‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 26 sur 74 · UN SAGE · texte numérisé non relu

UN SAGE

ne faire que ce qu'il veut, ce qu'il peut autant qu'homme puisse, vu qu'il est garçon et rentier, et que sa maison, sa cave et sa servante sont à lui en toute propriété.

Par suite de sa première vocation, il a conservé un parfum de séminaire ou ce cachet du métier qui signale l'apprenti lévite non moins sûrement que l'apprenti ramoneur.

Quand vous demandez quelque chose à M. Morin, il ne vous dira pas qu'il le fera, mais pas davantage qu'il ne le fera pas, et, livré à lui-même, il prendra un terme moyen qui ne sera ni ce que vous voulez, ni ce que vous ne voulez pas.

Est-ce son avis sur le temps qu'il fait que vous désirez qu'il vous donne, ou une simple réponse à un Comment vous portez-vous? il trouvera encore un biais qui vous laissera dans le doute entre la question de savoir s'il pleut ou s'il ne pleut pas, s'il est bien portant ou s'il est malade.

Sa famille a voulu le marier, et lui-même en a eu fort efivie, à ce qu'il a laissé entrevoir plus tard ; mais quand il s'est agi de se prononcer, on n'a pu le faire sortir de sa prudente réserve.

Dans un dîner, il n'accepte ni ne refuse aucun plat : il mange tout ce qu'on met devant lui, car son appétit est loin d'être négatif.

Il faut que cette façon d'agir, cette règle de conduite qui nous fait glisser doucement entre le oui et le non, ne soit pas d'un mauvais usage, car il a bien fait ses affaires, et dans les partages de famille, il a trouvé des rentes là où ses co-parlageants n'ont rencontré que des procès.

Bien des gens ont cru en faire leur dupe, mais ce n'est pas lui qui l'a été. Il a prouvé ainsi qu'il n'était pas si imbécile qu'on le pensait.

Il est dévot et très-bon paroissien, et pourtant il a changé dix fois de confesseur. On prétend que ce n'est pas lui qui en change, mais bien les confesseurs qui se le renvoient les uns aux autres, ou en termes moins poliS, qui se jettent le

chat âox jambes. La Térité est qne, même au saint tribunal, il ne parie qu'à sa manière.— A-t-il ou n'a-t-il pas péché? telle est toujours la réflexion an prêtre quand, à tout hasard, il lui donne Tabsolution.

8a gouvernante, faite à ses manières, traduit fort bien sa pensée à trarers le vague de ses paroles : la preuve, c'est qnll est parfaitement servi; mais elle est la seule personne qui comprenne cette langue dubitative, à rexpli* cation de laquelle le sphinx lui-mé:ne aurait perdu son temps.

Il est pourtant un autre être qui le comprend h merveille, quoiqu'il ne lui parle pas plus clairement et qu'il ne lui dise : Apporte I que par périphrase : c'est son chien.

Son perroquet est moins heureux et ne paraît pas l'entendre, car jamais il n'obéit. Cependant, en vrai perroquet qu'il est, il s'est rendu son écho, et tout en parlant sans cesse, il ne dit ni oui ni non. Aussi, en paix avec tout de monde, il est, de même que son mattre, frais, dodu et bien portant.

L'état de neutralité absolue dans lequel vit M. Morin le maintient au mieux uvec ses héritiers, tous cousins collatéraux, quf le soignent à l'envi sans qu'un seul encore ait pu dire : Cest moi qu'il préfère ; mais il laisse à chacun l'espoir d'être ce préféré, ce qui lui vaut de tous beaucoup d'égards et de douceurs. Les vins fins et les bourriches lui arrivent en toute saison. Il ne les demande pas, il ne les refuse pas : il se laisse faire et ne s'en trouve pas plus mal.

Ne vous disais-Jc pas bien que M. Morin dit Motus n'était ni fou ni imbécile !

MARIANNE. Quand j'habitais Paris, il y a de cela bien des années, une famille que j'avais connue en Bretagne me pria de faire chercher une jeune lille du nom de

Marianne B***/née à Lorknt, qui arait quitté ses parents et vivait à Paris on ne sait comment.

A Paide des données que fournissait la lettre, je finis par la découvrir. Elle occupait seule une petite chambre au-dessus d^un coiffeur, propriétaire de la maison, dans la prolongation de la rue de Richelieu vers les Tuileries : quartier assez suspect et qui ne mHndiquait rien de bon sur les occupations de la fugitive.

Deux fois je m'étais présenté sans la trouver; mais voulant remplir ma mission, j*y retournai une troisième. Elle était chez elle. Je vis une jeune fille de dix-neuf à vingt ans, un peu grasse pour cet âge, mais d'une beauté vraiment remarquable, et certes ce n'était pas sa toilette qui la rehaussait, car elle était aussi pauvre d'habits que riche de mine. Néanmoins, tout était en ordre dans sa pauvre chambre tte.

Je lui exposai ma mission et le désir que sa famille avait de la revoir. Elle reçut cette ouverture avec un parfait dédain. — Ma famille veut me faire travailler, me dit-elle, je n'aime point le travail. — Que pouvez-vous faire tout le jour sans travailler? — Je dors, je sors, je rentre, je chante, et le lendemain je recommence. Voici deux mois que je vis ainsi, et je ne m'ennuie jamais.

— Mais de quoi vivez-vous? — J'avais un peu d'argent quand je suis vei^ue, je n'ai pas tout dépensé : ii me faut bien peu de chose. Voici ma cave. — Elle me montra une cruche d'eau.— Voilà mes provisions. — Il y avait la moitié d'un pain et une douzaine de pommes. Elle m'en offrit une, en mangea une autre, et se mit à chanter. Elle était ravissante; sa robe de grosse indienne mais propre, sa belle chevelure retombant sur ses épaules, en faisaient une des plus charmantes créatures qu'on puisse rencontrer.

—Je crains que vous ne soyez perdue, lui dis-je. — Pas encore, me fit-elle, je serais moins pauvre.

Ceci ne manquait pas de yraisemblance. Elle ajouta : — On me Ta bien proposé, mais je n*ai pu encore me décider.

— Si ce n'est pas Finconduite qui tous amenait ici, pourquoi avez-yous quitté yos parents?— Pour he pas trayailler. Je hais le trayail et, quoiqu'il arriye, je ne travaillerai jamais.— Au moins, savez-vous coudre?— Oui, j'ai fait ma robe. — Vous travaillez donc?— Pour moi, ce n'est pas trayailler !— Voulez-vous être femme de chambre, ce n'est pas non plus travailler?— C'est obéir; c'est pis, je ne veux pas être femme de chambre. — Mais bonne ou cuisinière? — Fi donc! — Institutrice? — Je ne sais pas lire.

— Vous savez lire, vous? me demanda-t-elle.— Oui.

— Tant mieux. Tenez, lisez-moi ces lettres.

Bile m'en présenta un paquet, toutes étaient fort noires. —Elles ont été déjà lues? lui dis-je. — Certainement, et bien souvent.

Je croyais qu'elles venaient de quelque amant: elles étaient de sa mère. Je commençai à lire ; elle se mit à pleurer, puis à sangloter. Ses sanglots devenaient tels que je cessai.

—Pourquoi ne pas retourner chez votre mère?- J'irais, si elle était seule, mais j'ai un beau-père. Qu'elle vienne avec moi et je ne l'abandonnerai jamais.— Vous savez bien qu'elle ne peut quitter Lorient; si vous voulez la voir, il faut aller la retrouver. Je vais retenir votre place à la diligence : vous partirez demain.— Je ne partirai pas.

— Vous avez donc un amoureux? — Je n'en ai point. Et elle se mit à chanter je ne sais quel pont-neuf contre les amoureux. — Qu'espérez-vous donc? un mari? — Je n'ai rieu, on ne m'épousera pas ; et puis, je ne veux pas d'un ouvrier. — Pourquoi ? •— Parce qu'il me ferait travailler comme lui, le vilain homme! vive la paresse! — El elle chanta un couplet en l'honneur de la paresse, en y mêlant

quelques mots de bas-breton. - Je lui en répétai quelques autres; elle se prit de nouveau à pleurer. Puis, tout-à-coup se levant et me montrant la porte, elle me dit : — Allezvous-en; depuis que vous êtes ici, je ne fais que du mauvais sang, vous me navrez le cœur.

— Mais en vérité, ma pauvre fille, vous raisonnez comme si vous aviez dix ans ; que ferez-vous si je m'en vais et si je vous abandonne ? savez-vous ce que c^est que la misère à Paris? Lorsque vous aurez dépensé les trois ou quatre pièces de cent sous qui vous restent, que ferez-vous ? vous deviendrez fille publique. — Moi , jamais. — Qu'attendezvous donc? — Je veux un monsieur que j'aime et qui me donnera trente mille francs; je les placerai, et, sûre de n'être jamais forcée de travailler, je ferai ce qu'il ordonnera ; j'irai où il commandera.

— Qu'est-ce ce monsieur que vous aimez? — Il n'est pas encore trouvé, mais il viendra. - Oui, ma pauvre enfant, il eu viendra dix, vingt, trente, mais les trente mille francs ne viendront pas. — Alors, je mourrai. — Mourir si jeune, vous, belle et bonne? — Bonne? non, je suis méchante quand je suis en colère. Mais j'y pense, pourquoi ne me prenez-vous pas, vous ? Tenez, je vous tiens quitte des trente mille francs ; vous me nourrirez seulement et m'habillerez. Ah! je ne vous coûterai pas beaucoup! avec six sous par jour, vous en verrez le bout. Je ne mange pas pour plus, et pourtant voyez si je pâtis.

Cette malheureuse fille me faisait peine, je ne savais que lui dire. — Quoi ! vous ne répondez pas, continua-t-elle, vous ne voulez donc pas de moi ? est-ce que vous pensez que je dis la même chose à tout le monde? est-ce que vous croyez que je ne suis pas sage? prenez-moi avec vous, vous n'en serez pas fâché, je serai votre servante. — Mais je n'ai pa3 besoin de servante, je suis garçon. — C'est à cause de cela. Croyez-vous que je voudrais être celle de votre femme?

moi, je hais les femmes. —Et votre mèreP-^Est'^e que c'est une femme, celle-là? c'est ma mère! Ah! j'ai aussi une tante. - Où demeure-t-elle? — A Fontainebleau. - Eh bien, je vous ferai conduire chez votre tante.— Pas si bête!

— Ne voudrait-elle pas vous recevoir? -- Oh ! que si! — We Faimez-vous pas? -Mais oui je Taime. — Alors, venez. — Non. — Pourquoi? — Elle me ferait travailler. -Eh bien! si ce travail vous d^plait, vous en serez quitte pour revenir.

— Gomme cela, je veux bien.

Je profitai de ce bon mouvement, je fus retenir sa place pour le soir même. Toutefois, en payant les arrhes,, je les regardais bien comme perdues.

A l'heure du départ de la voiture, je fus la chercher. A mon grand ëtonnement, elle était prête, et à ma plus grande surprise elle ne devait rien à son hôte, qui me dit que depuis qu'elle logeait chez lui , c'est-à-dire depuis son arrivée, il ne s'était jamais aperçu qu'elle se conduisît mal et que j'étais le premier homme qui était entré chez elle.

Je l'embarquai dans la voiture, après avoir payé sa place et chargé le conducteur de la déposer chez sa tante, honnête marchande bien connue à Fontainebleau.

Reviendra-t-elle à Paris? C'est ce dont je ne répondrais pas. Si elle y revient, elle est perdue, et, dans six mois, cette admirable créature, vendue au premier passant, sera peut-être le rebut des laquais. Cette idée me serre le cœur.

LE TOURMENTEUR DE SOI-MEME. La faiblesse a plus d'une face et prend tous les caractères. Nous en citions un tout-à-l'heure ; en voici un autre :

Osmond est un homme de cœur, il a fait ses preuves. Dans plusieurs circonstances difficiles, dangereuses, terribles même, il a montré une énergie et une présence d'esprit peu communes ; mais il faut un grand péril pour

LE tOURMENTEUR DE SOI-MÊME. 109

donner à Osmond un grand courage. Dans la vie ordinaire, c'est rhomme le plus pusillanime que je connaisse : il se tourmente de tout; et dans certaines situations vous le verrez aussi impressionnable, aussi peu maître de lui que le serait une femme vaporeuse et maladive. Par exemple : il ne pourra supporter le récit de ce dont il a dix fois bravé la vue. 11 a approché, touché, soigné vingt cholë* riques, et le récit des souffrances d'un malade le fera pâlir et presqu'évanonir.

Leste et habile dans tous les exercices du corps, il mon« tera les chevaux les plus fougueux et s'en rendra mattre avec un sang-froid complet; mais il éprouvera une contraction nerveuse et détournera la tête s'il voit un autre essayer ce qu'il vient lui-même de faire avec un calme parfait.

Un jour il se précipita au-devant d'un chien enragé, au risque d'en être mordu; il sauva ainsi un enfant qui allait être atteint; et il se bouche les oreilles ou s'enfuit si vous racontez en sa présence une histoire de chien hydrophobe. Il n'a pas peur de l'animal, mais il s'effraie de sa propre imagination.

Il est telle femme dans le monde dont, depuis dix ans, il admire la grâce et la beauté : être l'époux ou seulement l'ami de cette femme lui semblerait le premier des biens ; et il n'a pas encore osé lui parler. On a voulu le présenter à elle, il en mourait d'envie, et peut-être elle autant que lui: il a refusé. Pourquoi?— Par peur. — Pourquoi en a-t-il peur? — Parce qu'elle est belle.

Certes, il ne manque ni d'esprit ni d'instruction, et on lui reconnaît un grand usage du monde. Pourtant, dans certain cercle élégant, il ne trouve plus un mot à dire : là il devient parfaitement nul. Est-ce parce que son auditoire ne lui inspire rien?— C'est le contraire : c'est parce qu'il croit ne pouvoir rien dire qui soit digne de cet auditoire dont pas un seul individu ne le vaut.

110 LE TOURAIENTEUR DE SOI-MÈIMK.

Il s*exprime en public avec facilité, ce à quoi il n'a pa parvenir que par une grande habitude acquise par un long travail et des efforts inouïs. Puis, après avoir parlé d*ar bondance pendant une heure sans hésiter ni se reprendre, tout- à-coup cette inspiration cesse; il parait préoccupé, il n'est plus à la question. Qui a causé ce changement?— L^arrivée d'une personne qu'il n'attendait pas et qui le regarde.

Osmond a un vrai talent musical et une voix admirable. Seul ou en famille, il chante avec goût, avec entrain ; mais le cercle s'étend-t-il, il perd la voix ou la mesure, et cela crainte de la perdre.

Aujourd'hui il ne chante plus. Il souffrait tant dans l'attente d'un concert ou d'une simple soirée, que sa santé s'en altérait : il a été obligé d'y renoncer.

Dans ce caractère, on ne verra qu'un portrait souvent esquissé : celui de l'homme timide ; et pourtant tel n'est pas précisément Osmond, car il est timide moins par nature que par réflexion. Il est des choses pour lesquelles il ne Ta jamais été, parce qu'il n'aura pas songé qu'on pouvait l'être. Mais voilà qu'un beau matin, par un retour sur lui-même, il se demande pourquoi il ne l'est pas? et il le devient par peur de le devenir.

Ne pensez pas qu'il s'agisse de circonstances bien importantes. Non ; cela a lieu dans les cas les plus simples, les plus insignifiants. Par exemple : il aura un compliment de condoléance ou de félicitation à faire à un personnage éminent, à un haut fonctionnaire, ou bien un toast à porter dans un dîner officiel, il a préparé sa petite allocution : elle est bien, il la sait par cœur. Mais au moment de la prononcer, il se dira : Si je restais court! Cette idée le frappe, il se lève en tremblant, ouvre la bouche, balbutie et reste court en effet.

Vous ne pourriez pas croire que la peur d'un, défaut naturel, d'un ridicule, d'un tic, lui fera prendre ce même

tic, ce même défaut ! Un jour, il se troure dans un cercle ayec un homme qui bégayait de la manière la plus étrange. Les gens graves eux-mêmes ne pouvaient garder leur sérieux et se détournaient pour rire. Osmond ne riait pas. L'infirmité de cet homme l'affligeait, et les contractions de son visage lui faisaient éprouver une sensation nerveuse. Il se disait tout bas : « Ah! que je serais malheureux si j'étais ainsi ! » Là-deissus, un voisin lui adresse une question. Pressé de répondre, sa langue s'embarrasse. Le voisin rit. Le bègue, qui pense qu'on se moque de lui, regarde Osmond d'un air de reproche. A l'idée d'avoir blessé ce pauvre infirme, son imagination se trouble, il ne peut finir sa phrase : il se croit, lui aussi, devenu bègue.

Il le cru| si bien qu'il le fut en effet pendant quinze jours, et qu'il l'est encore quand il se trouve en présence d'un bègue, ou que quelque circonstance lui rappelle cette bizarre aventure.

Une autre fois, à une noce, il vit un des témoins qui signait d'une main tremblante et que son voisin plaisantait à ce sujejfc. Osmond l'entendit; puis, quand vint son tour de signer, il eut peine à le faire, et un mois durant sa main trembla chaque fois qu'il avait une signature à donner devant témoins.

Rien de grave dans tout ceci, mais il est des cas où cette impressionnabilité pourrait le compromettre s'il était moins connu. Parle- 1- on devant lui d'un acte honteux ou atroce? il s'agite, il pâlit, il rougit; en un mot, on peut lire sur sa figure toutes les sensations qu'éprouverait le criminel lui-même au récit de son forfait. Osmond y est absolument étranger comme on le pense bien, c'est même la première fois qu'il en entend parler, mais sa malheureuse imagination lui a crié : Si on allait te prendre pour le coupable !

C'est ainsi que, lui si brave lorsque nul ne le regarde.

pourra paraître tout le contraire devant Tennemi quand tous les yeux seront sur lui, non par crainte de cet ennemi, mais par celle qu'on ne croie qu'il le craint 11 n'est point poltron, il est bien sûr de ne jamais Tétre, mais il frémit à la seule idée qu'on puisse l'en soupçonner : bref, il tremble par peur de trembler. '

J'ai sourent plaint les individus frappés de cet excès de susceptibilité morale, surtout quand elle est unie à une égale impressionnabilité nerveuse. Ils ont d'autant plus à souffrir que les défauts ou les ridicules qu'ils craignent qu'on leur applique leur sont plus antipathiques ou sont plus éloignés de leur véritable caractère. Cest le vice qu'ils ont le moins et qu'ils haïssent le plus dont ils se croient soupçonnés, et ceci par l'excès même de la frayeur qu'ils ont de l'être.

Je rapporte ces faits et j'en pourrais citer bien d'autres prouvant jusqu'à quel point les effets de notre imagination peuvent, même en dehors de la folie, troubler notre entendement, paralyser notre volonté, la faire dévier et nous jeter malgré nous dans de singuliers écarts. Je n§ dis pas qu'Osmond ait encore été jusque là, mais c'est sa crainte de tous les instants ; et ce fantôme attaché à ses pas et qui s'immisce à toutes ses pensées, à toutes ses actions, fait le tourment de sa vie.

Doué d'une finesse d'observation peu ordinaire, sa pensée ou plutôt sa réflexion est une analyse perpétuelle de son être. Je ne crois pas qu'aucun homme se soit mieux connu. Il a soumis au microscope, puis à l'alambic, ses sens, ses passions et jusqu'à ses plus minces émotions. Le mal serait petit, peut-être même serait-ce un bien ; mais anatomiste de sa propre personne, il en est devenu le tour menteur.

Si une semblable disposition ne peut rendre un homme heureux, elle lui donne une sorte de prescience ou de

péDétration singulière. A force de lire dans son propre oœnr, il a appris à lire dans celai des autres. Il serait un confesseur modèle et un juge d'instruction redoutable. Bien peu d'indiridus peuvent lui cacher leurs pensées, car, tel qu'un miroir qui réfléchit les objets, il reporte vos impressions sur lui-même, et, par les conséquences qu'il en tire et la mesure qu'il en prend, il peut prévoir vos actions et en calculer les résultats.

C'est par cette intuition que, se mettant en votre lieu et place, il sent tout ce que vous sentez, augmenté par ce qu'il sent lui-même, et, par cette sensation complexe, il change pour ainsi dire de nature. Dans son trouble, il n'est plus lui. Lui qui hait le ridicule, lui qui s'est toujours montré brave, lui dont l'honorabilité est si pure, il est vous qu'il voit ridicule, vous qu'il sait lâche, vous qu'il sent infâme et déshonoré.

—C'est un rêve, direz-vous.— Sans doute; mais le réveil n'arrive pas, et ce rêve, il le croit prêt à se réaliser, il se voit toujours entraîné à la place où il ne veut pas être et jeté où il craint de tomber. Dans son hallucination, s'appliquant les malheurs ou les fautes des autres, il en soufifre plus en idée qu'ils ne souffrent, eux, de la réalité. Innocent, il a toutes les terreurs des coupables ; honnête homme, toutes les hontes des fripons. 11 souffre à la fois de leur mal qu'il n'a pas et de la crainte qu'il en a. — Vous me direz : Osmond est fou. — Non ; car un fou fait des folies, ou tout au m'oins il en dit ; mais Osmond n'en fait ni n'en dit. Seulement il en pense, non comme l'Arabe rêveur qui se donne en imagination toutes les félicités célestes, mais comme le fakir du Gange qui vit pour se torturer lui-même.

LE PERE CAXIF* Parmi les nombreux fonctionnaires qui desservaient le ministère des finances il y a quelque

trente ans, il n'en est pas un seul qui n'ait connu le père Canif, sous-chef de première classe et le doyen de son grade.

Le père Canif, malgré son titre ronflant, n'était qu'un modeste rouage de la grande machine dans laquelle il fonctionnait, et Ton n'en parlerait guère aujourd'hui s'il n'avait pas, lui aussi, fait type dans sa spécialité. Ceux qui l'avaient aperçu une fois ne l'oubliaient plus. Je le vois encore avec sa bonne figure rougeaude, son habit bleu, ses culottes courtes, ses bas de soie noirs en hiver, blancs en été, la tête poudrée et sa queue sautillant sur son collet riche en pommade.

M. ^** (Canif n'était que son nom de guerre) avait alors trente et quelques années de service. Durant ce tiers de siècle, je ne pense pas que ses fonctions l'eussent jamais éloigné de Paris : il était aussi étranger au reste de la France qu'à la Chine et au Kamtschatka, et parlait de Marseille, de Brest ou de Bordeaux ainsi qu'il l'eût fait de Pékin ou de Petropawlosk. L'un comme l'autre étaient, pour lui, l'extrémité du monde : bref, c'était un Parisien pur-sang.

Il n'en faut pas conclure qu'il en sût mieux son Paris : il y en avait une bonne moitié qu'il ne connaissait guère plus que ces cités lointaines. Tenant beaucoup à sou quartier et à ceux qui l'avait successivement habité , toujours dans le même arrondissement et à portée de ses amis, il s'embarrassait très- peu des autres.

M. N** n'était pas fort sur la rédaction, bien qu'il fût 80 us- chef , mais le talent d'écrire n'était que luxe et superfluité dans la place qu'il occupait. Il aurait même pu se passer de savoir lire : son unique fonction était de distribuer à tous les employés, grands et petits, du papier, des plumes, de l'encre, de la cire à cacheter, des bougies ou chandelles selon le grade, des crayons, des règles, enfin des canifs.

Ce dernier article n'avait été accordé que sur sa proposition motivée, disons plus, réitérée. Sous Tancien régime et jusqu'à la fin du premier Empire, chaque commis se pourvoyait de cet outil indispensable. C'était pour tous une obligation et une charge dont il les avait libérés : ils lui devaient donc de la reconnaissance. Mais cette espèce ingrate, pour remercîment, lui en avait donné le nom, probablement à l'imitation de l'empereur qui décorait sest maréchaux de celui des batailles qu'ils avaient gagnées.

Quoi qu'il en soit, cette distribution de fournitures à tant de plumitifs n'était pas, comme on pourrait le croire, une sinécure, ni même une petite besogne. Le père Canif n'avait le temps ni de déjeûner, ni de lire paisiblement son journal ; il était dérangé cent fois par jour et quelquefois le double : c'était un administrateur qui envoyait son garçon de bureau pour avoir de la cire ; un chef de division qui voulait un grattoir ; un sous-chef qui avait besoin de pains à cacheter; puis les commis et les surnuméraires qui semblaient se relayer pour faire aller le bonhomme qui les envoyait au diable, prétendant que c'étaient ceux qui ne faisaient rien qui manquaient toujours de tout, parce qu'ils employaient les plumes à fabriquer des cure-dents, et le papier à faire des papillottes.

Défendant l'abord de son magasin et ménageant son contenu comme s'il eût été son propre bien, il ne voulait donner que six plumes à la fois et un canif pour trois commis; il ne consentait à remplacer une règle soi-disant brisée que si on lui en présentait les morceaux. Il en résultait des querelles sans fin entre lui et ses clients, et il aurait demandé volontiers qu'on ne leur fît rien faire, afin qu'ils usassent moins de papier et d'encre.

C'était surtout de papier qu'il était avare. Il cédait assez facilement pour les feuilles à minutes; mais s'agissait-il de celles à lettres, notamment de ces cai*rés qu'on nomme

poukt, rien n'était plus difficile que de lui en arracher si Ton n'était au moins sous-chef. Il prétendait que les commis n'ayaient pas de billets à écrire, ou que s'ils en araieht, ils devaient les faire chez eux.

Les canifs étaient aussi un grand sujet de contestation. Les lui rapportait-on ébréchés ou ne coupant plus, il assurait toujours qu'ils coupaient parfaitement, et ne voulait pas les changer.

Quelquefois, sans s'arrêter aux gémissements de Pemployé'pressé, il tirait grayement une petite pierre du coin où il l'avait placée, y versait une goutte d'huile, et, sans plus s'embarrasser des malédictions de son malheureux confrère, il repassait tranquillement la lame, l'essayait de temps en temps sur son ongle ou la peau de sa main, puis enfin sur une plume qu'il taillait, et la remettait avec l'outil repassé au commis maugréant.

Mais son jour de grande tribulation était celui où une besogne pressée obligeait les expéditionnaires à revenir le soir : il devait faire alors une distribution extra de chandelles, car les bougies étaient pour les chefs. 11 fallait voir comme il marchandait sur le nombre ! Sans s'inquiéter de la position des écrivains, ni demander s'ils appartenaient à un même bureau, il ne voulait donner qu'une chandelle pour deux, disant qu'on ne lui en rapportait jamais, et qu'il en était ici comme des cierges de procession, lesquels, n'eussentils été allumés qu'un quart d'heure, n'en restaient pas moins à l'église.

Puis il fallait qu'on lui donnât reçu des mouchettes dont il faisait, devant vous, jouer les ressorts, afin qu'on reconnût qu'elles étaient en bon état et qu'on i^s rapportât de même.

On se rappelle encore l'indignation qu'il avait éprouvée lorsque l'huissier d'un secrétaire général vint lui demander des bougies. liouveau dans son emploi, au lieu de dire que

G*ëtait pour inoDsieur, Penvoyë nomma madame. Le père Canif crut d'abord qu'il plaisantait, il le lui fit répéter. Quand il yit que c'était sérieux, d'un geste qui aurait fait honneur à Mirabeau lui-même, il lui dit : « Allez dire à votre maîtresse que je ne tiens pas de fournitures pour le bureau des dames. » Et il n'en donna pas.

Ce malheureux mot, qui n'était que le cri de ia probité révoltée, faillit lui coûter cher, et je ne sais pas même si, plus tard, il n'a point contribué à faire supprimer son emploi, dont les fonctions furent remplies par un simple garde magasin.

M. N** avait un collègue, M. 0**, également sous-chef et, plus tard, honoré du titre de chef, vu qu'il était obligé d'écrire. Ce chef de nouvelle invention n'avait d'autre fonction que de faire les paquets et d'y mettre les adresses ; aussi ne le connaissait-on dans le ministère que sous le titre de Vhomme de lettres. C'était le vrai contraste du père Canif: celui-ci, comme on Ta vu, était court, rouge et gros, posé dans ses manières, faisant tout avec poids et mesure. M. O**, au contraire, était pâle et maigre, et toujours si pressé qu'il ne prenait jamais le temps de mettre une adresse entière, de façon que la moitié des paquets restaient en route ou lui étaient renvoyés pour plus amples renseignements. Jamais homme n'a moins convenu à l'emploi qu'il occupait ; il n'en jouit pas moins une vingtaine d'années, et il obtint même sous la Restauration, pour ses services littéraires, la croix de la Légion d'honneur. Du reste c'était, comme M. N**, un homme excellent, serviable et point sot, mais que son impatience et son extrême vivacité transformaient parfois en brouillon. Mais brouillon scrupuleux, lorsqu'une erreur causait préjudice , la réparation était prompte : le bonhomme payait.

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