UN LIBÉRAL
nistl^ative qui, à ce pauvre fonctionnaire n'ayant que son traitement pour ressource, dit : Ton vot$ ou ta vie. Il rotait donc en suivant Pimpulsion de son cœur. Libéral en tout, il n'avait aucune raison de ne pas Têtre de ses votes, et c'est ainsi qu'il en eût pour tout le monde.
Il ne l'était pas moins de sa bourse dès qu'il s'agissait d'impôts, car il s'est toujours prononcé contre les ^onomies et n'a jamais manqué de donner sa voiic en faveur des taxes, surtaxes, droits et impositions de toute nature, sans même s'informer si elles étaient directes ou indirectes. On ne peut voir encore ici qu'une conséquence de ses principes : prodigue de sa bourse, il devait l'être de celle des autres.
Par goût, il aimait les ministres, ou ce qui revient au même, le ministère. Dès qu'un homme en était pourvu, il devenait sacré pour lui : iMe tenait pour infaillible. Considérant ainsi tous les ministres comme égaux, c'est-à-dire comme également bons, il ne pouvait pas faire plus pour l'un que pour l'autre.
Libéral de votes, M. Francpicard l'était aussi de serments : c'est une dépense qui ne ruine personne, et en ceci nos économistes ne le blâmeront pas. Il en était vraiment amateur : il a fort réclamé lorsqu'en 1848 on les a supprimés. Aussi a-t-il éprouvé une indicible joie quand, en 1851, on a rétabli le serment politique avec l'obligation de le prêter pour chacune des fonctions qu'on aurait à remplir : il a pu ainsi avoir le plaisir de le prêter quatre fois en un seul jour.
M. Francpicard, que bien des gens ont surnommé le Démosthène de son arrondissement, est aussi libéral de discours et de félicitations qu'il l'est de votes et de serments. L'un des premiers il a complimenté Louis XVIII à son débarquement, Charles X à son couronnement, et Louis-Philippe à son avènement. Ensuite il a félicité Ledru-
Rollin. Plus tard il s^est prononcé poi^r Lamartine; et après avoir voté pour Caraignac, il a crié : Vive Napoléon!
Aujourd'hui, plus libéral que iamais, il attend le Jour d'un nouveau vote, dans Tespoir d'un nouveau serment
UN VIOLONISTE. Baptiste Langlet, que vous avex connu comme moi, était un garçon fort exact. Secrétaire d'une préfecture, il avait satisfait successivement six préfets qui y étaient passés dans l'espace de cinq ans.
Baptiste ne s'occupait guère que de son état. Fils du greffier d'un tribunal, il avait été élevé modestement, mais utilement : on lui avait appris sa langue et l'arithmétique, et comme il avait du sens et de la persévérance, il devint un bon commis, puis un rédacteur suffisamment habile.
11 aimait assez le spectacle, il y allait souvent : c'était sa seule distraction. L'opéra surtout lui plaisait. U n'était pas musicien, mais la musique l'enchantait, et Paganini, qui alors faisait son tour de France, étant venu donner un concert dans la ville qu^'habitait Baptiste, son enthousiasme pour le grand violon n'eut pas de bornes.
Il occupait une petite maison que lui avait laissée son père. Il se souvint que dans le grenier il avait autrefois vu un violon, il y courut. Le malheur voulut qu'il l'y trouvât, et qu'un de ses amis, qui jouait de cet instrument, vînt le voir le soir. même. Apercevant le violon, il lui propose de le garnir de cordes. — Â quoi bon ? lui dit Baptiste, je ne saurais m'en servir, je ne sais pas une note de musique.-* Je vous donnerai des leçons, répond l'ami, cela me forcera à étudier moi-même, car ce concert de Paganini et le plaisir qu'il m'a causé me font regretter de n'avoir pas mieux cultivé le petit talent que j'avais. Là-dessus, il emporta rinstrument, le remit en état, le rendit le lendemain i Baptiste et lui donna une première leçon.
A la fin du mois, Baptiste raclait un air, et an boul de deux il faisait un petit duo avec son ami. C'était qQeifj[iie chose, et son éducation musicale avmt marché Tite, Bon pourtant à un point qu'il n*y en eût bien d'autres exenpM; ttais Tami, satisfait de son élève, rsntait sa fadlHé et se partait que de ses progrès.
Qtwtqoes auditeurs en dirent autant; cela monta téHement liitété au paurre secrétaire qu'il se crut destiàé à devenir un second Paganiui.
Il avaii alors trente-six ans, û n^y avait pas de tempe à perdre. Il prit un maître, le meilleur de la ville; mais liientôt il crut en savoir autant et plus que hit : il le eongédia. Il se mit à travailler seul et avec une ardeui* tdle ijfu'il négligea entièrement sa place et se fit renvoyer.
Il s'en préoccupa peu : ayant entendu parler de la fortune immense de Paganiui, il ne doutait pas que lui aus^ n'arrivât en peu de temps à être millionnaire. Sa tête commençait à se détraquer, et les extases dans lesquelles il tombait quand il faisait chanter son malheureux sabot rendaient son mal de jour en jour plus incurable.
Les leçoûs qu'il avait prises de son ami et du maître l'avaient conduit rapidement au talent d'un bon écolier. Arrivé là, il n'avait plus fait de progrès. Fort peu musicien et n'étant plus guidé dans ses études, il jouait faux et sans mesure. Si on l'en avertissait, il se fâchait et croyait qu'on était jalou}^ de ses succès.
Je le vois encore devant son pupitre, s'arrêtant après l'exécution de chaque passage, et danser en s'écriant: tt Les guinées! les guinées! comme elles vofift pleuvoir quand je serai en Angleterre ! »
L'Angleterre était donc le pays où il voulait faire ses débuts. Cependant il désirait s'essayer auparavant sur le théâtre de sa ville : il y fit consentir le directeur à qui il ne demandait aucune rémunération.
Bien que le public fût nombreux, il commença sans la moindre hésitation un air varié arrangé pour la circonstance. On écouta patiemment le thème d'introduction; mais quand il entama la première variation, outrageusement sifflé dès la quatrième mesure, il fut contraint de fuir devant Torage.
Cela ne le guérit pas : il crut à une cabale des professeurs de la ville, et partit pour Londres en répétant toujours : les guinées / Ui guinées I
Hélas! elle§ n'arrivèrent pas. Son nom n'étant point connu, il ne put même parvenir à se faire écouter à l'essai. Bntin, dans son désespoir, il s'avisa un jour de faire son début dans le Strand, c'est-à-dire en pleine rue, bien convaincu qu'un rassemblement attiré par ses mélodieiiz «ccords allait se former autour de lui et le porter en triomphe.
Nouveau désappointement ! il ne vint que deux agents de police qui le prièrent poliment de les suivre devant le magistrat, lequel le condamna à une amende pour avoir embarrasse la voie publique et troublé le repos du dimanche.
Tout cela n'était pas encourageant. Il rentra en France sans le sou et plus fou que jamais : selon lui, c'était la malignité de ses rivaux qui Tavait poursuivi au-delà du détroit.
Cependant sa misère était au comble : sans son ami qoi était désolé de Tavoir jeté dans cette fausse voie^ il serait mort de faim.
L'ami avait fait le mal, il chercha le remède. ?(al doute que ce qui perpétuait la folie du pauvre fi^ptiste, c'était sa perseverAuce à rikler du matin au soir son ingrat iDStmment et à trouver un charme intini à ses pîtoymbles accords. U fîillait larracher à ce violon maudit, scule cause de sa fotîe, car auparavant il n en avait donné aucun si^ne. Mais comment faire ? comment Ten de^tcr ?
Le hasard vint en aide. L'ami se trouvant un jour a une foire de village, il remarqua sur la place un charlatan qui, pour annoncer sa drogue, avait une boîte ressemblant pour la forme à une serinette et qui, au moyen de trois pédales, produisait non des accords harmonieux, mais les miaulements de chats en goguette. L'imitation était parfaite. Le mécianisme d'ailleurs en était simple et fonctionnait au moyen du pied. L'ami acheta l'instrument et l'emporta; puis, allant chez Baptiste alors absent, il donna la leçon à la vieille gouvernante qui, elle aussi, mortellement ennuyée de l'éternel crin-crin dont le son la poursuivait jusque dans sa cuisine, déplorait la folie du pauvre homme.
Le lendemain, la boîte posée sous ses pieds comme une chaufferette dont elle avait tout- à -fait l'apparence, la vieille attendit qu'il eût commencé son solo ordinaire. Â la deuxième mesure, elle appuya sur la première pédale ; il en sortit un miaulement plaintif. Baptiste n'en continua pas moins. Elle toucha la seconde, puis la troisième, et si fort que notre musicien ne s'entendait plus lui-même. Il crie à la servante de chasser ces chats insupportables. La bonne femme lui répond qu'il n'y en a pas. - Il recommence; mêmes miaulements. Il s'arrête encore; les miaulements cessent. Il continue ; ils reprennent.
Exaspéré, il se précipite dans la cuisine : il ne voit que la vieille tricotant paisiblement, les pieds sur la chaufferette, et qui lui répète qu'elle n'a pas entendu de chats, qu'il n'y en a pas dans la maison.
Il court au grenier, monte sur le toit, regarde partout : il n'en trouve pas l'ombre. Convaincu qu'ils sont enfin partis, il reprend son instrument ; mais au premier coup d'archet, la vieille, appuyant les pieds sur les trois pédales à la fois, fait un tel bruit qu'on aurait cru que dix matous étaient aux prises.
Il se retourne furieux, croyant que ces animaux venaient
le braver jusque dans Tappartement ; mais après «ne recherche minutieuse sous les fauteuils, sous les meubles, dans la cheminée, ne trouvant rien, de ^oerre lasse, il l'énonça à son vioion pour ce jour-là, et ce qui, depuis longtemps, ne lui était arrivé, il se mit à écrire.
C'était bon signe, et la vieille crut que, pour an temps, il oublierait iMin instrument. Elle se trompait: le lendemain il -s'y remit de plus belle. De son côté, elle ne se 6t pas fante de lui donner raccompagnemeul de la Teitte^
11 se ptvt à chercher de nouveau, retlmraant tout, pas-^ santdix fois devant la chaufferette sans se douter de rien, et puis il essaya encore. Môme r^itat
il commençait à croire que soù cabinet était ensorodé ; il passe dans la pièce contiguS qui loi servait dfe salon. Il se remet a Toeuvre; mais le miaulement diaboliqte y ayant plus d^écho, n'y retentissait que mieux.
11 monte an second : nouvelte épreuve : les voix félines y parvenaielit encore, moins criardes, mais plus graves «t comme des gémissements s'écfaappant de la terre.
Alors il simagina qu'une mouche lui était entrée dans le tympan. La vieille assurait toujours qu'elle n'entendait rien. Il se gratta l'oreille, et n'y trouvant pas de mouche, il crut qu'elle était dans le violon. Il n'y en avait pas davantage. C'était donc le violon lui-Fréme dont les cordes sifflaient : il tes changea, mais sans faire taire lel^ chats.
Alors il pensa que le bruit naissait d'un écho de sa maison, de la vibration des boiseries ou de qndqu'effet d'acoustique provenant de celle du voisin. Il mit son violon dans son étui et s'apprêta à sortir en disant qu'il allait essayer ailleurs.
Ce n'était pas le compte de la bonne. iSeurensement qu'elle le vit se dirigeant vers la dcir.oure de son ami. Elle plaça la chaufferette dans son panier, elle y conrnt et arriva 9 l'instant où il racontait sa bizarre aventure et S'apprêtait
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à Vérifier si ces voix de Feufer le suivraient jusque là.
Il commença^ La vieille était déjà cachée dans la pièce voisine, et la voix de chat partit justement avec la première note. Il en resta stupéfait, et d'autant plus que son ami préteodit qu'il n'avait rien entendu. Il recommença et joua à touF de bras ; mais les chats faisaient leur office, et c'était un charivari à rompre les vitres.
Cependant l'ami affirmait toujours qu'il n'entendait rien que le violon dont une corde sifOait, mais si peu qu'on $'en apercevait à peine.
Il changea de nouveau la corde, remit de la colophane à son archet et choisit un autre morceau de musique. Rien n'y faisait : les chats reprenaient toiy ours, et comme par un effet sympathiq9e, ils le suivaient dans ses piano, ses crescendo et ses forl0. Alors il s'efforçait de dominer leurs cris, mais c'était en vain : au lieu de deux miaulements, il en entendait trois. Au paroxysme de la rage, il s'arrête ; et tout d'un coup saisissant son violon par le manche, il le brise en éclats contre la muraille.
Son ami se hâta d'en jeter au feu les morceaux.
Le violon anéanti, la folie de Baptiste se dissipa comme par enchantement : il lui sembla qu'il avait fait un mauvais rêve. U avait été un peu long, car il avait duré six ans ; mais qu'importe, puisqu'il finissait.
On lui rendit, dans les bureaux de la préfecture, une place d'expéditionnaire. Bientôt sa capacité le fit remonter au rang de secrétaire, et je pense qu'il Test encore. Mais depuis sa guérison, on a remarqué qu'il fuyait avec une espèce d'horreur les chats, les violons et les violonistes ; Pagankii aurait donné dans sa ville un nouveau concert qu'il n'y serait pas allé.
Quant à la machine, elle ne fut pas perdue pour les arts, et l'on assure qu'elle figure aujourd'hui en Allemagne avec un ^rand succès dans les concerts de l'école réaliste