SIR JOHN
non seutement à manger fort, mais à manger bon. Aussi n'épargne-t-il, à cet effet, ni soins ni démarches, et quoi qu*il ait un rakt de chambre, un groom et nne cnisinièic, c'est lui qui, chaque matin, ya chez son boncher choisir k morceau qui lui parait le plus tendre et le plus beau. En ceci, il est par£ût connaisseur.
Mais fort expert sur le mérite du manger, il Test moins sur celui du boire, et en fait de yin, il distingue le Cham* pagne dn Bordeaux parce que Fun es) blanc et l'autre rouge; mais hors de là, donnes-lui du'Surènes on dn Lqffitte, du gros vin de Cahors ou du Roussillon centenaire, dès qu'il y a un long bouchon on un cachet de dre ronge ou jaune, il le trouvera excellent.
Il est un peu plus habile dans la connaissance des alcools, et jamais il ne confondra avec le rhum, qu'il ne peut souffrir, le cognac qu'il estime infiniment.
Il assure qu'il aime aussi la musique, mais il s'y connait à peu près comme en vins. La grosse caisse fait ses délices : il ne lui préfère que l'orgue de Barbarie.
Sir John a beaucoup voyagé ; il a été quelque chose comme lieutenant de vaisseau et a fait deux fois le tour du monde, peut-être trois, mais il n'en est pas sûr ; il y a appris sans doute bien des choses ; il les a malheureusement oubliées, sauf une seule, c'est la danse de je ne sais quelle espèce de sauvages, de qui il la tient, et qu'il exécute à ravir avec un grand renfort de contorsions, de grimaces et de cris.
Ces représentations n'ont lieu que dans les grandes occasions, à Noël, par exemple, ou le jour de la naissance de sa gracieuse souveraine. Cependant, un matin, sir John ayant déjeûné chez moi me fit la faveur insigne d'une représentation de sa danse favorite. Il y allait de si bon cœur que je craignais qu'il ne passât à travers le plancher. *^ n'en fut rien heureusement, mais l'ébranlement des
Sm JOHN. 01
lambris fut tel quUl s'en détacha nn tableau qui, en tombant, brisa un cabaret de porcelaine et faillit tuer le petit chien de lord M**, qui m'avait aussi honoré de sa présence. Je ne fis que rire du bris de mes porcelaines, toutes finissent ainsi, mais lord li** se fâcha tout rouge du danger qu'avait couru son chien pour lequel il aurait donné tous les Irlandais de la terre, et j'eus bien du mal à ramener la paix.
Sir John avait aussi appris quelques chansons sauvages : quant à celles-ci, j'en avais peur. Je me rappelai toujours qu'elles avaient manqué causer un malheur. Un soir» il voulut en chanter une dans un cercle de dames, c'était le chant de mort d'un Indien, une chanson si lamentable, si mélancolique, nous disait-il presque pleurant, que tout le monde allait fondre en larmes. Il en arriva autrement; les dames furent prises d'un tel fou rire que la belle comtesse de R**, qui est assez replète, manqua d'étouffer et qu'on craignit un instant une congestion cérébrale.
Lorsque le danger fut passé, sir John voulait en chanter une moins triste, mais on le pria, crainte d'un nouvel accident, de remettre la partie à un autre jour.
Notre Irlandais se flattait aussi d'être un excellent boxeur. Comme il avait un poing qui ressemblait assez à la tête d'un veau, il ne trouvait guère d'amateur disposé à faire l'essai de son talent, alors il appelait son valet, autre espèce de bœuf dont le sérieux et l'impassibilité contrastaient avec la vivacité juvénile de son patron. Il le faisait mettre en position de défense, lui allongeait une demi-douzaine de gourmades, que l'autre, dressé à la chose, recevait sans sourciller, et puis l'opération faite, il l'envoyait boire un grog à sa santé.
Sir John, comme on le voit, avait d'excellentes qualités; je ne lui connaissais qu'une fâcheuse habitude, c'était de donner des poignées de main. Il vous les administrait d'une
n UN nBURIOX.
iminièffe telknent cordiale que moi, son ami, j'ai manqué dix fois d'aToir Tépaiile déboîtée par la secousse qiiil imprimait à mon bras, aussi suis-je conrenu avec lui qne nous Bous^ homenoDS au simulacre et , comme dédm»magementv qait nons nous embrasserions une fois par an, àNoêi.
A ees petits. înconTénienti près , la compagnie de sir John est fort agréable. Je ne prétends pas dire quelle piûasegrandenient contribuer andéTeleppement de reqirit de ses infimes; ils n'j prendront pas non plus Phabitude d'une trèa^grande sobriété, ear bien que sir John ne seil pas ce qn^on nonorae nu ivrogne, il se grise souvent, on pourrait mime dire tons les jonrs, mais à dîner seuleoMot, car jusqu'à six heures du soir, c'est l'homme le pins sobre dn monde.
Grand patriote, fl adore l'Irlande ; en dure dn mal, d'est se d^biver son ennemi. Dans ce lieu de pronission, fl n'y a rien que de parait, que d'admirable; ponr quoi que ce soit an monde, il ne consenlârait à n'être pas né Irlandais, et il sacrifierait l'Europe entière, y compris la riôlle Angle* terre et TEcosse par-dessus le marché, pour sauver de mal cette terre bénie. Enfin, il aimerait mknx renoncer à sa part de Paradis qu'au coin de bruyère qu'il y possède. On ne peut donc nier que air John ne soit un excellent patriote. Cependant, pour l'exactitude historique, je dois ajouter que, depuis vingt-cinq ans» il n'y a fait que deux voyages et un séjour qui n'a pas excédé ta semaine. Mais qu'est-ce qne cela [nrwve? sinon qu'il aime mieux son pays de loin que de près.
J'ai connu plus d'une amitié de ce genre.
UN HEUREUX. On entend souvent dire, en parlant d'uu riche célibataire n'ayant ni place, ni charge, jouissait
m HEUREUX. 93
enfî& d*iuie jndëpendance complète : Cet homme est bitn heureux, il ne fait que ce quHl lui plaU,
Celai qai s'exprime aiiisi n'a certainement jamais connu cette incbépendance. Mienx au fait des choses, il eut répété ce que plus d'une fois Je me suis dit: « Cest une étna^ croyance que celle qui nous fait voir le bonheur dans l'absence de toute sujétion, de tout devoir, ou dan^ cette liberté qui nous laisse chaque matin celle de dormir jusqu'au soir, ou de chdsir ce que nous ferons dans h journée. »
Précisément dans cette position , je me suis un jour éveillé en disant : « Je me donne congé. Je ne veux faire aujourd'hui que ce qu'il me plaira. »
Là-dessus, heureux de ma résolution, je saute de mon lit, me promettant une journée de délices.
La première chose que j'aperçois dans la glace en mettant le pied sur le tapis, c'est ma barbe à faire. Je me demanda si cela me plait? — Non. — Eh bien! je ne la ferai pas.
Je m'habille en éprouvant le regret de n'être pas né dans le pays des nègres, où, grâce à la chaleur et au peu d'étiquette, on n'est pas soumis à cette obligation fastidieuse de se vêtir le matin, de se dévêtir le soir. Ici nul moyen de s'en dispenser à moins d'en charger son valet de chambre, ce qui est deux fois plus ennuyeux encore.
Enfin me voilà vêtu de ma plus belle robe de chambre, bien résolu à borner là ma toilette du jour. On me sert à d^ûner et l'on m'apporte mes lettres. Je les jette de côté sans les ouvrir, de peur d'avoir à y répondre.
Je prends un journal, c'est le Moniteur. En le regardant, je me fais cette question: Est-ce amusant?— Non.— Je le lirai une autre fois ; et me voilà à table.
J'ai la mauvaise habitude de ne pouvoir manger sans lire, et je n'avais pas là d'autres journaux lisibles. Faute