UN HEUREUX
dentiste. En effet , je Ibi avais donné rendez-vous aujourd'hui pour m'ôterune dent. Est-ce amusant? — Pas trop. Il faut donc remettre la chose à demain : n'ai-je pas juré de m'amuser ?
Allons à récurie, j'y parlerai chevaux avec le cocher : je ne m'ennuie jamais à causer bêtes. — Mais je me rappelle que je Tai envoyé 'en commission ; je ne puis pas faire la conversation tout seul.
La cuisinière est à ses fourneaux ; c'est une fille qui ne manque pas de bon sens, j'aime à la faire parler politique : elle est socialiste et même communiste, pourvu qu'on ne touche pas aux quinze cents francs qu'elle a mis à la caisse d'épargne. — Mais elle n'est pas de bonne humeur, j'entends qu'elle gronde le chat qui aura fait quelque sottise ; je pourrais bien, quoiqu'innocent du fait, être grondé à mon tour : la douceur n'est pas la vertu des cordons bleus. Par prudence, n'allons pas à la cuisine.
Enfin, voilà onze heures ; je n'ai plus que sept heures à attendre pour dîner. Ce sera du moins iiu amusement. Jusque-là, je ne puis pourtant pas rester ainsi les bras croisés. Envoyons chercher un autre journal. Lequel? — N'importe: ils disent tous la même chose. Encore si c'étaient de bonnes choses ! mais c'est de la politique, elle me donne des nausées.
Si je me jetais sur mon ht, je reposerais une heure, ce serait toujours autant de gagné.— Oui, mais quand je fais la sieste, j'ai la tête lourde jusqu'au soir. D'ailleurs, qu'est-ce que le sommeil ? Un oubli de la vie, une sorte d'anéantissement, une mort anticipée: on ne peut pas appeler cela un plaisir.
O bonheur ! mon libraire m'envoie un roman nouveau de M. ** ; en cette compagnie, on peut passer agréablement sa journée : lisons donc
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Mon Dieu ! comme je bâille 1! Ce sont mes nerfs* il y » sans doute de Fonge dans le temps. Je ne sais qu^à la troisième page et je me sens pris d'un assonpIssenKal insurmontable. Continuons: peut-être la quatrième me i^veiUera ?-^rai beau Inre, je m'endors. <^rai pourtant décidé que je ne dormirais pas. — Mais si cela m*amuse ; n*ai-je pas promis de fake tout ce qui m'amuserait? dormons donc.
A pr^nt, Toilà que je ne puis plus dormir ! -<- écrivons à mon notaire pour cette affaire d'héritage. -*< Une affaire» c'est un travail. — D'ailleurs, je ne veux pas hériler» c'est ruineux, depuis que le fisc s'est fait légataire universel»
Mon Dieu l que midi tarde ! il n'est encore qu'onse heures et demie ! — Quand il sera midi, en serai-je beaucoup plus avancé? que £erai-je à midi que je ne puisse faire à présent? Mais quoi? — Je n'en sais en vérité rien. Eh bien! je mangerai quelque chose. — Hélas ! je n'ai pas faim, et puis cela m'empêcherait de dîner. -* Ah ! j'y pense , je vais me tailler les ougles, ceci n'est pas un travail; si ce n'est pas fort amusant, ce n'est pas précisément ennuyeux, ce sera un quart-d'heure d'employé.
— Comment, c'est déjà fini ! c'est dommage, ma foi !
Pas de fausse honte ! ravisons-nous et faisons-nous la barbe. C'est un passe-temps comme un autre, il a ses charmes et ses dangers; faisons-le durer le plus longtemps possible.— La ferai-je à l'eau chaude ou à l'eau froide?— Si je la faisais sans eau? oui! cela durerait au moins une heure! une heure de gagnée! quelle fortune! — Mais mon menton est en sang ! ce n'est décidément pas là un plaisir. — Qu'on m'apporte de l'eau chaude !
Ma barbe est faite, je puis maintenant aller chez M** &**. —Voilà le temps qui se gâte ; fi de la campagne quand il pleut !
L'heure sonne ! — Comment ! il n'est encore que midi î
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Cest iitpossibte I^Quoi ! la façon de ma barbe, celle de mes ongles n'ont doré qu'une demi-èenre! ah! û cela continue, je serai mort avant ce soir !
J'iai juré de m^amuser sans doute, mais non pas jusqu'à en mourir, et puisqu'il y a péril, je retire ma parole et je neaioBoe à nt journée de délices. Vite, mon encrier! ma ^me 1 à défaut du clioix des plaisirs, j'ai du moins cdid tlutrarrail.
^fleveiTaH)^ oes épreuves on fiatrai^je cet acte de C0médie?-^I9on^ j'aime mieux tracer le portrait de mon ami de t^; surtout tâchons de le faire ressemblfoit. t^n^arant^x teures, tout ceci soit terminé, et nous nous demanéerons si je me suis moins ennuyé en travaillaut qu^en m'amusant.
Or, ce que j'ai touIu imte un seul jour : miiMr, il y ft des gens qui le font tonte leur vie. Octave s'occupe beaii^ coup à^ qu'il prétend, il passe même pour un travailleur, mais il n'a qu'un vernis d'activité. Octave est ia paresse même; en ayant l'air de faire ce qui est utile, il ne fait jamais que ce qu'il hii plait, sans trop s'inquiéter si cela plaît aux autres. Peu importerait, s'il leur rendait service. « On est en ce monde, dit un vieux moraliste, moins pour faire plaisir aux gens que pour leur faire du bien. » Mais Oclare ne leur lait ni l'un ni l'autre. Comment ie pourrait^il? il ne sait pas même se les faire à lui-même : il s'ennuie et il enmiie« Telle est son existence. Une confraternité d'école cft une analogie de position nous rapprochaient. Cependant j'ai fini par- le fuir : sa paresse me gagnait, le spleen allait snivre. Je crains qu'un jour Octave n'en meure.
J'en reviens donc à mon dire : Si Fesclavage est le j^tts grand des maux, la liberté sans limites n'est pas le plus grand des biens. Si l'on veut être heureux, ou plutôt si l'on ne veut pas être trop malheureux, il faut avoir grand soin de k restreindre, et quand on n'a pas de devoir à
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remplir, se hâler de s'en créer. En nn mot, îl faut rationner son oisiveté et compter avec le plaisir, car le plaisir n'est tel qu'autant qu'il est rare et court.
Parce qu'un homme a beaucoup d'argent et qu'il ne dépend que de lui-même, croit-il qu'il est toujours libre et qu'il va s'amuser du matin au soir?'Non. Dépendre de soi est déjà une dépendance, et souvent plus lourde que de dépendre des autres, car le pire esclavage est d'être l'esclave de nous-même, c'est-à-nlire de nos passions, de nos fantaisies, de nos vices, enfin de notre nature factice et corrompue.
Quant à s'amuser sans cesse, quel est l'individu, fut-il czar, sultan, empereur, fut-il le roi des rois et le maître de la terre, qui puisse dire : Je m'amuse quand je veux.
Je désirerais bien savoir, en comptant jonr par jour, heure par heure, minute par minute, combien, depuis que notre premier père est sorti du Paradis terrestre, l'homme qui a le plus joui en ce monde, a, durant une existence d'un demi-siècle, du berceau à la vieillesse, eu d'années de plaisir?
Après avoir réfléchi sur la question, posé chiffre sur chiffre, fait addition sur addition, je me suis dit : Si sur ces cinquante années, y compris celles de l'enfance qui, sans contredit, sont les meilleures, cet homme a eu deux années de véritable jouissance, je le tiens pour un prodige de félicité humaine.
Mais qu'a-t-il fait des quarante-huit autres années? les a-t-il employées à dormir? — Non; ce serait trop de bonheur. Admettons qu'il en ait dormi vingt : avec les deux années de plaisir, cela fait vingt-deux. Reste vingthuit, dont je cherche en vain l'emploi. Libre, riche à millions, il n'avait nul besoin de travailler, aussi s'est-il bien gardé de le faire. — Sans travailler, sans s'amuser, comment les a-t-il passées ?
Je vais vous le dire : à bâiller, à souffrir, à regretter ces