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Gardienne du château », femme de charge

Madame Mascran , de nouveau , se perdit en effusions de gratitude, et, de nouveau aussi, son beau-père l'arrêta :

— Préparez leur baluchon, dit il à l'Allemande.

Comme tous les enfants, Henri et Anne appréciaient vivement les mots d'argot populaire : « baluchon » redoubla leur joie. Parmi leurs rires, celui de M. Mascran le père, et les paroles empressées de madame Mascran, le dîner se poursuivit. Abel ne disait rien, mais ses yeux bleus, un peu ternes quand son désir de plaire aux femmes ne les animait point, s'étaient attendris. Ce qui précipitait les phrases abondantes et maladroites de madame Mascran, le même sentiment renouvelé de gratitude, la même émotion vive le transformait ; il y avait en lui une joie, simple autant que celle des enfants , telle qu'il l'avait connue, jadis, lorsque, enfant lui-même, il sentait tout à coup une amitié chaude contre son cœur, ou surtout lorsque de beaux élans l'emportaient à s'offrir, à se donner aux êtres aimés. Son égoïsme, plus tard, avait désappris, jusqu'à les mépriser, ces ivresses sentimentales. C'était

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pourtant à cette heure une griserie de cette sorte qui tremblait dans ses yeux, et, s'il n'avait plus les mots pour la manifester à la manière de sa femme, son silence lui laissait aussi forte, plus forte peut-être, la sensation même.

Après le retour sur soi et sur les torts de son égoïsme, que lui avait imposé l'explication de M. Mascran, les bontés du vieillard portaient en lui des coups pénétrants.

Là, nulle comédie de langage, nul étalage de mots : des réalités, de celles qui prouvent. l*our sa belle-fille, pour ses petits-enfants, pour son fils, cet homme qui aurait eu le droit de s'absorber dans le travail et le souci des affaires, trouvait, comme pour se distraire , à donner encore de lui-même, de sa peine, de son temps, de son argent. Tout cela, Abel en était si directement touché, par delà les défenses ordinaires du scepticisme et de l'habitude, qu'il restait occupé uniquement à sentir : ses regards étonnés, heureux, allaient de ses enfants, de sa femme, à son père. Et toujours à cette joie se mêlait ce regret : « Comment ai-je pu m'irriter, si peu que ce fut, contre lui , pour cette misère, un prêt, un emploi d'argent que je lui

reprochais de m'avoir laissé ignorer , sans m'être demandé d'abord si ma propre faute n'était pas cause de mon ignorance. »

Comme beaucoup de caractères dont l'inconsistance dépasse l'ordinaire, Abel avait besoin pour se trouver à l'aise pleinement, même dans un plaisir présent, d'être assuré de le prolonger dans un autre plaisir très prochain. Si heureux de constater, comme s'il la découvrait, la générosité de son père, il porta cette joie à sa perfection en se souvenant qu'il allait avoir au cercle une soirée de précieux divertissement, les émotions et peut-être les profits de la plus forte partie de l'année. Un frisson d'allégresse courut en lui. A ce moment, il achevait un blanc de volaille, en chaud-froid, dont la sauce, prise en gelée et criblée de légumes, acheva son délice, et il exprima cet état superlatif de tout son être en s'écriant :

— De ma vie, je n'ai rien mangé de comparable à ce chaud-froid!

Madame Mascran rougit : toute la gaieté de la famille dériva en exclamations de gourmandise satisfaite.

— Oui, conclut M. Mascran; mais le chaud-

froid demande le bourgogne. Sur celle froidure, qui est bien bonne, c'est vrai, il faut se réchauffer avec un grand coup de chambertin. Reste-t-il pas une bouteille qu'on n'a point débouchée ce matin?

Il restait une bouteille. M. Mascran força sa belle-fille à laisser emplir son verre; quant à ses petits-enfants, il les fit boire dans son propre verre, qui était large et haut : avec quelques grimaces, les enfants déclarèrent que « c'était comme du feu ». Du feu, en effet : Abel le sentit dans ses veines, alerte et fort. Il posséda la vie. alors, d'une étreinte puissante et sure. Comme il eût voulu sans attendre, et non pas dans huit ou quinze jours, mais ce soir même, le glorieux, le savoureux triomphe, — la marquise dans ses bras, celte chair éclatante sous ses baisers, toute à lui !...

Chilpéric, aux cris d'encouragement des enfants, entraîna la voiture un peu plus lourde que d'habitude, où Henri tenait le bout des guides, assis entre les jambes de son grandpère. Aussitôt Abel fut impatient de partir pour le cercle. Sa femme, qui vit cette impatience, se serait bien gardée de rien faire pour le retenir.

Elle était, d'ailleurs, enchantée du cadeau de son beau-père, et elle en dit les raisons à Abel :

— Nous avons eu de grosses dépenses, ce mois-ci, beaucoup de dîners, et tu sais que la viande de boucherie, la volaille ont augmenté depuis l'hiver : j'étais un peu gênée, j'aurais dû demander de l'argent à ton père, et cela m'ennuie tant!... Quand il m'a donné, au commencement de chaque mois, les quinze cents francs pour la maison, lui qui paie encore le vin et le chauffage, il me semble toujours que c'est ma faute si je ne peux pas joindre les deux bouts... Cependant je regarde à tout. Enfin, heureusement, je suis hors d'affaire, grâce à ces mille francs.

Elle tournait et pliait dans ses doigts le billet bleu avec une touchante volupté. Abel respecta sa joie. Et, satisfait de la laisser si contente, il s'en alla, léger, heureux, vers le cercle.

On avait joué la veille, mais médiocrement : — le poker habituel. — Le marquis de Buret avait bien proposé une banque : les pontes manquaient, surtout les plus enragés, deux propriétaires d'un arrondissement voisin, le vieux de Maltiges et le comte de Chatignay,

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colonel retraité, ainsi qu'un riche marchand de fromage, Jean SafTre. En arrivant, Abel les aperçut. Ils se saluèrent joyeusement.

— On Aous attend! le colonel met cent louis en banque, dit Saffre tout de suite.

Saiïre. grand et lourd, avait des yeux verts, intelligents et mauvais, dans un teint très sombre, la courte barbe et les cheveux extrêmement noirs. Il passait pour le plus fort buveur du pays, et cette vertu jointe à son habileté commerciale, à son flair, à son dédain des ordinaires scrupules, en faisait un personnage éminent qui préférait sans doute à l'estime de ses compatriotes leur crainte. Sur la cheminée, où il s'appuyait, un « demi » était déjà presque vide. On l'avait vu, un même soir, en absorber, très calme, une vingtaine. Au jeu, il était hardi, et par là il se faisait apprécier des habitués du cercle, presque tous d'une éducation très différente, qui le méprisaient vaguement et ne l'auraient jamais reçu chez eux.

Abel serrait des mains. Les s^mipathies qui 1 accueillaient avaient peut-être, ce soir, une vivacité plus active que de coutume, ou bien c'était lui-même qui s'offrait à elle plus libre-

ment : il les sentait neuves et précieuses, comme il avait senti la bonté de son père. Une force subtile et douce allégeait ses membres. Par les larges portes-fenêtres de la salle de jeu, le jardin du cercle, dans l'ombre, mais animé des causeries de quelques consommateurs, plus ioin les lumières de la place avaient une vie amicale. Il avança jusqu'au pas d'une porte et regarda cette nuit. Le plaisir du jeu qui l'attendait tout de suite, la possession de madame de Buret qui l'attendait un peu plus tard, le plaisir de sa vie même exaltée, vibrante, bouillonnèrent en lui. Il se retourna, impatient.

— Eh bien, colonel, commençons-nous?

Des voix répétèrent à travers les salles : « On va commencer la banque... » Mâchonnant son cigare, Chatignay s'installait, droit et raide. au milieu de la longue table préparée : il avait gardé, de sa vie militaire, cette raideur assez commune chez les anciens ofticiers, et aussi une sveltesse qu'il entretenait par la chasse et le cheval. Son visage très affable, avec un long nez sur la courte moustache, et ses yeux souriants attestaient l'équilibre d'un caractère admirablement indifférent, et d'une santé qu'au-

cun accident n'avait jamais troul)lée. Près de lui, Maltigcs était déjà à grogner : il grognait sur rinslallalion du jeu, la table trop longue, la lumière mal répandue: sa face très large, salie de barbe rare, telle que le mufle d'un dogue qui eût été vilain, se plissait, et sur un ventre ridicule, tout rond, comme postiche, ses mains aux ongles noirs se crispaient; par instants, il se grattait rageusement la tète. On ne prenait point garde à ses grognements : outre qu'on y était habitué, l'émotion, à cette heure, eût suffi à distraire. Pour tous ces hommes, citadins ou propriétaires de la campagne, avocats, médecins, fonctionnaires, marchands, rentiers, hobereaux, cette partie offrait le régal rare, attendu, en somme, d'une année à l'autre : on jouait, sans doute, les soirs des autres foires; mais une tradition réservait pour celle de juin la vraiment belle partie. Chacun le savait, et chacun aussi aimait à rappeler telle de ces nuits de juin, vingt ans plus tôt. où Toncle du marquis de Buret, le fameux Buret-Tourdes, avait perdu cent cinquante mille francs. Le chiffre était certain; on le citait avec quelque orgueil : pour un peu, on l'eût mis dans le guide avec la

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biographie des enfants célèjjres de la ville, un intendant et un juriste, et le récit d'une défense héroïque contre les protestants.

Chatignay regardait autour de lui, attendant que tout le monde fût prêt. Les chaises, les fauteuils contre la table aA^aient été tout de suite occupés par les vrais joueurs; debout, en un cercle qui se faisait de plus en plus épais, les simples amateurs, les curieux épiaient les veux souriants de Chatignay : Abel s'était mêlé à eux. Il n'aimait point à ponter. Il se réservait pour la banque; et il voulait seulement observer comment s'ordonneraient les fantaisies de la chance pour ou contre Chatignav.

Sans quitter son cigare, qui lui faisait une voix nasillarde et toussotante, Chatignay prononça enfin ;

— Messieurs, faites vos jeux.

La partie s'engagea assez vivement, puis, sur des coups favorables à la banque, il y eut de la timidité chez les pontes. Les tableaux ne dépassaient guère quinze, vingt louis chacun. Le banquier ramassait à droite, puis à gauche, ou. perdant un coup, se refaisait sur le suivant. Après une demi-heure, les différences étaient

insignifiantes : un inspecteur des contributions fut admiré d'avoir gagné cent francs. Le vieux Maltiges parla de s'en aller. Abel tirait ses longues moustaches : il s'irritait du temps gaspillé, et que Chatignay, ne gagnant et ne perdant pas, fût obstiné à sa banque. Mais Chatignay tint à épuiser les cartes.

Cependant, quand la banque fut de nouveau mise aux enchères, Abel qui avait d'abord poussé contre xMaltiges, cessa tout à coup. Il se rappelait, de l'année précédente, que son enchère avait été couverte précisément par Malliges, lequel perdit terriblement, tandis que lui-même, prenant la banque aussitôt après^ avait eu une série de mains fructueuses. Alaltiges n'avait-il pas alors le même gilet blanc, et, à la boutonnière où passait la chaîne, la même petite déchirure? N'était-il pas à la même place, à gauche du banquier, et. pour prendre le fauteuil, n'était-ce pas d'un geste pareil, les deux poings sur la table, qu'il avait soulevé sa grasse personne? Ces faits exactement reproduits rétablirent dans l'esprit d'Abel la réalité complète de l'année précédente, la perte de Maltiges, ses propres gains qui avaient succédé.

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Tout de suite, en effet, Maltiges perdit. Saffre n'avait pas cessé de ponter; Chatignay, sur l'autre tableau, soutenait les enjeux : en cinq coups la banque sauta, et, remise, sauta encore. On s'était animé. Maltiges jurait contre le sommelier qui lui avait servi une glace insuffisamment froide. Saffre, près d'Abel, lui dit :

— On va s'amuser...

Son regard proposait une lutte. L'amourpropre d'Abel se ramassa, comme un muscle qui se tend. Et, entre deux grognements de Maltiges, il dit de sa voix lente et bas.se :

— Je mets trois cents louis.

Enfin ! Il s'était assis dans le fauteuil de paille ; il tirait de l'étui un cigare, que longuement il allumait, puis, l'œil vague, il fumait, un moment, tout en battant les cartes. Chacun de ses gestes avait eu une perfection d'élégance; il le savait et il en jouissait délicatement, de même que des regards par où tous ces hommes, autour de la table, reconnaissaient, étudiaient, admiraient cette élégance. Il y était d'ailleurs assez naturellement aisé, il était assez sur de lui, pour que ni la conscience de son mérite ni l'admiration de ce public ne lui fissent exagérer

jusqu'à raiïectalion les mouvements paresseux de ses mains longues et blanches, l'immobilité de sa tête, latonie recueillie de ses yeux. En lui-même, il sentait ses nerfs frissonner, bourdonner d'attente devant Tinconnu du hasard. Il était indifférent tout à fait, en cette minute, au gain ou à la perte : il frémissait seulement de l'émotion qui allait le posséder.

On passa les cartes. Il trouva courageux de faire couper par SafTre, qui s'était assis, attentif et résolu, en face de lui. Puis, avec la même lenteur lassée que pour allumer son cigare, il donna. Ce fut une série de secousses violentes et rapides. Des abatages, des six, des sept, un tirage à cinq, qui réussit : en moins d'un quart d'heure, il avait ramassé à droite, à gauche. Brusquement les enjeux des pontes découragés tombèrent à quelques louis.

Chatignay déclara :

— Je n'ai jamais vu pareille veine!

— C'est dégoûtant! grogna Maltiges.

Cependant SafTre se leva, disant simplement :

— Zul!

Abel alors, comme pour constater cette défaite et sa victoire, prononça :

— Messieurs, il y a une suite...

Il prit les billets et l'or étalés devant lui, une douzaine de milliers de francs, et sortit sur la terrasse, vide maintenant. Il s'était fait apporter une citronade, il buvait à petites gorgées. Il avait au cerveau, dans tous ses membres, dans son cœur même, une ardeur singulière; mais cette ardeur toute sèche ne le sollicitait plus, comme avant la partie, aux émotions violentes; elle lui donnait, au lieu de la conscience d'une personnalité exaltée, le sentiment d'une satiété trop vite venue, comme si ses forces, non son désir, eussent été épuisées. Il resta un moment à subir ce malaise qu'il n'avait d'ailleurs aucunement l'envie d'analyser. Il continuait de boire, et regardait les lumières de la place, les terrasses vivement éclairées des cafés. Des images, des idées s'assemblaient, à leur gré, dans son esprit : toutes, elles étaient de cette sorte particulièrement désagréable et pénible môme, qu'on a dans la fièvre morne d'une insomnie... C'était fini, c'était déjà fini, et ce n'était que cela! Par trop de chance, il avait étoulfé l'entrain des adversaires, et eux, en se retirant, enlevaient tout aliment à son désir. Il

ne voyait que cela : maintenant la partie était achevée ou bien se traînerait lamentablement. Onze heures venaient de sonner. Faudrait-il donc rentrer? Il n'avait nulle envie de dormir. Sa femme s'éveillerait, à son arrivée, comme elle avait coutume. Des images disgracieuses, ridicules, surgirent devant ses yeux : madame Mascran se coillait très mal j)our la nuit, ses cheveux peu abondants diminués encore par une natte qui les tirait en arrière; il vit le front ainsi dénudé, les yeux ahuris, le visage trop pâle. Et cette vue l'irrita extrêmement. Tout ce qu'il connaissait d'excellent ou de profitable dans le bon sens et le dévouement de madame Mascran disparaissait. Il compara à ce visage disgracié la beauté de madame de Buret. Mais, précisément, ce fut dans la même intimité de chambre conjugale que se dressa cette autre image, la llanime des yeux plus veloutée sous les cheveux dénoués, la chair des épaules brillante et douce, avec, près d'elle, l'honnête et solide carrure de l'époux. Les dents d'Abel grincèrent; de dépit, il eut des gestes saccadés et sots ; son coude fit rouler à terre son chapeau, son pied heurta une chaise qui tomba

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bruyamment II se reprit, avec un rire bref. En somme, cette image n'avivait que mieux son ■désir.

Mais d'autres images, pénibles encore, défilèrent. Il vit sa femme trouvant des raisons péremptoires pour empêcher son A^oyage à Luchon. Il aperçut que les affaires en train, «elles qui exigeaient sa présence, le pourraient retenir. Il fit un effort d'examen, il chercha, pour les vaincre, à préciser ces difficultés, disant toujours : « Ceci, mon père le fera » ; et soudain, alors, avec cette précision qu'il voulait donner à sa pensée, Thistoire brève de la reconnaissance Buret se présenta entière et nette. Elle n'avait guère occupé en deux fois plus d'une heure de son existence : la veille, la démarche de Vidal; ce jour même, après la rencontre du quincaillier, l'explication avec M. Mascran ; Abel en voyait clairement tout le •détail, entendait toutes les voix, la sienne, «elle de Vidal, celle de son père, retrouvait ■exactement ses impressions. iMais, dominant, puis absorbant tout, ce fut un seul souvenir, le souvenir d'une seule minute, qui lui parut ■enfermer toute l'histoire; un éclair lui sautait

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aux yeux : dans la nuit, il vit, il vit avec la certitude de l'évidence, le frisson de peur qui avait couru sur le visage de son père tourné vers lui. comme il le suivait dans son cabinet. Tout le reste n'était rien; il n'y avait plus que cela : M. Mascran avait tremblé parce que son fils avait découvert cette reconnaissance. Abel tressaillit. L'éclair avait été si brusque, si intense, qu'il restait aveuglé, étourdi ; il y avait dans cette affaire lîurct une réalité fâcheuse, plus que fâcheuse, vilaine. C'était cela, l'éclair, la vérité. Et c'était intolérable.

« Quoi! comment? pourquoi? » se demanda Abel. L'insuffisante révélation l'exaspérait en l'épouvantant. Mais déjà la lumière rapide et vive avait disparu; ce n'était plus en lui que pénombre, puis obscurité, ténèbres. Cessant de subir la violence de cette lumière, Abel s'estima raisonnable : il rassembla sagement tous ses autres souvenirs; il se rappela les réponses si simples de son père, la prudence si connue de M. Mascran et son habileté; de tout le poids de ces certitudes, il écrasa en lui l'illusion mauvaise, qui lui avait fait entrevoir une autre

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réalité. Il n'eut un peu de trouble encore qu'en se remémorant les dernières bontés de son père, le cadeau à madame 3Iascran, les enfants emmenés à la Prade. Contre ces bontés même, une défiance ne se levait-elle pas en lui sournoisement? N'était-il pas étonné qu'elles eussent été accumulées ce soir, juste après l'explication? N'apercevait-il pas enfin que peut-être elles préparaient ce résultat qu'elles avaient atteint, de faire disparaître tout soupçon? Cette fois, il s'indigna contre lui-même :

« Je n'y suis plus!... Cette citronade gâte ma digestion, ou bien c'est la partie trop rapide qui me porte au cerveau... »

Il rentra dans la salle. Au silence qu'il y trouva, il comprit que la partie était sérieuse. Salîre, à sa troisième banque, commençait à se refaire d'une perte abondante. Abel s'assit, et se mit à ponter. Reprenant contre Saffre la lutte qui lui avait été si favorable, il voulait de nouveau la mener rude et prompte. Il perdit, tout de suite, tout son gain; avant que la banque fût achevée, il avait même perdu de son argent. A son tour, il prit la banque. La nuit s'avançait. Toute la ville reposait mainte-

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nant dans le silence et dans l'ombre. Autour de la table une douzaine de joueurs seulement étaient restés : sur tous ces yisagcs, la lumière tombant crûment des lustres, absorbée par le tapis vert, plaquait des ombres dures, se décomposait en teintes cadavériques. Cette lumière de gaz était chaude extrêmement. 31a]gré l'ouverture des portes-fenêtres, l'air devenait brûlant : Abel dut essuyer son front mouillé de sueur. D'ailleurs il offrait à tous les regards la même impassibilité souveraine qu'au début de la soirée, mais où il n'avait plus à dominer un tumulte intérieur. La fièvre qui le brûlait le laissait lucide, dédoublait étrangement sa personne. Il désirait les émotions de sa première banque, celles qui avaient été trop promptes, qu'il n'avait pu savourer. Mais dans l'alternance des pertes et des, gains, où tour à tour il voyait la masse des billets et de l'or s'éloigner de lui, puis revenir, il restait inassouvi, presque indifférent. Et cependant, avec le malaise de son désir qui se fatiguait sans se satisfaire, il se déroulait en lui une chaîne lourde, grinçante, de pensées : parmi l'incohérente succession de tous les souvenirs désagréables, de tous

les pressentiments d'ennuis, les uns et les autres si menus, mais défigurés, grossis, le visage de Vidal surgit encore.

Cette fois, ce ne fut pas, comme sur la terrasse, le retour saisissant d'une impression instantanée, le souvenir du regard de M. Mascran, de sa peur, de ce qui avait paru être une peur; — ce qui revenait à l'esprit d'Abel dans le malaise de tout son être, c'était simplement une circonstance qu'il sentait déplaisante : Paul de Buret, l'ami, le client, dont il connaissait dans le détail toutes les affaires, lui avait tu cet emprunt. M. Mascran avait oublié, soit! Mais comment Paul avait-il oublié aussi? C'était Paul cependant, bénéficiaire du prêt, qui en payait les intérêts. Et ces deux mille francs, chaque année, étaient par lui Aersés aux mains de M. Mascran, chez qui Vidal venait toucher. Pourquoi Paul n'avait-il jamais parlé de ce versement? Abel s'en étonna, s'en irrita... Sans doute, il trouvait son plaisir à n'èlre notaire <que le moins possible. Mais, en ce moment, au souvenir du rôle piteux que cette stupide affaire avait failli lui donner devant ce sot bavard de Vidal, son amour-propre s'en prenait au mar-

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quis : lui, lui seul était responsable, puisque M. ^Mascran, question réglée, devait être excusé.

La colrre précipita un peu les gestes de ses doigts. Justement Saiïre abattit deux, trois fois : il avait remarqué la nervosité d'Abel, et comme, sur le dernier coup, la banque était près de sauter, il manifesta bruyamment :

— Le banquier a peur... c'est bon signe!

Cette provocation de la sorte la plus vulgaire eut ses effets babituels. Vn instant, toute la personnalité d'Abel fit bloc, s'amusa prodigieusement que cet être douteux eût la prétention de lui faire peur. Peur à lui, ce Saiïre, comme sans doute à tels de ses rivaux, dont il fixait les prix, à ses vendeurs, les fermiers et propriétaires, qu'il menaçait de laisser avec l'embarras de leurs produits, à ses acheteurs, qu'il tenait par un habile système de ventes à crédit! — Tout le pays avait connu l'aventure du plus ancien négociant en fromages, du chef de la vieille et bonne maison Couderc, forcé, par les mauvais tours de Saiïre, à une alliance, où le nouveau venu entendait se donner un faux brillant de probité. On avait plaint Couderc, méprisé Saiïre un peu plus; Abel, les yeux sur

les yeux du marchand, se rappelait celte histoire.

— Peur de vous, monsieur Saffre? fit-il avec un sourire. Je ne m'appelle pas Couderc.

Cette parole fut rudement approuvée, autour de la table. Safîre protestait :

— Oh! Couderc!... Il a fait ce qu'il a voulu, Couderc.

D'ailleurs, parmi les rires, où, toute politesse tombée, ces hommes se soulageaient de leurs rancunes contre le redoutable parvenu, Abel confirma la victoire de sa vanité et sa réelle défaite en disant :

— Chatignay, prêtez-moi cinq cents l-ouis. Je remets la banque.

La lutte recommença. 11 apparut tout de suite qu'elle serait désastreuse pour Abel. Il fut le dernier à le comprendre, lorsque sa perte était énorme. Il avait mis tout son effort à dominer la chance contraire, et il se maintint vraiment beau jusqu'à la hn. Tandis que Saffre entassait les gains, il ne cessa de l'accabler : avec les plaisanteries qui sont de tradition à ce jeu, il rappela tous les potins, toutes les mauvaises histoires qui couraient sur le marchand.

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Les autres joueurs riaient; mais il n'échappa point à Abel que, sur sa déveine persistante, tous, pour en profiter, avaient fortement grossi leurs enjeux. Vers trois heures, il perdait plus de cinquante mille francs. Il se déclara fatigué : cette fois, Saffre se contenta, sans aucune remarque, de ramasser son argent.

Dans la ville, madame Mascran était des trois ou quatre femmes de qui l'on disait qu'elles « voyaient » tout le monde. Tenant au Palais par la fonction de son mari, elle avait des relations avec les femmes de magistrats, et, par elles, avec les femmes de tous les fonctionnaires, même avec certaines préfètes, « du moins celles qu'une éducation possible faisait accepter ». Recevant beaucoup, elle était recherchée en outre par le groupe nombreux, homogène, des ménages et des célibataires du régiment.

Par cette quantité de visites à recevoir et à rendre méthodiquement, il ne lui restait pas Tabondance de loisirs qui est cause, dans ces petites villes, que les femmes se retrouvent

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chaque jour plusieurs heures et forment, suivant leurs affinités, des cercles parfaitement indépendants. Elle passait d'un cercle à l'autre, sans s'arrêter dans aucun. Il plaisait à Abel qu'il en fût ainsi.

Cependant elle avait une intimité, mais qui était celle de toute la ville, dans la personne d'une vieille fille aux yeux vifs et aux mauvaises dents, mademoiselle Devaluy. Chaque après-midi ou chaque matin, mademoiselle Devalu}' apparaissait. Et, de madame Mascran comme de tant et tant d'autres amies, elle était habituée à un sourire quand elle arrivait, à des efforts pour la garder encore, quand elle voulait partir : car à la femme du notaire, à toutes les femmes de la ville, elle distribuait, chaque jour, heure par heure, le merveilleux antidote de l'ennui, les nouvelles qu'elle était toujours la première et la seule à savoir, — douceurs pour les vanités souffrantes, friandises pour les curiosités, quelques méchancetés acides pour certaines envieuses.

— J'admirais ce coussin, dit-elle à madame Mascran qui la trouvait plantée près de la cheminée dans le salon trop plein.

— N'est-ce pas qu'il fait bien?

— Je l'avais vu quand vous y travailliez; mais je ne croyais pas qu'une fois achevé il serait si joli.

Dernière des œuvres de tapisserie qui occupaient les soirs de madame Mascran, le coussin offrait un bariolage criard de jaunes, de verts et de roses. Après de copieuses louanges, mademoiselle Devaluy demanda, très intéressée, comment se portait Abel.

— Mais bien, lui répondit-on. 11 est rentré un peu tard, cette nuit. Vous savez, après les jours de foires, ces messieurs font leur partie au cercle avec tous leurs amis des environs. Mais, ce matin, il était à son cabinet à l'heure ordinaire.

— Ah! fit mademoiselle Devaluy.

Elle eut une petite pause et regarda madame Mascran, dont la large figure a^ait sa pâleur coutumière, et les yeux doux, leur habituelle inertie.

— Je ne vous ai pas aperçue, ce matin, à la messe : je me demandais si vous étiez souffrante... ou monsieur Mascran... ou les enfants... ils vont bien?

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— Gai. Ils sont partis hier soir avec leur grand-père, pour coucher àlaPrade, enchantés, comme toujours... La messe? oh! tout simplement, je suis allée à celle de huit heures. J'ai paressé; j'étais lasse : tout ce monde, hier...

Mademoiselle Devaluy avait ouï dire des merveilles du déjeuner; elle les rapporta fidèlement, puis, tout de suite :

— Aimiez-vous la toilette de la marquise? Madame Mascran ne l'avait pas aimée : il

n'arrivait guère qu'elle appréciât ni les robes ni les chapeaux de la « femme la plus élégante du pays ». Mademoiselle Devaluy fit préciser la critique, suivant son habitude, en la combattant à peine. Elle conclut elle-même :

— Ah ! par exemple, je n'ai pas trouvé de très bon goût son manteau pour l'automobile, tout rouge : ça tire l'œil. 11 paraît que c'est très chaud : du drap de soldat, une pièce qu'elle a eue pour rien, et où il lui reste encore de quoi garnir plusieurs fauteuils.

Madame Mascran prit plaisir à marquer par des comparaisons sa supériorité sur la marquise, qui n'était pas une « femme sérieuse ». Mademoiselle Devaluy connaissait ce jeu, et toutes

ces histoires qui ne se renouvelaient guère. Cependant elle écouta, et son attention était si sincère qu'on l'eût pu croire encourageante. Seulement, à une fin de phrase, elle glissa :

— Madame de Nérandières était à la messe, et madame Sarban aussi. Elles se sont à peine saluées.

La querelle de la « colonelle », madame de Nérandières et de la « sous-intendante », madame Sarban, amusait et passionnait tour à tour la ville. Le colonel de Nérandières, vieux garçon, avait épousé, l'année d'avant, à cinquante-deux ans, une jeune fille, pas toute jeune, du pays, mademoiselle de Malissier, et, très lié jusque-là avec les Sarban, — on disait même trop lié, — il avait d'abord continué ces relations après son mariage. Puis, sur une lettre anonyme avisant sa femme qu'il avait été l'amant de Tintendante, des scènes s'étaient succédé, connues, grossies par toute la ville. Sous un prétexte, — le petit chien de la colonelle mordu par le gros chien de la sous-intendante, — il y avait eu comme une brouille entre les femmes. Madame Sarban avait poussé son mari à solliciter un changement; mais Sarban, placide, —

et acoquiné, disait-on, avec une petite modiste, — ne voulait rien entendre. On en restait là. La ville observait. Les deux femmes se déchiraient à toute occasion. Lorsque, dans un salon, personne ne savait plus que dire, c'était une ressource de demander :

— Quel est le dernier tour de la colonelle ou de la sous-intendante, ou de toutes les deux?

Cependant la rupture n'était pas complète : réduites à n'être qu'officielles, du moins les relations duraient.

— Mais je ne crois pas, ajouta mademoiselle Devaluy, que la sous-intendante soit invitée à cette partie qu'organisent les Nérandières, pour visiter les ruines de Tresles. Il y aura plusieurs de ces dames du régiment, mais pas toutes, précisément pour qu'on ne soit pas obligé d'avoir les Sarban.

— Nous sommes invités, fit madame Mascran; mais je ne sais pas ce que nous ferons. Je n'ai guère envie d'y aller : des ruines, cela n'est pas bien intéressant, et Abel ne m'a rien dit.

Sur ce nom d'Abel, qui revenait à limproviste, mademoiselle Devaluy regarda de nou-

veau, avec une espèce de fixité, madame Mascran. L'envie de s'informer était combattue chez elle par la crainte de déplaire : l'envie triompha.

— Vous savez qu'il est le héros du jour, dit-elle enfin.

— Qui? mon mari? pourquoi?

— Eh bien, une telle perte supportée avec un tel sang-froid! Et même, c'était mieux que du sang-froid : il a amusé tout le monde aux dépens de monsieur Safîre; il a eu des mots terribles.

Madame Mascran devait à l'épaisseur de sa peau, à ses yeux très myopes, à sa bouche trop mince et rentrée, une immobilité de A'isage où ses émotions, qui étaient parfois violentes, ne paraissaient jamais. Aux premières paroles de mademoiselle Devaluy, sa jalousie s'était vivement inquiétée. Une perte d'argent , même forte, ce n'était auprès d'une aventure amoureuse que peu de chose. C'était quelque chose : c'était un ennui, mais auquel madame Mascran, rassurée maintenant, opposa la fermeté de son esprit pratique , dès longtemps mûri par le gouvernement habile et prudent de sa maison.

LES MASCRAX 103

— (Test Irt's bien, lit-elle, de perdre avec sang-froid, mais il vaut mieux ne pas perdre du tout... D'ailleurs, cela ne le préoccupe guère : il n'a pas l'habitude de me cacher quoi que ce soit de ses affaires... tout ce qui est en dehors de l'étude, bien entendu... et il ne m'a rien dit.

— Cela prouve que l'étude marche joliment bien !... C'est ce qu'on a pensé, du reste : pour qu'il ait pu perdre ainsi près de quatre-vingt mille francs sans broncher, tout le monde dit ; « Faut il qu'il en gagne, de l'argent!... »

Mademoiselle Devaluy s'était levée; levée aussi, madame Mascran arrangeait du pied un coin du tapis, la tète un peu pencliée; elle dissimula ainsi une grimace qui avait tordu sa bouche, à ces mots fantastiques : « quatrevingt mille francs ». Etait-ce possible, cette somme énorme ! Mademoiselle Devaluy, debout, semblait attendre. L'habitude qu'on la sollicitât de rester lui faisait partager de la sorte le temps de chacune de ses visites : une moitié de ce temps, elle était assise; l'autre, debout, prête à s'en aller, se laissant retenir. Cette fois, madame Mascran ne fit aucun effort pour la

garder. Elle était calme , mais silencieuse. Mademoiselle Devaluy répéta deux ou trois fois :

— Eh bien, je m'en vais...

Il n'y eut pas de protestations, et elle partit en effet.

Tout de suite, madame Mascran demanda si son mari avait du monde : il avait un client. Elle dut attendre, et cette attente lui permit de bonnes réflexions. Elle n'avait eu d'abord que le désir de se faire confirmer la déplorable nouvelle , et, sans doute, aussi, obscurément, d'exhaler une colère qui, très vite, était montée en elle. Or sa raison lui disait soudain : « A quoi bon? » Etonnée que son dépit s'apaisât, elle cherchait à s'irriter en se répétant : « Un homme qui est marié, qui a des enfants, perdre cette fortune !... » Mais son bon sens s'en tenait au fait accompli. A quoi serviraient la colère, les reproches? Abel ne devait-il pas être tourmenté d'un dépit plus fort que le sien? Et des reproches venus d'elle auraient-ils 1" utile àpreté de ceux qui lui étaient certainement venus de lui-même? « Non! songea-t-elle, ce serait une bêtise d'y ajouter quoi que ce soit. »

Elle apercevait qu'il lui restait mieux à faire. Avant tout, il ne fallait pas que cette perte, connue de toute la ville, agît sur la réputation du notaire, sur la prospérité de l'étude. Heureusement, et madame Mascran en eut, dans sa satisfaction, un peu de colère encore, le charme séduisant de cet homme tournait à son avantage ce qui eût été funeste à tout autre. Mais, si la gloire dAbel se trouvait comme rehaussée , aux yeux de ses compagnons de jeu, et des femmes, et de tous les gens frivoles, ses intérêts vrais n'auraient-ils pas à souffrir? Que diraient les hommes sérieux, les clients, de ce notaire qui perdait en une nuit le prix d'une moyenne étude? Oui, qu'il gagnait beaucoup d'argent, qu'il était assez riche pour se permettre une si forte perte : telles avaient été les paroles de mademoiselle Devaluy, interprète toujours exacte de l'opinion. Ce souvenir apaisa madame Mascran, et même lui donna au cœur une plaisante chaleur d'orgueil, — l'orgueil qu'on dît sa maison si riche. — Elle se fixa dès lors à cette conclusion : de la perte stupide, absurde, douloureuse, il fallait tirer profit pour le bon renom de l'étude et de la maison; c'est

là ce qu'Abel devait savoir, mais en même temps il aurait à comprendre qu'une pareille comédie se joue une fois, non pas deux, et donc que ces désastreuses parties lui étaient désormais interdites.

Elle avait attendu assez longtemps. Antoine, qu'elle interrogea, ne put lui dire si le client était parti. Elle monta au premier. Du cabinet d'Abel, par la porte qui venait de s'ouvrir, la voix de son mari lui arriva; il parut, reconduisant le client, qui semblait un fermier cossu :

— Nous terminerons ainsi, dit-il. Maintenant, si j'avais besoin de votre signature, je la ferais prendre chez a'ous par mon clerc. Quinze kilomètres, ce n'est rien pour un cycliste comme Durieux... n'est-ce pas, Durieux?... Entendu! Ah! vous voulez parler à mon père, oui, je sais, pour le bail de votre gendre avec le marquis de Buret... Tenez, vous pouvez entrer... Au revoir!...

Le fermier introduit chez M. Mascran père, Abel aperçut sa femme qui regardait vers lui, hésitante. Madame Mascran s'avança :

— Tu es seul?

— Oui... c'était Vermenouse , le fermier du

Chaiimeil : il a recueilli une petite succession, d'un cousin, avec son frère, et je vais aboutir, je pense, à un partage amiable, sans frais d'aucune sorte.

Abel détailla les difficultés qu'il avait su vaincre. 11 parlait avec une abondance inaccoutumée. Cependant sa femme restait debout devant lui, silencieuse, puis pénétrait dans son cabinet. Et, brusquement, elle l'interrompit :

— Je voulais te dire un mot au sujet de ta perte au jeu, cette nuit...

Le visage d'Abel se glaça; sa réponse, qu'il tenait prête, jaillit aussitôt :

— Oh! je vous en prie, n'ajoutez rien à un ennui qui est assez lourd, et que je dois avoir l'air, pour le public, de porter en souriant.

Elle continua cependant, et, tout de suite, il l'écouta. L'opinion de mademoiselle Devaluy, c'est-à-dire de la ville entière, l'enchantait : il était l'homme du jour; après tout, sa faute, — cette perte énorme et disproportionnée à sa fortune, — dont le furieux regret le lancinait, avait conféré un brevet d'élégance suprême à son personnage; il commença de se la pardonner. Mais, en même temps, attentif aux paroles

de sa femme, il subissait la force de ce raisonnement : le malheur doit porter profit, et le profit serait pour l'étude, pour la maison, que l'on induisît leur prospérité de son aisance à supporter une perte de quatre-vingt mille francs.

Il sourit :

— On exagère toujours : ce n'est pas quatrevingt mille francs que j'ai perdus, mais seulement un peu plus de cinquante... A l'heure qu'il est, j'en dois cinquante, exactement ; vingt-huit mille à Maltiges, et le reste à Chatignay.

— C'est encore bien trop ! murmura madame Mascran. Et, n'est-ce pas, tu vas rembourser tout cet argent?

— Naturellement !

— Je veux dire : tu vas rembourser tout de suite... Il faut rembourser tout de suite...

— Voilà. Maltiges et Chatignay sont repartis : ils ne reviendront que samedi. C'est aujourd'hui mercredi : j'ai donc trois jours entiers pour me retourner.

Madame Mascran secoua la tête.

— N'attends pas samedi. Crois-moi, rem-

LES MASGRAN 109

bourse tout de suite, aujourd'hui même, demain.

— Où rembourser? Tu ne veux pas que je me transporte chez Maltiges, à un bout du département, et puis chez Chatignay, à l'autre bout!

— Ils doivent avoir un compte ici, dans une banque : tu verseras l'argent à leur compte, en les avisant par lettre.

Abel ne répondit pas. Le banquier de ses deux créanciers était précisément le sien : la solution lui plaisait par son élégante et correcte rapidité; mais il restait une difficulté, il en fit l'aveu.

— Je n'ai pas les fonds : quelques milliers de francs seulement en compte courant chez Verdage, banquier. Ta fortune est dotale : ce seraient de longues formalités pour en tirer de l'argent liquide, et je ne songe pas à y toucher, jMes économies, depuis dix ans que j'ai l'étude, s'élèvent à une centaine de mille francs, mais qui sont trop bien placés, en commandite, chez Verdage justement et ailleurs, qui me rapportent de huit à dix. Je ne voudrais pas, je ne pourrais pas tout de suite réaliser là-dcï^sus

110 LES MASGRAN

cinquante mille francs... Ce n'est pas commode... J'avais pensé à emprunter à mon père. Il s'arrêta, et attendit l'avis de sa femme, qui écoutait, silencieuse et grave. Elle le regardait attentivement, — regard droit, un peu sévère, mais sûr,

— Eh bien, fit-elle, pourquoi pas?

— En somme, reprit-il, j'ai besoin d'un prêteur discret. Je n'en peux trouver de plus discret. D'ailleurs, je ne suis pas au courant de la fortune de mon père : il n'aime pas qu'on lui en parle; mais je suis convaincu qu'elle doit être belle. Si j'ai pu économiser en dix ans sur l'étude, avec la vie que nous menons, à peu près cent mille francs, mon père, qui a eu l'étude environ quarante ans. et qui vivait, lui, je le sais bien, avec une extrême, une excessive simplicité, a réalisé quatre ou cinq fois autant. Je ne crois pas exagérer... Sans compter que , même après m'avoir passé l'étude, il a continué de donner des consultations, de gérer certaines affaires, celles, par exemple, de Paul de Buret : tout cela rapporte. Tu l'as bien vu, hier, par son cadeau : mille francs, c'est un joli cadeau. Certainement il

LES MASCRAN Hl

doit avoir au moins sept ou huit cent mille francs, et, en plus, la Prade, qui en vaut bien deux cents.

Madame Mascran approuva ces évaluations, qui lui parurent raisonnables.

— Le tout est de savoir, poursuivit Abel, comment cette fortune est employée. Tel que je connais mon père, par les conseils qu'il donne à nos clients, son portefeuille ne doit contenir que des valeurs de tout repos, rentes sur l'Etat, obligations de chemins de fer, le tout aussi facile à réaliser que des billets de banques. Une dépêche de Yerdage à son agent de change de Paris, et. ce soir, je peux avoir mes cinquante mille francs. Seulement, il faut que mon père donne son ordre à Verdage, et pour l'y décider, comme cela, ce matin même...

Il souffrait évidemment d'une appréhension, d'une honte, à la pensée de l'aveu qu'il devrait faire à son père. Avec le même regard droit et sur, madame Mascran lui remontra qu'il devait, sans faiblir et sans tarder, subir cette meurtrissure. Hésiterait-il devant la douleur d'une opération dont le résultat certain serait de le sauver? Elle prononçait des mots graves :

112 LESMASCRAN

« courage », « réparation », « dignité »; d'ailleurs elle n'y mettait pas plus d'emphase qu'elle n'avait de ménagements pour Famour-propre un peu hérissé d'Abel. Il se taisait, les yeux vagues. Il eût souhaité plus de douceur dans ces paroles ; mais leur rudesse même répandait peu à peu dans tout son être moral une liberté souple et forte, analogue à celle que donnent aux membres les vigoureuses frictions du crin.

— J'y vais, dit-il soudain en se levant. Je vais chez mon père. Attends-moi, je te raconterai...

Moins d'un quart d'heure après, il revenait, la mine épanouie :

— C'est fait. On ne peut pas être meilleur. Pas un mot de reproche, à peine de Fétonnement : « Fichtre! a-t-il dit. tu vas bien! » Tout de suite, il a été de votre avis : il faut payer sans retard. J'aurai les cinquante mille francs ce soir.

— Il va vendre des titres.

— Je ne sais : il ne m'a rien dit et je ne lui ai rien demandé. J'aurai l'argent, ça suffit. Deux mots échangés, et voilà tout. Il m'a aussitôt parlé de l'affaire de Vermenouse... A propos...

Il ouvrit la porte de son cabinet, et appela le clerc :

— Durieux !

— Monsieur?

— -Mon père désire avoir la signature de Vermenouse à tout hasard, pour la liquidation. Cela peut décider son frère à accepter le partage. Allez donc à l'Hôtel Saint-xMartin, où descend Vermenouse : il doit y être encore. Vous lui ferez signer une feuille de timbre.

— Bien, monsieur.

Le clerc décrocha son chapeau, changea d'habit, et partit rapidement, ses jambes un peu torses se démenant d'une manière cocasse, comme toutes les fois qu'il s'essayait à la vitesse.

■ — Tu dois être content, fit madame Mascran.

Elle sourait, émue de pitié tendre pour les souffrances qu'il venait d'endurer. Mais ces souffrances, sitôt finies, étaient oubliées. Abel avait allumé une cigarette. Il déclara légèrement :

— Très content.

Cependant madame Mascran souhaitait que cette épreuve, par d'énergiques résolutions.

114 LES M.VSCRAN

protégeât l'avenir. Elle s'approcha, et, ses mains sur les épaules de son mari, elle lui dit :

— Promets-moi que tu ne joueras plus!

Il fut agacé de cette exigence :

— Mais, bébête, tu sais bien qu'on dit : « serment d'ivrogne »!... Toutes les promesses ne feront pas que mes habitudes et roccasion ne m'entraînent à jouer. Si je refusais une partie, on ne manquerait pas de murmurer : « Il n'ose plus, parce qu'il a perdu. »

— Et tu préfères t'exposer à perdre encore ?

— Ah! non. J'ai eu la sottise de jouer sur parole; mais cela, je te le promets, cela ne m' arrivera plus.

Il était résolu, aisé, souriant. Tout ce personnage qui était bien le sien, celui de chaque jour, fit aussitôt retomber madame Mascran aux faiblesses coutumières de son adoration. Elle n'eut plus la sûreté calme et forte de son regard. Elle trouva qu'Abel était le plus beau des hommes, et elle l'embrassa en soupirant :

— Tout ce que je désire, mon chéri, c'est que tu n'aies plus ni chagrin ni ennui...

Toute la journée, ce fut le même visage çou-

LES MASCRAN H5

riant un peu, si parfaitement affable, et l'aisance souveraine du geste, de la parole, qu'Abel fit admirer de tout le monde. Au cercle, où il était d'usage de se retrouver, après le déjeuner, durant une heure, on le félicita. Il se laissa féliciter, il laissa aussi bien enfler sans mesure le chiffre de sa perte ; aux questions qui voulaient le faire préciser, il répondait cvasivement :

— Enfin, c'est la culotte, la belle culotte^ Il joua au poker, qu'il aimait, et gagna. Ce gain, minuscule, lui fît plaisir. Cependant, dans le besoin de réparer son insomnie, à cette heure du milieu du jour, il s'engourdissait : il fut heureux d'un prétexte, — la proposition d'un des Risac d'essayer durant une demi-heure un trotteur nouvellement acheté , — pour ne pas retourner tout de suite à la paix opiacée de son cabinet.

La chaleur trop lourde, un peu orageuse, décida Risac à ne pas atteler le cheval sur une route : il pensa à demander au colonel de Nérandières, qui avait une cour vaste comme un manège, la permission d'y faire trotter le cheval.

dl6 LES MASCRAN

Abel le précéda chez le colonel : il y avait entre M. de Nérandières et lui une entière sympathie, faite de tous les goûts qu'ils se savaient communs. Le colonel, qui avait été fort beau, mais de l'espèce un peu brutale, très différente de celle d'Abel, était encore en tenue et en bottes : après l'exercice du matin, il ne s'habillait que vers trois ou quatre heures, pour se rendre au tennis, qui était le lieu de réunion des officiers et de leurs femmes, et d'un cercle assez restreint.

— Comment donc! fit-il, c'est moi qui serai enchanté de voir cette bête.

Il questionna Abel : d'où A-enait le cheval, quel âge, quelles origines? Fermement campé sur de fortes jambes, le buste un peu trop ample, il tenait très droite sa tête blanchie, élégante de coupe, de traits, avec de larges yeux avides et durs. Abel s'informa de madame de Nérandières. Le colonel, les dents serrées sur l'ambre de son porte-cigare, eut un sourire gouailleur :

— Elle est un peu nerveuse, aujourd'hui : l'orage!...

D'un coin ombreux de la cour, où ils eau-

L (•: s INI A s C R A N HT

saient, ils entendirent l'appel bref et sonore (l'une trompe d'automobile.

— Ça, c'est la trompette de Buret, fit le colonel, — enrouée comme un vieux coq... Eh bien, quand il vous plaira, mon garçon! criat-il au portier en livrée, qui sortait à pas comptés de sa loge pour ouvrir la porte cochère.

Il ajouta :

— Quel empoté!... I/autre semaine, j'ai dû lui fourrer quatre jours de salle de police pour le dégourdir.

— C'est joliment commode d'envoyer son concierge à la salle de police! dit Abel.

L'auto fit son entrée. Paul de Buret y était seul avec le mécanicien : il expliqua qu'il avait rencontré Bisac et qu'il venait assister aux essais du trotteur. Abel éprouvait, à le voir, une gène très légère, mais si nouvelle qu'il dut en prendre conscience : il pensa être victime d'un scrupule enfantin, — le remords ridicule d'avoir à peu près réussi la conquête de la femme de cet ami ancien. — Il réagit, et, d'un ton dégagé :

— Que fais-tu en ville, aujourd'hui? demanda-t-il.

Le marquis aurait dû répondre, en toute sincérité, qu'il fuyait l'ennui du trop vaste et trop lointain château. Mais il ne s'avouait pas cette réalité : il cherchait des prétextes pour monter en auto et venir à la ville. Cette fois encore, il avait un prétexte, qu'il donna.

— J'avais à faire chez Vidal le quincaillier.

Ahel frémit imperceptiblement : le marquis de Buret, Vidal!... La lueur vive de son regard trahit un émoi. Paul n'y vit qu'une surprise, et, voulant justifier son voyage, dont le motif paraissait insuffisant, il insista :

— C'est un tourniquet pour arroser les pelouses... J'avais promis à ma femme de l'acheter hier. J'ai oublié. Alors... voici.

Il avait retiré de la voiture un paquet, qu'il tint à déplier. Abel, aussitôt remis, se blâma d'avoir été si sottement troublé par ce nom de Vidal et parce que c'était Paul de Buret qui l'avait prononcé : n'était-ce pas comme le retentissement des pensées absurdes qu'il avait accueillies, un instant, la nuit précédente, dans la fièvre de la salle de jeu? Du moins, cette fois, la tranquillité du marquis, parlant de

LES MASCRAN H9

Vidal, démontrait, à l'évidence, que l'affaire conclue entre lui et le quincaillier, l'emprunt des quarante mille francs, était de la sorte la plus naturelle et régulière. Abel, définitivement convaincu, en éprouva comme un plaisir qui s'exprima en éloges — et du tourniquet et des pelouses de Buret.

— Elles sont médiocres, avec une telle sécheresse! répondit Paul modestement.

Cependant, par la grande porte qui était restée ouverte, Pierre de Risac parut, menant avec une rare sûreté son nouveau cheval, un alezan très haut. Tout le harnais et la voiture, une légère charrette, étaient de la correction, de l'élégance la plus minutieusement soignée. En s'arrêtant devant le groupe du colonel, de Mascran et de Buret, Pierre de Risac leur offrit, par un contraste qui ne les étonnait plus, l'accoutrement dépenaillé, sali de sa personne, un chapeau percé, un « complet » qui avait été chocolat, maintenant jaune par endroits, ailleurs blanc'ou vert avec une infinité de taches; les gants seuls étaient intacts.

— ^Bonjour! lança une voix de femme, du premier étage.

120 Li::s MAScnAN

Levant la tête, Risac salua madame de Néran-. dières.

— Je descends, dit-elle.

Trop brune, avec d'assez beaux yeux noirs, la colonelle devait à sa longue existence campagnarde et à son autorité sur le régiment des allures frustes et décidées. Sitôt les saluts échangés, Risac rassembla les guides, et commença son essai. Le colonel, amateur aussi passionné que lui, suivait tous les mouvements du trotteur. Madame de Nérandières causait avec Abel. Goûtant très vivement la joie du mariage auprès d'un homme qui était de l'espèce « amant » plutôt que « mari », elle avait des indulgences singulières pour tous ceux et celles qui lui paraissaient en quête de ce qu'elle possédait. Elle pensait bien qu'un jour ou l'autre la languissante madame Varignot secouerait la surveillance du petit capitaine, dont elle détestait la laideur et la A'erve pointue. Elle avait compté d'abord sur Abel. Mais elle le devinait absorbé par la marquise. Et ce fut sans doute pourquoi, le voyant près du marquis, elle lui rappela l'excursion aux ruines de Tresles.

— C'est demain, vous savez. Vous en êtes, n est-ce pas?

En serait-il? Son hésitation marqua qu'il était insuffisamment tenté.

— J'ignore les intentions de ma femme, expliqua-t-il, — c'est toute une histoire, chaque fois qu'il faut la tirer de chez elle. Naturellement, je ferai ce qu'elle voudra. Je propose et elle dispose.

En passant devant un tas de cailloux hlancs, destinés à l'empierrement de la cour, le trotteur avait fait un écart que Risac réprima de sa main sûre.

— Rien n'est plus stupide qu'un cheval ! — déclara le colonel.

Madame de Nérandières regarda, un instant, vers la voiture.

— Quand j'ai vu entrer monsieur de Buret. reprit-elle pour Ahel, j'ai eu un regret. Ils sont si loin que je n'avais pas pensé à les inviter, et puis je les croyais au moment de partir pour les eaux. Mais, en somme, ils se déplacent très facilement, avec l'auto, et, puisque leur départ n'est pas si prochain, je ferais sans doute bien de les inviter. Qu'en pensez-vous?

Abel répondit que les ruines de Tresles, curiosité archéologique du pays, ne manqueraient pas de tenter l'esprit si cultivé du marquis. II ne disait rien de la marquise, et madame de Nérandières n'en dit rien non plus. Seulement, en souriant à son ironie facile, elle eut un regard familier, direct, encourageant, dont il accepta la complicité. Elle ajouta :

— Cette raison me décide. Je vous remercie. Je vais les inviter. Si madame Mascran ne veut absolument pas remuer, peut-être vous permettra-t-elle de venir seul. Demandez-le-lui de ma part.

— Vous êtes bien bonne.

Risac avait mis le trotteur aux allures vives, et un nouveau tour s'achevait, d'une si magnifique franchise que le colonel et Buret crièrent bravo.

Risac s'arrêta devant eux. Le cheval fut examiné, palpé. Madame de Nérandières décerna des éloges, qui étaient motivés et judicieux : elle discutait avec son mari et Risac, en simple camarade de sport, vigoureusement, brutalement. Le ton changea tout à coup, quand elle fit son invitation au marquis de Buret, rappela à Risac et à Abel qu'elle comptait sur eux. Elle

redevenait femme : ils farent respectueux, avec des sourires de politesse galante. Paul de Buret avait accepté sur-le-champ, ravi, pour la marquise et pour lui.

— Hein? fit madame de Nérandières à Abel, voilà un homme qui n'est pas, comme vous, esclave de sa femme. Il accepte tout seul. On voit bien qu'il est maître chez lui.

La raillerie de ses yeux restait caressante. Abel se contenta de sourire. C'était sa ressource et sa force, ce sourire, que chacun pouvait croire réservé à soi seul, et d'un charme, d'ailleurs, où l'on pouvait trouver, à sa guise, de la finesse, de la SA'mpathie, de la moquerie, et jusqu'à de la candeur.

— Voulez-vous que je vous ramène chez vous? avait proposé Risac à Abel.

Abel accepta : les places étaient terribles à traverser par ce soleil mauvais.

— L'orage m'abrutit.

— Je vous trouve encore épatant, après la veille de cette nuit, et les émotions!

Paul de Buret s'étonna :

— Quoi?... il y a eu une partie, hier soir! Si je l'avais su!... On n'avait rien fait avant-hier.

— Demandez à Mascran !

— Tu as gagné beaucoup?

— Pas précisément!... J'ai eu de la déveine.

— Et de l'estomac, fit Risac. Quel estomac!

— Heureux en amour... commença madame de Nérandières.

— C'est gentil pour ma femme! interrompit Abel. Je le lui dirai, et aussi notre conversation.

Il était installé à côté de Risac, qui claqua légèrement des lèvres. Le trotteur les emmena rapidement, par les rues, les places désertes à cette heure, jusqu'à la maison du notaire.

Le reste de l'après-midi, Abel eut une besogne, non point de grand effort intellectuel, mais d'application assez minutieuse, qui ne fut coupée que par la visite d'un client. Vers six heures, le clerc Durieux, l'homme de confiance, parut, une large enveloppe à la main :

— Monsieur Mascran père m'a dit de vous remettre ceci.

Abel décacheta l'enveloppe : le paquet de billets de banque lui rappela ses dettes de jeu.

LKS M ASC R AN 125

Il regarda la pendule : il avait encore le temps d'aller chez Verdage.

— Bien, fit-il. Mon père est chez lui?

— Non, monsieur Mascran père est parti pour la Prade, il y a bien une heure. Vous aviez du monde.

En effet, vers cinq heures, il y avait eu dans la ])ctite rue un bruit de voiture, qu'Abel se souvint d'avoir entendu en causant avec le client.

— Ah!...

Il aurait voulu tout de suite remercier son père. La facilité de ce paiement, toute sa dette liquidée le jour même, lui était fort agréable. Et, parce qu'il ne s'était donné aucune peine pour se procurer cet argent, il admettait comme naturelle et nécessaire la présence de l'enve- Iroppe bourrée de billets bleus.

— Vous n'avez pas besoin de moi? demanda Durieux.

— Non. Du reste, je sors aussi. Il n'est venu personne pour l'étude?

— Il est venu des gens pour des procurations... (Il les nomma.) bit puis il est venu monsieur Safîre.

— Saffre! fit Abel. Jean Saffre?... Ce n'est pas un client.

— Je sais bien; mais monsieur Mascran père m'avait envoyé chez lui avec un mot très urgent, et, en effet, monsieur Saffre est venu aussitôt. Même, il est venu deux fois : il est sorti, puis revenu.

— Tiens!... Et vous ne savez pas pourquoi, naturellement.

Durieux ne savait pas. Abel maniait d'un peste machinal la lourde enveloppe, et une idée, un soupçon lui passa par l'esprit.

— Mon père n'a pas dû sortir depuis le déjeuner?

— Oh! non, monsieur. J'ai trouvé monsieur Mascran père à deux heures dans son cabinet, et, comme d'habitude, il n'a pas bougé, jusqu'à tant qu'il soit parti en voiture.

— Merci, Durieux. Au revoir! Vous pouvez vous en aller.

Il vit, par la porte ouverte, les jambes torses du clerc osciller à travers la grande salle de l'étude, disparaître, — et il songeait brusquement :

« Si mon père n"a pas bougé, oîi a-t-il pris

ces cinquante mille francs? Il n'a pu engager ni faire vendre des titres. D'où est tombé l'argent? Pas du ciel... D'autre part, il envoie un mot à Saffre, qui n'est pas notre client : Safîre accourt, sort et revient... Il a dû emprunter à Safîre, évidemment; il lui a emprunté ces cinquante mille francs!... Quelle drôle d'idée!... Oui, Saffre a de l'argent, beaucoup, toujours, en caisse, pour ses paiements, et il tient à faire plaisir à mon père; peut-être même lui a-t-il demandé un plus faible intérêt que Yerdage... C'est sans doute cela : mon père n'a pas voulu vendre, et, forcé d'emprunter, il a mieux aimé emprunter à Saffre, à quatre ou cinq, qu'à la banque, qui aurait pris huit... Tout de même, quelle idée! »

La sonnerie précipitée de la pendule — six coups d'un timbre aigu! — le fit lever. Les bureaux seraient-ils encore ouverts? Il se hâta. Dans la rue il répétait :

— Drôle d'idée!

Il ne pouvait trouver à blâmer l'idée de son père, telle qu'il la comprenait, simple et pratique, économisant trois ou quatre pour cent sur les intérêts. Mais il restait étonné : cette

idée d'emprunter à Saffre, il ne l'aurait luimême jamais eue.

« Ainsi, songeait-il, c'est SafTre qui, après m'avoir gagné une partie de cet argent, me met à même de le rendre à ceux qui me l'ont prêté... Voilà de la circulation... Mais c'est drôle ! »

Là-dessus, il entra à la banque. Il n'avait plus, lorsqu'il en sortit, que le plaisir de s'être si vite libéré.

Profondes, étranglées ou larges, les vallées de ce pays montagneux ont toutes des roches cristallines que la gelée et le soleil, le vent et la pluie ont veinées de gris et de roux; les verdures de leurs prairies, pareilles à des tapis opulents, s'espacent entre les bois toulîus; les verdures aériennes des ormeaux, des chênes et des peupliers frémissent dans les haies qui serpentent sur leurs flancs.

Le passé lointain s'évoque tout à coup, parmi l'activité paisible des faneurs ou des moissonneurs, parmi la tranquille solitude des vieux rocs : sur un promontoire, à un détour de la rivière, en haut, toujours très haut, rousses et noires comme les rochers, les pierres d'une muraille se dressent; c'est la forteresse féodale,

— château, tour, simple mur en brèche, — avec un pan de ciel qui bouche ses ouvertures ; c'est le témoin ruiné du temps où, maître dans sa vallée, le seigneur guerroyait contre le maître de la vallée A'oisine. La forteresse tint bon, presque partout, contre les Anglais, et même contre les grandes compagnies. Mais elle ne résista pas aux guerres de religion : canons protestants et canons catholiques eurent raison du basalte de ses murs. Démantelée, ouverte de part en part, elle devait être bientôt abandonnée ; avec elle furent abandonnées les habitudes singulières — excès d'austérité ou d'orgies

— qu'elle faisait à ses habitants, pour l'existence unie des villages et des villes, pour la vie ornée et corruptrice de la cour. La ruine, tandis que les hommes, les familles s'anéantissaient, est demeurée solitaire, ironique. Les archéologues l'étudient, les artistes l'aiment, rousse et noire sur la verdure et comme rapiécée de ciel bleu; les curieux la visitent; les paysans sournoisement la démolissent pour faire des auges à leurs cochons.

Nulle part plus qu'à Tresles, cette dévastation lente ne se poursuivit avec méthode et

sécurité. Cependant nul établissement féodal n'a laissé de plus complets vestiges, ni de plus imposants. Tresles était très isolé, les voisins qui travaillent depuis des siècles à le démolir étaient trop peu; et ils avaient trop à emporter : sept châteaux, des chapelles, deux tours immenses, — une ville entière. — C'est donc une ville encore, roussie, noircie, éventrée, comme au lendemain d'un furieux assaut, qui s'allonge du nord au midi sur une formidable presqu'île de granit et domine de sa masse altière les eaux bouillonnantes d'un torrent. La vallée, ici, est une gorge étroite, du fond de laquelle surgissent le promontoire et la ville féodale; sur le flanc des deux collines abruptes qui l'enserrent, — granit rosé, bruyères plus roses, genêts sombres, — les deux rubans de la route dévalent presque parallèlement, pour se rejoindre au pont qui franchit le torrent, devant l'extrémité de la presqu'île et le pied des hautes tours. Près du pont est tapie la maison du cantonnier, qui est aussi une auberge. Mais il est rare que les touristes descendent jusque-là : ils préfèrent gagner directement les ruines par le promontoire, où la place entre les circuits du torrent

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est encore suffisante pour qu'on puisse y laisser les voitures, et surtout y installer sur l'herbe le déjeuner.

Le jour choisi par les Xérandières, il y avait près de la route comme un campement : voitures de toute forme et de tout âge, landaus, charrettes élégantes et tapissières de location, des chevaux dételés, des chevaux de selle, quelques bicyclettes, l'auto du marquis de Buret. Des ordonnances, des domestiques en livrée, étaient occupés aux chevaux, rangeaient symétriquement les voitures; d'autres tiraient des coffres les provisions pour le lunch : — car c'était seulement un lunch. — Dans un coin, un fourneau était allumé pour le thé.

En habits civils, le colonel, comme disaient les soldats, ne « marquait » pas si bien qu'en tenue. L'ampleur du buste s'accusait, les jambes étaient trop fortes; sous le chapeau mou, les cheveux blancs n'avaient aucune coquetterie. Mais la taille, très droite, gardait une belle allure ; avec un peu de laisser aller, M. de Nérandières restait incontestablement c< quelqu'un » ; et la flamme large, ironique un peu, galante, de ses yeux était bien du

LES MASCIIAN 133

.maître de maison qui sait l'art de traiter les hommes et les femmes, les inférieurs et les égaux, de manière à les contenter tous. Le colonel était satisfait, satisfait que le temps, lourd d'orage, ne se fût pas gâté, et qu'il y eût. parmi les groupes posés sur le promontoire, des toilettes claires, des yeux brillants de femmes, des bruits de voix joyeuses, et que cette gaieté fût son œuvre.

Madame de Buret offrait à tous la fête de son rire, la lumière de ses dents éclatantes et de ses yeux qui semblaient, comme le soleil, luire pour tous indistinctement; elle parlait à voix haute; elle disait les choses les plus banales, mais qui paraissaient spirituelles et séduisantes parce qu'elle les disait assurée dans sa beauté. Elle venait d'arriver : elle avait serré aussitôt la main d'Abel, qui, à voix très basse, s'était avoué inquiet de son retard.

— Une petite panne : de l'eau dans le carburateur !

Tout de suite entourée, elle s'était brusquement animée : car elle avait une vivacité de nature qui s'emportait vite, mais sans malice, aux compliments caresseurs des hommes. Abel

l'observait, content de ce succès, jaloux cependant, mais d'une jalousie orgueilleuse.

Il était venu seul, et, tout le long de la route, dans son phaéton, voyant en images exactes et troublantes les beautés de la marquise, il avait souhaité que cet après-midi fut favorable à de premières familiarités, — paroles secrètes, regards libres et longs, serrements de mains, frôlements. — Il se demandait maintenant ; « Cette journée sera-t-elle propice? » Il avait le respect aveugle des combinaisons du hasard : il se souvenait que, tel jour où il avait cru toutes les chances réunies pour lui obéir, un accident, le plus stupide, le plus futile, l'avait déplorablement déçu; que, d'autres fois, n'espérant rien, il avait été soudain comblé. Il sentait chez la marquise, dans la sonorité de son rire et la flamme de ses yeux, cette vibration particulière aux femmes qui se savent aimées d'un amour envers lequel elles éprouvent mieux que de la complaisance. Pour ce qui était d'elle, tout s'annonçait bien. Mais les circonstances? comment disposeraient les circonstances? En attendant, il fallait qu'il satisfit, souriant, tous ceux et celles à qui, éternellement, il devait des

choses gracieuses. Les femmes laides, comme les vieilles, adoraient en lui l'illusion d'exister. Il leur iît — et elles étaient plusieurs dans le régiment — ses menues charités habituelles. A quelques amis intimes, il ne put refuser les mots de bonne humeur qu'ils sollicitaient de lui, comme on réclame son dû. Enfin madame de Terremont se serait étonnée qu'il se dérobât à l'assaut qu'elle était toujours prête à lui donner; et il fallait aussi, pour ne pas déranger les habitudes du petit capitaine Yarignot, qui s'inquiétait toujours de sa présence, dire aux yeux languissants de madame Varignot des choses violentes comme l'étreinte qu'elle paraissait souhaiter. Il ne pouvait pas être, à cette heure, autre que lui-même. Ce lui-même, dont il était assez content à l'ordinaire, le gêna, cette fois, par la multiplicité des empressements auxquels il avait à répondre.

— On va d'abord goûter! dit le capitaine enchanté du bon prétexte pour rompre le têteà-tête de sa femme et d'Abel.

Ils se rapprochèrent du groupe central : Abel s'y perdit à la recherche de la marquise, qu'il

130 LES MASCR.VX

réussit à joindre, harcelée, amusée, troublée par la verve taquine du colonel.

— Mais je ne veux pas du tout! disait-elle, j'aime Paul.

— On n'a pas idée de ça... « J'aime Paul !... » Bien sûr qu'il faut aimer Paul... Mais Paul, ce n'est pas assez. Une femme comme vous a droit en outre à un amant... N'est-ce pas, Mascran?

Il expliqua à Abel qu'il croyait bon, une fois de plus, de dispenser à la jeune femme les conseils paternels de sa vieille expérience : il fallait qu'elle prît un amant.

Madame de Buret, très rose, protesta en riant :

— C'est abominable de me pousser au mal, colonel! Quel est donc votre intérêt?

— Hélas! fit-il, pas d'intérêt. Je suis un homme très âgé, et très rangé, ce qui est pis. Ainsi mes conseils, étant tout à fait désintéressés, n'ont que plus de valeur.

Il laissa la marquise à Abel, qui dit hâtivement à la jeune femme :

— Je suis si heureux du hasard qui nous réunit!... Voulez-vous que je reste près de vous pendant le haicli?

LKS MASCIÎAN 137

— Xalurelleiuoiit! fit-elle.

Ils ne pouvaient continuer cet entretien : avec la môme exacte promptitude (ju'à l'exercice, les ordonnances avaient installé une quantité de tables et de pliants, — transportés dans un fouri^on, — que le colonel, pour ces parties, préférait à l'inconfort du gazon. La marquise avait été, au passage, retenue par les politesses de quelques femmes de la ville, — un des cercles; — elle répondait avec une hauteur bienveillante à leurs flatteries qui se bousculaient en paroles confuses. x\bel avançait lentement vers une des tables : il ne voulait pas avoir Tair, il n'avait vraiment pas trop l'air de s'attarder exprès. Madame de Nérandières cependant l'appela.

— Je vous ai gardé une place près de moi, et aussi à madame de Buret.

— Je vais faire bien des jaloux ! murmura-t-il.

— A cause de moi? Oui, parfaitement!

répondit-elle. Vous êtes tout à fait gentil.

Elle n'avait aucune envie de l'enlever à la marquise. Mais il lui plaisait d'avoir de cet homme, à défaut d'amour, la gratitude de ses

passions. Ce fut elle encore qui appela la marquise, et, la faisant asseoir à côté d'xAbel, prit à son compte la hardiesse, qu'on eût remarquée, de ce voisinage.

On fut très gai dans ce coin de table. Mais, justement, cette gaieté, où madame de Nérandières entendait que chacun donnât sa part, ne permettait pas à Abel des paroles de privante. 11 attendait, calme, la fin du repas, les circonstances plus heureuses. Pour tromper son attente, il avait par moments, contre sa main, la caresse de la main de madame de Buret qui se laissait atteindre, au hasard d'un geste, sur la nappe, et qui brûlait; contre son bras, qui, sous la robe de toile, sentait une hanche ronde €t pleine, il avait le rayonnement très doux des ardeurs intimes de ce corps jeune. Il prenait ainsi patience, et marquait des étapes à son désir.

Sitôt les dernières coupes de Champagne vidées, tout le monde debout, pour qu'on pût desservir et replier les tables, une hésitation partagea les convives. Les plus jeunes, en files, se hissaient déjà, trébuchant parmi les pierres roulantes, sur la pente raide qui avait

été la grande rue de la ville féodale. Les autres regardaient l'escalade avec une moue, et le colonel exprima les opinions de ces sages.

— Vous n'allez pas vous risquer dans ces murs? dit-il à la marquise.

Ce fut madame de jXérandières qui répondit :

— Bien sûr que si ! nous serions venues jusque-là, sans tout voir, pierre par pierre?... Ah ! non ! . . .

Le colonel eut le regard ironique et déférent par où il acquiesçait, avec réserves, aux fantaisies de sa femme. Madame de Nérandières s'éloigna, flanquée d'Abel, de la marquise, de deux lieutenants qu'elle protégeait particulièrement.

Au bout de la pente, un étrange chaos de murs écroulés les accueillit, les effara : chapelle, salle des gardes, antique cuisine, ils n'auraient su comment dénommer Tespace, fermé par ces murailles, où s'amoncelaient les blocs moussus, et que dominaient encore, suspendues comme par miracle, deux charmantes cheminées du xv'' siècle.

Ils restaient tous embarrassés, un peu ridicules et vaguement conscients de ce ridi-

cule. Une voix les entraîna plus loin : dans d'autres espaces pareils, les premiers groupes circulaient en toute sécurité, sous la direction d'un avoué retraité, que l'on savait archéologue et qui, en effet, brochure en main, expliquait, individualisait chaque ruine.

— Ici, disait-il, dans ce château, les chevaliers de IMalte avaient une commanderie...

A sa suite, comme une classe disciplinée, les touristes franchirent une brèche, et leur cohorte s'étira en longue chaîne, qui se serra, aussitôt après, et se précipita pour ne rien perdre de la voix, maintenant plus lointaine.

— Voyez donc quel abîme, au-dessous de cette fenêtre! — dit Abel.

Il appelait madame de Buret, prête à suivre, vers le croisillon d'une lari2re fenêtre ; des deux bancs de pierre, qui se faisaient vis-à-vis dans l'embrasure, le regard plongeait tout droit à une centaine de mètres sur le tourbillon furieux du torrent.

La marquise s'était penchée, Abel la soutenant :

— Brr! fit-elle, je me vois tout de suite en bas, la tête en morceaux.

— Mais non, répondit-il, vous êtes ici en sûreté, et bien intacte. Dieu merci!

— Ce n'est pas gai, cet endroit!... comniença-t-elle.

Mais Abel était demeuré immoljilc, debout derrière elle, après l'avoir soutenue. En se redressant, elle se trouvait tout contre lui, et voilà que, de ses mains qui appuyaient sur les bras de la jeune femme, il l'attirait plus près encore, et il murmurait :

— Qu'importe où nous sommes! Ce qui est bien, ce qui est délicieux, c'est que je vous aime, et que vous êtes la plus belle, la plus exquise...

Des épithètes violentes et fades se pressaient sur ses lèvres. Abandonnée, la marquise fermait à demi les yeux, souriant d'un délice où elle écoutait, non les mots, mais la voix d'Abel qui les disait; et dans ce sourire on aurait pu voir un peu de sensualité, pas mal de vanité heureuse, surtout de la curiosité, une sorte de recueillement attentif, comme si la jeune femme s'était demandé, — ainsi qu'elles se demandent toutes : — « Quel effet cela fait-il?... » Elle se recueillit davanta2:e, et

frémit un peu, au premier Laiser qu'Abel «ippliqua sur la chair lisse de son cou. La curiosité, sans doute, et une ardeur plus accablante de sensualité la laissèrent docile aux bras qui l'étreignaient, aux mains qui très doucement lui renversaient la tête, à la bouche eniln qui prit la sienne d'une caresse avide et gourmande Abel, alors, eut, quelques secondes, l'envie absurde que tous et toutes pussent contempler le triomphe magnifique de ce baiser, et, du même mot, passionnément répété, il exprimait la véhémence de cette joie d'orgueil :

— Je vous aime, je vous aime.

Toutefois, lucide dans cet emportement, il cherchait comment un si beau succès devait être exploité. Vaguement il le sentait trop prompt et qu'il avait eu trop de hâte à se l'assurer. La marquise allait partir : elle voyagerait, sans doute, deux ou trois semaines loin de lui avant d'arriver à Luchon... Il n'eût pas fallu qu'elle connût si tôt le délice du premier baiser, ni qu'elle épuisât si vite l'émoi de ce premier abandon, — l'abandon de ses lèvres. — Il n'eût pas fallu, après cela, un long intervalle de temps où elle pourrait se distraire,

et même se reprendre par d'autres émotions. Il aurait fallu garder tous les effets qu'il avait vérifiés de cette secousse vive pour les soirs de Luchon, pour les heures de liberté où il aurait pu poursuivre sans relâche et ravir la victoire... Que faire, maintenant, dans ces ruines, guetté par une surprise qui serait un scandale? Et comment toutefois accepter que son imprudence eût compromis l'œuvre patiente de conquête?

La marquise entr'ouvrit ses yeux, qu'elle avait tenus fermés, et il sut ne lui montrer qu'un regard reconnaissant et tendre; elle avait, à ce moment, le sourire de la petite fille qui a fait une grosse bêtise dont elle reste en somme assez contente.

Comme si la même nécessité de ménager l'opinion les entraînait ensemble, ils quittèrent la salle ruinée, et se mirent à la recherche de leurs compagnons. Ils étaient de bonne foi : ils avaient le désir pareil de retrouver madame de Nérandières et les autres. Ils escaladèrent en toute conscience des saillies glissantes de rochers, pour se hisser au premier étage d'un château dont tout le bas était comblé ;

144 LES MASCRAX

ils se risquèrent plus loin en des sentiers qui brusquement s'effondraient, ne laissant sous leurs pieds que la paroi inhospitalière du roc. Tous ces efforts vers leurs compagnons, ils les faisaient par égard pour la décence sociale qui leur tenait lieu de vertu, mais ils en furent très mal récompensés : car ils se trouvèrent, ayant à peu près épuisé leur honnête énergie, dans le silence, l'isolement, livrés donc à toutes les tentations mauvaises. — Nous nous sommes perdus, fît la marquise. Que va-t-on dire?

Elle craignait certainement ce qu'on pourrait dire; mais elle accueillait avec plaisir la fantaisie dont le hasard s'était mis en frais pour elle. A vrai dire, ses yeux sur le visage d'Abel cherchaient curieusement comment il saurait se servir du hasard, se révéler plus habile que le hasard, et si cela continuerait d'être, comme le baiser dans la fenêtre à meneaux, amusant et délicieux.

Abel sentit cette curiosité, et la jugea dangereuse pour son désir. Ce n'est qu'étourdie de baisers et de caresses, emportée par un mouvement de colère ou de pitié amoureuse, que

cette femme pourrait céder. A tout prix, il fallait résoudre la fermeté un peu ironique de son attente... Abel n'était point embarrassé pour trouver les mots, tous les mots de tendresse, qui, forts de tant de victoires séculaires, ont raison de la vigilance des femmes. Et, comme il avait une inquiétude vraie devant les dangers imprévus qui menaçaient sa conquête, il parut ému autant qu'il convenait qu'il le fût.

Infiniment surprise de cette douceur un peu plaintive, alors qu'elle avait cru à l'attaque qui presse, qui force, madame de Buret devint assez rêveuse, puis davantage. Elle avait souvent souhaité d'entendre la musique de ces mots : elle les entendait vraiment, dits pour elle ; au delà de cette vanité curieuse et vaguement sensuelle qui était comme le tissu élastique et résistant de sa personne, à une petite profondeur au delà, quelque chose vibrait en elle. C'était si nouveau, si charmant, qu'elle se sentit le courage de tous les sacrifices, pour payer une telle joie. Elle s'avoua :

« J'aime ! »

Elle pensait avoir dès lors saisi, étreint.

possédé l'amour dans sa souveraine beauté. Abel, qui vit dans ses yeux le reflet de cette extase bienheureuse, cessa de parler : il lui baisait les mains qu'elle abandonnait aux siennes, qu'elle portait elle-même contre ses lèvres. Il se rassura : il avait donc triomphé du danger. Après un moment, il dit d'une voix à peine différente, oi^i l'émoi ne s'atténuait qu'un peu dans la banalité des paroles :

— Il faut que nous cherchions notre chemin.

Elle le regarda : fallait-il chercher le chemin?... Il frémit de ce regard; il sentit qu'elle l'aurait suivi où il aurait voulu. Tout son être eut une secousse. Il sut détourner ses yeux vers l'espace, vers la rivière qui chantait bruyamment au-dessous d'eux.

Il aperçut une sorte de gué. de gros blocs de rochers qui, de leurs têtes noires et luisantes, accolées, faisaient comme un pont entre la presqu'île et le bas de la route.

— Venez, dit-il.

Ils descendirent assez vite jusqu'au bord de l'eau. De près, ce pont informe de larges rochers paraissait très sûr, les blocs joints, enchevêtrés, le passage facile de l'un à l'autre. Il y avait

seulement, à cause de l'écume qui rejaillissait du choc de l'eau, un peu d'embarras à trouver sur chaque pierre la place sèche; et, avant qu'elle découvrit entre les blocs les fissures où se précipiter, la rivière faisait contre eux un tapage presque formidable.

— Vous croyez qu'on peut se risquer!

Madame de Buret n'avait jamais dissimul

sa complète lâcheté. Abel eut un sourire ;

— Pour que vous vous risquiez, vous, il faut que je sois dix fois sûr...

Cette parole la décida. Elle avait ramassé ses jupes par un geste d'une savante et magnifique impudeur, ses jambes fines découvertes jusque près du genou dans leurs gaines de soie jaune, l'épanouissement merveilleux des hanches à la fois enveloppé et comme mis à nu par l'étoffe de la robe légère qui s'y appliquait étroitement. Abel frémit encore. Justement, la marquise, qui s'avançait, très craintive, le pied tàtant vingt fois chaque pierre, se retourna un peu, avoua que le bruit de l'eau l'épouvantait. Ses yeux imploraient Abel, en décelant une infinie faiblesse qui voulait être soutenue, emportée, qui se donnait toute à la force de

148 LES MASGRAN

cet homme. D'un regard de furieux désir, il répondit à cet appel, il la posséda. Sa main étreignit celle de la marquise, et il se rapprocha pour la soutenir en effet, pour l'emporter dans ses bras. Eut-il un mouvement trop brusque? fut-elle étourdie?... A ce moment même, elle glissa soudain des deux pieds. Elle avait poussé un cri de désespoir mortel. 3Iais Abel la retenait : en glissant, elle s'était trouvée un peu rudement assise sur le rocher, les jambes seules dans l'eau, et tout l'accident se réduisait à cet inoffensif et ridicule résultat qu'elle restait mouillée, ruisselante jusque près de la ceinture.

Cela, Abel le vit en un clin d'œil, et aussi que la marquise était à ce point d'émotion où une femme a le droit de s'évanouir. Il fallait éviter cette extrémité, sans toutefois se permettre un mot qui diminuât l'importance de l'accident, lequel devait rester très grave. 11 eut donc l'émotion qui pouvait répondre à celle de madame de Buret, — frayeur, désolation. — En môme temps, il soulevait la jeune femme, la mettait debout, pâle vraiment et bouleversée, et tout abandonnée entre ses bras.

Le bord était proche. Il l'y porta presque. Puis, avec des mots très tendres, tout son amour évidemment affolé par un si terrible danger, il la conduisit jusqu'à la maison du cantonnier. Elle s'abattit sur une chaise de paille, au coin du feu lent oîi chauffait une marmite. Abel bousculait la paysanne , seule au logis, pour qu'elle apportât du bois; lui-même courut en chercher des brassées ; quand le feu se mit à tlamber, il vit que madame de Burct était pâle encore, mais déjà souriante. La réaction, maintenant qu'elle se sentait intacte, l'animait d'une joie d'enfant à la pensée du danger passé, d'une joie d'amoureuse par l'évidence des émotions d'Abel. Ses yeux eurent une flamme qui s'élançait franche et vive, comme celle du brasier. Abel saisit, baisa ses mains :

— Dieu! quelle peur j'ai eue! Dire que si je n'avais pas réussi à a^ous retenir, vous étiez précipitée !... Ah!...

Il en fermait les yeux, d'épouvante. Elle eut un beau rire :

— Enfin vous avez eu plus peur que moi !

Il la loua, l'admira d'être maintenant si gaie.

— Oui, fit-elle, mais je suis trempée.

Jamais je ne réussirai à me sécher.

A la chaleur du feu, l'eau, qui collait la robe de toile à ses lianes, s'évaporait en nuage autour d'elle.

— Ceci encore..., ajouta-t-elle, en tirant la robe du hout des doigts . Mais c'est le reste ! . . .

Elle avait une mine un peu piteuse dans sa gaieté. Abel pensa que le rhume qui allait nécessairement s'ensuivre serait un néfaste souvenir de cette journée.

— Il faut absolument que vous changiez de vêtements et de linge, dit-il.

— Et comment?. . . que j'emprunte à la femme du cantonnier?...

— Mais oui, parfaitement! je n'y songeais pas... Bien sûr! elle ne demandera pas mieux.

— Vous êtes fou ! Me mettre dans ces habits qui doivent être sales, avec une odeur atroce! Ah! non, j'aime mieux une bronchite.

Abel insista : on pouvait toujours regarder le linge de la paysanne ; il serait rude, certainement, mais propre aussi. Quant à la robe, la bonne femme en avait une, sans doute, pour

les dimanches, enfermée dans un tiroir, qui ne serait que vieille peut-être, parfumée au camphre, point dégoûtante et justement presque à la taille de la marquise : car la paysanne était grande et large d'épaules comme elle.

Il parut soudain que l'idée d'un déguisement amusait madame de Buret.

— Moi qui dois danser la bourrée en costume, cet été! déclara-t-elle vivement.

— Eh bien! fit Abel. 3Iadame, hé!

madame ! . . .

La paysanne, occupée à des lavages, au fond de la vaste cuisine, s'avança. « Bien sûr qu'elle avait du linge propre . très propre , des chemises toutes neuves, des bas!... »

— C'est gros, madame, mais quant à la propreté, j'en réponds. Je vas vous les montrer, et une robe que je m'ai achetée, y a pas plus de deux ans, qu'est neuve aussi, quoi!

Elle grimpa par un escalier de bois à l'unique chambre, au-dessus de la cuisine. La marquise, décidément enchantée, Abel. réellement satisfait de supprimer jusqu'au petit ennui d'un refroidissement, se regardaient tous deux comme des enfants qui jouent à un beau jeu qu'ils ont

eux-mêmes inventé. L'absence de la femme, quoique brève, permit cependant à Abel de prendre les lèvres de madame de Buret, très légèrement, d'un baiser qu'elle aussi souhaitait, parce qu'en somme il faisait partie du jeu.

— Voilà, fit la paysanne.

Si madame de Buret n'eût été déjà convaincue, elle se serait décidée en voyant le linge, gros et rude à entamer la peau, mais irréprochablement propre, et sentant même assez bon, — une odeur fruitée, que lui donnait la couche de pommes sur quoi il reposait. — La robe ample était brune, sans un accroc, sans une tache, les bas en épaisse laine bleue.

— Allons ! dit la marquise.

Abel proposa de lui laisser la cuisine pour qu'elle pût s'y dévêtir devant le feu. Mais elle dit non, tout de suite, un non inconscient : elle n'aurait su expliquer pourquoi. Elle monta lestement le raide escalier de bois; Abel, derrière elle, portait le paquet de linge et la robe : à l'entrée de la chambre, elle les prit de ses mains. Il souriait d'avance de la revoir en paysanne, toute nouvelle et probablement plus jolie : il levait vers elle ce A'isage souriant.

arrêté à deux marches au-dessous du palier. riUe était en face de lui. Dans la pénombre de • 0 haut d'escalier, il faisait écran devant elle, il la voyait mal. Soudain, à un mouvement qu'il fit, elle eut les yeux vivement éclairés par la flamme d'en bas : elle montra des yeux singulièrement fixes et brillants, dans un teint qui paraissait comme empourpré. Tout aussitôt elle ouvrit la porte de la chambre et la repoussa derrière elle.

Abel descendit les marches de l'escalier. Il descendit sept, huit marches. Vers le milieu, il s'arrêta. Ce regard, ce visage qu'elle lui avait montrés , réapparaissaient devant ses yeux, éveillaient en lui une clarté vite grandissante, soulevaient en lui un flot impatient, joyeux, déjà vainqueur. Ne se trompait-il pas? Était-ce l'heure des discrétions polies, des réserves d'une bonne éducation? N'était-ce pas plutôt l'heure de l'instinct, l'heure des audaces attendues et sûres de triompher? Son sang courut plus A'ite. Il avait remarqué — une de ces remarques fugitives qui affleurent à peine à la conscience — que, la porte de la chambre refermée, aucun bruit n'avait indiqué un verrou

tiré, un tour de clef à la serrure. De si près, il aurait entendu le moindre bruit : c'est donc qu'il n'y avait ni verrou, ni clef, la porte simplement fermée au pêne. Il remonta quelques marches. En bas, dans la cuisine A^de, le feu crépitait; contre la fenêtre, au dehors, les bras de la paysanne, étendant du linge , faisaient comme une croix qui se déployait et se refermait. Abel écouta, quelques secondes, l'oreille à la porte de la chambre; brusquement, d'un geste décidé, il ouvrit cette porte. Il y eut un faible cri, puis, la porte aussi brusquement close, le silence...

Comme la femme du cantonnier achevait d'étendre son linge, elle s'entendit appeler par une voix impérieuse, impatiente.

— Vous n'avez pas vu un monsieur et une dame..., la dame très mouillée?... Ils sont ici?... Sont-ils partis?...

Madame de Nérandiêres, qui interrogeait ainsi, attendit à peine la réponse.

— Encore ici... Où? Il faut que je les voie.

Elle était entrée dans la cuisine. Elle regardait autour d'elle, parlait très haut. Fût-ce le bruit connu de cette voix, ou qu'à ce moment

même il lui convenait de paraître? Abel aussitôt parut. 11 descendit l'escalier comme s'il eût été depuis un moment arrêté en haut des marches; et. de fait, madame de Nérandières n'avait pu l'apercevoir au-dessus d'elle : la porte de la chambre n'avait eu en s'ouvrant et se refermant sur lui qu'un 2:rincement très léger, qui s'était perdu dans le fracas autoritaire de la voix de la colonelle. Il était donc à peu près en droit de montrer à madame de Nérandières cette assurance aisée qu'en effet il lui montra. Il commençait d'expliquer :

— Lamarquise est là-haut. Je faisais le guet... Madame de Nérandières l'interrompit :

— J'ai aperçu l'accident, de la tour. J'ai dégringolé le plus vite que j'ai pu. Ce n'est pas commode... J'espère qu'elle n'est pas blessée...

— Heureusement, non! dit Abel; mais j'en ai eu bien peur pour elle...

Madame de Nérandières, en l'écoutant, promenait sur son visage un regard d'interrogation qui semblait à la fois moqueur, complaisant et un peu jaloux. Abel soutint très bien cet examen.

Elle lui dit :

— Maintenant je suis là, si elle a. besoin de

156 LES MASGRAN

quelque chose. Allez donc devant : nous vous rejoindrons.

Il s'inclina et disparut. Il était nerveux et inquiet des suites de sa victoire. Dans ce trouble, au lieu de suivre la route, qui l'eût ramené vers les voitures, il reprit le chemin par où la marquise et lui étaient venus.

La rivière franchie, il dut escalader à revers le promontoire , se hisser à travers les murs écroulés. Plusieurs fois il s'égara. Cependant toutes les senteurs de chair parfumée qui restaient à sa moustache, à ses lèvres, le grisaient étrangement. Il était leste et hardi tel qu'un héros ; il était fort de la puissance singulière de conquête qui venait de mettre la femme si désirée dans ses bras : il connaissait, à cet instant , l'étonnement exquis que donne aux natures très bien douées l'exécution facile, où l'intelligence, la volonté, l'art ne furent pour rien , d'une difficile entreprise. Les égratignures des ronces , le choc douloureux de grosses pierres roulantes contre ses pieds, les poussières de tous les siècles souillant ses habits , tous ces accidents , qui, à d'autres heures , l'eussent offensé , demeuraient ina-

perçus. Et ce lui fut une surprise, en rejoignant enfin hors des ruines la troupe paisible des invités, de s'entendre dire :

— Comme vous êtes fait!...

Mais il ne retint ainsi sur lui-même l'attention de quelques-uns, la sienne propre, qu'une minute . Tout le monde regardait ailleurs. Dans un cercle oîi l'on riait, où l'on se pressait pour voir, oîi il se faisait, par moments, un grand tapage de paroles, d'exclamations, qui soudain s'apaisait, et reprenait ensuite, il distingua, proche de la haute taille de Paul de Buret, entre le colonel réjoui et madame de Nérandières , la plus invraisemblable apparition : une paysanne qui était drôlement paysanne, de sa coiffe à rubans à sa robe brune tombant sur les gros souliers, qui disait avec le parler exact du pays une histoire de chute dans la rivière, et qui était aussi — il sentait encore cette bouche sous ses lèvres — la marquise, la marquise elle-même.

Le colonel s'écriait :

— Matin, si c'était pour de vrai, j'en connais qui se feraient garçons de ferme !

Madame de Buret saluait gauchement comme

font les paysannes de théâtre, souriante, minaudière.

Paul de Buret disait avec admiration :

— Ma foi, ma chère amie, je dirais presque que cet accident a été très heureux.

Abel conclut à part soi :

« Voilà qui est parfait. »

Des années, — de ces années d'enfance où les paroles du père se gravent à jamais, — Abel avait entendu vibrer le fanatisme dévoué, respectueux , enthousiaste du vieux Mascran pour toute noblesse, titres et particules; dès lors, — dans le pays, aux vacances, à Paris, chez les Pères et durant les études de droit, — il avait poursuivi cet idéal unique d'atteindre à la perfection élégante, chic, où l'on pourrait dire, — et on l'avait dit, — qu'il ne lui manquait que d'être « né » ; — cependant, toujours, enfant, jeune homme, homme fait, il avait eu près de soi le camarade stupide, balourd, mais, lui, incontestablement né, qui par ce seul hasard irritait sans cesse les rancunes séculaires d'un arrière-petit-fils de paysans contre le seigneur.

Et voilà qu'un jour, après tant de rancunes et tant de colères, il venait de conquérir cette gloire inouïe, la possession de la marquise de Buret, qui était mieux qu'une créature de beauté, qui était la femme de l'être envié!... Vraiment la joie pouvait étourdir. Abel fut étourdi, en effet. Il cessa de voir que l'ennui, la curiosité, une médiocre et suffisante perversité, tant de causes étrangères à ses mérites, avaient non pas jeté, mais peu à peu poussé la marquise dans ses bras. Il se dit simplement, lui qui jouissait de la victoire, qu'elle était due à sa puissance irrésistiblement séductrice.

Reflet, sans doute, de cet éclat superbe de son orgueil, l'air souverain de toute sa personne étonna ses amis.

Il parut à la fois se retirer sur de mystérieuses altitudes et, de là, contemplant le monde qui était pareil, à la place accoutumée, s'amuser par de silencieuses ironies d'être, lui, si haut, les autres restant si bas. Le regard, le port de tête, tout fut en lui, sauf qu'il ne chantait pas, d'un coq qui célèbre ses faciles triomphes.

On ne lui en dit rien, que de ces mots familiers qu'on a pour une mine altérée par un mal

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de tête, qui ne font que glisser. Aussi bien il n'était pas mécontent que sa joie rayonnât de cette manière. Il se trouva que Saiïre choisit précisément, pour se rapprocher de lui, ce moment où il s'éloignait de tous.

D'ordinaire, après le déjeuner, puis le soir, avant et après le dîner, les habitués du cercle se distribuaient en groupes toujours identiques. Les mêmes, aux mêmes heures, jouaient, dans une salle, au billard, — dans une autre salle, au trictrac, aux dominos, — dans le grand salon, au poker, à l'écarté, au bridge, — lisaient les journaux et les revues dans la bibliothèque, — enfin, passant d'une salle à l'autre, au coin de toutes les cheminées, sirotant et fumant, papotaient sur l'événement du jour, le prix des bestiaux, les histoires libertines et les intérêts de la France. A chaque table de jeu, les partenaires étaient immuables, et, par exemple, à la table d'Abel, qui réunissait les frères de Risac, Terremont, le colonel, et deux ou trois autres, il ne fût venu à l'esprit de personne de s'asseoir. Cette règle et la qualité des joueurs faisaient de cette table comme la place d'honneur de tout le cercle. Combien de petits jeunes gens,

médecins, avocats, oisifs, travaillés d'ambitions mondaines, désiraient comme une lointaine et glorieuse consécration, d'être admis à perdre leur argent au poker d'Abel Mascran.

Ce fut une surprise pour tous, la première fois que Saffre, quittant son écarté de chaque jour, campa une chaise contre celle d'Abel, et se mit à regarder, à critiquer le jeu. Rompre une tradition, une simple habitude, est toujours, dans cette sorte de province, acte de hardiesse inquiétante. De Safîre, toléré sans bonne grâce, l'acte parut atteindre les dernières limites de l'inconvenance. Tous les joueurs se hérissèrent; leurs yeux fixés sur les cartes, les mots nécessaires : « Parole... J'ouvre... » plus brefs et secs, le silence glacé où retentissait le rire de Safîre, firent outrageusement sentir à l'intrus qu'il était intrus. Mais Saffre n'en était point à souffrir de ces piqûres. Son rude cuir avait secoué, en frissonnant à peine, des traits plus aigus. Il savait bien qu'on ne l'accepterait pas tout de suite : il entendait, à n'importe quel prix, se faire accepter.

Pour lui-même, il n'y eut pas tenu : sa souveraineté sur le marché lui suffisait; mais il

était terriblement tourmenté par sa femme. Un disait couramment que la mère de madame Safîre avait été sa maîtresse avant le mariage, et que son beau-père était mort du chagrin de cette union. On lui aurait passé, à cause de sa richesse et parce qu'on avait besoin de lui, ses pratiques commerciales : ce mariage et cette mort, on ne pouvait les lui pardonner. Madame SalTre, qui, naturellement, ignorait tout, qui avait été belle, qui avait été gaie, s'était peu à peu flétrie dans une solitude, oii, à chaque tentative pour en sortir, les mépris l'avaient durement rejetée. Mais, proche de la quarantaine, elle avait tout à coup pris conscience d'ellemêm.e, et de la puissance certaine de son mari. Et, très aigrie, méchante avec l'âge, elle voulait forcer de haute lutte ce qu'elle avait si vainement sollicité. Saffre, pour la satisfaire, avait tâté un peu partout. Il disait : « Ce sera très long et très dur. » Il avait bien pensé au vieux Mascran, dont l'autorité pouvait s'imposer, et les imposer, — eux, le ménage Saffre, — à tous. Mais, n'ayant eu du vieillard que des brutalités, lors de son escamotage de la maison Couderc, il ne voyait vers les Mascran aucun

jour d'espoir. Que ce même Mascran, le vieux, le grand Mascran, l'eût fait appeler pour un gros prêt d'argent qui était moins une affaire qu'un service, ce fut, aux yeux de Saffre, le coup de lumière qui révèle dans la nuit le chemin longtemps cherché. Oui, c'était bien aux Mascran qu'il fallait s'attacher. Il saurait faire tous les sacrifices. Pour les élections, il ouvrirait largement sa bourse. En attendant, fort de la confiance que lui montrait le chef de la famille, l'ancien notaire, dans l'affaire de ce prêt qui avait été stipulé absolument secret, il se rapprocherait d'Abel, tête légère, mais autorité sociale et mondaine.

Ainsi, posant sa chaise à la table d'Abel Mascran, il avait simplement voulu dire : « Je suis à votre disposition comme à celle de votre père; rien ne pouvait m'être plus agréable que d'être attiré par cette confiance près de lui et près de vous. »

Abel cependant fut extraordinairement ennuyé. Tout de suite il avait failli congédier l'homme, d'un mot bien cinglant, comme ferait un maître de maison pour le malotru qui serait entré sans invitation. Puis, après ce premier

mouvement de révolte, il se souvint de ce qu'il avait cru découvrir : que son père avait peutêtre emprunté cinquante mille francs à Saffre pour payer ses dettes de jeu. Alors? L'homme était donc comme autorisé par le service rendu à ces insupportables familiarités; tel qu'il était, sans éducation et sans scrupules, il allait se permettre tous les jours, de plus en plus, des tentatives qu'il faudrait subir.

« C'est simplement odieux! » se dit Abel.

Aussitôt il eut le sentiment d'une responsabilité grave envers ses amis. Sa dette de jeu avait été payée avec l'argent de Saffre : tel était le fait, son fait à lui, qui encourageait l'individu à ces hardiesses, qui le condamnait lui-même, sous peine de s'entendre crier publiquement ce service, à les tolérer, qui enfin imposait à ces hommes, — les Risac, Terremont, le colonel, — un contact malséant.

« C'est à peu près comme si je les faisais dîner chez moi avec lui. »

Abel fut désolé de cette évidence : la faute de goût, de tact, de A'raie politesse, dont il avait l'horreur. Le temps que dura la partie, il resta muet, lui aussi, mais non pas, comme les

autres par dédain transcendant, — de honte, simplement. — A la fin, comme la réserAe méprisante des joueurs s'exagérait, — tout le monde debout, le dos tourné, pas de réponses à des questions presque directes, — Abel eut peur d'une brutalité de Saffre. A la moindre observation, le marchand aurait une affreuse sortie :

« On me trouve bien bon pour payer de mon argent les dettes de jeu!... »

Honteusement, Abel resta seul à manier les cartes; et, ses amis maintenant à bonne distance, il accorda à Saffre quelques mots qui exprimèrent un très vague regret d'avoir été absorbé par les combinaisons du jeu.

— Mais ça ne fait rien, déclara Saffre. Il paraissait enchanté.

« Il n'est pas difficile! » se dit Abel. Il dut répondre à des questions du marchand qui s'informait de la santé de son père.

— Mâtin, quel homme! disait Saffre. Les affaires ne traînent pas avec lui.

Abel songea : « Nous y voici... » Et il regarda avec un peu d'inquiétude autour de lui. si quelqu'un pourrait entendre. Mais Saffre poursuivit seulement, chaleureux :

— Voyez-vous, monsieur Mascran, c'est une fortune pour un pays d'avoir un homme comme celui-là. Je ne connais pas son pareil, ni à Toulouse, ni à Paris.

Abel ne pouvait qu'écouter; il était mieux qu'excusable d'écouter : il écouta. Après un moment, Saffre ajouta, souriant, comme craintif :

— Et la petite famille va bien, votre dame, les enfants?

« Tout de même, il va un peu loin !» — se dit Abel.

Il répondit : « Très bien », sans plus. Il s'était levé.

— Allons, tant mieux! conclut Saffre. Et sans adieu. Bien des choses à votre père.

Cela se passait un soir après le dîner. Quand Abel sortit, dix heures sonnaient à l'horloge de l'église, sur la place. Au lieu de rentrer chez lui, il descendit la place, traversa le pont, et suivit une large route qui, bordée de somptueux marronniers, s'élève doucement au-dessus de la ville, s'enlace autour de la colline du sud, domine enfin l'amas pittoresque des toits rouges et des verdures, en même temps que les larges prairies où

coule la rivière et les pentes fortement boisées où elle s'enfonce vers le lointain. Sur cette route, les soirs d'été, c'est l'habitude de s'en aller par groupesjusqu'au point oîi se découvrent à la fois la ville et la campagne : on va et on revient; on se rencontre, on se salue, on cause ; quelques bancs permettent de s'asseoir. Madame Mascran préférait pour ses soirées les heures de silence, de paresse vaguement rêveuse, où ses doigts étaient actifs à la broderie des chemins de table, tandis que son esprit s'engourdissait à contempler des images lentes : Abel, les enfants, toutes ces dames, les êtres aimés, les autres... Ce jour-là par hasard, elle s'était laissé emmener : mademoiselle Devaluy avait tant insisté!... Tout un groupe de « ces dames » était déjà en route : on les rejoindrait au delà du pont... Il y aurait aussi le procureur, de qui la gaieté était réputée, et l'ingénieur en chef, qui distribuait, comme d'autres des compliments, des conseils de médecine homéopathique. . . Madame Mascran était partie. Et, justement, en remontant la belle route vers la colline du sud, Abel espérait qu'il la rencontrerait plus vite.

Il songeait aussi, ayant su que Paul de Buret

allait à une réunion agricole, qu'il tenterait le lendemain de revoir la marquise, seule à Buret. Ce projet, après huit jours écoulés depuis la journée de Tresles, le tourmentait d'orgueilleuse impatience. Mais, à cette heure, la beauté en était avilie par les impressions dernières : — l'audace de SafTre qui voulait s'installer dans sa vie, toutes les compromissions où il allait être abaissé par sa faute, à lui, qui avait perdu plus qu'il ne pouvait perdre, par la faute de son père, qui, pour une misérable économie d'intérêts, l'avait mis à la discrétion de ce personnage. — Tracassé, agacé, humilié, furieux, Abel avait senti, en quittant le cercle, le désir de voir tout de suite le visage de sa femme, ou, du moins, le désir très imprécis d'être près d'elle, pour la douceur apaisante et vivifiante qu'elle seule lui donnerait.

A quelques centaines de mètres du pont, il reconnut, parmi des rires, l'accent toulousain du procureur : — le procureur faisait des calembours, à son habitude, et même d'excellents calembours, et il en faisait sans discontinuer, prodigue, inépuisable. Presque tout le monde

riait : c'est l'esprit vraiment national qui est

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goûté partout et entendu de tous. Cependant l'ingénieur, d'intelligence plus grave et compacte, ne comprenait pas d'abord, se faisait expliquer, se laissait abominablement rouler par le magistrat, et c'était, chaque fois, pour les autres, une joie redoublée.

— Bonsoir, fit Abel.

Il y eut un silence. On ne l'avait pas reconnu. Dans la nuit sans lune, les robes de toile des femmes faisaient sur la route noire quelques taches claires : il parut à Abel qu'elles rapportaient dans les plis des étoffes légères, pour la faire rayonner sur lui, toute la délicieuse fraîcheur des herbes, des arbres, de l'air nocturne. Il fut très courtois envers les hommes, très gracieux envers les femmes. Madame Mascran, qui venait un peu en arrière avec des amies indifférentes aux calembours et à la médecine homéopathique, exprima candidement sa surprise :

— Pourquoi êtes-vous monté jusqu'ici?

— Mais pour vous retrouA'er plus tôt, ma chère !

C'était si parfaitement A^rai, et l'accent avait une sincérité si pareille à celle de son désir.

qu'il y eut un murmure de sympathie à peine rieuse. Parmi des paroles qui louaient, en ne le blaguant qu'un peu, cet empressement conjugal, on repartit vers la ville. Entre sa femme et mademoiselle Devaluy, Abel vanta le charme de la nuit. Aux premières maisons, un réverbère éclairait parcimonieusement un bout de route : les yeux de madame Mascran, recueillant cette pauvre lumière, offrirent à son mari, dans l'imperfection de leur couleur et de leur forme, l'infini de l'amour reconnaissant et humble, dont il avait attendu son apaisement. 11 sourit, déjà apaisé en effet. 11 dit :

— J'espère que vous n'avez pas eu froid. Vous êtes très légèrement vêtue.

Ce n'était qu'un prétexte pour serrer son poignet nu et frais de la fraîcheur du soir. Elle répondit, un peu rêveuse :

— Non, merci.

Dans le même instant, devant eux, quelqu'un disait :

— Mais c'est un modèle, cet époux qu'on prétend volage !

Le procureur répondit, en homme qui pénètre avec certitude les replis des consciences :

— Ceci n'est qu'un truc pour détourner les soupçons.

Après que le groupe se fut dispersé sur la place, Abel sentit cependant, son bras sous celui de sa femme, qu'il n'aurait pas de tranquillité parfaite, s'il ne faisait pas confidence entière de son ennui presque passé.

Dans la chambre conjugale, délicatement, avec de menues caresses, des paroles insouciantes, il dit ses craintes, qui pouvaient paraître d'abord imaginations un peu promptes. Aux questions de madame Mascran, qui cherchait à voir clair, il répondit en précisant : certainement son père, n'ayant ni vendu ni engagé des valeurs, avait emprunté les cinquante mille francs de la dette de jeu; certainement aussi, n'étant pas sorti, il avait fait venir le prêteur; et, comme Saffre était justement venu, cet après-midi-là, venu deux fois, sans le motif d'un acte à passer dans l'étude, dont il n'était pas le client, c'est Saffre qui avait prêté.

— C'est évident! fit madame Mascran.

— N'est-ce pas? Dès lors, tu comprends, il a barres sur moi. Si je repousse ses avances, il

peut faire un éclat horriblement désagréable. Si je le laisse aller, jusqu'où ira-t-il? Te vois-tu recevant madame Salîre?

— Non! dit encore madame Mascran.

A raconter ainsi ses craintes, Abcl les retrouvait vives, insupportables. Et il n'en dissimulait rien, avec l'espoir obscur (jue sa femme trouverait à les calmer toutes à la fois.

Madame Mascran réfléchissait. Elle clait en train de se coifTer pour la nuit : comme chaque soir, elle tirait avec application ses cheveux trop rares; sa laideur, en ce moment, parut à Abel, par tout ce qu'elle avait de peu féminin, la meilleure garantie de sagesse. Elle parla enfin, posément. Sans doute, il fallait se débarrasser de Saffre; mais d'abord il fallait avoir la certitude qu'il était armé parle service rendu : et cette certitude ne pouvait venir que d'une réponse de M. Mascran père à la question qu'on lui poserait franchement.

— Il ne peut pas s'en fâcher. Au besoin, tu

lui diras tes ennuis. S'il est vrai que monsieur

Saffre lui a prêté les cinquante mille francs,

il faudra rembourser cet argent, emprunter

ailleurs. Mais peut-être que nous nous trom-

pons. En tout cas, jusqu'à ce que ton père t'ait fixé, à ta place, je serais très adroit avec monsieur Saffre, adroit comme tu sais l'être.

Abel venait de se coucher. C'était bien ce qu'il avait prévu, tout son malaise enlevé comme avec la main. Il s'étendit voluptueusement dans la fraîcheur des draps. De l'autre lit, assez proche, non point contigu, madame Mascran le contemplait du même regard qu'elle avait eu sur la route. Il se retourna vers elle, lui envoya du bout des doigts un baiser :

— Ma bonne fée !...

Elle murmura :

— Ta femme qui t'aime.

Elle avait soufflé la petite lampe qui éclairait la chambre. Dans le silence et dans la nuit, de toute son ardeur que nul souci ne gênait plus, Abel aspira au lendemain, aux baisers, à la chair douce de madame de Buret...

S'il eût fallu que madame de Buret se justifiât de sa trop parfaite complaisance au désir d'Abel, elle aurait pu omettre tant d'excuses qui venaient de l'insuffisance de son mari, de la séduction de son amant, de sa faiblesse de

femme, et dire seulement : « J'ai été arrachée toute vive à la douceur molle, voluptueuse, rieuse, d'une vallée berrichonne où l'eau de la rivière flânait entre des peupliers grêles et charmants, pour subir, huit mois l'an, dans un revèche et magnifique château fort, entre des rochers éternellement gris et rouges, entre des pentes boisées de hêtres et de chênes, la rudesse hostile du froid, du chaud, du A'ent, et l'impitoyable beauté de la montagne. Ni le luxe d'un train seigneurial, ni les raffinements du dernier confort, ni les visites d'amis ne peuvent rien changer à cette grandeur dénature qui m'écrase. Et ma faute, si faute il y a, n'eut que des causes géologiques... »

Associé, sans doute, par sa passion aux plus obscures pensées de la marquise, Abel Mascran se disait, ce matin-là, en découvrant, du dernier col franchi, les tours sombres de Buret : « Triste séjour pour une femme comme elle ! ... » Au milieu de la vallée étroite, sévère, la masse féodale du château, un corps solide, haut et dur, entre les quatre fortes tours, eût saisi un esprit, des yeux moins pervertis : c'était bien, d'ailleurs, la cage la plus ridicule

d76 LES MASCRAN

pour l'oiseau dont l'imagination d'Abel lui représentait le regard étourdi et le trop brillant plumage. Incliné, sans doute, à la rêverie par le bercement du pas de son cheval, — plus prudent sur la descente raide, — Abel évoqua aussi d'autres, de plus lointaines habitantes de ce château. Qu'avaient-elles fait, toutes? Comment s'étaient-elles consolées de la dureté des pierres et des rocs? Que de cœurs avides et jeunes, de beaux yeux pleins de lumière, l'implacable éternité de ces choses avait flétris!

« Ces temps-là ne sont plus », — se dit Abel presque aussitôt.

Du bout de son fouet, il fît tomber quelques feuilles à un hêtre qui s'étendait au-dessus de la route. Il avait une envie joyeuse de frapper, d'exercer sa force : les pieds hors des étriers, il donna de l'éperon et prit plaisir à voir que l'étreinte de ses genoux le maintenait ferme et sur, au trot très enlevé du cheval.

La marquise l'attendait, non pas ce jour, ni un autre , mais tous les jours : elle l'avait attendu, tous les jours, depuis une semaine.

— Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt? lui disait-elle dans le vaste salon tendu de

tapisseries sombres qui harmonisaient l'intérieur du château aux couleurs du dehors.

Il s'étonna de cette franchise impatiente. Il avait cru à des reproches, aux remords, à une coquetterie qui jouerait la tristesse. II vit l'amour de la jeune femme dans sa bouche un peu frémissante, dans ses yeux qui le regardaient aux lèvres : elle était donc de celles qui n'aiment qu'après, une fois conquises. Sur les mains d'Abel, ses mains, d'abord fraîches, s'échauffaient, brûlaient. Il eut, à se sentir si certainement aimé d'elle, un trouble passionné. Il l'attira vers lui :

— Je n'ai pas pu. Vous savez bien que je n'ai pas pu. Chaque jour, j'ai voulu venir. Mais il faut que votre réputation reste sauve. Et puis, quoi? vous voir avec lui, maintenant? Vous sentez bien que je ne le voulais pas, pas tout de suite, pas cette fois. C'est vous, c'est toi que je veux, seule avec moi, toute à moi !

Elle eut un sourire. Ces paroles, celles-là précisément, elle avait pensé qu'il les lui dirait : — car elle s'était demandé ce qu'il pourrait bien dire, et, en même temps qu'elle cédait au vœu de tout son être aspirant à lui, elle cherchait

parmi les souvenirs de tant de romans, dont la lecture occupait ses soirées, la suite immédiate de l'aventure. — La force du désir de son amant la posséda soudain : vers ce visage, ces yeux, ces lèvres, dont Fardeur la pénétrait, comme on se penche vers une flamme qui •dilate et fait vivre, elle se pencha.

Ils se regardèrent, un instant, sétreignirent Ae toute la violence qui montait en eux. Enfin les lèvres de la marquise se prirent à celles d'Abel. Dans ce baiser , ils connurent que l'éternelle beauté du jeu, où Tun et l'autre avaient cru se divertir, haussait à sa mesure la mesquinerie de leurs âmes.

Aussitôt, ils voulurent avoir d'autres baisers : parmi l'étendue du château vide, dans la tour réservée à la bibliothèque et aux chambres d'amis, ils trouvèrent l'isolement propice. Leurs étreintes prolongèrent leur ivresse. Par instants, les caresses de la jeune femme s'emportaient dans une sorte de rage, ou bien elle avait des rires indéfinis :

— Non! ce qui se passe à cette heure dans cette caserne austère!... iS 'est-ce pas que c'est drùle? c'est pouffant!

La chambre dudeuxième étage où elle tenait ces propos était comme surveillée par les visages solennels , perruques , habits brodés , armures, de quelques portraits d'ancêtres.

— Doivent-ils être scandalisés, tous ces vieux bonshommes!

Elle se cacha le visage, pour mieux rire,^ contre l'épaule dAbel. Puis, à demi redressée r

— Ah! il y en a un, par exemple, à qui je ne suis pas fâchée de jouer ce tour-là : celui-ci , avec son grand nez et ses mauvais yeux...

Juste en face, elle montrait, le bras allongé dans un geste de détî, un visage plus fermé que les autres, tout en saillies dures de pommettes, d'arcades sourcilières , et qui s'achevait en pesante mâchoire. Au bas du cadre oval, une inscription en lettres d'or disait : « Paul-Gaston marquis de Buret, lieutenant général des armées du roy. »

— Combien de jours m'a-t-il accablée de ses mauvais yeux, la première année de mon mariage, tandis qu'on réparait le château, et que je couchais ici!... Oh! l'ennui, l'ennui à pleurer, même en dormant! Oh! ces jours do

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brume où tout est gris et noir!... L'horreur, l'horreur!

Elle se rejeta sur la poitrine de son amant :

— Mais maintenant, c'est fini. Tu m'aimes, je t'aime, je t'adore. Je ne m'ennuierai plus jamais...

Elle était haletante de la peine passée, du bonheur présent. Abel mettait sur ses yeux, sur son front, des baisers lents et très doux. Elle s'apaisa comme une enfant qu'on caresse. Un moment après, elle disait :

— Il avait une femme délicieuse, cet homme tout en fer. Elle a dû souffrir abominablement. C'est elle que je venge autant que moi-même.

Au déjeuner, elle fut d'une étourdissante gaieté. Tout ce monde du pa3's, — la ville et les châteaux , — qu'elle recevait , où elle se mêlait pour y chercher une diversion, elle en dit drôlement, sans méchanceté, pour s'amuser encore, les innombrables ridicules. Si fort audessus de tous, elle ne ménageait personne, ni les Terremont, ni les Risac; — le vieux comte de Terremont, tellement avare qu'une de ses cousines, parente pauvre, était morte chez lui, de faim à coup sûr; les Risac, ne vivant que

pour leurs chevaux , l'aîné clioisiss mt pour l'épouser une jeune fille qui ressemblait à sa jument préférée : « Elle lui ressemble, c'est évident!... » De chacun, de chacune, elle disait justement ce qu'il y avait à dire. Et, sans doute,. Abel, autrement placé, clairvoyant parfois, mais toujours respectueux, eût été choqué, si les regards de la marquise, tendres, familiers, joueurs, ne l'avaient associé à sa propre liberté. Sur la terrasse, large, ombreuse, d'où se découvrait toute la fantastique beauté de la vallée, — éboulis d'énormes rochers, verdures profondes des bois escaladant la montagne, et en bas, très loin, l'écume menaçante du torrent, — ils laissèrent couler les heures chaudes et lourdes. Allongée dans un rocking-chair ^ madame de Buret écoutait Abel. Silencieux presque , et toujours en défense avec les hommes, il causait volontiers avec les femmes et de manière à être goûté : car il avait le génie des phrases nombreuses, longues et vides, qui, sans fatigue, sans arrêt, leur racontaient indéfiniment ce qui leur plaisait, et à lui aussi, — à savoir lui-même. — De tout autre, cette louange si fade, si diluée, si monotone du « moi » eût fait

rire, sans doute, ou prodigieusement agacé. De lui, parée de toute sa grâce, et si parfaitement simple, elle semblait harmonieuse à tout son être et, en somme, nécessaire. A cette heure de repos un peu languissant, il ajoutait à son bienêtre par des histoires qui disaient, sans relief inutile et sans hâte de mauvais goût, mais sincèrement, exclusivement, quelques-uns de ses mérites. Nul n'avait jamais dansé si bien que lui, — et une histoire, en effet, le montrait, cet hiver même, consentant à bostonner, un soir, dans le salon de l'hôtel de Cannes, aussitôt l'hôtel entier entier émerveillé, et le lendemain, sur la Croisette, tout le monde en émoi de savoir qu'il dansait si bien ! — Aucun cavalier n'avait eu autant que lui souplesse, solidité, hardiesse : dès le régiment, il était seul à monter les bêtes dont les autres s'effrayaient; récemment, de passage dans un château du département voisin, il avait dompté, à la stupéfaction générale, — tel Maxime de Champcey d'IIauteriAe, le « jeune homme pauvre », — un cheval difficile qu'une maîtresse de maison, vainement malicieuse, lui avait assigné pour la chasse...

Et il en était ainsi de tout, simplement. Et

les histoires succédaient aux histoires, longues, minutieuses, pareilles. Le temps coulait. Pour Abel, il coulait plaisamment, tel qu'une rivière indolente, offrant, en ce cours mol et sinueux, des images satisfaisantes, lui-même dansant, chevauchant, causant, comme jamais nul ne réussirait à danser, chevaucher et causer.

Avec lui, madame de Buret contemplait ces images. Il arrivait qu'elle cessât de les contempler : peut-être lui paraissaient-elles trop imaginaires, ou bien, à force de les regarder, pareilles, peut-être avait-elle l'obscure envie d'en voir d'un peu différentes. A ces instants, elle sentait le cours des heures se ralentir, s'arrêter. Elle avait elle-même un étonnement : elle s'étonnait que par un hasard incroyable et certainement par sa faute à elle, le temps lui parût, près de l'homme aimé, de « l'aimé », de l'amant, si lent, si monotone, et les récits où il s'attardait d'une telle platitude ! Elle s'en voulait alors, et elle se répétait : « Je suis heureuse! » comme s'il n'eût dépendu que d'elle de l'être en effet.

Le soleil, en tournant, les chassa de la terrasse, les poussa dans le bois qui fait à Buret un parc

digne de lui, — de simples allées sablées parmi les chênes puissants et les grands hêtres gris, dont les feuilles se tendent, semblables à des mains. — Ils s'enfoncèrent dans ce bois, laissant derrière eux la façade noire et rouge du château, — les pierres très noires, entre les joints du ciment, mêlées aux pierres rouges. — Sous les frondaisons touffues, l'ombre et la solitude étaient favorables aux caresses. Toute proche d'Abel, son bras cherchant le bras de son amant, madame de Buret marqua qu'elle attendait ces caresses : il fut docile à ce désir. Elle eut les baisers qu'elle souhaitait; et, très vite, abattue dans ses bras, elle put répéter les mots qu'elle disait le matin, en face du sévère lieutenant général : « Je t'aime, je t'adore, je suis à toi... » Elle se sentait, par la magie de ces baisers, toute à lui; elle l'adorait, en effet, et, en tout cas, elle adorait l'ivresse véritable, si brève qu'elle fût, de lui donner sa bouche, sa chair, elle adorait la volupté qui alors courait ses veines, telle qu'une vie magnifiée. Elle eut même cette volupté plus intense, parce qu'elle imagina de trouver follement imprudentes les impatiences d'Abel dans l'isolement et la nuit

de ce bois, parce qu'elle lutta contre lui, une minute, et ne se donna que comme vaincue. Ce fut le dernier moment de cette joie trop vive, où madame de lîuret avait pensé que ses jours, ainsi qu'elle avait lu dans les livres, allaient fuir désormais. Du reste elle ne fit plus d'effort pour se hausser à cette exaltation. Kn prenant le thé, ils étaient, elle et Ahel, une châtelaine et son hôte, très pénétrés sans doute d'une gratitude réciproque pour ce qu'ils se devaient de satisfaction l'un à l'autre, à peu près certains de se donner dans l'avenir de pareilles occasions de gratitude, mais d'ailleurs, pour le présent, accordant à la vie extérieure la juste part d'eux-mêmes qu'elle avait droit de recouvrer. Ils furent donc calmes, gais sans folie, et ils firent paisiblement leurs projets pour Luclion. La marquise partirait, sans son époux, à la fin de la semaine suivante : ils s'avisèrent qu'en route le moindre prétexte pourrait la retenir, une nuit entière, dans quelque ville, où Abel la rejoindrait. Leur sourire, en parlant de cette nuit, n'avait qu'une malice mesurée : l'un et l'autre ne voyait plus que le jeu du monsieur qui prend à la dérobée un plaisir défendu, de la dame qui

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se moque agréablement des conventions mondaines et sociales. Souriante toujours, les yeux joueurs, toute blanche et rose de gourmandise apaisée, elle accompagna Abel hors des portes inutilement formidables de l'enceinte fortifiée. Une ruelle descendait brusquement entre les maisons du village; ces maisons étaient misérables, mais elles portaient des toits amusants de formes et de teintes, — toute une carapace de larges pierres schisteuses, brûlées, verdâtres, qui les protégeait contre le froid et la neige, se relevait sur les lucarnes, pointait en pignons aigus. Madame de Buret marchait à côté d'Abel, dont la main tenait négligemment la bride : le cheval suivait. La ruelle, après les maisons, devenait un chemin qui dévalait plus vite encore vers le pont du torrent, d'oîi un sentier remontait tout droit à la terrasse du château.

A l'entrée du pont, madame de Buret s'arrêta. Abel avait passé la bride sur l'encolure : son chapeau à la main, très correct, il commençait à remercier de « cette excellente journée », comme il eût fait d'une hospitalité ordinaire. La marquise riait :

— Excellente journée... cela dit tout!

Il lit, moins d'une seconde, une mine un peu sotte. Il n'aimait pas la raillerie, si légère qu'elle fût. Mais déjà les yeux de madame de Buret se nuançaient d'un peu de gravité :

— C'est vrai qu'elle fut excellente, cette journée, dites, et il me plairait d'en passer d'autres, souvent, toutes pareilles.

Il répondit simplement ;

— Je vous adore.

Il restait devant elle, un peu embarrassé : il aurait dû dire des mots de belle tendresse, il ne les trouvait pas. De cette tendresse il n'avait ni la réalité, ni, ses désirs maintenant amortis, la coutumière illusion. En face de cette femme, reprise, sans doute, au moment de son départ, de l'émotion des premiers aveux, et qui lui donnait encore un peu — tout ce qu'elle avait — d'amour vrai, il sentait seulement autour de sa pensée du vide, de la sécheresse; en somme, il était pressé de partir pour rentrer à l'heure du dîner. Si ses yeux n'avaient été, par bonheur, habitués à jouer toutes les brillantes et charmantes comédies sur la façade de son être, dont ils embellissaient la pauvreté, madame de Buret, à cet instant, aurait eu une surprise vilaine et

triste, à le voir tel qu'il était. Elle ne vit que la comédie, et les yeux bleus dont la lumière était douce, caressante. Elle ne se plaignit point de son silence; elle finit par lui dire :

— Partez.

Il baisa ses mains et se mit en selle.

— Le 2 juillet, Hôtel du Midi ! lui rappela-t-il. Elle fit signe que oui; ils se saluèrent encore

des yeux. Et il partit au grand trot, tandis qu'elle remontait le sentier. Il fut en haut de la côte, comme elle arrivait à la terrasse. Au moment de franchir le col, il aperçut sa robe blanche contre le parapet sombre ; elle fit de la main un geste qui eut une envolée infiniment gracieuse par-dessus l'étroite profondeur du ravin. Il l'admira dans l'austère beauté de ces rocs, de ces verdures, du château qui avait été redoutable : il fut remué d'un frisson romanesque. Il sentit ses amours poétiques et nobles. Un magnifique élan d'orgueil le dressa sur ses étriers, et, très beau, avec une grâce qui répondait à celle de madame de Buret, avec le sentiment de cette beauté et de cette grâce, il rendit le salut. Jamais geste de cabotinage, au théâtre ou dans la vie, n'eut plus de sincérité et ne donna à

celui qui l'avait réussi une plus touchante ivresse de soi-mrme.

Irréprochable montagnard, attentif et sage aux descentes, impatient, impossible à tenir sur les montées, le cheval d'Abel franchit en hâte les trois vallées qui se succédaient jusqu'à la ville, diverses de coupe et de ton. Après la sauvagerie rocheuse et durement boisée du ravin de Buret, elles s'ouvraient tour à tour plus larges, plus riches, plus habitées; les rivières couraient sans tapage parmi des prairies qui s'étendaient tout à l'aise et remontaient d'une courbe longue jusqu'à mi-hauteur des plateaux; au-dessus, c'étaient des champs, tout le damier des cultures parcellaires, ou bien l'épaisseur d'un bois qui s'étirait d'un bout à l'autre du plateau. Entre les prairies, entre les champs, les haies vives ondulaient en lignes capricieuses : chênes au tronc mince et barbelé, semblables à des chenilles, frênes délicats avec un feuillage très léger en houppe au sommet de l'arbre clair, peupliers frissonnants, réguliers et droits comme des cierges de Pâques. Le charme de ces vallées venait de tant de verdures, des nuances de ces verdures qui mettaient à la fois

SOUS les yeux le tapis velouté des herbes, le frisson tendre et blond des feuilles de frênes, le frémissement argenté des peupliers, la paix profonde et sérieuse des feuilles de chênes. On travaillait partout. Lentement, indéfiniment, de chaque prairie, vers les granges écrasées sous les écailles des toits, les chars attelés de bœufs rouges emportaient le foin lié très haut en masses rebondies et qui semblaient légères. Des cris traversaient l'air, le bouvier encourageait l'effort des bêtes appliquées : « Béni bé^ ! » Les prairies, les haies d'arbres, les champs et les chemises blanches des travailleurs et l'effort continu des bœufs rouges et la fuite allègre de la rivière étaient glorifiés par l'embrasement d'une atmosphère d'apothéose, toute de feu et d'or, 011 le soleil couchant épuisait en beauté sa force dernière. De chaque prairie, les visages ouverts ou défiants, rouges et suants, se levaient au bruit du trot du che\'al martelant la route dure : les regards qui cherchaient jceux d'Abel ne disaient qu'une vague curiosité, un peu d'envie; il lui plaisait de recueillir cette envie, admiration plus sombre, et de passer, svelte,

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