de Laurent, tenant entre ses bras un monceau d'herbes apparut éclairée au cercle lumineux d'une étoile.
Maurthal sentit comme une ondée de feu monter à son front; d'un mouvement plein d'effroi, Mme Salvonole se recula de lui. La réalité chassait brutalement les nuages attractifs du songe.
- Vous abrégez mon voyage, vous !
balbutia-t-elle, disant précisément ce qu'elle voulait taire, et monsieur Maurthal n'est pas encore de retour, lui.
— Allons, remettez-vous, et dès que vos bagages seront plies, nous rejoindrons notre cocher. Je vois avec plaisir, ma poule, que ta aimes toujours la nature, c'est une bonne conseillère, va. Tu m'emmenais plus souvent aux champs, quand nous étions amoureux.
Bah! que vais-je dire là? l'amour ne meurt jamais, il sommeille quelquefois, voilà tout. Eh bien, très cher, descendez-vous? Un peu de bonne volonté, ajouta Salvonole riant d'un gros rire, après avoir frappé doucement sur l'épaule de son ami.
— Je reviendrai à Vincennes, dit enfin Maurthal; la belle nuit!
— Rendez-moi justice au moins, sans mes râles nous ne serions pas
venus. Quelle bonne idée j'ai eue d'acheter ces râles! mais il faut rentrer maintenant à Paris. En avant, marche!
je passe devant et surtout ne m'approchez pas, -vous deux, je vous badigeonnerais de marne. G'estque, voyezvous, on n'a pas sans peine ce que l'on désire. Les pariétaires ont voulu me faire payer leur possession. Bah!
après tout, elles valent certes un coup de brosse. Je me charge bien de composer avec elles une pâte qui détrônera la pâte Regnault et la pâte de lichen.
Comme ils marchaient, une voix aux accents mâles s'éleva dans la nuit.
Celui qui chantait ne devait point avoir vu le jour sur les bords de la Seine, car il disait avec toute la majesté et le rhythme original de la langue d'Oc, une Chanson du Quercy :
L'hiver futgis, quitlo nostros countrados, Lou roussignol canlo dins lous bou'issous, Lou par 'pal toi , sas alos desplegados, Tout douçomen ben caressa las flous...
On n'entendait plus la voix que madame Salvonole et Maurthal l'écoutaient encore* , ;
— Comprenez-vous ? questionnat-il.
— Traduisez, répondit-elle; il y a plusieurs mots dont la signification m'échappe.
— Voici /L'hiver s'en va, il quitte notre pays; le rossignol chante dans les halliers ; le papillon, ses ailes étendues, tout doucement vient caresser les fleurs...
— Mais c'est de la poé sie et de la belle poésie.
— Sans doute, elle vient du pays des Troubadours.
— Il ne faut pas poursuivre cette mélodie à travers un fouillisde croches et de triples croches, déclara Salvonole, immobile dans l'avenue; et cependant quelle richesse et quel charme!..
Pour réformer la musique et ses exercices gymnasliques, ne laudrait-il pas remonter aux chants traditionnels de nos pères?... Ah! c'est une question à approfondir; je l'étudierai. Qu'en dites-vous, tousdeux?.. Chut ! on chante encore.
JDins l'aïguelo, oun lou soulel se miro, PouLounctjoun, carclinoun lous peïssous... Toun œïtloa meou,sul cop me carabiro, Souï amaiirous, coiuno lous aouselous,
— Je regrette, mon amie, reprit Laurent, que tu ne comprennes pas notre belle langue du Midi. Ce que nous venons d'entendre est presque intraduisible. Ecoute bien : Dans l'eau (aïgueto, la petite eau, l'eau mignonne), où le soleil se regarde comme dans un miroir, les petits poissons babillent et se font des baisers ; ton petit œil mz'en*tout à coup me tourne le sang, je suis amoureux, comme les petits oiseaux.
L'hiver futgis,...
recommença l'invisible cbanteur.
— Ab bab ! remarqua Salvonole , pas possible; serait-ce notre cocber qui nous donne cette sérénade? Oui, oui, c'est bien lui. Cocber, obé! obé ! cocber; est-ce vous qui cbantez ainsi?
Je vous félicite; le pourboire sera en raison directe du plaisir que vous nous avez fait.
— Dame ! bourgeois, je m'ennuyais à vous attendre, et puis la nuit était si mclle que tout m'avait l'air de se dire des douceurs ; tellement que Y Impétueuse et Va son petit train, ces pauvres bêtes, étaient si contentes qu'elles en pleuraient de joie. La joie, c'est une épidémie, ça se gagne ; et je me suis mis à chanter une clianson du pays de mon père.
— Votre père était Gascon?
— Je le suis aussi, bourgeois, pour vous faire plaisir. J'étais tout môme quand je suis venu à Paris; mais je vais quelquefois au pays, voir des tantes et des cousines, et j'y en ai pas mal.
— Bien, bien ! nous allons parler de tout ça, nous deux : je suis tout crotté, couvert de plâtre ; je vais monter sur le siège, à côté de vous; je ne salirai pas la voiture. Et vous pourrez à votre aise, ajouta Salvonole en ouvrant la portière à sa femme et à Maurthal, recommencer vos excursions dans les astres.
Si, dans le silence et le tête-à-tête, prêts à céder aux entraînements de désirs non avoués par la parole, mais que chaque mouvement révèle, désirs
dont râmè subit et accepte l'ivresse, dont l'imagination attise la volupté et précipite l'assouvissement, la réalité nous apparaît soudain, sous n'importe quelle enveloppe, sous la figure d'un indifférentou d'un ami, lesvoiles alors se déchirent, le prisme au travers duquel resplendissaient les mirages du délire, se brise, les muscles se détendent, les ardentes bouffées des sens s'évaporent, et on a peur, on a honte de l'égarement qui tout à l'heure, ballotés par d'étranges harmonies, nous transportaitsur des sommets féeriques.
Les yeux qui se recherchaient, qui mariaient leursflammes, se détournent et restent baissés ; les souffles, qui s'envolaient enlacés, restent captifs en nous-mêmes ; on a peur du bruit d'un soupir.
La réalité sans qu'il s'en doutât, avait adopté l'aspect de Laurent, et ôté de leurs mains la coupe que sa maîtresse et son ami allaient peut-être porter à leurs lèvres.
Tous les deux, s'ils l'avaient osé, eussent prié le povero de se placer dans la voiture, à côté d'eux.
Que se diraient-ils quand ils seraient
seuls? Oseraient-ils seulement se regarder?
La voiture roulait rapide sur le sable de la route ; penchés l'un et l'autreendehorsdutiacre, chacun d'eux à la portière opposée, ils se taisaient : pas un mot n'avait encore été prononcé.
— C'est bizarre, le bruit des roues, dit Alpinien.
Madame Salvonole resta immobile et silencieuse ; un moment après :
— Gomme c'est étrange, l'ombre de la voiture glissant sur les haies, au revers des fossés ; on dirait d'un char fantôme.
Il ne répondit pas.
— J'étais heureuse, bien heureuse.
Ces mots, elle les murmura doucement, bien doucement, sans s'entendre elle-même.
Des frissons de fièvre couraient sur le corps de Maurthal.
— Je reviendrai à Vincennes, affirma- t-il.
— Qu'avez-vous dit, que dites-vous, monsieur ?
— Moi, rien, madame; je n'ai pas parlé.
La voiture s'arrêta: ils mirent la tête à la portière; à demi-renversé sur le dos, les yeux au firmament, le cocher regardait; le bras éteidu, Sal • vonole disait :
— Eh bien, voyez-vous?
~ Je vous assure que je ne vois pas la moindre petite ourse.
— Comment, comment ? Soyez plus raisonnable ou moins aveugle; suivez la direction de mon doigt, c'est tout au bout. Eh bien! eh bien, ne distinguez-vous pas la Grande Ourse, à présent ?
— Dame, monbourgeois, c'est comme ça, je vois ben des étoiles, mais c'est tout; y a pas pus d'ours que sur ma main.
— Vous vovez des étoiles, nous y sommes alors. Justement ces étoiles que vous voyez, ne tournez-donc pas la tête en arrière, ces étoiles-là, toujours au bout de mon doigt, sont la Grande Ourse.
— Pas possible ?
— Mais si.
— Ah ! c'est-y rigolo tout de même, bourgeois, que les étoiles soient des ours ; Eh ben ! c'est moi qui vais sur-
— in —
prendre flèrenent ma légitime, en lui disant ça, cette nuit... Hue! allume, Vu son petit train! Oh! oh! oh!
Y Impétueuse, oh !
Ce dialogue n'avait pas attiré le plus léger sourire aux lèvres de madame Salvonole ni aux lèvres de Maurthal:
mais ils avaient regardé les étoiles, et en les regardant, leurs yeux s'étaient rencontrés. S'ils ne retrouvèrent pas à la voûte du ciel le chapitre interrompu du livre qu'ils lisaient, dans le bois, ils retrouvèrent dans leurs regards les mêmes flammes que cette lecture y avaient allumées. Malgré eux, leurs mains indociles à la volonté couraient et se recherchaient; malgré eux ils se rapprochaient l'un de l'autre. Tous les deux voulurent parler de choses futiles, mais lecœurempêchaîtla langue, et si la langue se taisait, le cœur battait bien fort. Le front de la rêveuse s'appuya à l'épaule du rêveur. Elle essaya de relever la tête aussitôt, mais elle resta courbée une minute, puis encore, puis...
— Ah! rit-elle en poussant un cri.
— Tu dormais? N'aie donc pas peur, mon amie, il n'y a pas eu d'accident,
j'ai fait arrêter le berlin got pour aller ramasser sur le gazon un magnifique ver-luisant, Ali! ah ! tu n'es pas courageuse, ah! ah ! ah.
Et la tête de Salvonole, encadrée dans la portière, se montra dans toute la sincérité et la naïveté d'un long et large rire. C'était le deuxième rêve et le deuxième réveil.
Laurent s'obstinait à représenter la réalité.
— Quelles superbes choses fait le bon Dieu, dit-il, portant dans sa main le brillant petit insecte, voyez, mes très chers, il est bien beau, n'estce pas?
« Le ver-luisant, cette étoile de l'herbe, c L'étoile d'or, ce ver-luisant des cieux!
Et tout en fredonnant ce refrain, Vobservateur se hissa de nouveau sur le siège, à côté du cocber, qui paraissait livré à un difficile travail de pensée.
— Dites-moi, bourgeois, demandat-il, est-ce que les étoiles et les vers-luisants ont aussi des rapports entre eux ?
— Sans doute, sans doute, n'entendez-vous pas la chanson ?
— Oh ! que si fait, et c'est bien ce qui me déroute. L'étoile est un ver-luisant et le ver-luisant une étoile, hum! hum! C'estencore rudement tapé qu'il y ait comme ça au ciel des vers et des ours, et que ces ours et ces vers soient des étoiles. Allons-y tout de même. Va-sonpetit-train, en avant, mon vieux.
De la barrière du Trône à la rue Saint-Louis, Mme Salvonole et Maurthal ne se dirent pas un mot, mais quand le fiacre tourna le coin de la rue de Bretagne :
— Nous arrivons, fit-il.
— Déjà! répondit-elle.
Un instant après, Salvonole — Réalité, ouvrit la portière.
— Vous deviez vous ennuyer pendant que nous étions cahotés sur les cailloux. Oh! je connais ma femme, elle aime les arbres, et je croirais volontiers, voisin, que vous êtes un peu comme elle.
— Bonsoir, dit Maurthal en sautant à terre et sans offrir la main à madame Salvonole; avant même qu'elle fût descendue, il disparut dans le cou*
loir et monta quatre à quatre les escaliers de l'hôtel.
Glaire dormait.
Alpinien la réveilla pour la couvrir de baisers...
Dès qu'il fut levé, il alla frapper chez Laurent ; celui-ci était encore couché; accoudé sur son lit, il examinait une page couverte de chiffres.
Assise à l'encoignure de la fenêtre, sa femme ajustait un nœud de velours.
Elle salua son cavalier de la veille avec une ceriaine gaucherie.
Quoi! Déjà sur pied? interrogea Salvonole; vous êtes leste; attendez, je suis à vous; je vous demande pardon, mais je perdrais le fil... une toute petite addition : 57 et 43 font 100.
C'est ça... et puis je retranche 31 de 100 et ce sera fini..., m'y voici ;
Reste 69. Dieu me pardonne, en î voilà un signe cabalistique, un curieux enlacement de chiffres... Est-ce que vous êtes enrhumé, poète? Vous toussez beaucoup; peut-être que la fraîcheur de la nuit vous aura fait du mal: quant à moi, j'en suis encore à bénir mes râles; imaginez que sous l'influence des étoiles, j'ai dû me transformer, à telles enseignes que je ne puis me défendre de soi ger à la métempsychose. A plus d'un égard, mon cher ami, Protée devait être le plus heureux des dieux; il apparaissait à son gré sous les couleurs les plus séduisantes. Une fois dans ma vie je l'ai imité, pourquoi le taire? hier, cette nuit enfin; ma femme sera sans doute de mon avis, elle vous dira que la forme dont je m'étais revêtu devait la charmer, que la voix que j'avais empruntée, je ne sais à qui, devait la bercer mollement, que j'ai été suave, exquis comme un rêve déjeune fille, car...
Maurthal toussa plus fort.
— Quel bizarre récit nous faitesvous? interrompit vivement madame Salvonole, vos discours, monsieur, m'indignent et me blessent.
— Bah ! bah ! notre ami, me comprend bien, va. Avons-nous besoin de nous gêner, avec lui.
— Hum! hum! ah! ce rhume; balbutia le visiteur; hum ! hum !
— Vous êtes décidément enrhumé; les étoiles vous ont fait un cadeau afin que vous ne les oubliiez point ; ce ne sera rien, ma femme vous fera de la tisane, la tisane de mon invention, avec mes saxifrages ! c'est le spécifique le plus doux que je sache ; n'est-ce pas, mon amie? Tiens, on frappe, qui est là ? entrez.
— Monsieur Maurthal, dit le garçon de l'hôtel, un commissionnaire vient d'apporter pour vous cette lettre. Il demande s'il y a une réponse.
Alpinien brisa l'enveloppeet lut;aux premiers mots, il tressaillit; ce mouvement n'avait pas échappé à madame Salvonole qui surveillait du coin de l'œil.
— Que le commissionnaire réponde à la personne qui l'envoie, que c'est bien, que cela suffit, s'écria Maurthal en portant rapidement à sa poche la lettre qu'il avait reçue ; mais, à son insu, le papier glissa sur l'étoffe de son habit et tomba par terre.
— in -
La femme de Laurent le guettait avec convoitise.
— M'accompagnez-vous, demanda Salvonole qui s'était levé, je vais visiter les travaux du canal Saint- Martin... là, au haut du Faubourg-du- Temple.
— Je veux bien, répondit Alpinien autant pour échapper à ses préoccupations qu'à la contrainte qui régnait.
Après leur départ, madame Salvonole ramassa la lettre et lut :
« Mon cher petit homme, »
C'est ce mon cher petit homme, qui
avait fait tressaillir Maurtlial. Qui
donc a appris cette expression à Claire?
s'était-il dit, jene lalui connaissaispas.
« Mon cher petit homme,
> Je vais tantôt au théâtre avec ma patronne... je t'avertis pour que tu ne t'impatientes pas.
» Oh ! j'espère, Monsieur, que vous ne ferez pas la moue,... et que dorénavant, vous serez tout aussi aimable que vous l'avez été hier, date de notre seconde lune de miel.
> Je vous embrasse, vilain ?
» Ton petit Clairon. »
On sait que Clairon était le diminutif amoroso de Glaire, son amant ne l'appelait ainsi qu'aux heures d'expansion.
La lecture terminée, l'indiscrète eut un curieux sourire: sourire de douleur ou sourire de joie ? Peut-être l'un et l'autre à la fois.
Une heure après, la voix de Salvonole disait dans le couloir:
— La voûte du canal sera un peu basse. Entrez donc un moment, ici, je vous exploiterai mieux mes dires avec un compas.
Maurthal distrait, préoccupé, entra et s'assit à la môme place où il avait lu le mot de sa maîtresse; ses yeux Cherchèrent de ci, de là.
— Anriez-vous perdu quelque chose ?
demanda Mme Salvonole le plus naïvement du monde.
Il la regarda longuement entre les deux yeux, puis :
— Non, murmura-t-il, non, rien; jeréfléchissais...
— A la fragilité de la voûte ! vous êtes de mon avis? n'est-ce pas? lit Salvonole.
— Oui, répondit Maurthal, comme s'il rêvait.
Le visage de la fine mouche paraissait indifférent; ses yeux seuls souriaient.
On dit aux enfants: « ne jouez pas avec le feu. » Ne serait-ce point donner un bon conseil aux hommes que de leur dire: « ne jouez pas avec l'amour, le plus ardent de tous les feux, s'ilatteint, il dévore. *
A parler franc, maint lovelace avouerait qu'en papilloûnant, il s'est plus d'une fois brûlé les ailes, et il est de par le monde teHe Marco qui par aventure oublia, une nuit ou deux, quelquefois toute une lune, jamais tout un hiver (il fait trop froid, la boue est si ennuyeuse et puis, selon le vers Destouches:
Chassez le naturel, il revient au galop.
il est telle Marco, disons-no un, g"î oublia le refrain de sa chanson :
Tin, tin, voilà co qu'aime Marco!
Non, certes, cette façon de petite muse n'était pas plus une Marco; que cette sorte de chantre n'était un lovelace, mais ils avaient joué unepartie si dan-
gereuse, que tous les deux furent sur le point de la laisser gagner par sa majesté l'autocrate de tous ceux qui de vingt à quarante ans, et même en deçà et au delà, naviguent sur le fleuve duTendre. Encore une flèche, et dans la vie du paisible Laurent s'allumaient les brandons dévorants de la discorde.
Gomme vont les choses parfois !
L'imminence même du péril le détourna. L'intimité et le hasard défont aussi ce qu'ils ont fait.
Dans son ménage, Mme Salvonole tenait la haute-main ; ses volontés, ses goûts, ses caprices, son amant était toujours prêt à les satisfaire etheureux surtout d'en prévenir la manifestation.
Soit coquetterie, soit pour flatter sa passion naissante, elle se complut à faire parade de son empire. Or, si Maurthal s'irrita de la soumission et des prévenances de Salvonole, si sa voix ne s'éleva pas pour les blâmer ouvertement et en tirer sujet de divertissante satire, ses haussements d'épaules, la crispation dédaigneuse de ses lèvres, ses sourires ostensiblement réprimés, la dominatrice les avait remarqués et compris.
Une femme est capable de toutes les abdications, hormis une seule: celle de sa vanité. Néanmoins Alpinien se mit en tète de l'obtenir. Si faible envers lui-même et contre ses passions, il éprouvait une étrange volupté à se faire le contempteur des passions et des faiblesses d autrui, et justement parce qu'il était esclave chez lui, il voulut se donner les joies du despotisme chez les autres. En vérité, ce n'éiait pas la première fois qu'il s'abandonnait ainsi à ce travers de caractère, aux contrastes de sa nature.
Sur Malés , il tenta la première épreuve: sur Sapy, la seconde. Celuici était trop souple ; celui-là trop fort, il passa, lui, sous le joug où il avait essayé de les courber.
Contre le vulnérable Salvonole, il n'eut pas à se cognera des angles aigus. Les vices de l'armure étaient trop nombreux pour que tous les coups ne portassent pas à fond, dans le vif.
— Vous avez raison, lui disait fièrement le pauvre sire loin de sa maîtresse, vous avez raison... L'homme ne doit jamais résigner le sceptre du gouvernement... comme vous, je crois que toute
femelle est un êlre inférieur à qui il faut laisser ronger le frein ; incapable de se conduire sans la bienfaisante tutelle de son mâle.
Ces appréciations et ce langage changeaient devant Yêtre inférieur.
Encouragées par Maurthal, quelques timides insurrections furentcependant hasardées, mais écrasées et peut-être punies dans les profondeurs de l'alcôve. Ne pouvant ignorer à quel foyer elles se fomentaient, la souveraine rendait l'instigateur témoin de leur insuccès. Elle se vengeait par l'ironie et le ridicule, les plus françaises, mais non pas les plus anodines des vengeances.
— Je ne puis, dit-elle un soir à son amant, après un nouvel échec d'Alpinien, et devant lui, continuer ma besogne sans quelques menus objets...
allez les acheter,et soyez assez aimable surtout pour ne pas me faire attendre.
Dépêchez.
— Il pleut à verse, mon amie...
Pour appuyer cette timide objection,
Laurent montrait de larges gouttes de pluie rebondissant sur les vitres ie la fenêtre.
— Des méditations surlatempérature je r.'en ai que faire; allez, vous dis-je, vous savez bien que mes instants sont comptés.
L'esclave grogna en dedans, boutonnason paletot, quitta son chapeau de soie noire, quoique n se et crasseux, mit une casquette plus usée et pi us crasseuse encore, et fi t jouer le pêne delà serrure.
Madame, debout au milieu de la chambre, regardait Maurtlnl, et son attitude semblait dire :
— Vous le voyez, la résistance n'est pas longue.
Un sardonique regard, c'en fut assez pour qu'Alpinien, facilement inflammable, s'écriât:
— Sur ma foi, je croyais que les tyrans, et principalement les tyrans enjuponnés, passaient de mode...
— Au fait, je ne vois pas pourquoi, protesta Salvonole immobile sur le seuil de la porte, j'irais me mouiller...
Le brouillon se dandinait sur sa chaise.
— Je me rassieds, reprit Salvonole effrayé de son audace.
— Si les tyrans enjuponnés disparaissent, le nombre des courtisans en
chausses augmente tous les jours; qu'en dites-vous, monsieur le frondeur?
L'allusion porta, Maurthal se mordit les lèvres.
— Ne seriez-vous pas d,e mon avis que vous vous taisez?
— Toute réponse serait superflue, votre époux comprend l'inopportunité de sa course. Je serai assez courtisan pour la faire moi-même, chère madame; que ne ferai-je pour un sourire de vos yeux !
Riennesauraitrendre l'intonation de ces paroles; Alpinien était Gascon et il avaitparfois la fanfaronnade solennelle la métaphore confuse et bourdonnante.
— Oui ou non, monsieur mon mari, voulez-vous avoir la bonté...?
— La bonté? interrompit Maurthal peste... cela vaut mieux... quels progrés sensibles !... Le trône croule.
— Puisque vous voulez tenter une révolution, procurez-vous des renforts.
Seigneur et maître, êtes-vous enfin décidé?
— Ah!... oui. ..tout à l'heure, réponditLaurent,dont l'esprit tourbillonnait
comme la roue motrice d'une machine à vapeur.
— Voyagez-vous en1 ballon ou sur quelque hippogriffe? En ce ca sj'irai moimême quérir mes aiguilles et mes rubans dont je vous ferai sans retard le drapeau de la conspiration, monsieur l'insurgé.
— Dites de l'indépendance; vraiment, je vous ai cru bien et dûment mariée avec le pouvoir... mais bast!
ce n'était qu'une promesse de mariage.
Sans s'en douter et par un fortuit accouplement de mots, Alpinien venait de metlre à nu une plaie vive. Une subite transformation s'était accomplie en celle qu'il avait irritée. La taille haute et roide, son œil courant de son prétendant à son amant et de celui-ci à celui-là, elle paraissait vouloir déchiffrer leurs pensées à travers la charnelle enveloppe; puis, d'une voix tremblante, elle repéta à plusieurs reprises ce mot, ce seul mot : Mariée !
— Oui, mariée, fit une seconde fois l'audacieux, ignorant ce qu'il voulait dire, mais vaguement troublé lui-même.
— Faut-il vous l'affirmer ici, monsieur? Eh bien oui, il y a promesse de mariage !
La langue de Maurthal se remua sans la participation de son esprit qui ne comprenait pas, qui avait peur de comprendre.
— Une promesse... Oh ! dit-il.
— ..qui se réalisera, je vous le jure! Et la voix de madame Salvonole
éclata stridente, métallique. -Le jour se fit dans l'esprit d'Alpinien, qui eut comme un accès de fièvre; aux éclairs soudains de ses fureursjalouses il lut comme une page de son avenir, et il vit vers les lignes lointaines de l'horizon flotter, palpiter, s'évanouir tous ses rêves; il vit cette femme vers laquelle il s'était élancé avec tous les désespoirs d'une âme inassouvie, cette femme vers laquelle il s'était précipité avec l'imdomptable impétuosité de ses effervescences, le rejeter sans pitié dans la froide et sèche vérité, lui payant son amour en dédains. Oui, la cruelle lui disait, en se moquant : Toi, pour te donner à moi, tu te serais souillé d'un crime, je te repousse; j'appartiens à cet homme, ton ami, que tu aspires à trahir, je lui appartiens en vertu de sa promesse; demain il m'appartiendra
par des liens indissolubles. Je lui appartiens parce que je le veux; vat'en, toi, jouet d'une heure, hochet de mes caprices; va-t'en, humble esclave à qui, un instant, il m'a plu d'obéir comme à un despote, va-t'en !
< Cette promesse se réalisera! » Le cri de madame Salvonole n'était-il pas l'arrêt de mort tombé des lèvres de celle à qui il demandait la vie ; ce cri avait sonné le glas de sa suprême espérance. Un à un apparurent devant lui tous les mensonges passés... 11 était seul ; le vide, la solitude, le néant !
Absolument immobile, il ne pouvait répondre.
— Jamais, jamais! souffla-t-il enfin, épuisé.
— Mais parlez donc, vous qui vous taisez entendez-vous ce qu'on ose soutenir, que votre promesse ne sera pas tenue. Ah ! dites-lui qu'i 1 s'abuse elle le sera.
— Jamais !
— Vous en avez menti.
• — Jamais! vous dis-je, et comme s'il avait voulu fuir les tableaux de son imagination en délire, le fou se précipita au dehors et convulsi-
vement dans les couloirs de l'hôtel, il
s'écriait à tu tête.
« Jamais! jamais îjamais! »
Salvonole, comme s'éveillant d'un
lourd sommeil, s'était élancé sur les
pas du furieux.
— Quoi donc? Hé! Qu'avez-vous, mon cher; que se passe-t-il entre vous et ma femme ? Expliquez-moi...
— L'explication est facile. Puisque vous n'avez ni le droit ni le pouvoir de faire respecter vos amis chez vous,
vos amis n'auront garde d'y revenir.
— Vous vous trompez, je vous assure; écoutez-moi...
Maurthal n'entendait plus; il était entré dans sa chambre, dont il avait refermé la porte sur lui. Laurent, aux abois, gesticulait et parlait seul sur le carré de l'étage inférieur.
Dès que Glaire arriva, il lui sufât d'un seul regard pour découvrir le trouble de sou amant: « Souffre-t-il, sedit-elle, d'une morsure ou d'un coup de griffe de sa muse? »
Et quelques instants après, sous un prétexte futile, elle sortit et se rendit chez ceux d'à côté.
Bientôt, en apprenant ce qui s'était
passé elle eut un étrange sourire, et les yeux sur les yeux de sa voisine :
— Votre amitié pour Alpinien et l'amitié d'Alpinien pour vous, dit-elle, avaient marché si vite qu'elles se sont essoufflées en route. D'une seule traite on n'arrive pas toujours au but. Je ne sais qu'un proverbe, moi, et je me trouve bien de le suivre : « Qui va doucement va loin. » Je souhaite que vous en puissiez fairevotre profit.
Les préoccupations d'Alpinien, ses assiduités chez les Salvonole, quelques paroles prononcées dans ses rêves, recueillies et groupées par elle, eurent bien vite initié Claire aux pensées qui l'absorbaient, aux désirs qui l'agitaient relie avait vu se former le germe de sa nouvelle passion. Même lorsqu'une femme n'aime plus l'homme qu'elle a librement choisi entre tous, elle ne peut se défendre des excitations d'une profonde antipathie envers sa future rivale, surtout si cette rivale réunit des séductions et des avantages qui l'emportent sur ses propres avantages et sur ses propres séductions. La femme qui n'aime p lus son amant et qui l'abandonne ressemble à Sylla
i I.ES MARTYH3 RIDICULES, II 5
après son abdication ; elle veut que son prestige subsiste, que sa puissance lui survive; surtout pouvoir se dire :
Si je voulais, je pourrais encore gouverner. Dès la première entrevue, la laitonneuse s'avoua son immense infériorité, et le rayonnement de l'autre modiste lui parut d'autantplusattractif et dangereux que, mieux que personne, elle savait avec quelle facilité celui qu'elle avait conquis selaissaitgagner parles mirages de l'imagination et les paillettes du langage. Provoquer franchement l'antagonisme, accepter la bataille au grand jour, dans des conditions aussi défavorables, c'eût été une folie, ou tout au moins une imprudence, que Glaire était trop habile pour commettre. Elle avait si bien appris à lire dans le cœur de son compagnon qu'elle y suivait la situation, les progrès, les desseins, la fausse route et les savantes manœuvres de l'ennemie. Lui cependant n'aventurait pas la moindre confidence, il était d'une telle sobriété de langage, d'une si grande réserve dans ses actes, que vraiment elle eût été trompée si elle n'avait, pour ainsi dire, prêté la main elle— i
même aux péripéties de l'action.
— Deux dénouements sont possibles, se dit-elle, lequel des deux dois-je choisir? Ils servent ma vengeance l'un et l'autre : ou mon dadais se laissera tomber attiré dans les bras decemaigre saule mélancolique qu'on appelle madame Salvonole, ou bien celle-ci qui se vante d'avoir étudié Platon et autres philosophes de cet acabit, repoussera avec descrisetdes poses d'indignation les tentatives que la nature toujours en ébullition d'Alpinien le forcera à brusquer, en dépit de sa timidité, peut-être aussi à cause d'elle.
Dans ce cas je le plante là, je le quitte ; la honte de son échec auprès de la belle
! éplorée, et bientôt après le désespoir que lui causera mon abandon, le plongeront dans une invincible amertume eten d'incurables regrets. Il s'accusera d'avoir perdu à tout jamais les éternelles visions de l'idéal qu'il aime tant à caresser. Plus malheureux et plus cruellement frappé encore il serait dans le premier cas , c'est-à-dire si cette grande perche lui donne la moitié de
I son cœur en pâture; il est très ombrageux,mon chéri, d'humeur inquiète?que
dis-je, dévoré d'une jalousie maladive.
Avant peu donc son ami d'à côté lui deviendra odieux, etil trouvera dans lecrime dont il croira s'être rendu coupable des remords qui vivront toujours avec lui, et dans le partage de cette nymphe, des souffrances, sans cesse entretenues par le mystère indispensable à leurs relations, et ravivées par les mensonges et l'impossibilité de s'y soustraire. Se donnant à lui pour flatter ses propres caprices ou satisfaire ses passions, cette vertu ne lui sacrifiera certes pas son associé, dont, à n'en pas douter, elle veut faire quelque chose de plus. Or, moi, n'étant plus là pour faire diversion, mon mignon cherchera vainement à s'accrocher à une branche de salut. Quoi qu'il advienne, il ne se consolera jamais de m'avoir perdue, c'est ce que je voulais : il ne me reste plus donc qu'à choisir la minute opportune... Salvonole fut très sensible à la retraite de Maurthal, qu'il aimait sincèrement et qui avait acquis sur lui un ascendant auquel il nesavaitplus sedérober. En vertu de quelle loi, l'un si ardent, si enthousiaste, et en raison de ses ardeurset de ses enthousiasmes,
si faible et si indécis, exerçait-il cette influence sur l'esprit de l'autre? En vertu de quelle loi? Les rêves de sa jeunesse, le premier les avaitrépudiés ; d'exaltations et de délires, il en avait peucounu par la femme; ses amis !tous l'avaient trompé; sa famille !ce n'était quepar les mépris ouïes sarcasmes des siens qu'il était obligé de s'en souvenir. En son nouveau camarade il crut retrouver famille, amis, illusions, et reconquérir quelques éclairs de sa jeunesse en vivant la jeunesse d'Alpinien. Les défauts de celui-ci renfermaient du reste des qualités que celui-là avait vivement désirées sans jamais les atteindre ; le chercheur patient, l'inventeur, le minutieux analyste, aimait les fougues de la pensée, les productions extravagantes et frénétiques, les flamboyantes poésies, de même que le philanthrope ne peut s'empècherde poursuivre avec intérêt les récits sentant la poudre et le canon, suant le sang, des héroïques bâtai lies de ses pères et de ses concitoyen s. Pour apaiser la colère de son voisin, il se servit de tous les artifices pacificateurs du langage, pria, supplia, approuva son indignation, et, à bout de
forces et d'arguments, en arriva à lui présenter les regrets et les excuses de sa femme.
Des regrets, elle en éprouvait et des plus profonds, mais par fierté elle ne les avait pas même laissé entrevoir à son futur, qui prenait sur lui de les formuler et de les faire ratifier au besoin.
Maurthal fut inébranlable.
— Restons amis, dit-il à Laurent, mais, au nom du ciel, qu'il ne soit jamais question de votre femme entre nous.
Il répétait sans le savoir une phrase de Sapy. Celui-ci ne lui avait-il pas dit un jour : Que jamais entre nous il ne soit question de ta femme.
Par un certain côté toutes les tyrannies se ressemblent.
Le ton particulièrement haineux avec lequel Alpinien prononça ces mots : Votre femme, déconcerta Salvonole; il jugea bientôt qu'il devait laisser s'éteindre cette animosité et n'insista pas davantage, se disant que le temps est le premier des conciliateurs et des diplomates.
Or, c'est dans la stratégie de sa mai-
tresse que reposait le secret de l'obstinatiou dé l'irascible. Elle l'enivrait de caresses et de baisers, et dans les brus et aux pieds de cette femme qu'il avait tant aimée et qu'il aimait encore, lui s'accusait en silence des désirs qui avaient grondé en sou âme, des flammes dévorantes qui avaient failli calciner son sang, des soifs inextinguibles qui l'avaient poussé à se desaltérer à une source impure.
C'était un dimanche. L'ouvrière n'allait jamais à son atelier ce jour-là; c'étaitson jourd'ennui, pour son amant un jour de fête. D'ordinaire elle l'employait à lire du Balzac ou du George Sand, et, en la regardant, il laissait rêver sa paresse.
Parfois, cependant, si le soleil s'était levé, ses longs cheveux d'or ébouriffés et tout éblouissants de lumière, ils s'acheminaient vers les barrières prochaines. Au milieu des prolétaires on cache plus aisément la pauvreté du costume, et puis les hommes du peuple ne connaissent pas ces sourires d'outrageuse commisération qui se stéréotypent sur les lèvres de la bourgeoisie vaniteuse à la vue des mises
délabrées, surtout si ceux qui les portent paraissent appartenir à la caste libérale. D'ailleurs la blouse ne fait la moue au paletot que si le paletot est neuf, au contraire du paletot qui toise dédaigneusement la blouse, soit-elle vieille, soit-elle neuve.
Chose étrange de les voir marcher ensemble, bras-à-bras, ou les mains unies, lui, avec une sombre allégresse, elle avec une indifférence ennuyée.
Souvent ils atteignaient les fortifications sans s'être dit un seul mot. On eût deviné que si leurs corps s'avançaient de concert, leurs âmes n'étaient pas à l'unisson.
Donc ce dimanche-là, le soleil avait l'air dédire à la terre: Ma petite sœur, tu ferais bien de t'ennuyer, puisque je suis triste.
En dépit de la tristesse du ciel, Glaire s'éveilla avec un sourire.
— Tu souris? lui demanda-t-il, je ne le puis, moi, quand le soleil boude.
— Moi, je laisse faire le ciel à sa guise. S'il boude, je pense : agis à ton gré. Dame ! lorsque nous boudons, il s'en préoccupe si peu ! S'il pleure, j'aurais beau lui crier : Tu me mouil-
les ! je me crotte !.. il ne m'entendrait pas. S'il rit enfin, je ne lui en garde pas la moindre reconnaissance...
— Tout en profitant de sa gaieté ?
— Parfois... Oui; mais sais-tu ce que tu m'as promis avant-hier?
— Oh ! pas du tout.
— Tu m'assures cependant que tu penses à moi jour et nuit. Si depuis vendredi tu avais seulement une minute pensé à moi, tu n'aurais pas oublié que... Eh bien, tu n'y es pas encore?
— Non.
— Tulmont, ton ami...
— J'y suis!., devait me donner deux troisièmes galeries pour le Vaudeville, Je ne l'ai pas revu.
— Allons, ton Tulmont est de ta force pour la mémoire... quoi d'étonnant ? Le monde est partout le même; sous prétexte d'apprendre, il passe son temps à oublier.
— Il faut bien oublier quand il y a de la peine à se souvenir.
— Ou quelque intérêt.
— Tu vois bien que malgré toi tu subis l'influence de la température ; tu parles brouillards. Embrasse-moi; vieus...
— Hé! tout à l'heure... au retour d'une course que j'ai à faire. Je reviendrai bientôt.
Ainsi que Laurent, Alpinien n'avait jamais su résister à un désir de sa maîtresse, encore moinsdepuis sa rupture avec madame Salvonole. Or, dès que Glaire fut sortie, il ouvrit les tiroirs de sa commode. Dans un seul se trouvaient quelques hardes; il les prit, les roula en paquet, et après avoir descendu les cinq étages de l'hôtel, il gagna la place de la Rotonde du Temple.
Vers cinq heures, le soir : « Dînons, dit-il à sa très chère, si tu tiens à aller au théâtre.
— Tu as donc des billets ?
— Non... mais de quoi troquer.
— Bénéficierais-tu d'un miracle?
— Non... mais un marchand d'habits a bénéficié sur moi.
— Un peu plus tôt ou un peu plus tard, c'eût été de même. N'importe, tues gentil. Je ne veux, pas t'embrasser, tu dirais que je suis aimable pour l'amour du théâtre et que cet amour seul me met la tête à l'envers.
Il rayonnait ; elle reprit :
— As-tu lu les affiches, aujourd'hui?
— Non... mais, la musique nous est défendue; elle coûte trop.
— La musique, je m'en moque. Poésie, harmonie... c'est fort ennuyeux.
Après ça ie ne suis pas une Muse, moi.
Et sur cette aigre allusion à la vaporeuse d'à côté, Claire embrassa de nouveau son « chien-chien » qui la, serra entre ses bras, en lui disant:
— Méchante, tu ne passes pas ta vie à oublier, toi!
Bientôt après ils sortirent.
— Où veux-tu aller? demanda-t-il, quand ils furent sur le boulevard du Crime?
— Avons-nous le temps d'arriver aux Variétés avant le lever du rideau?
on y donne la Vie de Bohême.
— Six heures un quart au bazar du Géant; pressons-nous, tu n'aurais su choisir mieux., merci 1
— Je connais un de tes côtés faibles... Mùrger.
— Ah! c'est pour moi... merci deux fois.
Qui ne connaît cette très-émouvante pièce, la Vie de Bohême, où les larmes sontpleines de sourires, etpleins
delarmesles sourires; où la matière est si vaillamment combattue par le rêve; où la noblesse de l'âme est sans cesse harcelée par la misère ; où l'intelligence se débat en riant entre les baisers et la faim ; où la jeunesse, cette imprudente incorrigible, jongle capricieusement avecles exigences delavie; où l'on tremble de voir ceux qui roulent la pierre de la réalité, nouveaux Sisyphes, être écrasés par sa chute.
La Vie de Bohême, quels souvenirs à ce titre ! que de larmes, douces et amères, n'appelle-t-il pas ! et cependant il est des gens qui laissent, à ce mot : Bohème, errer des sourires dédaigneux sur leurs lèvres. Ah ! nous n'ignorons pas que les Desgenais de nos jours se targuent d'insensibilité et en font enseigne. S'ils sont convaincus, on ne peut que les plaindre ; ils nous fournissent contre eux-mêmes notre vengeance s'ils ne le sont pas. Il n'est point de pires blessures que celles que se font les faux sceptiques, par leurs sarcasmes, en croyant les faire à autrui.
— Quel cœur loyal, Rodolphe! ditil à Glaire, pendant un entr'acte.
— Oui... mais Musette, quelle fine mouche !
Il fut ému aux larmes par cette réponse.
Lorsque Rodolphe retrouve Mirai chez M. Benoit:
-^- Comme ils s'aiment, fit-il en la touchant du coude.
— Tum'agaces, répondit-elle.
A la scène où Musette, après avoirdit à Mimi ; « V ennui me tue Je ne peux pas le supporter, t> chante d'entrain :
« J'aime ce qui rayonne; J'aime ce qui résonne, L'or aux reflets joyeux... »
Claire dit à son amant : Tu ne peux ne pas avouer cependant que Musette ne soit très intelligente. Le caractère de Mimi n'est pas vrai du tout.
11 tressaillit.
*— N'aurait-elle que les égarements de Musette sans en avoir les retours?
pensa*t-il.
Au quatrième acte, chez madame de Rouvres : « 11 est impossible que tu n'aimes pas Rodolphe, » dit Maurthal à sa maîtresse.
— Jeté répète qu'il m'ennuie... c'est
la Bohême triste; Marcel, à la bonne heure, lui, c'est la Bohême gaie.
— Oh ! je ne nie pas l'originalité etles bons sentiments de Marcel, mais Rodolphe...
— Préfère ton Rodolphe, si tu veux, je ne cherche pas à t'en empêcher, et d'ailleurs je me l'explique; la Bohême triste et la Bohême mystique sont cousines-germaines, et je t'assure que la Bohême mystique n'est pas la plus amusante.
Gomme ils regagnaient la rue de Bre« tagne, marchant silencieuxet écoutant des voix intérieures parler en leur âme;
■é= Musette, m'aimes-tu?
— Oui... tu le sais bien...
Il ne s'était pas aperçu qu'il avait appelé Glaire du nom de Musette et elle avait répondu comme si Musette eût été son nom.
Arrivés à leur domicile, il se laissa tomber sur une chaise avec le plus grand accablement. On eût dit qu'il pliait sous le poids d'un fardeau.
Ses yeux atones comme sans regard, restaient fixés sur sa maîtresse, qui déroulait devant le miroir les longues boucles de sa chevelure, dont sa main
semblait interroger et supputer la masse et les richesses. Soudain réfléchie parla glace, elle aperçut lestraits de sou inséparable, leur douloureuse expression, et dans ses yeux passa comme un éclair de joie impie, barbare, infernale.
— Voulez-vous être plus gai, Monsieur ! fit-elle un moment après en se retournant vers lui et d'une voix qui rencontra des notes langoureuses.
Si madame Salvonole appelait son amant: Monsieur, et d'habitude, dans la conversation, se servait du vous, Claire n'usait que rarement, très rarement de ce terme, mais il prenait dans saboucheune séduction infaillible. Le vous était le jus summurt de sa souveraineté.
— On dirait vraiment, reprit-elle, que ma présence vous esta charge, seraitce vrai, Monsieur...?
— Que dis-tu, mon petit Clairon, interrompit-il en s'avauçaut vers elle les bras ouverts, ma tristesse est involontaire... malgré moi j'écoute des pressentiments qui m'obsèdent il me semble qu'il va m'arriver malheur...
— Le malheur, c'est la multitude de
baisers que je vous donne..,. Voyons, embrassez- moi, Monsieur. Encore., encore... je le veux... ou je pleure.
Quand il s'éveilla, le lendemain, elle, toute vêtue, était penchée sur M et le regardait avec une curiosité étrange.
— Pourquoi me regarder ainsi? fit-il effrayé.
—Hé! parce qu'il y a des jours où il me semble que si tu venais à mourir, je ne me souviendrais pas de ton visage
Ces mots furent dits d'un ton grave, presque solennel.
— Tu m'épouvantes, dit Alpinien qui s'était mis sur son séant et dontla respiration sifflait.
— Un rien te trouble, embrasse moi... adieu, à ce soir.
— Claire, tu n'es pas dans ton état habituel... tu as quelque chose...
— Tu es fou... A ce soir.
— Encore un baiser... viens.
— Un baiser... non, mais dix, vingt, cent, si je m'écoutais... mais le travail m'appelle... adieu.
— A quelle heure rentreras-tu de ton atelier?
— De très bonne heure... nous irons
promener à la brune,., surtout sois là; je t'aime... adieu.
— Je t'aime, répéta-t-il embrasé par ce mot qu'elle ne lui avait jamais dit ainsi, et s'étant élancé vers elle, il la baisa avec force une dernière fois.
Sa frayeur s'évanouit : la frayeur que lui avaient causé ces autres paroles :
je te regarde, parce qu'il y a des jours où si tu venais à mourir, il me semble que je ne me souviendrais pas de ton visage.
Longues, très longues les heures parurent à Maurthal. Pour se dérober à leur lenteur, il se créa des courses irrémissibles, d'une urgence imaginaire. Sans but et sans cause, il se ruait à travers les rues immenses de la ville. Côtoyait-il les quais, traversait-il les ponts, errait-il dans les squares, sillonnait-il l'espace, franchissait-il les distances, toujours et partout un trouble infatigable le poursuivait. Le tumulte des carrosses, les cris des cochers, la marche des piétons, la cohue se poussant et grondant comme des vagues, les costumes bigarrés changeant comme des caméléons, les convulsions des intérêts
humains grouillant en ce chaotique concert; toute cette confusion répondait, étrange écho, à la confusion de ses pensées. Les ombres de la nuit, qu'en sa fougueuse et impatiente avidité il accusait de retards ironiques, il implorait leur arrivée sous les splendides rayons du soleil. Les bras tendus vers l'astre inflexible, il s'écriait :
Soismaudit, toiquine veuxpaséteindre tes clartés, sois maudit ou précipite ta carrière...
Ses désirs se heurtaient en chocs furieux. Jamais telles commotions n'avaient si profondément ébranlé les remparts qui s'élevaient entre son âme et son corps, entre la puissance bornée de la matière et les vœux sans bornes de la pensée; et c'était un mot, un seul, un mot d'une femme qu'il possédait depuis deux ans déjà, dont il avait vu naître et scruté les tressaillements poussés, avait-il cru, aux lointaines limites des voluptés humaines, d'une femme qu'il savait tout entière, comme il se savait luimême ; c'était un seul mot qui l'enlevait jusques aux vertigineux tourbillons des convoitises les plus inacces-
sibles; c'était un seul mot murmuré cent fois jadis, mais prononcé aujourd'hui avec une nuance inconnue et riche en promesses, c'était un seul mot, et quel mot : Je t'aime !
Il croyait entendre son âme lui jeter ce cri: Mensonge, tes voluptés passées; elles ne sont lien, Maurthal, auprès de celles qui t'attendent!...
Cette nuit dont le voile ombreux glissait et s'abaissait maintenant àl'extrême horizon, cette nuit impitoyable, qu'elle hésitaitàenvelopper les mondes!
cette nuit si ardemment ambitionnée retarderait-elle encore ses approches, et ne l'aurait-il avidement appelée que pour ne la jamais posséder? Mais elle, Claire, qui devait alors lui révéler tant de délires, hier n'étaitelle donc pas à lui ? S'était-elle transformée aujourd'hui ? Ah ! que de sensations nouvelles n'allait-elle pas lui apporter? Quels frémissements mystérieux ne devait-elle pas cacher sous les plis de sa ceinture? Dans ce cri : Je t'aime ! quelles promesses et quelles félicités sans limites? Ce cri n'était-il pas le réveil d'un amour assoupi, l'explosion soudaine de désirs longtemps
ignorés*?, éclatant sous l'action de leur incandescence?
Septheures sonnèrent ; il contournait l'arc de triomphe de l'Etoile.
— Encore une heure et demie, murmura-t-il , encore tant de temps avant de la revoir.. . Gomment échapper à mon impatience? il ne me faut pas quarante-cinq minutes pour atteindre d'ici la rue de Bretagne.
Il s'assit sur une de ces bornes reliées par des chaînes qui font ceinture au portique, et ses yeux plongèrent dans les éblouissements fantastiques de ces mille étoiles que le génie de l'homme semble avoir soustrait à la voûte céleste pour en orner la terre»
Mais bientôt il s'élança à corps perdu à travers les voitures aux lanternes allumées, dont les rayons dansaient comme des feux follets dans l'ombre.
Ses mains roidies, jetées en avant, trouaient la foule comme la troue un boulet, ses pieds ne touchaient pas le sol. Il avait des ailes.
Déjà son vol l'avait transporté au boulevard Saint-Denis, à ce moment-là retentit l'horloge de l'église Bonne- Nouvelle.
— Demi-heure... demi-heure... c'est un siècle ! s'écria-t-il.
A l'intersection des boulevards Saint- Martin et Sébastopol il jeta un regard furtif dans l'estaminet où d'ordinaire allaient ses amis : « Flambin est là, se dit-il, entrons. >
Il entra, but à pleine gorge une chope de bière,pria, supplia le rapin déjouer contre lui une partie de cartes.
Flambin étonné résista, se fit prier et accepta enfin ; ua timbre résonnait, Maurthal leva la tête.
— Huit heures et demie. ..j'arriverai trop tard ! fit-il.
Il n'était pas éloigné cependant de son domicile de plus de cinq cents pas.
Au grand ébahissement de son camarade, il dépouilla son porte-monnaie d'une main tremblante, laissa sur la table le prix des consommations et disparut en criant :
— Salut, au revoir, Flambin... je n'ai pas une seconde à perdre.
D'un bond il fut à son hôtel. Il passa comme une trombe devant la loge du concierge.
— Vous oubliez votre clé, monsieur.
Ce fut un coup de foudre.
— Ma clé... ma clé... je croyais Madame rentrée, répondit-il en articulant difficilement les mots.
Dans son trouble il ne savait point ouvrir la porte de sa chambre. Elle céda enfin. Quand elle fut grande ouverte :
— - Chérie, fit-il à haute voix, où estu? Je sais que tu es rentrée... ne te cache pas... tu me fais une mauvaise niche... tu as fait emporter la clé pour me faire peur.
Le silence lui répondit. 11 tremblait:
Que faire ? disait-il en se promenant à grands pas. Un Werther était sur la table de travail, il l'ouvrit. Ses mains s'élevèrent comme pour chasser un nuage, sesyeuxnepercevaientpointles caractères. Il quitta le livre, roula une cigarette, l'alluma, la déchira, but d'un trait à même sa carafe et, poussant de profonds soupirs, il s'agitait en tous sens.
— Neuf heures, et elle ne vient pas.
Mon Dieu... je ne vis plus.
Bientôt après il se coucha. Stupide, il écoutait battre ses artères brûlantes.
— Dix heures, murmura-t-il • en
comptant les coups de la pendule.
A chaque cheveu il avait une goutte de sueur et sentait comme des crocs de fer qui le mordaient.
— Lisons encore ; elle ne peut tarder maintenant.
Il prit de nouveau Werther, le rejeta violemment loin de lui, et riant d'un rire nerveux:
— Suis-jefou dem'exalterdelasorte!
Elle aura été obligée de terminer un travail pressant... Ce n'est pps la première fois qu'il lui arriverait de rentrer après l'heure fixée.
Cette nuit qui ne devait jamais finir, s'écoulait à présent avec une effrayante rapidité.
I)ix heures, onze heures, minuit.
— Minuit ! et elle n'est pas là ! si elle me trompait !
Cette pensée traversa son esprit comme unferrouge.
Le temps marchait, marchait. Pantelant, éperdu, nu, il écoutait à travers la porte entr'ouverte. Chaque fois que tintait la sonnette de l'hôtel, fermé à cette heure, il se disait :
— La voilà !
Mais tantôt c'était un pas lourd et
lent qui scandait les marches de l'escalier, tantôt des couples joyeux qui riaient en rentrant et s'embrassaient dans les couloirs.
A deux heures la sonnette retentit encore, il crut reconnaître la manière de Glaire :
— Enfin, fit-il.
Cou tendu, lèvres entr'ouvertes, bouche sèche, yeux hagards, cheveux hérissés, il suivit avidement le bruit d'un pas léger, d'un frôlement de robe.
Oh! ce n'était pas elle.
Alors, pour se soustraire aux pesantes obsessions de l'attente, il voulut condamner sa pensée à l'analyse et à la conquête du sens intime qui lui avait échappé à la lecture de certaines œuvres philosophiques ou mystiques.
Désespéré, il se cramponna à cet exercice laborieux et absorbant. Il fit errer son esprit parlesinnombrables dédales que suscite à l'imagination Yélernel féminin de Goethe. Il se donnait à luimême des preuves du démon de la perversité et de V immortalité de la volonté, comme s'il eût voulu combler une lacune des pages si pleines d'Edgar Poe. Hélas ! la réalité un moment
écartée, oubliée une seconde, sa pensée la désertant sans cesse, la retrouvait toujours, jusqu'aux cimes des régions métaphysiques.
Oh! l'effroyable vautour qui lui rongeait le cœur ! Gomment se délivrer de sa morsure? comment dégager sa poitrine de l'écrasement qui l'étouffait? comment respirer, libre une heure, que dis-je, une heure ! une minute, moins encore, le temps de l'éclair qui éblouit?
Hébété, fait idiot par sa douleur, par son espérance de plus en plus fragile il songea que lorsqu'il était enfantil s'imaginait d'oublier ou de précipiter letemps, en s'imposant le récit, souvent répété, d'une phrase bizarre, interrompre une souffrance aiguë en disant dix fois, ceci par exemple '.J'ai le hoquet, Lieu lésait ; Lominusje ne l'ai plus ! Ou encore: Dans un parc, j'ai vu deux pintades, pan, pan, pan, je ne suis plus malade/
Ne sachant que faire, que souhaiter, comment oublier, il fit ce qu'il faisait étant petit enfant :
Il commença par se boucher les oreilles, en se disant : « Je p^rie que
lorsque je me rendrai l'ouïe, j'entendrai Claire montant les escaliers.
Ensuite il continua ainsi : — Je vais compter sur mes doigts depuis un jusqu'à cent, et quand j'aurai compté trois fois cent, elle sera rentrée.
Artifices stupides et fous du désespoir, puérilités sublimes et niaises, toujours vaines !
Enfin il ralluma sa bougie éteinte, prit dans son gilet une pièce de deux sous et, pendant une heure, il joua à pile ou face si Glaire était morte ou vivante.
Le sou montrait tantôt pile, tantôt face, et lui caressait sa folie, riant et pleurant, et il disait :
— Cette fois le sou a roulé, ça ne compte pas ; ce coup-ci sera le bon !
Etde recommencer, de recommencer encore, jusqu'à ce que, à travers une éclaircie de raison, il comprit l'inanité de son délire, la superstition de ses angoisses.
« Je te regarde, parce qu'il y a des jours où si tu venais à mourir, il me semole que je ne me souviendrais •pas de ton visage. »
En se rappelant ces paroles, il sentit
son cœur précipiter ses battements ; il lesentendait dans le silence de la nuit.
Ahuri, bouleversé, fou, le sang bourdonnant comme un fleuve dans ses oreilles, en proie à d'effroyables vertiges, il ouvrit la fenêtre toute grande, ses yeux interrogèrent les silhouettes des passants qui se découpaient aux tremblotants zigzags des réverbères.
-- Rien... rien !
Une voiture troubla la solitude et le silence; les roues cahotant sur le pavé le rendirent à lui-même.
— Si c'était elle !
La voiture passa.
Il eut alors un étrange mirage :
Dans un salon aux embrasures moirées, aux glaces scintillantes, devant une table chargée des débris d'un festin, sous le feu des lustres, des courtisanes mi-nues, la chevelure flottante, la gorge insolemment gouflée ; à leurs pieds des hommes, barbes grises et mentons glabres, énervés par la volupté et l'ivresse! les mains des hommes pouvaient à peine soulever les coupes que les femmes emplissaient. Par leurs caresses elles attisaient les passions essoufflées etriaient
des râles de l'étreinte. Soudain l'orgie éclata plus bruyante, plus frénétique.
Une autre femme venait de paraître.
Elle marchait sans voiles... neige, roses, fauve toison! Qu'elle était belle!
— Glaire! s'écria Maur thaï dans un' rugissement insensé, et fermant les' yeux, comme pour ne pas voir, boachant ses oreilles de ses doigts, comme pour ne pas entendre, la poitrine soulevée de sanglots, il enfonça sa tête sous les couvertures du lit. Tout à coup, convulsivement agité des orgueils etde l'impuissancedu désespoir, il proféra cet ameranathème, ce blasphème — affirmation de sa foi :
— ÏNon, non, il n'y a pas de Dieu!
Au jour, un jour gris et terne, il se
leva et sortit de l'hôtel; dans les rues solitaires qui ressemblaient aux allées d'une vaste nécropole, il eut peur; il poussait des cris, s'imaginant ne les entendre pas; il se tâtait, il se pressait, croyant n'être plus et glisser dans une ville de fantômes, fantôme luimême.
Tout en marchant, il lui sembla qu'il ne distinguait que vaguement les objets environnants, que des ombres flot-
taient devant ses yeux, il crut que des voix disaient : Suis-nous ! qu'entraîné par des mains invisibles, il descendait la spirale d'un gouffre.
Quand il revint à lui, quelques personnes l'entouraient et le regardaient avec curiosité.
— C'est un coup de sang, disaient les unes.
— Sans doute, il est tombé d'inanition, ajoutaient les autres.
Il fit quelques pas. Les rangs s'ouvrirent, et brusquement il s'éloigna sans répondre aux questions qu'on lui adressait.
— Mademoiselle Claire ne travaille plus ici depuis trois jours.
Telles furent les paroles qu'il recueillit à l'atelier de sa maîtresse ; il n'eut pas la force d'insister, d'interroger, sa langue se refusait à tout mouvement.
Il se dirigea, comme un hcmme ivre, vers la demeure de la sœur de Julia,
— Qui demandez» vous, que désirezvous? lui dit-on.
— Madame Hermance.
— Elle est déménagée depuis au moins une quinzaine.
Presque sans souvenirs, sans projets, à l'aventure, Alpinien continua sa course vagabonde ; à minuit, il errait encore sur le boulevard des Italiens. Toutes les femmes qui, depuis neuf heures du soir jusqu'à l'aube, murmurent à l'oreille des inconnus des mots et des promesses infâmes, il les avait examinées, il leur avait parlé, lui! Toutes les voitures, son regard les avait sondées. Où donc était Glaire? Où la chercher? Où la trouver? Sa folie lui suscita unmouvementétrange, il eut envie d'aller heurter à la porte des lieux où la prostitution sous les verrous se cache et attend, comme ailleurs elle guette et quémande. Puis, ainsi qu'un homme qui n'a pas conscience de ses actes, dont la volonté ne guide plus la marche, ses jambes le portaient tantôt ici, tantôt là; tantôt en arrière, tantôt en avant. Enfin ses pas devinrent plus assurés; mu par une décision soudaine, il se dirigea vers sa demeure.
— N'y a-t-il point de lettre pour moi, demanda-t-il?
La réponse négative luiparut pleine d'ironie.
Aux beaux jours de son opulence, il avait fait faire sou portrait chez Legray. Soit calcul, soit dernier respect, soit faiblesse, à choque rupture Claire l'avait emporté avec elle: depuis elle le tenait caché sous ses hardes, dans un tiroir.
Il fouilla la cachette et en retira la photographie.
— Elle ne reviendra plus, je ne la reverrai pas, fit-il avec un sourire d'amertume , elle fuit même le souvenir qu'elle a si longtemps gardé...
Le malheureux passa la nuità choisir et à examiner des papiers. Ses mains, promenant sur les feuilles éparses, avaient des caresses tristes, paternelles. Lorsqu'il les jeta dans le feu qu'il avait allumé, il regarda avec pitié la flamme les détruire, leurs cendres voltiger. Des larmes tremblèrent au bord de ses cils; on eût dit que quelque chose se déchirait en lui, qu'il disait adieu à un vieil ami.
Pâle, mais portant écrite sur son visage une résolution immuable, quand le jour fut venu, il sortit, et marcha d'un pas régulièrement rapide. Arrivé devant le palais de justice, il s'arrêta
et ses yeux semblèrent interroger quelque chose au loin.
— Ce n'est pas enc ore l'heure, dit-
Après unelongue immobilité, il continua sa course ; on ouvrait la Morgue, il y entra.