LES DEUX COMMIS
L'état de demi- folie est la fin presque certaine des ambitieux que la fortune a favorisés trop rite ou trop longtemps et spécialement des conquérants. Parmi les rois dits grands, on en compte peu qui Paient été jusqu'au bout : enivrés par le succès » ils tombaient dans cette demi-aberration dont le premier symptôme est de ne croire qu'a soi-même.
Après une phase glorieuse, le règne de ces demi-dieux devenait une époque de décadence, durant laquelle la grandeur de leurs fautes excédait souvent celle de leurs exploits. Conquérants, ils compromettent leurs conquêtes; fondateurs, ils détruisent ce qu'ils avaient édifié.
Heureux donc celui dont la gloire n'a pas son arrièresaison, et que la mort frappe dans la plénitude de sa raison ou avant que la couronne, trop pesante ou trop longtemps portée, en lui usant le front, n'ait atteint la cervelle.
Méfions-nous des fous, mais plus encore des demi-fous, plus difficiles à reconnaître et plus encore à traiter.
LES DEUX COMMIS. Deux jeunes gens de ma ville, apprentis négociants, commis si vous voulez, dans une riche et honorable maison de commerce, très-honnêtes eux-mêmes, ont chacun un défaut bizarre. L'un, Alfred A**, est jaloux de ses camarades parce que, selon lui, ils veulent se décharger sur lui d'une partie de leur travail. Or, Alfred, sans être précisément paresseux, ne peut supporter l'idée de travailler plus qu'il ne doit pour le traitement qu'on lui accorde, et surtout de faire la besogne de ceux qu'on paie mieux.
Henri B**, à peu près du même âge, a la manie opposée : il est jaloux du travail de ses collaborateurs, il croit toujours qu'on leur en donne plus qu'à lui et de plus impor- U y voit de l'impartialité, une préférence du maître,