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Pauvre », « la mère

— A quelle heure seras-tu ici demain matin? reprit Abel.

— J'irai jeter un coup d'œil aux récoltes en me levant. Je partirai vers six heures : je serai donc ici avant sept heures et demie.

— Oh ! mon père, objecta madame Mascran, vous savez comme les journées de foire sont pénibles pour vous, avec tous ces gens qui viennent vous consulter, du matin jusqu'au soir. Et vous allez vous lever à quatre heures ! Ne serait-il pas [)lus prudent de renoncer pour ce soir à la Prade et de coucher ici ?

— Baste ! fit le vieillard rondement, j'en ai supporté bien d'autres!... Si je ne me montrais pas demain matin aux maçons qui montent les murs de la grange, ils perdraient toute leurjournée... Va voir, petiot, si la voiture est prête.

Henri revint annoncer que la voiture était attelée.

— Et ma pipe? fit M. Mascran.

L'enfant cachait ses mains derrière son dos :

— Quelle main A-oulez-vous, grand-père ?

— La bonne.

Henri tendit une main vide, puis l'autre.

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vide aussi; mais sa sœur, se glissant derrière lui, enleva prestement la pipe, qu'elle remit à son grand-père. Les deux enfants se disputèrent ensuite à qui frotterait une allumette. Anne eut la permission de frotter, puis Henri posa l'allumette sur le fourneau; les bouffées jaillirent à ses yeux qui pleurèrent un peu.

— Bonsoir, dit M. Mascran.

Il serra les mains de sa belle-fille, de son fils. Les enfants l'accompagnèrent par la cour, par l'allée, vers la voiture arrêtée dans la rue. En passant devant la porte de la cuisine, où Antoine lui donna son chapeau de paille aux vastes ailes, il aperçut une femme en tablier bleu, nu-téte. 11 la dévisagea :

— C'est vous la Dejou? dit-il brusquement.

— Oui, monsieur Mascran.

— Vous direz à votre mari, de ma part, de la part du père Mascran, que, s'il a du poil, il A'ienne me répéter en face ce qu'il a raconté de moi aujourd'hui.

— Oh! monsieur Mascran, c'est des menteries! commença la femme.

Mais le vieillard avait disparu : on entendit

sa forte voix proférer quelques jurons, puis presque aussitôt s'égayer en paroles câlines pour les deux enfants. Il y eut enfin un :

— En route, Chilpéric!

La voiture roula; comme la rue tournait après la maison, le bruit du roulement s'atténua tout de suite, se perdit.

Un peu plus tard, les enfants couchés, la Dejou congédiée avec tout le paquet promis, qu'elle fut suppliée de dissimuler de son mieux, madame Mascran rejoignit son mari.

— Quel homme surprenant que votre père ! dit-elle.

Abel, étendu sur une chaise longue de paille, dans la cour plantée, fumait son cigare, en rêvant à la complaisance prochaine de madame de Buret. Il revint à lui :

— Prodigieux! fit-il.

Il chercha si quelque événement extérieur ou les dispositions de sa femme lui laisseraient la liberté de ses agréables visions : il reconnut qu'il devait se sacrifier aux exigences conjugales; et il consentit son sacrifice de bonne grâce, car il était déjà, par la magie de son espoir, assez riche en joies d'orgueil et de

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sensualité, pour faire, sans s'appauvrir, quelques générosités de lui-même.

Madame Mascran reprit, en phrases hésitantes, respectueuses et craintives, l'éloge de son beau-père.

— Vous avez donné à la Dejou ce qu'elle demandait, fît Abel en souriant.

— Oh! comment savez-vous?... N'en dites rien !

— ïu as très bien fait , répondit-il affectueusement.

Il avait tendu sa main, où madame Mascran mit la sienne, molle et chaude.

— Il ne faut pas en vouloir à mon père de ses rudesses.

— Je ne lui en veux pas; seulement...

— Oui, seulement, tu en souffres. Il est un peu dur pour les autres, parce qu'il est extrêmement dur pour lui-même. A soixante-quinze ans, il travaille comme à vingt-cinq. C'est à lui que nous devons notre confort, notre luxe ; dans l'étude, j'ai le titre et il a les corvées ; c'est lui, en somme, qui fait tout. Et cela se trouve bien, puisque cela nous arrange tous les deux. Qu'importent les manières un peu brusques?

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11 sourit davantage : il ne découvrait autour de lui que des êtres et des événements qui conspiraient à le rendre heureux. Il dit ce bonheur, ce qu'il en ])0uvait dire :

— Vraiment, quand nous sommes ainsi tous les deux, par une belle soirée d'été, je remercie la Providence de tout ce qu'elle a fait pour moi : j'ai une santé excellente; mon père, respecté de tous, me donne l'aide de son expérience et de son labeur; les produits de l'étude, assurés par lui, sont magnifiques; nos deux enfants sont des amours; et j'ai enfin la femme la meilleure, la plus aimante...

Sa main quitta celle de madame Mascran pour lui caresser les joues qui s'étaient tout à coup empourprées de plaisir.

Emporté par un mouvement de belle charité, il ajouta :

— La plus aimante et la plus aimée.

Elle murmura :

— Mon Abel!

Son visage amoureux se pencha, se cacha sur l'épaule de son mari.

Soit que la charité eût été excessive, soit qu'il tînt à réunir dans sa pensée toutes les

causes de son bonheur, Abel se souvint, avec une vivacité plus précise, de madame de Buret.

— Dites-moi, petite femme, fit-il soudain, demain, n'est-ce pas ? un déjeuner à hauteur!... Que toutes ces dames soient jalouses de vous et proclament, une fois de plus, la bouche pincée : « Madame Mascran est la maîtresse de maison incomparable!... »

Madame Mascran s'était redressée. Avec un sourire de pitié, elle déclara :

— Sois tranquille! Jamais chez les Buret on ne mangera comme ici... La marquise se contente de commander : quand quelque chose est manqué, elle ne saurait dire pourquoi, si même elle s'aperçoit que c'est manqué. Moi, au contraire, je dis à Eugénie : « Yoilà ce que vous ferez et voilà comment vous le ferez. » Comprends-tu la différence?

Abel comprenait très bien. Mais elle goûtait à ce parallèle un tel plaisir que, par deux et trois fois, elle le répéta en termes à peu près identiques. Abel eut des : « Oui », des : « C'est bien vrai... » Il était convaincu des mérites de sa femme, et cette conviction le dispensait d'écouter dans le détail ces paroles abondantes.

Quand elle parut à peu près satisfaite de sa démonstration, il reprit :

— Tous les Terremont viendront, les Risac, Georges de Lanoue, peut-être les Nérandières... 11 faut compter une vingtaine de couverts, plus l'imprévu.

— Bien, fit madame ATascran.

Elle réfléchit, une minute, avec gravité :

— Je leur donnerai ces tourne-dos à la provençale, tu sais, dont tu m'as envoyé la recette de Paris, au mois de mai, après ce dîner au restaurant...

— Ah! oui, parfait... Joli diner, ma foi!

— Avec un grand-duc, et deux princes!... C'est chic, ça, mon homme!

Elle tira légèrement la moustache d'Ahel. Mais il resta sérieux. A cet instant, il la trouvait stupide et bourgeoise, démesurément. Il n'en avait ni colère, ni gêne. Seulement il sentait davantage, très loin, très au-dessus d'elle, la maîtrise d'éducation et d'élégance qui lui valait, dans tous ses séjours à Paris, aux villes d'eaux, aux stations d'hiver, l'estime amicale et familière du monde le plus difficile et le plus fermé. Il ne s'était cependant point appliqué.

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par des efforts dont quelque trace eût subsisté, à se faire ce personnage particulier : il était doué, simplement, et il avait à peine besoin de regarder ceux qu'on citait comme modèles, pour les égaler, avec la sorte de grâce qui était son secret.

Aussi évidemment qu'il était doué, madame Mascran ne l'était pas ; mais de cette indigence même, qui la laissait à tout jamais humble et soumise devant lui, résultait pour Abel une profonde et précieuse sécurité. Incapable de séduction mondaine, elle lui abandonnait tout le soin de recevoir, de causer, de plaire; incapable de séduction féminine, elle ne troublait d'aucune inquiétude les intrigues, les aventures dont il ornait, comme d'une broderie ininterrompue, la toile solide et grise de sa vie conjugale. Que fùt-il devenu avec une femme aussi coquette que la marquise de Buret? Et n"était-il pas un triple sot, ce pauvre Paul, qui avait choisi cette trop séduisante créature pour lui confier son bonheur?

« Quand on épouse une si jolie femme, on se marie pour les autres. Quand on épouse une femme laide et aussi bonne que peut l'être

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une femme, on se marie pour soi... Je me suis marié pour moi. »

Il apprécia vivement les inélégances de madame Mascran, pour ce qu'elles donnaient d'inébranlable fermeté aux bases mêmes de sa vie et de liberté sûre à ses délicieuses fantaisies.

La nuit tombait peu à peu : derrière les époux, dans le salon, Antoine avait allumé les lampes. Madame iMascran, accoudée à la chaise longue, le menton touchant aux cheveux d'Abel, avait les deux mains jointes sur son épaule : elle se taisait, étonnée. Et cet étonnement venait de ce qu'à celte heure il était encore là : chaque soir, après le dîner, il retournait au cercle, suivant l'habitude de tous les hommes de la ville, célibataires ou mariés; ce soir, où quelques châtelains étaient arrivés pour la foire du lendemain, la réunion, plus nombreuse, le jeu plus animé auraient dû l'attirer. Cependant il restait étendu, à demi rêveur, souriant, heureux. Et madame Mascran se demandait si cette merveille lui serait accordée qu'il passât près d'elle, ainsi, en causeries, en menues caresses, cette soirée, où elle était résignée d'avance à l'habituelle solitude. Elle en

avait une joie timide, elle n'osait plus parler. Dans ce silence, ils tressaillirent au bruit de la cloche qui tinta vigoureusement.

— Tiens! fit Abel, à cette heure!

— Tu n'attends personne?

— Mais non, naturellement!

Ils écoutèrent : le pas pesant d'Antoine retentit sur les dalles de l'allée, de l'autre côté de la porte qui la séparait de la cour; la porte de la rue s'ouvrit ; des voix bourdonnèrent. Puis Antoine remonta l'allée. 11 traversa le salon, où il cherchait ses maîtres, et parut dans la cour.

— Monsieur...

Sa voix était hésitante, car il ne distinguait pas dans l'obscurité les visages ni les formes.

— Qu'est-ce? dit Mascran.

Antoine s'approcha.

— C'est monsieur Vidal, le quincaillier, qui aurait voulu parler à monsieur Mascran père.

— Eh bien, vous lui avez dit... mon père est à la Prade : il rentrera demain matin.

— Je lui ai dit, monsieur. Mais c'est qu'il dit aussi que c'est très pressé, et qu'il voudrait bien alors parler tout de suite à monsieur, pour une affaire de l'étude.

— Oh! murmura madame Mascran.

Le charme rompu, elle comprenait qu'Abel ne penserait plus qu'à retourner au cercle.

Déjà il s'était levé, ennuyé lui-même. Mais il obéissait à la nécessité du métier, qui faisait agir en lui ce qu'on pourrait appeler le réflexe professionnel.

— Mettez une lampe dans mon cabinet, et faites monter monsieur Vidal... C'est dommage, ajouta-t-il en souriant, on était si bien ici!

Madame Mascran aA^ait pris sa main, qu'il lui retira doucement, non sans un peu de peine. Elle le regarda, tristement, s'éloigner vers l'allée, où, un instant, la porte ouverte, sa silhouette svelte, infiniment « chic », se dessina en ombre sur la lumière; la porte se referma. Avec un soupir, madame Mascran rentra dans le salon, et reprit son ouvrage de chaque veillée, — un « chemin de table », que tant d'autres avaient précédé, et que tant d'autres, sans doute, devaient suivre.

— Bonsoir, Vidal ! Qu'est-ce donc de si pressé

que vous avez à me dire?

Abel était entré dans son cabinet, avait

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tendu la main à Vidal, et, le faisant asseoir, assis lui-même à son bureau , il lui imposait la gêne révérentielle de sa familiarité, avec la hauteur exacte qui convenait entre Abel Mascran et le boutiquier considérable qu'était Vidal. Il écouta, un moment, regardant ses ongles, les excuses copieuses du visiteur : il les acceptait comme dues.

— Bien!... mais venons au fait.

Vidal, le teint fleuri, l'œil attestant sans malice le plaisir de sa santé vigoureuse et la fierté d'un commerce prospère, déclara tout franchement :

— C'est pour un service, monsieur Mascran... A propos du billet... de la reconnaissance, je veux dire... enfin, des intérêts.

— Quel billet? fit Abel.

Il considérait, un peu indifférent, la face placide de Vidal, qui frotta sa moustache et répondit :

— Je sais bien que je n'ai droit à mes intérêts que le 20 : dans cinq jours, par conséquent. Aussi, c'est un service que je demande, monsieur Mascran.

— Mais, mon brave Vidal, si je peux vous rendre ce service, la chose est faite. Seulement,

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je VOUS (lis : a Quel billet? » parce que j'ignore de quel billet vous parlez.

— Oli! vous savez bien, monsieur Mascran : vous avez tant d'affaires que vous pouvez ne plus y penser! mais ça s'est fait dans le temps, d'accord avec monsieur Mascran père, qui vous a demandé la somme et donné décharge.

Abel était absolument sur de sa mémoire, d'ailleurs peu encombrée. Son père avait donc oublié de lui parler de cette affaire : il en fut un peu ennu3'é, à cause de l'opinion que Vidal pourrait concevoir de sa négligence; mais, en même temps, il jugea meilleur de prendre l'oubli à son compte.

— J'ai en effet beaucoup de choses en tète. Mettons, si vous voulez, que j'ai oublié, et rappelez-moi l'affaire d'un mot.

— Eh bien, vous vous rappelez la liquidation qui s'est faite ici, pour la communauté avec ma défunte femme et la succession. Sur l'avis de monsieur Mascran père, on a vendu le pré au bord de la rivière qu'elle avait apporté en dot. Il a été acheté quarante mille francs : c'est Plantecoste, qui a acheté, et même il a fait un bon marché, car...

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Ici Vidal étala copieusement ce qui était le regret, le seul, de toute sa vie, que Plantecoste eût profité, non pas lui, de l'expropriation qui, un peu plus tard, avait haussé la A'aleur du même pré à cinquante-cinq mille francs.

— Mais alors on ne pouvait pas prévoir. Le pré vendu, la liquidation faite, il m'est revenu pour mes droits dans la communauté soixantedix-sept mille francs. J'ai touché trente-sept mille : et il y avait toujours les quarante mille du pré. ^lonsieur Mascran père, à qui je demandais conseil pour les placer, me dit : « Donne-les-moi, je te les prends pour quelqu'un de tout repos... » Et c'est alors, monsieur Mascran, que vous avez remis cet argent à monsieur Mascran père; et il m'a fait faire une reconnaissance par monsieur le marquis de Buret... J'aurais bien aimé une hypothèque, mais la signature de monsieur le marquis de Buret, il n'y a pas d'hypothèque qui vaille ça... Vous vous rappelez bien, maintenant?

Abel, silencieux, fit un geste vague.

— Comme vous savez, les intérêts sont payables en une fois, le 20 juin, à cinq, deux mille francs. Mais j'ai demain deux échéances;

une rentrée sur laquelle je comptais vient de me manquer. C'est pourquoi je vous demande comme un service de m'avancer ces deux mille francs.

Il y eut une pause. Abel ne pensait pas à répondre. C'est à une autre question : « Pourquoi mon père ne m'a-t-il rien dit de cet emprunt? » qu'il cherchait et ne trouvait pas la réponse. Il fallut que Vidal, plaintif, ajoutât :

— J'ai toujours été un bon client de l'étude, et, avant moi, mon père, toute ma famille... Deux mille francs, pour vous, ce n'est pas une somme. Si vous ne voulez pas, je m'adresserai ailleurs, je ne sais trop oîi, par exemple...

Abel s'éveilla :

— Mais bien sur que je veux! fit-il, enchanté de vous obliger.

Il alla à la caisse, dont son père et lui avaient chacun une clef, et il remit les deux mille francs à Vidal.

— J'avais apporté le reçu... J'espérais bien...

Vidal, qui n'avait pas naturellement la satisfaction discrète, déborda en protestations. Doucement, Abel le poussait vers la porte, vers l'escalier, le congédiait enfin. Il rentra

dans son cabinet, songeur. Le reçu des intérêts, écrit de la belle écriture de Vidal, qui avait été brillant élève des Frères, s'étalait sur la table. Abel prit ses gants, qu'avant le dîner il avait posés là : il se gantait lentement en relisant le papier; puis, un peu plus songeur, il voyait entre ces figures connues, — son père, Paul de Buret, — quelque chose dinconnu, et qu'il était comme agacé de ne pas connaître...

— Bah! fit-il.

Le reçu enfermé dans un tiroir de la caisse, il coiffa son chapeau de paille, et souffla sur la lampe.

« C'est assez amusant de bluffer avec lui... »

Il pensait à un coup de poker où, sans une carte dans son jeu, rien que par son aplomb, il avait eu raison d'un fitU du marquis.

En quittant la salle à manger, les convives des Mascran avaient rellué hors du salon, dans la cour plantée.

M, Mascran, le père, et quelques hommes d'âge apaisaient au grand air les ardeurs d'un musigny, fameux dans le pays. Écarlates, mais graves, autour du vieillard, lui-même un peu plus empourpré, ils proféraient tous ensemhle des opinions sur la politique, — mots violents, idées faihles, — pour lesquelles chacun espérait évidemment son approbation. Il se contentait de hocher la tète, avec une moue. Quand il voulut bien parler, tous se turent et l'écoutèrent. Leurs voix, puis la sienne résonnaient durement , avec l'accent âpre de la montagne; cependant, parce que ce pays avoisine

le Midi, elles avaient sur certaines diphtongues les vibrations modulées d'une sorte de chant : — le chant restait rauque comme celui que les bergers se renvoient en notes traînantes, le soir, sur les hauts plateaux.

Plus loin dans la cour, c'était aussi comme un chant, le murmure frais des voix de femmes, et, sur la voix un peu sourde d'Abel, des rires qui roulaient ou fusaient, aigus. Il avait groupé sans les en prier, parce que c'était la nécessité de leurs goûts, à lui et à elles, les trois femmes de cette réunion qui étaient vraiment femmes par le désir de plaire, et, en ce moment, de lui plaire chacune un peu plus que les deux autres. Avec la marquise de Buret, grande, épanouie, les yeux noirs luisant dans un teint magnifique, la petite vicomtesse de Terremont faisait le contraste le plus agréable pour la satisfaction d'Abel, car elle était menue, presque maigre, le regard joueur, la lèvre retroussée d'ironie, et elle avait le charme d'une vivacité constamment retenue, qui pourrait, quelque jour, pour quelqu'un qui en vaudrait la peine, flamber en passion. Madame Varignot, femme d'un officier de la garnison, ses très beaux che-

veux un peu roux habilement arrangés de manière qu'elle parût à peine coifîée pour le jour, déjà décoiffée pour la nuit, s'abandonnait, comme passive et anéantie, — de toute la langueur de ses yeux, de ses épaules tombantes d'oîi le corsage était prêt à glisser, de la souplesse de sa taille perpétuellement lasse, — à des forces nécessairement dominatrices, en particulier à la convoitise des hommes. Avec cette apparence toutefois, dont le vulgaire plaisantait grossièrement, personne ne pouvait lui reprocher une intimité masculine : le petit capitaine Varignot, intelligent et sec, veillait ; — cette surveillance est encore possible dans une petite ville; madame Varignot la subissait, attendait...

Auprès de ces trois femmes, Abel goûtait un plaisir de délicate sensualité par où il comptait préluder à des joies rares et complètes. Seul dans la cour, tandis qu'elles étaient sur le pas de la porte-fenêtre, — la marquise, très droite, les deux mains à la taille, madame Varignot enlacée à la petite vicomtesse qui jouait avec une fleur de jasmin, — il recueillait les caresses de leurs yeux : toute cette lumière de leurs

regards, noire, grise et bleue, l'étourdissait un peu, et, par instants, sa tête se penchait si près de leurs corsages légers qu'il y pouvait percevoir, nuancé d'odeurs fines, le parfum même de leur chair. Et le geste était si naturel qu'elles auraient été ridicules de s'en fâcher. Sans doute parce qu'elles comprenaient ce ridicule, aucune d'elles ne songeait à faire la toute petite retraite d'un pas dans le salon, qui, en décourageant le geste, eût montré qu'il avait une importance.

Entre elles trois, c'est à la petite de Terremont qu'Abel donnait l'attention prompte et vive de sa galanterie; il y avait, de lui à elle, comme un assaut à fleurets légèrement mouchetés, où trop souvent la vicomtesse, agacée de le voir si beau et sûr de lui, abusait de son esprit plus alerte, en faisait durement sentir la pointe. Il ripostait par des mots assez libres pour embarrasser la jeune femme ou d'assez jolie comédie sentimentale pour l'émouvoir une seconde. Devant cette lutte, madame V'arignot s'alanguissait davantage, et, à chaque parole d'Abel qui l'y associait directement, ses yeux chaviraient tout à fait. Quant à la mar-

quise, son rire avait des sonorités stridentes, ses yeux luisaient d'une flamme de colère. C'était bien pour qu'elle éprouvât cette colère qu'Abel s'était mis aux prises, quitte à s'égratigner un peu, avec madame de Terremont. Certes cette petite femme, ses hanches minces, son ardeur secrète, le tentait par les ressources de passion qu'il devinait en elle: mais par là aussi elle l'inquiétait. Il ne souhaitait rien d'elle, et ce « flirt » n'était qu'un jeu. De toutes ses forces, avec un appétit d'orgueil et un emportement de sensualité qu'il n'avait jamais connus, il voulait précipiter sa victoire sur madame de Buret. C'est pourquoi, simpliste toujours et porté par son expérience d'homme à succès vers les ruses élémentaires, il jouait cette vieille comédie d'exciter le dépit de la marquise par ses empressements auprès de madame de Terremont.

La marquise était mariée depuis trois ans. Tout de suite, il avait senti qu'entre lui-même et son mari elle faisait de ces comparaisons instinctives où la fidélité morale d'une femme commence de s'ébranler. Il avait longuement observé; ses soins pour elle étaient de la cor-

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rection la plus aisée; mais en tête à tête, à la dérobée, toujours incomplètement et comme à regret, il avouait une admiration trop forte, combattue par son amitié ancienne pour Paul de Buret. La marquise, dont l'ennui était extrême, sans enfant, auprès de ce mari d'esprit court l'écoutait avec plaisir; à mesure qu'elle se prenait au jeu, Abel marquait davantage l'excès de son enthousiasme et les scrupules de son amitié. Il se voyait enfin tout près du triomphe. Et peut-être aurait-il pu épargner à madame de Buret l'agacement presque cruel de cette dernière comédie ; mais il avait aperçu que la colère même de la marquise lui donnerait dans cette journée le prétexte d'explications qui seraient naturellement plus émues et d'aveux qu'elle aurait comme violentés. En attendant, le dépit de madame de Buret animait sa beauté d'un éclat irrésistible : Abel, qui était pourtant un médiocre poète, se rappela soudain qu'un jour de cet hiver, durant sa semaine de Cannes, la mer souriante s'était animée de la sorte, par une brève et brusque bourrasque , d'éclairs sinistres qui la firent plus belle. Justement, alors, il avait pensé à madame de Buret, avec

la joie violente d'une victoire possible. Maintenant, la victoire plus proche, il lui plaisait extrêmement de sentir la jeune femme indignée, révoltée, dans le moment précis oii les forces lui manquaient pour soutenir sa révolte. Il fallait qu'il eût une longue et parfaite possession de lui-même, l'habitude de suivre sans défaillance un plan dessiné de sang-froid, pour garder à madame de Terremont l'attention de son esprit, tandis que tant de flammes qui voulaient être méprisantes, qui n'étaient qu'amoureuses, jaillissaient au hasard des yeux de la marquise.

A une autre porte du salon, Paul de Buret s'expliquait longuement sur les mérites de sa voiture. Il avait instauré dans le pays la hardiesse de l'auto : depuis, il avait été beaucoup imité, mais point par des gens de son monde. Ses amis lui enviaient sa gloire et l'aisance de ses déplacements à travers toute cette contrée dont les côtes ralentissent les chevaux les plus vites. Mais, habitant presque tous avec un père, un beau-père, qui restaient rebelles à un tel progrès, ils auraient du, de leurs seules ressources, payer la voiture, les réparations, le

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chauffeur, l'essence, tandis que les chevaux paternels ne coûtaient rien. Bon pour Paul, qui jouissait de toute sa fortune, et si considérable, de ne point rej^arder à ces dépenses! Eux y regardaient. Oui, mais ce Paul était terriblement excitant , avec ses histoires , la brièveté de ses trajets :

— De Biiret ici, j'ai mis hier une heure et quart. Ce matin, mon homme est retourné au château... Je lui aA-ais dit de partir à sept heures. Il y avait des écrous un peu desserrés, et puis je crois qu'il a flâné : bref, il n'a démarré qu'à huit heures... Eh bien, le trajet aller et retour, le temps que ma femme s'apprête... elle n'est jamais prête, ma femme!... il arrivait sur la place à onze heures tapant.

Il tira sur son cigare, jovial et très bienveillant. Il avait, dans sa médiocrité intellectuelle, un sentiment fort de son rang, le premier dans le pa3's : et. de même qu'on trouvait sa bourse ouverte pour toutes les générosités, il agréait au marquis d'avoir la plus grande taille parmi les hommes de sa génération, et que son auto défiât toute rivalité. Il riait ; ses dents étaient solides et larges sous la moustache blonde.

Ses clieveux se dressaient en brosse ; il ne portait, dans ses yeux de couleur indécise, nulle ironie, nulle méchanceté : à vrai dire il n'y portait rien.

Les deux frères de Risac, cavaliers passionnés, se vengèrent en l'accablant de facéties familières : il ne montait plus à cheval, il engraissait prodigieusement, Paul protesta, avançant le ventre, demandant à être tâté. Mais les Risac, tous les autres insistèrent avec mauvaise foi :

— Si, tu es gros, énorme!

Le petit capitaine Varignot, éperdument snob, faisait sa cour aux femmes âgées; on l'écoutait avec plaisir, car il ne disait que ce qui pouvait faire plaisir. Diverses d'apparence et d'humeur, ces femmes se ressemblaient par la stricte uniformité de leur éducation irréprochable, par leurs hahiludes de vie à demi féodales encore, la pureté absolue de toute leur conduite d'épouse, et enfin leurs préjugés. Varignot se révélait fort intelligent par le choix de ses sujets et la manière alerte d'amener tour à tour à parler — comme il l'eût invitée à entrer dans la danse — chacune des respectables dames dont il formait le cercle attentif.

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En face de lui, Amélie Mascran souriait faiblement. Elle était de ces femmes que, chez elles, la préoccupation du service et la surveillance des domestiques absorbent, tout le temps du repas, au point qu'il leur est impossible de causer ou d'écouter. Heureusement, l'habitude était prise de ne lui dire que les paroles de la plus banale politesse, et de ne lui jamais demander l'elTort d'une conversation : môme, cette habitude la suivait et l'isolait un peu, hors de chez elle, dans toutes les réunions où cependant, souvent, on aurait goûté certains mots de raison, de sensibilité juste, qu'elle était prête à dire, qu'elle ne disait pas. Après ce déjeuner, qui avait été de tous points irréprochable, elle se sentait un peu détendue, mais fatiguée aussi : car, sur pied depuis le grand matin, elle avait trop consommé, en allées et venues, en inquiétudes, de sa force musculaire et nerveuse. Tout avait bien marché. Abel, son père, seraient contents. Elle-même avait sa joie que la réception eut été digne de cette élite assemblée à sa table, et qu'en ce moment ce fût autour d'elle, assise dans son fauteuil de maîtresse de maison, à l'angle de la cheminée, que se groupât le

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cercle de ces femmes, la vieille comtesse de Terremont, la douairière de Risac, les autres, — « tout ce qu'il y avait de mieux dans le pays ». — Mais elle souhaitait, son attention à peine attachée aux phrases du petit capitaine, que tous et toutes fussent partis : elle savait bien que sa joie d'amour-propre ne s'en irait pas avec eux, et même serait meilleure dans la solitude, où nulle gêne ne la pourrait diminuer. Dans l'engourdissement qui la gagnait, le bienêtre, pour l'instant, lui venait plutôt de ce que, pas une fois, durant le déjeuner ni après, il n'y avait eu, d'Abel à la marquise de Buret, de ces regards trop vifs, trop durs de désir, qu'elle avait surpris, certains jours, qui l'avaient suppliciée. Plus tard, peut-être s'étonnerait-elle, jusqu'à l'inquiétude, de ce changement. Maintenant, sans y réfléchir, elle en était allégée. Une petite heure seulement s'était écoulée depuis le déjeuner; mais on avait commencé tard, on était resté longtemps à table : il était près de trois heures. La plupart des invités n'avaient pas terminé le matin leurs achats, leurs courses dans la ville, et ils ne pouvaient guère retarder au delà de cinq heures la retraite

vers les châteaux lointains. Le comte de Terremont, long indéfiniment, avec une petite tête blanche et rose, exprima cette nécessité en présentant à la maîtresse de la maison ses félicitations et ses remerciements. Il lui avait pris la main qu'il tapotait; il l'appelait tour à tour« ma bonne amie » ou « chère petite madame » : il avait en effet ro3'alemenî; déjeuné, et il estimait que la sincérité de ses paroles payait avec largesse l'hospitalité. Après lui, ce fut un défilé cérémonieux; la main molle de madame Mascran se laissa toucher par toutes ces mains qui ne la serraient point. Il semblait que, pour lui faire plaisir, ses hôtes se missent en frais de toute leur solennité et d'un peu de raideur. Entre eux, presque tous parents, alliés, comme il arrive dans ces villes de province anciennes et intactes, ils étaient au contraire familiers et simples : de même ils marquaient à Abel, en écartant avec lui toute cérémonie, qu'ils le tenaient pour un des leurs. Maintenant, sur le point de le quitter, les femmes âgées avaient chacune pour lui un sourire. Il savait, par des douceurs câlines, encourager la confidence des petites rivalités, des toutes menues intrigues qui

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animent un peu la vie trop unie des châteaux; et il avait avec elles tout un jeu de paroles délicates, de flatteries, d'attitudes admiratives, par où il leur rappelait, lui seul, qu'elles avaient été femmes : elles l'adoraient.

— On te reverra en ville? — demanda le marquis :

Abel répondit que cela était probable. Un moment après, il trouvait mo3^en de dire à la marquise.

— Je serai dans un quart d'heure au bas du foirail : il faut que je vous parle; il le faut absolument.

Elle eut un éclair passionné dans les yeux : on n'aurait pu dire si c'était de colère encore, ou de triomphe. Elle ne répondit pas.

Tout le monde parti, Abel songea que sa femme avait droit à ses compliments. Il les fît importants, variés, nombreux. D'ailleurs, sa dette acquittée, il ne se prêta point aux épanchements maladroits oîi l'amour-propre de madame Mascran cherchait un peu sottement à enfler sa joie, au risque de la diminuer. Il était resté debout. Il regarda sa montre, prétexta des gens à voir et sortit enfin.

4^4 LES MASCRAX

Par les ruelles étroites et fraîches, où traîne dans l'ombre une odeur de cave et de moisissure, il gagna la rivière, franchit un pont et s'arrêta sur une large promenade plantée d'ormes et de tilleuls.

Au-dessus de cette promenade, sur le foirail, grouillait la multitude bariolée des bêtes et des gens : dans l'éblouissante lumière, les tons rouges, profonds et riches, delà robe des bœufs vibraient vigoureusement sur la masse uniforme des vestes noires, des jupes noires, dont hommes et femmes s'étaient parés pour ce jour de fête; des blouses bleues, des rubans verts ou jaunes aux bonnets, des fleurs à quelques chapeaux, émaiflaient d'un peu de douceur et de gaieté, pareilles à celles des bleuets et des marguerites dans les prés, l'ampleur sombre ou riche de tout ce noir et de tout ce rouge.

Du champ de foire, le mouvement, le bruit dévalaient sur la pente jusqu'à la belle promenade ombragée, le long de la rivière, puis roulaient vers l'intérieur de la ville, laissant déserte à peu près et silencieuse la partie du quai où Abel s'était arrêté. Il attendait, sa canne appuyée au parapet : il regardait vague-

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ment l'eau flâneuse, engourdie, qui cliuniait devant lui les ors à peine amortis du soleil. Il ne réfléchissait point : à cette heure, il n'avait qu'à recueillir le prix insigne de sa patience et de son art; il était simplement pénétré du sentiment de son être, magnifique, somptueux autant que la gloire de cette journée d'été.

Par moments, il tournait la tète à gauche vers le bruit, à droite vers le silence. Sans doute la marquise viendrait par la droite, comme il avait fait. Il aperçut en effet, sur le pont, son chapeau, immense, tout vert, et le foulard blanc à peine teinté de vert, lui aussi, et de rose, dont il avait savouré de si près, sur sa gorge, la légèreté soyeuse et parfumée. Elle était visiblement troublée, le pas hésitant et saccadé : quand elle tourna sur la promenade, son visage était tendu et la flamme de ses yeux noirs toute fixe, dans le teint tour à tour pâli et empourpré. Abel s'avança vers elle. Il était sérieux, presque grave. Elle avait d'abord fait un effort pour ne le point regarder; puis ses yeux avaient rencontré ceux d'Abel, et maintenant ne pouvaient plus s'en détacher. Dans la paix de ce coin de promenade, si proche du

tumulte de la ville, il la sentit aussi sûrement, aussi entièrement à lui, que s'il l'avait tenue dans sesbras, seuls tous les deux en une chambre close.

Alors se manifesta la particulière bonté de son être, et la perfection de sa politesse envers ceux de qui il retirait pour son égoïsme quelque plaisir ou quelque utilité. Dès lors que la marquise s'annonçait vaincue, et prête à le combler de joie, il lui convenait de se montrer lui-même discret, reconnaissant, courtois dans la victoire, de ne point triompher à la façon grossière d'un barbare, et, au contraire, en masquant à madame de Buret sa défaite, de la conduire parmi les illusions les plus doucement enivrantes jusqu'aux actes qu'il souhaitait, qu'elle ne pouvait plus refuser. Cette fm de comédie, habituelle à tant d'hommes un peu délicats, Abel avait peut-être quelque mérite à la jouer : car la vivacité réaliste de ses instincts ne lui permettait guère de perdre de vue l'objet unique de ses efforts et d'ailleurs trop de succès pareils avaient desséché en lui la fleur de la tendresse, laquelle n'avait jamais été qu'une fleur pâlotte et de faible santé.

Il était donc, au rebours des hommes senti-

mentaux, parfaitement conscient et du but poursuivi et des chemins oîi il avait égaré la marquise afin qu'elle n'y pensât point. Et toutes les paroles qu'il allait dire exigeaient de lui une peine, à l'heure même où il savait cette peine superflue. 31ais son éducation, à défaut de son cœur trop sec, lui fournissait à point des ressources. Aucune de celles, déjà nombreuses, de qui il avait obtenu les bontés ne pouvait lui reprocher la moindre insuffisance; toutes, elles restaient convaincues, comme sans doute la marquise allait être, que, passionnément aimées, elles avaient eu pour lui la faiblesse pitoyable de la plus tendre charité, et que plus tard elles avaient eu le courage de le restituer à tous ses deA'oirs : ainsi séduites, puis abandonnées par lui, elles devaient à l'ingéniosité de sa courtoisie de croire qu'elles l'avaient un instant consolé du plus médiocre mariage.

— Je me demande, en vérité, pourquoi je suis venue, déclara la marquise en arrivant près de lui. C'est absurde, ce mystère, cette solitude. Qu'avez-vous à me dire que vous ne puissiez me dire devant tout le monde, devant mon mari, devant votre femme?

*8 LES MASCRAX

Le ton était sec, mais le regard demeurait ardent et fixe. Abel observa que cette dissimulation était d'un art misérable quoique très féminin. Comme il eût été plus simple de se dire tout de suite l'un à l'autre pourquoi ils voulaient se rencontrer, et que de celte rencontre allaient résulter des résolutions qui leur agréeraient à tous les deux! Du moins son habileté, à lui, et sa dissimulation passeraient celles de la marquise.

— Je sais que ma prière a pu vous paraître audacieuse jusqu'à l'inconvenance, mais, dusséje entendre de votre bouche les paroles les plus sévères, il faut que je vous dise, moi, des paroles que j'ai trop retenues, que je ne peux plus retenir.

Elle essaya de sourire, elle fit seulement :

— Ah!...

Elle se mit à regarder devant elle, par-dessus la rivière, l'étrange et pittoresque écroulement des toits. Tous, de hauteurs inégales, se précipitaient en pentes raides, bossues de renflements, percés de lucarnes, coiffant de leurs lourdes carapaces en briques, en ardoises de chiste, d'infâmes masures qui plongeaient droits

LES M A se R AN 49

dans l'eau dorée. Sur toute l'étendue de cet autre quai, ces toits se présentaient accolés dans la plus amusante fantaisie de proportions et de formes. Mais, à cette heure, madame de Buret était incapable de goûter ce désordre charmant, ou le dessin capricieux et joli que la ligne de ces faîtes découpait sur la pureté bleue du ciel : — il est possible, d'ailleurs, qu'à tout autre moment elle eût été incapable de cette sorte d'impressions, pour lesquelles ni sa propre sensibilité, ni aucune autre ne l'avaient préparée. — Elle écoutait Abel. Il disait dans la perfection, avec un émoi contenu qu'il ne jouait qu'à peine, car il était vraiment ému de désir, les luttes qu'il avait cru pouvoir engager contre une passion dès longtemps éclose. Trop disposé, par une vie conjugale dont il indiquait très légèrement la plate vulgarité, à chercher et admirer chez une autre femme que la sienne, la beauté, l'élégance, tout ce qui était puissance de séduction et d'amour, il avait trouvé ces dons mêmes, et irrésistibles, chez la marquise. Avec l'énergie de son désir, il louait en elle l'éclat des yeux, la finesse de la chair : un frémissement cambrait la taille de la jeune femme.

50 LESMASCRAN

et sur sa gorge le foulard léger se soulevait plus vite ; il lui disait que la beauté rayonnante de son visage se complétait merveilleusement par la beauté de son corps, des reins arqués sur ses jambes longues et fines, des épaules larges et pleines, des seins hardis et harmonieux...

A lavoir si troublée de ces louanges, une fois encore il la sentit toute prête à succomber. Il se reprit aussitôt et poursuivit, sûr de lui-même, l'œuvre de mensonge poli qu'il croyait devoir à sa propre courtoisie. Cette femme accomplie dans son charme et sa splendeur nétait-elle point, par infortune inouïe, celle qu'il n'aA'^ait pas le droit d'aimer, la femme de son ami? Comment avait-il pu accepter l'idée de cet amour, ensuite la lui avouer? Il eut des phrases de roman sur la passion plus forte que le devoir; il apercevait que cela n'était à cette heure d'aucune importance : madame de Buret devait se contenter de la plus acceptable excuse. Et laquelle eût été plus acceptable que ces phrases éternelles que justement elle pouvait se souvenir d'avoir lues? Il précisa davantage les torts évidents du marquis; mais il les précisa par ce

procédé commode qui consiste à exalter certains mérites, exclusifs de mérites plus précieux : en vantant chez le marquis la franchise, la force, la jovialité, le sentiment de l'autorité virile, il rappelait très vivement à madame de Buret que Paul était dépourvu jusqu'à la plus cruelle indigence de subtilité sentimentale, de mélancolie, de douceur, de toutes ces qualités que beaucoup de femmes goûtent ou s'imaginent qu'elles goûteraient en leur époux. Il sentit que madame de Buret s'attendrissait : elle eut vers lui des regards confiants et libres. Ils étaient absolument seuls : comme par distraction, il prit sa main; elle la lui laissa par une distraction semblable. Il lui demanda humblement :

— Me pardonnez-vous de vous avoir avoué tout cela?

Elle eut la grâce et l'indulgence d'une bienfaitrice pour répondre :

— Mais oui, je vous pardonne.

Ils restèrent un moment silencieux, tout à la satisfaction de leurs désirs complices, elle d'ailleurs se mirant, avec la naïveté d'une alouette, dans l'illusion qu'il avait su lui donner de goûts, d'aspirations, de rêves et de généro-

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sites qu'elle n'avait que si peu. Encore une fois elle considéra par-dessus la rivière les toits des masures qui bordaient l'autre quai. Entre l'azur éclatant du ciel et les flammes mouvantes de l'eau, dans l'air embrasé et vibrant, c'était le mélange le plus doucement harmonieux : sur le rouge pâle et délavé des tuiles, sur la grisaille noircie des ardoises, des mousses se décomposaient; quelques poutrelles moisies s'avançaient; un balcon de bois jaune était par places mangé, verdàtre ; cette misère offrait aux yeux le régal de ces nuances qui ne se voient qu'aux choses finissantes ou mortes, telles que les feuilles d'automne à la surface d'une eau qui dort. Indéfiniment, on aurait contemplé, aimé le charme de ces couleurs agonisant dans la violence glorieuse du soleil de juin ; à quelques fenêtres, de pauvres loques, jupons de femmes, robes d'enfants, posaient des taches somptueuses, violettes et rouges.

Madame de Buret regardait, Abel regardait aussi. Pour la première fois, ils comprenaient vaguement le dessin amusant de ces toits, l'harmonie exquise de ces nuances. Un avenir plein

de délices se combinait pareillement dans leurs esprits. Et soudain Abel dit :

— Cet aveu m'a fait tant de bien ! Mais il faut que je l'achève, que je vous dise encore tant de mécomptes et de désirs que j'ai. Pour cela, il faut que je aous voie.

— Je vais bientôt partir, — fit-elle.

Et sa voix exprimait le plus sincère regret.

— Oui, Paul doit faire une période de service, et vous allez à Luchon. J'ai pensé que, dans la cohue d'une ville d'eaux, nous pourrions avoir des heures précieuses d'isolement...

Il s'arrêta : que dirait-elle, accepterait-elle, avec toutes les suites possibles, du moins qu'il était possible qu'elle découvrît, l'aventure ainsi clairement proposée? Mais, justement, tandis qu'elle sentait entre elle et lui un délicieux et secret accord, ce qui la tentait, c'était l'aventure, le jeu éternellement séducteur du mensonge, les rendez-vous pareils à celui-ci, sa main furtivement serrée par celle d'Abel: le projet de se retrouver à Luchon, où ils iraient chacun suivant une décision officielle, enregistrée par le monde, et en réalité avec le ferme propos de se donner l'un à l'autre des joies

défendues, c'était tout de suite la perfection de cette plaisante comédie. Elle répliqua :

— Oui, nous pourrions... Pourquoi ne pourrions-nous pas? qui vous empêche de venir?

Pour dissimuler un mouvement de joie trop brutal, il imagina des difficultés, — sa fonction, les soupçons de sa femme. — que d'ailleurs il se fit fort d'aplanir.

— 11 faut rentrer en ville, avait dit la marquise.

Ils allèrent vers le bruit et la foule, à pas lents. Abel imaginait et racontait le délice de ces journées, de ces soirées, longues heures où il n'aurait plus la peine irritante de ne la voir un peu que pour se séparer d'elle aussitôt. Elle souriait : elle agréait, et goûtait elle-même ce délice. Il disait déjà ce qu'il lui dirait alors : il annonçait des confidences , sollicitait des consolations, et mêlait à ces phrases de sentiment léger des éloges avisés de son élégance. Quel plaisir de se montrer parmi le luxe de la ville d'eaux, avec une femme de ce chic !

— C'est surtout vos chapeaux... 11 est vrai que, quand on a ces cheveux-là, on est facile-

LES MASCUAN S5

ment coiffée. 31ais vous savez ajouter à la beauté de vos clievcux : c'est une merveille! Il avait le souvenir exact, depuis près de deux ans, des chapeaux dont elle avait été le plus satisfaite : un tel souvenir paraît flatteur, il s'était appliqué à le fixer.

— Et puis, ajouta-t-il, vous avez, de plus élégant que ce qu'on voit... comment dire?... ce qu'on ne voit que par hasard, des dessous tellement souples, légers, jolis!

— Qu'en savez-vous? dit-elle.

11 ne lui déplaisait pas qu'il eût cette curiosité et cette audace, avec ce ton et cet air de plaisanterie.

— On sait quand on veut savoir, lit-il. Moi, il y a longtemps que je atux... Il faut guetter les moments propices... quand vous montez en voiture... Tenez, aux courses, l'an dernier, vous étiez dans le grand hreak de Risac... vous aviez une robe toute en guipure d'Irlande, et un jupon en taffetas rose : il très haut, ce break; pour atteindre au dernier marchepied, il vous a fallu un eiïort ; il }' a eu alors une envolée de choses blanches, roses, vaporeuses... étonnant!

56 LES MA se R AN

Elle protesta, vaguement II crut pouvoir, une fois encore, prendre ses doigts, les serrer ; une pression pareille, qu'elle se permit, scella ear entente.

Maintenant ils étaient en pleine cohue. Plus que le va-et-vient des bestiaux, des paysans, des gens de la ville, ce qui obstruait la promenade, puis les places oîi ils arrivèrent, c'était l'immobilité stupide de certains groupes, pesamment arrêtés pour de lentes conversations que ne dérangeaient point le passage des voitures, les cris des conducteurs. Les figures étaient divertissantes : tel fermier, solide et majestueux sous le vaste chapeau noir, dans la courte veste, avait à l'ancienne mode un collier de barbe grise cerclant les vives couleurs d'un visage réfléchi. Tel autre paysan, de trente à trentecinq ans, grand, massif, les yeux très bleus dans le teint bistré, la moustache et les favoris noirs, offrait un exemplaire de parfaite beauté rustique. Et les femmes, aux tailles lourdes, la face attentive et fermée, avaient aussi des yeux très bleus, très noirs, où il eût valu la peine de démêler un assemblage de candeur, de ruse, de volonté patiente, de jalousie et d'orgueil. Abel

et la marquise s'amusaient de ces types. Mais c'étaient eux surtout qu'on regardait. Hommes et femmes restaient Louche bée devant le chapeau vert de la marquise; Abel était suivi de la sympathie étonnée des filles, des femmes jeunes. Et à tous les deux l'hommage de ces simples admirations plaisait.

Parfois on les saluait; parfois aussi, dans la foule, ils remarquaient un visage connu, et, s'il n'était pas de leur monde, la marquise ne lui ménageait pas ses dédains. Sur la grande place, qu'on appelle le square, ils retrouvèrent dispersés au hasard des rencontres, tous leurs amis : les principaux groupes, d'ailleurs, en étaient réunis du même côté du square, près de l'hôtel où tous avaient coutume de déjeuner, ces jours-là, à défaut de maisons amies, en tout cas de remiser voitures et chevaux.

Déjà plusieurs voitures étaient attelées : les cochers finissaient de boucler un trait; ils restaient nu-tête, causant aussi. Tous étaient fils de paysans, et la plupart avaient là quelqu'un de leur village ; sur le siège, leur chapeau attendait; ils tardaient à s'en coiffer, jusqu'à la dernière minute : car, le plus souvent, simple

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mise bas de leur maître, le haut de forme, à demi chauve de ses soies, les coiffait douloureusement.

Abel avait été entouré ; la marquise bavardait dans un cercle d'officiers, de gens de la ville : elle annonçait pour l'été toute sorte de réjouissances, surtout une « matinée », qui serait prétexte, dans ce pays fanatique de danse, à danser douze ou quatorze heures, tout un après-midi et toute la nuit.

D'un mouvement lent, sur la chaussée, les passants contournaient, examinaient les voitures. On se montrait ces personnages considérables : Paul de Buret, les Terremont, les frères de Risac. La bonne humeur de Paul et sa générosité étaient fort appréciées; mais, plus que ces mérites de caractère, sa très grande fortune s'imposait au respect. Il se détacha des groupes formés près de l'hôtel et remonta le trottoir vers le haut de la place, comme pour rejoindre quelqu'un qu'il avait aperçu. On le vit, un moment après, descendre aux côtés de M. Mascran, le père. Ils descendaient très lentement, l'ancien notaire faisant tous les trois pas une longue pause. Il devait tenir un discours

LES MASCUAN 59

plein d'énergie, le vieil homme, car ses yeux s'animaient d'une flamme impérieuse; pour appuyer ses paroles, il avait des gestes presque violents, non pas des mains enfoncées dans ses poches, mais du menton qu'il jetait en avant comme un carnassier qui mord sa proie. Il ne répondait qu'à peine, d'un hochement de sa tête lourde, aux chapeaux qui, à chacun de ses pas, se soulevaient autour de lui. On regardait heaucoup ces deux hommes qui représentaient les puissances les plus estimées, celle de l'argent et celle de l'intelligence. Quelqu'un déclara :

— Voilà les deux maîtres du pays. Mais le marquis n'a que sa bourse; le père Mascran, en plus qu'il est riche, est la plus forte tête d'ici et de tout le département.

La « forte tête » intimidait visihlement la foule. Il n'en était guère, parmi les promeneurs de toute condition, qui eussent supporté certains regards de ces pesants yeux hleus.

Décidément, on partait. Comme le marquis acquiesçait, suivant son habitude, aux conseils vigoureux de M. Mascran, son auto parut, toussant, grondant. Il y eut des saints. L'ancien

notaire, campé sur ses courtesjambes, contemplait la machine. Une défiance comique, qui semijlait celle d'un chat qu'on installe en chemin de fer, tirait sa grosse face colorée en une moue cependant joviale.

— Et vous n'aA'Cz pas peur, monsieur le marquis, de trimbaler votre jeune femme dans cette affaire-là?

La voix était retentissante : des rires lui firent écho parmi le cercle des curieux qui environnaient la voiture.

— Mais c'est moi qui n'ai pas peur, monsieur Mascran! dit madame de Buret.

Abel venait de l'installer : ses mains souples, arrangeant les plis du manteau, promenaient sur elle des caresses ingénieuses et satisfaisantes. Elle souriait comme si déjà il eût été son amant.

— Madame la marquise, fit l'ancien notaire, si le ciel m'eût octroyé le précieux bijou de femme que vous êtes, je l'aurais plutôt mis dans une boîte, avec beaucoup de coton, que de m'exposer à en casser quelque chose.

Des rires encore, plus étouffés, approuvèrent cette galanterie.

LES M.VSCRAN 61

— Quant à moi, poursuivit M. Mascran, je préfère Cliilpéric, mon vieux Chilpéric... C'est mon cheval... Il n'est pas tout jeune...

— 3Iais c'est un Mérovingien! dit la marquise.

La voiture démarra, et, au même instant, d'un seul élan, emporta le regard éclatant, le rire sonore de la jeune femme.

Par les rues où retombait la paix habituelle, et qu'encombraient seulement de fâcheux débris, paille, papiers d'emballage, fruits écrasés, les Mascran, père et fils, regagnèrent silencieux la vieille demeure. Sur le pas des portes, des boutiquiers réparaient le désordre de cette fructueuse journée. Et ce fut ainsi qu'en arrivant à la place de l'Hôtel-de-A^ille les deux hommes trouvèrent le quincaillier Yidal très affairé avec .ses commis, hâtant la rentrée d'un étalage exceptionnel, instruments aratoires, grillages de toutes formes, rouleaux de fils de fer.

Vidal s'interrompit de gourmander les commis en longues blouses blanches.

— Ah! monsieur Mascran! fit-il.

Abel et son père, occupés chacun de réflexions

fort étrangères à la joyeuse personne du marchand, s'arrêtèrent d'un même mouvement, et l'ancien notaire, tout de suite, eut sur le visage de Vidal un regard malveillant. A l'épanouissement de ce sourire confiant et sot, son scepticisme pressentit une considérable bévue.

— 11 faut que je vous remercie encore, avec mes excuses, messieurs : grâce à votre obligeance, jai pu payer ce matin ma traite.

— Qu'est-ce qu'il dit? fit le vieux Mascran.

— Je n'ai pas eu le temps de te raconter ! répondit Abel. Vidal est venu hier soir, après ton départ pour la Prade, me demander de lui avancer les intérêts de sa reconnaissance Bure t.

— Ah! oui, dit M. Mascran.

Il était immobile; ses lourdes paupières s'étaient abaissées sur ses j'^eux jusqu'à ne plus laisser filtrer qu'un mince rayon bleu.

— Naturellement, je lui ai donné la somme! reprit Abel. C'est peu de chose, mon brave Vidal.

— Possible, pour vous, monsieur jMascran! riposta le quincaillier. Mais pas pour moi.

Et, à la veille d'un jour comme celui-ci, vous m'avez rendu un fier service que je n'oublierai pas.

— Bien, bien! dit Abel. Au revoir!

— Au revoir, messieurs

Le père et le fils poursuivirent leur chemin, silencieux comme avant. Cependant ce court entretien avait réveillé dans l'esprit d'Abel son étonnement de la veille, oublié dans les soucis trop exclusifs de ce jour, les affaires, la conquête de la marquise. En lui laissant ignorer l'emprunt, la reconnaissance, son père l'avait exposé à paraître en cette posture fâcheuse d'un homme, qui, chargé des plus graves intérêts, ne sait pas, dans son étude de notaire, l'emploi des sommes importantes qu'il a reçues pour ses clients. Par son sang-froid il avait su empêcher qu'aucun soupçon ne s'élevât dans l'esprit de Vidal. Mais l'instant avait été désagréable. En se le rappelant, Abel conclut aussitôt qu'il ne fallait pas que pareille surprise se renouvelât, et il décida qu'il s'expliquerait là-dessus avec son père.

Cette décision fut prise avec une promptitude toute instinctive. Elle satisfaisait parfaitement

LES M A se U AN G5

au besoin de correction absolue qui dominait la nature d'Abel; elle s'était imposée par l'effet d'une irritabilité que l'humeur égale de cet homme n'aurait pas laissé soupçonner, mais qui agissait avec une soudaineté vive, si parfois quelque ennui grave, surtout quelque ridicule, le menaçait. Cependant il y avait en lui une très douce habitude de la vie commode que lui faisait l'activité de son père : — pour M. Mascran tous les tracas des alfaires; pour lui, la représentation et les profits. — A la pensée qu'il allait troubler peut-être, par une telle démarche, l'ordre confortable de cette existence, il eut un émoi bref et profond; son égoïsme paresseux, ennemi des embarras, s'épouvanta, et une sorte d'engourdissement le fit hésiter. A quoi bon cette explication qui lui apprendrait simplement ce qu'il savait, — un service rendu au marquis par M. Mascran, un oubli ou une excusable dissimulation du vieillard qui lui avait tu ce service? — Enfin, de toutes manières, à quoi bon infliger à son père le désagrément d'un reproche dont aussi bien celte nature entière pourrait garder quelque rancune?

L'hésitation ne dura pas. Pour tout autre

nom que celui de Buret, la curiosité d'Abel eût été désarmée, sans doute, par son indifférence, par son goût de la vie facile et son respect envers son père. j\[ais, en ce moment, toute son attention, tout son intérêt étaient trop vivement attirés vers ce nom de Buret qui était celui de la marquise. Il convient d'ajouter que, parmi les idées et impressions qui se succédaient un peu confusément dans son esprit, ce nom de Buret fît apparaître, avec une exceptionnelle énergie, la nécessité de l'irréprochable et constante correction.

Ils étaient arrivés chez eux. Sur le palier du ■ premier étage, s'ouvrait à droite une large pièce simplement meublée de tables et de chaises nombreuses ; par deux portes opposées, elle communiquait au cabinet du père et à celui du fils. Gomme M. Mascran, l'escalier lestement gravi, entrait dans le sien, il eut un coup d'œil rapide vers Abel, qu'il vit derrière lui, prêt à le suivre. Souvent ainsi, pour lui rendre compte des affaires, pour prendre ses avis, Abel pénétrait dans le cabinet de son père. Rien n'était plus naturel, surtout après cette journée laborieuse de la foire, où, de huit heures à midi, le

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notaire avait reçu, sans désemparer, ses clients. Pourquoi donc, sur la face vigoureuse de M. Mascran, y eut-il, à cette simple vue, — son lils derrière lui, — un tremblement, comme celui que le vent d'orage fait courir par les feuilles d'un chêne? Abel vit clairement cette émotion. Cependant, la minute d'après, il doutait de l'avoir vue. D'un mouvement familier, son père s'était écroulé dans le fauteuil de cuir, devant le vaste bureau noir, avec un « ah ! » de satisfaction, et il offrait, sur ce même visage puissant et autoritaire, le repos d'un bon travailleur à la fin d'une journée bien remplie. Tout le passé, alors tous les sentiments qu'il avait eus depuis son enfance, crainte, admiration, reconnaissance, respect, s'imposèrent irrésistiblement à l'esprit d'Abel. Son père lui demanda :

— Quoi de nouveau aujourd'hui?

Abel répondit, comme il eût fait une autre fois :

— J'ai deux affaires embarrassantes, où j'ai bien besoin que tu m'aides.

Puis, s'interrompant, avec un sourire de confiance qu'encourageait ce milieu familier, — les cartons poussiéreux tapissant les murs, la

cheminée et le plafond noircis par les feux intenses de l'hiver et par la fumée perpétuelle du tahac, la table chargée d'un désordre de papiers et de livres, — Abel sollicita l'explication, sûr, à ce moment, qu'elle serait la plus simple et la plus satisfaisante du monde.

— Dis-moi, sans reproche, tu aurais peutêtre dû me mettre au courant de cette affaire de Vidal : la reconnaissance signée de Paul. Quand Vidal m'en parla, hier soir, je fus d'abord ahuri, et, pour un peu, il aurait compris que je ne savais rien de ces quarante mille francs prêtés à Paul.

Son pot à tabac entre les genoux, M. Mascran bourrait sa pipe, et il regardait les cendres de l'hiver amoncelées dans le vaste foyer de la cheminée.

— Bah! lit-il.

Il replaça le pot sur la tablette de la cheminée et frotta une allumette.

— Mais, reprit Abel, cet argent avait passé par mes mains. C'était le produit de la vente du pré de Vidal, dans la liquidation qui suivit la mort de sa femme. La liquidation terminée, j'avais toute raison de croire que

Vidal avait reçu cet argent et donné décharge. Cela remonte à quatre ans !

— Eh bien! fit M. Mascran, qui n'avait cessé de contempler en fumant les cendres du foyer, c'est tout à fait ainsi que les choses se sont passées. Seulement, il fallait de l'argent au marquis [)our la succession Tourdes, sans doute pour les droits de mutation, et j'ai proposé à Vidal, qui ne savait que faire de ses quarante mille francs, de me les donner pour le marquis... Comment ne l'as-tu pas su?... Tu devais être absent... oui, il me semble, c'était l'hiver, tu étais à Cannes... Ma foi, j'ai oublié de te le dire à ton retour. J'avais bien d'autres soucis en tète, et cela était de peu d'importance.

Il avait parlé d'un ton uni, comme il convenait pour une opération qui n'était en effet que de peu d'importance. Abel se sentit pleinement satisfait. Tout cela était aussi simple et naturel que possible. Le vieillard, qui avait tiré quelques rapides bouffées, cracha parmi les cendres, et reprit :

— Oui, je me rappelle très bien... Tu venais de partir, et Henri avait justement un peu de

fièvre. Sa mère s'inquiétait : elle vint me demander s'il ne fallait pas appeler le médecin. Puis Vidal arriva avec sa décharge. Je lui fis la reconnaissance que le marquis avait signée d'avance... Il neio:eait très fort... Henri eut alors la rougeole...

Abcl se souvenait à merveille de ces circonstances : sa fugue annuelle A^ers la Méditerranée, et, pendant son absence, la maladie de son fils, dont il n'avait eu qu'au retour, toute inquiétude passée, la révélation entière. Il se souvenait aussi de sa vague honte, lors de ce retour, à écouter, soit de sa femme, soit de M. Mascran le récit des heures de peine vécues par eux au chevet de l'enfant, tandis que luimême vivait loin d'eux des heures de plaisir. Cette honte lui revenait maintenant. Une honte plus forte le troubla : comment se permettait-il, à propos de cette opération si simple, le doute le plus léger sur ce père, qui alors, à sa place, avait veillé sur son enfant et pris soin de ses affaires? Il y eut en lui un mouvement d'humilité et de regret.

— En somme, c'est ma faute si je ne sais rien de cette affaire ! déclara-t-il en riant un

LES MASCRAN 7i

peu. Je te demande pardon. D'ailleurs, l'essentiel était que Vidal ne vît pas que je ne savais rien. Il n'a rien vu.

Tout de suite, pour eiïacer dans l'esprit de son père, et surtout dans le sien, cette mauvaise impression, il parla des alTaires du jour. Pendant plus d'une heure, M. Mascran lui dispensa, avec sa coutumière précision, les bienfaits de son savoir, de sa vaste expérience, singulièrement inclinée d'ailleurs vers la ruse plutôt que vers la nette simplicité, et vers les solutions qui préparaient obscurément des difficultés nouvelles, plutôt que vers celles qui terminaient tout. Abel l'écoutait encore quand Antoine annonça le dîner.

Le temps de passer dans son cabinet, Abel, en descendant, entendit vers la salle à manger des exclamationsdejoie.il reconnut, en approchant, le rire sonore de son père, la voix de sa femme, les cris aigus des enfants. Ouvrant enfin la porte, il aperçut, devant la table, madame Mascran debout, qui balbutiait confusément, les enfants collés à elle, M. Mascran, les mains derrière le dos, secouant la tête, avec des gestes de fausse colère et de protestation.

— Oh! Abel, voyez ce que je A'iens de trouver... N'est-ce pas que cela ne vient point de vous?

Elle tenait dans ses doigts un long billet bleu, et les enfants répétaient :

— Mille francs, papa!... c'est un billet de mille francs qui était sous la serviette de maman...

Ils disaient : « mille francs », avec respect, car leur mère les élevait, comme elle avait été élevée, dans la dévotion de l'argent.

— Certainement non, cela ne vient pas de moi! répondit Abel.

Il désigna son père d'un signe affectueux.

— Oh! je savais bien! fit madame Mascran. Vous êtes trop bon, mon père. Pourquoi un si beau cadeau? Ce n'est pas ma fête.

— Il faut bien que vous profitiez, vous aussi, de cette bonne journée, dit rondement M. Mascran. Vous aussi, vous avez bien travaillé : votre déjeuner était parfait.

Il coupa court aussitôt aux remerciements éperdus de sa belle-fille :

— Allons, à table! à table ! Le déjeuner était parfait; mais il est loin!... Et puis il faut que

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je parte de bonne heure pour la Prade.., d'abord parce que je veux me coucher tôt, ensuite parce que je vous enlève vos enfants.

Les cris de joie d'Henri et d'Anne accueillirent cette parole, promesse d'une fête toujours désirée : madame Mascran ne consentait à quitter la ville, c'est-à-dire à s'éloigner d'Abeî tout le jour, qu'à la mi-juillet; s'en aller ainsi le soir, seuls avec leur grand-père, et durant le trajet, au trot régulier de Chilpéric, se bercer du mouvement de la voiture, des récits plaisants ou sombres du vieillard; puis, à la Prade, s'endormir dans les chambres si fraîches, se réveiller le lendemain dès l'aube, et se promener, la main dans celle de M. Mascran, par les prés, les bois, à travers l'allégresse de la lumière matinale et des chants d'oiseau, tout ce temps enfm être choyés, gâtés, loin desyeux sévères de l'Allemande, par Isabellou, la « castillère » *, gardienne et gouvernante de la maison, c'était la partie de plaisir que les enfants préféraient à tout.

xVbel s'était bouché les oreilles , riant.

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