LES DEUX COMMIS
ridtelligence et de ractiTttë. Uintetligence, ito Faraient. Qaant à Tactivité, on devait croire que celle de Tan ferait compensation a ce qui pouvait manquer à Tautre, et que les choses marcheraient an mieux.
Biles n'allèrent pas mal pendant un mois : Henri trayaillait et Alfired ie regardait faire. Par cela même qu^Alfred ne faisait rien, il ne se croyait pas responsable des fiiutes de son camarade, et se gardait bien de prendre pour son compte les remarques critiques auxquelles le trop hâté du travail donnait quelquefois lieu. II en tirait même une sorte de vanité, et se disait tout bas : Cela n'arriverait pas si je m'en mêlais.
A force de se le répéter, Alfred, tout en ne fiaisant rien, s'imagina qu'il savait tout foire, et; s'érigeant en conseiller, puis en censeur, il se mit à tancer Henri des n^igences de son style qui , disait-il, lui disaient tort II en résulta qu'un jour Henri en colère, divisant en deux le travail commun, garda sa part et lui laissa la sienne.
Sa mauvaise humeur passée, Henri profita des critiques de son compagnon, il prit le temps nécessaire, et, cette fois, mérita des éloges.
Cela l'encouragea; il continua. En faisant moins, il travailla davantage, et surtout plus utilement pour lui. 11 se fit remarquer; il ne fut plus considéré seulement comme un piocheur, le maître vit en lui un sujet d'avenir et lui confia ses livres, avec une part dans les produits.
Alfred resté seul, ayant ainsi sa tâche mesurée, ne put pas dire que les autres lui faisaient faire la leur, et, comme il fallait travailler ou perdre sa place, il se résigna.
Quoiqu'il fut non moins capable qu'Henri, il eut pourtant plus de peine à percer : sa réputation de paresseux, comme celle d'Henri de travailleur, était faite. Henri n'eût-il rien fait, qu'on n'eût pas voulu croire à sa paresse. Alfred, travaillant comme un nègre, passait encore pour un paresseux.
Ceci dura longtemps. Enfin les résultats parlèrent, et Alfred ent à son toar un intérêt dans te maison.
Cette modification dans leur conduite en affaires se fit sentir dans leurs habitudes prirées : Tun donna «n peu plus de latitude à sa femme; Tautre lui en laissa moins. La paix du ménage y gagna et Téconomie aussi. Aujourdtmi ce sont deux couples fort bien assortis et deux négociants justement estimés.
TABAC ET FUMEUR. Je me suis sourent demandé é^oh Tenait ce goût désordonné pour le tabac, goût à peu près général et qui, chez certains individus, est arrivé au point que fumer fait leur principale occupation?
Les hommes de lettres et les artistes n'ont pas été les derniers à s'abandonner à cette manie et, qui pis est, à la propager. Ils prétendent que le tabac donne de Pesprit et du talent: alors pourquoi tant de gens n'en ont-ils pas, quand tout le monde fume ?
Les Grecs d'Athènes , qui n'étaient pas des sots , ne fumaient pas que je sache. Démosthénes devint bon avocat sans fumer. Horace et Virgile firent assez bien les vers et ne connaissaient pas les cigarres. Enfin, César fut un grand militaire et habile écrivain , sans savoir ce que c'était qu'une pipe.
Dans ma jeunesse, fumer était une énormité. On consi» dérait cela comme un passe-temps réservé aux cochers de fiacre, aux manœuvres et aux matelots. Un laquais de bonne maison n'aurait pas osé paraître en public la pipe à la bouche.
Un jeune homme de famille, convaincu d'être fumeur, était à peu près mis sur le même rang qu'un ivrogne ; non-seulement il ne pouvait se marier, mais il ne trouvait pas de maîtresse : une danseuse, une actrice, une fille e^*-
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tretenue d*aii certain rang n'eût pas roula de sa compagnie, elle aurait cru déroger en gagnant Todeur de pipe : bref, personne n*eût mis en doute qu'un fumeur ne sentit mauvais. Lui-même en convenait et prenait tous les moyens de désinfecter son haleine et ses habits. ,
Comment donc se fait-il que ce qui sentait mauvais il y a trente ans, est aujourd'hui réputé sentir bon ? et pourquoi nos feuilletons et nos romans ne présentent-ils leurs amoureux et leurs héros que parfumés de Todeur délicieuse des panatellas, des régalias, du latakieh ou du varinas? Ou nos pères n'avaient pas bon nez et tenaient pour parfums ce qui n'était que puanteur, ou c'est le nôtre qui est faussé et qui prend une fumée acre et nauséabonde pour de U myrrhe et de l'encens ?
Quant à moi, je suis de l'avis de nos pères, et je tiens pour douce senteur ce qu'ils savouraient comme tel : la rose et l'œillet, le jasmin et la violette. Comme je ne suis exclusif en rien et que tous les goûts sont dans la nature, je conçois que le montant du tabac peut flatter les fibres de certains nez, en me rappelant que le piquant du chardon flatte aussi celles de certains palais. On peut donc, à la rigueur, admettre que la fumée du tabac est un parfum.
Mais quant au fumet de ceux qui en usent et en abusent, c'est-à-dire des fumeurs d'habitude, j'en appelle à la conscience de quiconque a un nez et en fait usage. Qu'on me pardonne donc ces mots : tout grand fumeur pue, si ce n'est par ses habits, c'est par ses cheveux, sa barbe, son haleine ou sa peau. La seule différence que je trouve entr'eux, c'est que les uns sentent simplement mauvais et que les autres infectent.
On ne fume pas encore dans nos spectacles, nos bals et nos salons, mais y respire-t-on un air plus pur quand il y est vicié par ces exhalaisons de tabagie, par ces haleines t^rûlées et avinées, par Todeur de la pipe culottée ou du
bouquin refroidi, que plus d*un a en poche. Ayez donc de Fesprit dans une telle atmosphère. Quant à moi, elle m'ôtc le sens moral, me stupéfie, me mécanise: ce sont les effluves de Tentrepont d^un navire avant Fonverture des écoutilles. Je ne hais pas tous les fumeurs, sans doute ; j'ai même parmi eux de bons parents, de vrais amis, je le» considère, je les honore, toujours et partout, mais je ne les aime qu'en plein air ou les fenêtres ouvertes. Pour eux, je donnerais mon sang, et je ne puis pas les sentir. Singulier combat du sens et du sentiment, du cœur et du nez! c'est l'estime pour l'homme aux prises avec la haine du méphistisme. Ajoutons, pour ma défense, qu'ici l'homme l'emporte et que l'amitié survit.
Hélas ! je n'en puis dire autant de l'amour, et Vénu9 elle-même, le cigarre en bouche, ne me séduirait pas. Mais la Vénus fameuse n'est qu'un mythe, une simple image, et les Grâces antiques, les Aspasie, lés Sapho, reviendraient au monde, que, nonobstant la mode, elles n'approcheraient jamais une tabatière de leur nez ni un chibouk de leurs lèvres , elles auraient bien des raisons pour cela : elles savaient que le premier effet d'un narcotique est de grossir les traits et de rapetisser les yeux.
Laissons les effets physiques, venons-en aux conséquences morales et à l'influence du tabac sur la civilisation ou rharmonie sociale. Depuis qu'on fume, la bonne société s'en va, la pipe est la personnification du sans-gêne et, conséquemment, de la mauvaise ; peu soucieuse des convenances, dédaignant la toilette et parfois la propreté, la pipe aime la solitude et conduit à Tégoisme. Essentiellement ennemie de la conversation suivie et raisonnée, elle a fait du Turc, naguère intelligent, un poussah silencieux et stupide ; c'est elle qui a engourdi l'homme du Nord, si actif sous nos pères. Ossian n'eût eu ni amants, ni héros à chanter, si la pipe eût existé de son temps.
Sans aller si loin, nous n^avons qu'à jeter les yeux snr CQ qui Dous. entoure. Que font nos fumeurs dan^ leurs réunions?— -Ils se regardent. --- Passe encore s'ils pensaient. Mais îl D'en est rien, et les plus francs m'ont avoiié^ que c'était là surtout, ou dans ce sommeil de l'intelligence; qu'était le chariye de la pipe : on est heureux en fumant parce qu'on qa pense pas, ou qu'on pense à peine» ou à peu près comme doit penser un chou ou un navet. C'est donc à l'état végétad» à ce calme légumier que npus conduit 1^ pipe.
Si l'on était encore au temps des allégories et de ta peinture symbolique, je représenterais la Paresse «nef pipe à la bouche, car, selon moi, riea ne la déinit voeux ; oui, la pipe est à la fois le hochet, l'outil et le symbole du désœuvrement Les bâilienk^àts ne prouvent que l'ennui ou l'envie de dormir ; la pipe annonce la volonté t% ta satisfaction de ne rien flaire.
Quelques individus cependant travaillent en fumant, mais c'est l'exception. En général, le funieur, pauvre ou riche, dès qu'il a la pipe aux dents, cesse sa besogne, on s'il la continue, c'est de façon à prouver qu'il ferait beaucoup mieux de l'interrompre : aussi est-ce la recommandation que je fais aux ouvriers que j^emploie. J'ai remarqué que les planches que mon menuisier travaillait en fumant étaient toujours mal rabotées, et que les vignes que mon jardinier taillait quand il avait la pipe à la bouche, exi« geaient une seconde taille. J'aime donc mieux payer le repos qu'un travail qu'il faudra refaire i l'économie est de cinquante pour cent.
Un poète de mes amis, un vrai poète ma foi ! me faisait de temps à autre l'honneur de me consulter. Quand il me lisait ses vers, je reconnaissais toujours, à je ne sais quoi de terne, ceux qu'il avait faits sous les inspirations du tabac ; je n'y retrouvais plus son coloris ni la vigueur de
son pinceau: les personnages m'y semblaient entourés d'an brouillard et comme sortant d'une nébuleuse.
Le goût de la fumée de tabac a gagné jusqu'aux femmes; elles ont d'abord fumé par ton et pour se poser en amazones, puis elles ont fini par y trouver une distraction. 11 est vrai que le nombre en est encore petit et ne sort guère du demi-monde ou des grandes dames qui le singent, mais qui sait s'il ne s'étendra pas : rien n'est épidémique comme le mauvais ton et le mauvais goût.
Les enfants aussi s'en mêlent, et vous en rencontrez, ayant douze ans à peine , se promenant gravement un cigarre à la bouche : c'est travailler de boune heure à s'a^ . brutir. On devrait bien préserver ces innocents de cette peste, mais c'est le contraire. Les parents les y encouragent, et mon voisin, le marquis de **, à qui je ne suis pas fâché de donner cette petite leçon, vu Famitié que je lui porte, est tout fier de voir son héritier âgé de onze ans le suivre à cheval un cigarre à la bouche.
La manie de fumer chez certaines gens est telle qu'ils y sacrifient non-seulement leur temps, mais leur santé et leur aisance ; il y en a qui poussent la passion du tabac jusqu'à lui immoler leurs relations de famille ou, s'ils sont mariés, la paix de leur ménage. Duhaussy a reçu de Dieu tout ce qu'il faut pour devenir, non un grand homme, ce qui, pour l'ordinaire, n'est bon ni pour soi ni pour les autres, mais un homme utile. Et pourtant ce n'est pas non plus ce qu'est Duhaussy , ni probablement ce qu'il sera jamais. Rêvant tout seul ou en compagnie de gens rêvant comme lui, ne sortant de sa quiétude que pour échanger une parole rare et oiseuse, sa vie, toute négative, s'écoule dans une sorte de somnolence.
Cette bizarre existence, si c'en est une, a tant d'attraits pour Duhaussy, qu'afin de s'y livrer sans contrainte, il n'est avec sa femme et ses enfants qu'aux heures des
repas. Dès le matin hors de chez lui, il n'y rentre jan^ais qu'après minuit.
Quoique jeune encore et fait pour le monde où sa fortune lui permettait de briller, il en fuit tous les divertissements. On ne le voit jamais dans les fêtes, très-peu dans les spectacles ; quand il se promène, c'est seul ou côte à côte de quelqu'un de ces rêveurs dont nous venons de parler. Leur démarche est grave et magistrale, on les prendrait pour des philosophes amis du silence, ou des trappistes allant creuser leur fosse : mais ce n'est pas là qu'ils vont, c'est à l'estaminet où Duhaussy passe sa vie. Est-ce à jouer? — Non, il n'est pas joueur. — Est-ce à lire les journaux?— Il lit fort peu.— Est-ce à converser? — Pas davantage. — Qu'y fait-il donc ? — Il fume.
Oui, c'est le cigarre ou la pipe à la bouche que Duhaussy vit. Il se donne a peine le temps de l'ôter pour manger, et il ne l'ôte pas toujours pour boire. Il ne fume pas en dormant, mais il se réveille pour fumer.
Quoiqu'il soit naturellement propre et que sa mise soit convenable, ses habits comme sa personne exhalent un parfum de tabagie tel que ceux qui l'approchent en sont presqu'asphixiés. Par l'effet de cette fumigation incessante, ses traits, autrefois fins et distingués, sont boursoufûés et tournent au vulgaire ; ses lèvres, en s'épaisissant, sont devenues couleur de brique ; ses dents, belles, ont acquis une teinte jaune qui en a si bien pénétré l'émail que la lime seule pourrait les blanchir ; ses yeux, naguère si vifs, ont aujourd'hui quelque chose de glauque et d'endormi qui a gagné toute sa personne ; sa taille, sans être encore obèse, a cessé d'être svelte; bref, sa tournure comme sa physionomie ont pris celle de sa pipe.
Je ne dirai pas que les facultés intellectuelles de Duhaussy soient éteintes, mais de jour en jour il est moins disposé à en faire usage, et il ajournera indéfiniment une
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affaire seulement parce qu^elle le détournerait pendant une heure de ses habitudes de café, ou qu'elle ne pourra pas se traiter en fumant. .
Ayant fait de bonnes études, reçu docteur en droit et couronné plusieurs fois dans des concours pubhcs, il pouvait aspirer à toutes les places, ou, s*il dédaignait d'augmenter son aisance, à toutes les dignités gratuites et municipales. Il n'a voulu ni des unes ni dçs autres : on né fume ni au conseil ni aux chambres.
Il aimait une jeune fille belle et riche, elle paraissait Faimer aussi. La pipe, à laquelle Duhaussy n'a pas su renoncer, a étouffé l'amour de la demoiselle : elle a épousé un homme qui était loin de le valoir, mais qui ne fumait pas.
La femme qu'il a choisie est non moins belle; elle l'aimait, mais se voyant sacrifiée au tabac et délaissée pour la société des fumeurs, elle a pris, dit-on, un consolateur, et Duhaussy, à tort ou à raison, passe pour un mari trompé. Mais sa femme lui laisse toute liberté de fumer, même à son chevet, et comme en définitive elle est douce et qu^elle élève fort bien ses enfants, il n'en a pas Tair moins content : sa pipe lui reste.
Ne voyant de bonheur qu'en cette pipe, sa grande préoccupation est le choix du tabac digne de la remplir et les moyens de l'avoir bon. Pour cela seul il a de l'activité, il n'épargne ni recherches, ni soins, ni dépenses. C'est là son luxe, il tient à ce qu'on dise qu'il a le meilleur de la ville ; et il n'en est pas avare, car il a toujours un cigarre pour qui l'aborde et lui serre la main. Croirait-on que son tabac lui coûte quatre à cinq mille francs par an ? et qu'en y ajoutant les dépenses de café, bière, liqueurs, billard et dominos, ses accompagnements obligés, une partie de son revenu y passe ; enfin que l'entretien de sa maison, la toiletté de sa femme et l'éducation de ses enfants lui coûtent moins que la tabagie.
n LB MÉFIiNT.
Voilà plus de vingt ans que Duhaussy, qui n>n a pas quarante, vit ainsi : il n'est pas malheureux, sans doute, mais en quoi contribue-t-il au bonheur des antres et à la prospérité générale? à quoi est-il bon? et si Ton pèse sa vie aux senrices qu'il rend, qu'importe qu'il soit on ne soit pas?
— II paie ses contributions, dira-t-on, et le tabac qu'il consomme rapporte à FÉtat.
Bien. Mais ce bœuf qu'on mène au marché et qui a payé à la porte son droit d'octroi, rapporte au pays, et cepen-' dant nous ne Ini votons pas de remerciements. Je le demande, quels seraient le gouvernement, la société, la femille, si tout le monde faisait comme Dûhaussy?
Il est possible qu'en lisant quelques-unes de ces esquisses, le lecteur ait dit : C'est un portrait de fantaisie. Mais ici il ne le dira pas; quel que soit le lieu qu'il habite, ville, bourg ou village, il s'écriera : En vérité, voilà trait pour trait mon voisin ***,
LE MÉFIANT. Vous voyez Edmond ** ; il a à peine trente-six ans, vous lui en donneriez cinquante. Comme son teint est plombé ! que ses yeux sont creux ! qu'il a l'air souffrant ! et pourtant Edmond était né avec une constitution vigoureuse.— Qui l'a donc rendu ainsi? le chagrin?— Il n'a aucun motif d'en avoir : il est riche, il a une femme bonne, agréable, des enfants sains et d'un excellent caractère, enfin, ce qui est rare, des domestiques fidèles et dévoués. Edmond n'en est pas moins fort malheureux, et c'est le moral qui a ainsi, chez lui, usé le physique.
Edmond est né méfiant : étant au collège, il croyait toujours que ses petits camarades le trompaient ou le volaient. Souvent il les accusait à tort, et les faisait punir sans qu'ils l'eussent mérité ; il en résultait qu'il en était détesté et battu.
LE MÉFIANT. ÎS
Entré à Técole militaire, Cfs malheureux caractère eut des r^itats plus sérieux : là, il ne croyait plus qu^on le yolait, mais il était convaincu que ses condisciples le desservaient près de ses maîtres, et ceux-^i près de ses parents. En ^rde contre les uns et les autres, il se tenait à récart, et il acquit ainsi le nom de sournois qui le suivît au régiment.
La, ses manières ne contribuaient pas à le lui foire perdre. On ne le lui donnait pas en face, car on savait qu^il ^tait brave, mais comme il se m^aât de tout le monde, tout le monde se méfiait de lui. Ses chefis le tenaient pour un excellent militaire, pourtant ils ne Taimaient pas ; et jamais , malgré son mérite , il n^obtint d^avancement au choix; il vit même ses cadets lui passer sur le corps. Sa carrière ^nt ainsi arrêtée, le découragement le prit : il donna sa démission.
Riche et bien fait, il put se marier selon son cœur ; il épousa une jeune personne qu'il aimait et qui le payait de retour : il aurait dû être heureux. Sa femme belle, aimable, qui eut pu briller dans le monde, ne se trouvait bien que chez elle au milieu de ses enfants ; il n'avait donc aucun motif ni même de prétexte de la soupçonner, et pourtant il ne lui permettait ni d'écrire ni de recevoir de lettres sans qu'il en prît connaissance ; encore croyait-il qu'elle était d'accord avec le facteur et ses domestiques pour en soustraire à son examen.
11 avait, avons-nous dit, de bons serviteurs : c'étaient ceux de la famille de sa femme qui, après la mort de ses parents, avait désiré les avoir près d'elle, mais sans l'attachement qu'ils lui portaient, il n'en serait pas resté un setil ; ils auraient préféré la misère aux rebuffades du maître et aux soupçons injustes dont, nonobstant leur bonne conduite et l'ancienneté de leur service, il les poursuivait sans cesse*
Quant aux domestiques nouveaux ou ceux qui étaient
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attaches spécialement à sa personne, il n'en pouvait garder.
Sa femme aimait la campagne et se plaisait surtout dans une propriété qui lui venait de sa mère. Edmond avait paru s'y plaire aussi ; mais dès la première année, il en avait rendu le séjour insupportable : se croyant trompé par ses fermiers, pillé par ses voisins, dépouillé par la commune, il était en guerre avec tout le mpnde.
Tandis qu'il plaidait pour des misères, il se laissait duper pour de grosses sommes ; car Tune des conséquences de cette méfiance des petites choses est de nous aveugler quand il s'agit des grandes : l'imagination devient alors un microscope avec lequel on mesure un puceron, mais qui ne nous permet pas de voir un bœuf.
Edmond avait un moment aimé la société, et bientôt il l'avait fuie, car, là encore, il se croyait entouré d'ennemis : il voyait une interprétation fausse ou perfide donnée à chacune de ses paroles. Il y était donc mal à l'aise, et son caractère bien connu y était un siget de gêne pour tous.
Ses amis, car il en a conservé longtemps, ont essayé de le guérir : ils n'y ont pas réussi. Les efforts de sa femme n'ont pas eu plus de succès. La nature d'Edmond l'emporte : il est né méfiant, il mourra tel.
UN LIBÉRAL. M. Francpicard est libéral, il le dit à tout le monde : franc comme son nom^ tel est son dicton. Mais son libéralisme n'est pas hostile, le gouvernement le sait bien; aussi a-t-'il, à toutes les époques, appuyé sa candidature.
Par reconnaissance, M. Francpicard a voté avec tous les ministres qui se sont succédé depuis le premier Empire jusqu'à ce jour, et il Ta fait librement, car son indépendance de fortune le mettait à l'abri de cette pression admi-