‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 32 sur 74 · TRACASSIER · texte numérisé non relu

TRACASSIER

liberté, se soutenait à peine sur ses jambes, ne faisait plus de faux pas dès qu'il avait un fardeau sur le dos. Il fallait véritablement que cet bomme fût d'acier, pour que Taction corrosire de la détestable eau-de-vie qu'il buvait ne l'eût pa$ encore réduit à un état complet d'atonie ou d'infirmité.

Il lui arrivait quelquefois de ne rien gagner dans sa journée, et comme il ne réservait jamais un sou pour le lendemain, sauf le samedi pour faire face au dimanche, il se trouvait dans un cruel embarras : c'étaient là ses jours d'abstinence. Cependant la privation qui lui coûtait le plus était celle du tabac, l'eau-de-vie ne venait qu'après» Quant a manger, il n'y pensait pas.

Les gestes et les dires de l'ivresse chez Tracassier, étaient si bien passés en habitude, que lorsqu'il n'avait pas bu, il n'en paraissait pas moins ivre. Peut-être même l'était-il: on disait qu'à la suite d'un grand excès de boisson, on lui fit boire pendant huit jours, pour de l'eau-de-vie, de l'eau de fontaine dans laquelle on avait mêlé quelques gouttes de vinaigre aromatisé. Il ne s'en aperçut pas, et, nonobstant ce régime aqueux, il était soûl comme d'ordinaire.

Maintenant je demanderai qu'eût été cet homme élevé dans une autre classe ou dans un pays où il n'aurait pu boire ? eût-il été meilleur ou pire?— Meilleur quant au caractère, c'est difficile : c'était l'être le plus doux. — Mais aurait-il eu du jugement, de l'esprit, enfin une aptitude prononcée pour quelque chose? — Il faudrait, pour résoudre cette question , l'avoir connu avant qu'il fût complètement abruti. Malgré cet abrutissement, il était facile de voir que, sauf son goût de boisson , il n'avait aucune disposition vicieuse, car, remarquez-le bien, l'ivresse tend plus à développer les mauvais penchants que les bons ; et celui qui, dans cet état, ne se porte à aucune action cruelle ou malhonnête, n'a probablement en lui que de bonnes qualités.

Ne comptons pas trop pourtant sur la continuité de

cette innocence, un seul instant peut tout gâter ; et ce qui nous prouTC les dangers de Tivresse, c^est que les trois quarts des gens qui ont à se reprocher une sottise ou un crime, le doivent à la surexcitation de l'alcool : plus sobres, ils seraient restés innocents. Heureux donc Tracassier et tous ceux que Tivrognerie n'a réduits qu'à l'état de brute !

J'avais dit que le pauvre homme finirait dans un ruisseau. Si sa fin n'a pas été plus douce, elle fut plus glorieuse : il mourut au champ d'honneur, c'est-à-dire au cabaret, entre sa pipe et son pot vides.

MONSIEUR COLON. On trouve en ce monde d'étranges originaux ; en voici un parmi beaucoup d'autres.

Son nom est Colon, et son prénom Christophe; il le tenait de son parrain qui ne savait pas lire, mais qui aimait à rire. Ayant entendu parler de Christophe ColoiÂb, car il avait été marin , il crut plaisant de nommer son filleul Christophe f parce qu'il s'appelait Colon. C'était, comme on voit, une facétie; mais quand ce tilleul fut devenu grand et qu'il eut fait fortune, il l'a pris au sérieux, et après beaucoup de recherches et d'études, car il avait aussi, depuis qu'il était riche, la prétention d'être savant, il découvrit que son grand-père avait signé Colom et qu'une de ses tantes avait eu nom Colombe; évidemment l'aïeul avait mis un 6 de moins, et la tante un e de trop.

Quant au prénom de Christophe, M. Colon n'avait que l'embarras du choix : trois ou quatre de ses cousins l'avaient porté, et sa grand'mère l'avait encore pour nom de famille : c'était une Christophe,

Toutes ces preuves étaient palpables, aussi M. Colon s'adressa- 1- il au tribunal de son arrondissement pour obtenir un jugement de rectification et reprendre le nom

de son ancêtre misérablement estropié par les anciens sacristains teneurs des livres de baptême et, depuis, par les commis de Félat civil non moins négligents.

Il ne doutait pas du succès de sa requête; néanmoins, comme Terreur remontait à plusieurs générations, que son père avait signé Colon, et que si Ton apercevait effectivement une sorte d'm dans le nom de Taïeul, on n^y voyait pas de 6, sa demande fut rejetée,

M. Colon ne se tint pas pour battu ; il se pourvut de ce jugement près du garde-des-sceaux , demandant, au nom de la vérité historique, le changement de Vn en m et Taddition d'un 6.

Le hasard fit que le garde-des-sceaux fût membre de la Société de géographie : il trouva dans cette réclamation un sujet d'allocution et, par suite, d'un article mi-savant, roi -politique, revendiquant pour la France l'honneur d'avoir donné le jour non à Christophe Colomb, puisqu'il était né à Gênes, mais à sa famille qui, française d'origine, ne s'était trouvée à Gênes qu'accidentellement.

M. Colon allait donc, par une belle ordonnance du roi insérée au Buîletin des Lois, être déclaré descendant direct du grand navigateur et héritier légitime de la moitié des Amériques, lorsqu'un arrière-petit-cousin du vrai Colomb ayant appris , par la notiticatîon obligée imprimée au Moniteur et répétée par la Gazette de Gênes, qu'on lui prenait son nom, se fâcha tout rouge.

De son côté, le gouvernement sarde, lorsqu'il sut qu'on allait franciser Colomb trois siècles après sa mort, ne trouva pas la chose meilleure; il réclama près du roi des Français qui, en homme prudent, ne voulut pas déclarer la guerre au Piémont pour le seul plaisir de M. Colon et de la Société de géographie.

M. Colon ne devint donc pas Colomb dans les actes civils ; mais dans son for intérieur, il décida que si ce

n*ëtnit pas lui, ce seroit quelqu*an des siens,: or, comme il n'était pas plus chiche de recherches qu'il ne Tavait été de démarches, il découvrit .dans un vieux calendrier qu'il y avait un saint Colomb.

Sur CCS entrefaites, étant devenu père d'un lils, il le nomma Colomb, sans oublier de lui donner en outre son propre prénom de ChrUtophe,

Les Colomb de Gênes, d'Espagne, d'Amérique, car li réclamation du premier en avait fait surgir dix antres, étaient donc bien et dûment enfoncés, et si notre homme restait Colon sans 6, son fils n'en était pas moins, dans toutes les formes légales et religieuses, baptisé et inscrit sur les registres de l'état civil sous les noms de Colan- Chrisiophe Colomb; le tout rédigé de manière, par la malice du père et la sottise du commis, que Colon-Chriatophê devenaient les prénoms.

Ces choses accomplies, M. Colon se trouva pris d'une superbe dont n'approcha jamais, fût-ce le jour de son triomphe, le grand navigateur dont il réclamait le nom, et lui-même aurait conquis les Amériques qu'il n'eût pas été plus lier. Il avait droit de l'être : il avait gagné son procès, le registre des naissances en faisait foi.

Les mauvais plaisants s'amusaient parfois à lui parler de son illustre ancêtre. Alors il fallait le voir recevant avec une douce satisfaction des félicitations sur le bonheur de sentir couler dans ses veines le sang d'un si grand homme 1

A tête reposée, M. Colon ne croyait probablement pas qu'il descendait de l'amiral génois. Son iils, quand il aura IMge de raison, pourra également tenir la chose pour douteuse. Mais elle ne le sera plus pour son petit-iils : il aura fermement foi à cette descendance et attaquera en calomnie celui qui In lui déniera.

Quant ù son arrière-pctit-lils, on ne la lui déniera plus. Le Français qui l'oserait serait regardé comme un mauvais

citoyen, un ennemi de Ja gloire nationale, et tous nos publicistes prendraient la plume pour prouver que le grand Colomb est indubitablement d'origine française, vérité que rhistoire et mieux encore ia notoriété publique démontrent sans conteste.

De là à découvrir le lieu de la naissance de son père et la date de son départ pour Gènes, il n'y a qu'un pas ; aussi y arrivera- t-on, et déjà je vois sa statue, votée par souscription, s'élever radieuse sur la place de quelque bourg de la Gironde ou de la Haute-Garonne. On nous y montrera l'endroit oii fut la maison berceau de sa famille, et le lit miraculeusement conservé où le célèbre marin reçut ses premiers langes.

UNE FIGURE TROP GAIE. Je ne connais nen de plus agaçant que M. T**; cependant c'est un excellent homme, tout le monde en convient et moi plus que personne. Nonobstant la bonne opinion que j'en ai, il m'agace, il me taquine ; je suis toujours près de lui dire quelque chose de désagréable, et de lui répondre : taisez-vous, avant même qu'il n'ait parlé et que je sache ce qu'il me veut.

Nous avons déjà cité quelques personnages qui avaient le triste privilège de se mettre mal avec les gens, rien qu'en montrant leur figure ou en donnant signe de vie : l'un, parce que son verbe criard vous écorche les oreilles ; l'autre, parce que ses gestes, en guerre avec ses paroles, semblent prêts à nous briser les côtes; un troisième, parce qu'on se croit, dès qu'il vous regarde, frappé du mauvais œil. Bien de cela dans M. T** : il a la voix douce et flûtée, son geste arrondi et coulant comme sa période est sans cesse d'accord avec elle, et son regard placide annonce le calme d'une bonne conscience ou la quiétude d'une âme en paix avec elle-même. Rien donc sur son

visage qui puisse attrister la vôtre ou y éveiller la méfiance. C'est précisément le contraire qui m'irrite si fort contre M. T**, ou plutôt qui irrite mon système nerveux, car mon cœur n'est là pour rien, n'ayant pas la moindre raison d'en vouloir à ce digne homme ; enfin ce qui me fatigue tant en lui, ce qui m'exaspère et me tue, è'est de le voir toujours souriant.

Quiconque n'a pas passé vingt-quatre heures téte-à-téte avec lui, ainsi qu'il vient de m'arrivcr dans un voyage, ne peut imaginer ce que c'est que cet éternel sourire: c'est à en prendre une attaque, c'est à en devenir fou, et rien que d'y penser, je suis prêt à me trouver mal. Figurez-vous que M. T**, qu'il vous demande l'heure, qu'il vous parle de la pluie qu du beau temps, qu'il vous donne des détails sur la chose la moins gaie, par exemple, la mort de sa tante ou de son frère qui fut mon meilleur ami, ou sur quelque malheur public, une banqueroute officielle, une baisse de fonds, une catastrophe qui vous ruine, n'en conservera pas moins cet air de satisfaction béate et les lèvres épanouies de son sourire indélébile. Dans ces moments, on paierait cent écus pour le voir rire ou pleurer ; on en donnerait le double pour que ses lèVres entr'ouvertes se fermassent.

Un jour qu'à la suite d'un accès do fièvre mon médecin m'avait prescrit un purgatif, M. T** vint à mon lever s'informer de ma santé. La potion était toute prête, mais d'une couleur si peu ragoûtante que j'hésitais à la prendre. Tout d'un coup il saisit le verre et me le présente avec un sourire si taquinant que je le lui arrachai et fus au moment de lui en jeter le contenu à la figure. Je me contins et, de colère, je bus ; mais tout amère qu'était la drogue, elle me parut l'être cent fois moins qiie le sourire dont il l'accompagna. II y a dix ans de cela, et je ne l'ai pas encore digéré.

Qui donc a pu ainsi stéréo typer ce sourire sur sa face? à quel âge y a-t-il paru, car il n'est pas né souriant? Du . moins sa mère, femme fort respectable et qui, elle non plus, n'a jamais su s'y accoutumer, m'a dit que jusqu'à l'âge de trois ans il n'avait fait que des grimaces, et qu'avant le jour où on lui mit des culottes, personne ne l'avait vu ni rire ni sourire.

Sourit-il quand il dort? sourit-il quand il pleure? Je n'ai pu m'en assurer, mais je gérais tenté de le croire.

Sa femme a une figure sévère et presqu'atrabilaire. Je suis convaincu qu'elle aussi n'a pas toujours été telle: c'est à force de voir son mari sourire que sa physionomie a pris cette expression. Oui, j'en suis certain, et je ne doute pas que la mienne ne devînt également maussade si j'étais longtemps en présence de M. T**.

Il n'est qu'un seul individu qui ait au même degré le don de m'attrister, ic'est le gros Defaais, qui rit toujours aux éclats de ce qu'il a dit ou de ce qu'il va dire. Celui-là aussi est de la race des insupportables, mais il l'est moins, parce qu'on voit une fin possible à son rire couvulsif : on espère qu'il va étouffer, cela fait prendre patience et soulage un peu. Dans le sourire de T**, on n'a pas ménbe cette consolation : on n'en prévoit jamais le terme.

On a cru que Dieu avait fermé le paradis terrestre à cause de son printemps perpétuel qui le rendait si monotone que les hommes et les animaux même n'y voulaient plus rester, préférant le vent, la pluie, la neige mêlée de beaux jours à ce climat d'une douceur sans variété ni nuance.

Ceci m'a expliqué l'effet que produit sur moi le sourire de M. T** : c'est un ordinaire de miel rosat arrosé d'eau de fleurs d'oranger. Néanmoins, je ne me dissimule pas mon injustice^ car est-ce sa faute s'il m'assomme? Ce n'est certainement pas pour moi qu'il sourit, puisqu'il le fait à

tout le monde ; alors pourquoi lui en porter rancune? S'il pouTâit un jonr se mettre en colèrç, quelle obligation je lui aurais! Probablement qu*aprës cela je Taimerais, je Fadmirerais peut-être. Mais il ne m'a pas compris, il a résisté à toutes mes taquineries. Je n'ai pas même pu lui faire perdre patience et Tamener à me maudire une bonifd fois. C'est cela qui m'a irrité le plus contre lui; oui I Je loi en tenx rfeUement de sa bonté, de sa douceur inaltérable.

Je conçois que les bourreaux doiyenl sonffrir quelquefois autant que leurs Tictimes, et que sous notre ancienne législation, quand certain patient aui muscles fortement trempés riait au nez du juge qui présidait à la lorture, ceJQg^'t pour échapper aux terribles impatiences que lui causaient ce corps impossible et cette insensibilité moqueuse, devait être tenté d'échanger son rôle de tourmenteur contre celui de tourmenté.

C'est ainsi que Satan brare la justice Aitrine : il soUrit à l'abtme; il sourit au feu étemel; il sourit aux damn^, et c'est cet implacable sourire qui fait leur plus terrible supplice.

Mais où nous emporte l'humeur ! Toilà que je compare ce bon M. T** à Satan, lui le plus doux des hommes, le plus inoffensif, et qui n'aurait pas son pareil s'il voulait seulement ne sourire qu'un jour sur deux.

UN VOYAGE DE DÉCOUVERTES. J'ai lu dans un manuscrit qu'à la fin du siècle dernier des hommes fort extraordinaires vinrent débarquer sur les côtes de Normandie, près d'une bourgade appelée... (le nom est illisible). Leur ligure, leur langue, leurs manières ne ressemblaient en rien à celles des n.i lions connues. Enfin on a su que c'étaient des naturels de la mer du Sud, attirés dans ces parages par l'espoir d'y faire des découvertes.

Le récit de leurs aventures avait été fait par Tun d'eux, chef de Texpédition, à un ofBcier qui, ayant aoeompagné M. de Bougainville aux îles des Amis, y avait appris leur langue.

On sait que ces peuples, qui ne connaissent pas récriture, conservent la tradition des événements au moyen de petites baguettes et de nœuds dits quipos; je vais donc rapporter la relation de ce même insulaire nommé 0-too , natif d'Ulieta, traduite par Tofficier qui désire garder Fanonyme.

Nous prenons le récit au moment oh nos aventuriers arrivent en vue des côtes de France.

« Le 9, vers cinq heures du soir, on aperçut du haut des mâts une terre dans le nord, et a sept heures on la distinguait de dessus le pont. L'équipage fut transporté de joie, depuis six mois on était entre le ciel et Teau. Nous forçâmes de voiles, et nous reconnûmes bientôt, à la fumée qui s'élevait de plusieurs points , que cette terre était habitée. Nous passâmes la nuit à faire de petites bordées, et le lendemain, dès le point du jour, nous jetions Tancre sur sept brasses fond de sable, à deux encablures du rivage.

a Un grand nombre de naturels couvraient la plage : nous leur fîmes des gestes d'amitié. Trois d'entr'eux, qui dirigeaient une pirogue avec beaucoup d'adresse, vinrent près du bâtiment et y montèrent sans montrer la moindre appréhension.

tt Ils parlaient un langage inconnu, et nous firent plusieurs questions auxquelles nous ne comprîmes rien. Ils examinèrent tout avec une grande curiosité, ce que nous leur laissâmes faire, sans pourtant jamais perdre leurs mains de vue, les soupçonnant d'avoir une grande propension au vol.

« Nous leur demandâmes, par gestes, le nom de leur

pays. Ils Doas comprirent, car ces saunages paraissent fort intelligents, et nous répondirent qn'il se nommait France^ ce qa'îls prononçaient en ouvrant beanconp la bouche.

« Nous leur présentâmes des plumes rouges cpi'ils refusèrent, en ayant Fair de n^en faire aucun cas. Nous leur offrîmes des ignames et des noix de coco, qu'ils goûtèrent d'abord avec hésitation et mangèrent ensuite. Au peu de goût qu'ils montrent pour les végétaux, je les soupçonne d'être anthropophages, et plusieurs circonstances que j'ai remarquées plus tard m'ont confirmé dans cette opinion.

« L'un des trois que nous avions reçus à bord paraissait avoir quelque autorité sur ses deux compagnons : c'était un homme de quarante- cinq ans environ, d'une taille médiocre, mais bien proportionné autant que nous permirent d'en juger les vêtements qui lui couvraient tout le corps et semblaient le gêner beaucoup. Ses jambes étaient passées dans des morceaux d'étoffe arrondis en tuyaux qu'il appelait pantalon. Ses pieds, qui sortaient par chaque extrémité, étaient entourés d'un autre tissu remontant vers les genoux.

« Cette partie d'habillement, désignée sous le nom de bas y était retenue par deux de ces ligatures ou bandelettes dont nous entourons nos morts et que, lui, nommait jarretières. Ses pieds, ainsi revêtus, étaient enfermés dans de petites caisses de bois lui servant de chaussures. Ses compagnons les portaient en cuir.

a Une natte blanche lui couvrait la peau et entrait dans le pantalon ; puis une seconde enveloppe serrait le corps ; et une troisième, ayant aussi deux tuyaux, mais plus petits, recouvrait le tout. Les bras étaient passés dans ces deux dernières ouvertures, et ici les mains, comme les pieds, en sortaient par les bouts.

« Elles étaient d'une teinte bronzée, ce qui me fit croire

d'abord que ces peuples n'étaient pas de la race blanche : c'était une erreur, comme je le reconnus plus tard.

« Le cou était entouré d'une étoffe de couleur dont le nœud venait s'arrêter sur la poitrine. Chaque partie de cet accoutrement était d'une nuance différente, ce qui tient peut-être à quelqu'idée religieuse, car à certains signes j'ai cru m'apercevoir que ces hommes avaient une religion. Us portaient sur la tête une boîte cylindrique noire, ayant des rebords et fort laide. Au total, il est difficile d'expliquer le motif qui a pu leur faire adopter un costume aussi ridicule que peu commode.

« Les deux autres naturels, plus jeunes, vêtus à peu près de la même façon, avaient la peau moins brune; leurs cheveux étaient liés et leur descendaient sur le dos comme une grande queue de bête : c'était probablement une distinction, une marque honorifique, car peu en étaient ornés.

«c En parcourant le navire dont ils examinèrent les parties avec beaucoup d'attention, ils haussaient souvent les épaules, ce qui est sans doute chez ces peuples un signe de contentement et d'admiration.

« Ne leur voyant pas d'armes , je jugeai que leurs dispositions étaient pacifiques, et je me rendis à terre suivi de plusieurs officiers. Nous prîmes aussitôt, avec les cérémonies d'usage, possession de cette terre au nom du roi d'Ulieta, notre maître, et je la nommai Goomoro en l'honneur de mon second qui l'avait découverte le premier.

« Je demftidai à un des naturels où était l'Éarée ou souverain du pays? Il ne comprit pas d'abord, mais lui ayant fait entendre par plusieurs signes ce que je désirais savoir, il prononça distinctement: le tnatre? ce que plusieurs voix répétèrent. Je jugeai que c'était le nom du monarque de cette contrée ; je répétai donc avec eux le

156 UN VOYAGE DE DiCOUVBRTBS.

mairep et ils me eondaisireot à un petit neillard à dieyeux blancs qui me reçut d'un air riant.

« A cette question : s'il était le roi de France? il sourit en secouant la tête, et il m'indiqua, par un geste trèssignificatif, que la France était nn pays très-rasie. Je lai fis entendre le mieux qu'il me fut possible qu'il ne derait plus nommer cette contrée la France, mais Gwmioro^ nom que je lui avais donné comme étant le premier uayigaleur qui l'eut découverte.

« Évidemment cet homme n'était pas' le roi de cette terre, car il ne fit aucune observation ; il dit seulement le mot pasie-porL Je pensai d'abord que c'était une sorte de salut ou de bienvenue, et je le dis comme lui; mais je compris ensuite qu'il me demandait quelque chose. Je lui présentai des plumes rouges et quelques racines qu'il refusa, et, se tournant du côté d'un autre naturel, il prononça : ces gens là sent stupides. J'ai cru que c'était une phrase de bienveillance, car à ces mots tous ceux qui étaient présents nous regardèrent en riant.

« Après avoir quitté notre ami maire, nous parcourâmes le village; les maisons étaient petites, sales et couvertes ea paille; les habitants en paraissaient fort pauvres. J'y vis plusieurs femmes. Leur costume était moins bizarre que celui des hommes, quoique leurs bras fussent également enfermés dans des tuyaux d'étoife qui iirrétaient leurs mouvements. En outre, elles avaient le corps serré dan» une espèce de gaine qu'elles nomment eoneL Je leur demandai la permission d'examiner cet ornement. On m'aQ apporta un que j^achetai non sans quelque f ifficulté : la propriétaire y tenait beaucoup, ce qui fait voir que la oo-^ quetterie est de tous les pays. Cette machine, qui ressemble à un instrument de torture, est faite d'une toile très-forte dans laquelle on a fixé des os de baleine et de petites barres de fer; des trous sont percés dans toute la longueur, une

UN VOYAGE DE DéCC»JVBRTES. 157

eordekHe y est passée pour la serrer à force de foras. Le supplice de ces femmes doit être iaouT, mais on les y aeooutome dès Tenfance.

« Je De puis comparer cet usage, pour sa singulantë, qu'à celui de ces insulaires qui se percent le nez eu ks lèvres avec une baguette d'os ou de bois qui knr barre ainsi le visage.

« Après «voir examiné le costume des femmes, je m'approchai de plusieurs enfants qui, à mon entrée, s'étaient enfuis tout effrayée. Peu rassi^rés encore, ils me regardaient avec des yeux étonnés. Je leur offris^ quelques fruits qu'ils mangèrent avec avidité.

n L'un d'eux, encore a la mamelle, était couché dans un grand panier. Il criait très^fort, et de temps en temps, pour l'apaiser, une petite fille agitait le panier en chantant UB6 chanson qui me frappa et que je n'ai pas oubliée à cause de sa grande ressemblance avec les chants d'Otaïti, ce qui ae fait penser que, malgré la distance et la différence de couleur, ces peuples doivent descendre originairement de quelque peuplade de la mer du Sud. Au surplus, voici la chanson qui doit être leur hymne de guerre ou leur chant national :

Do do do, do do do,

L^enfant do, L^enfant dormira tantôt.

« Cependant cette musique ne calmait pas ce petit sauvage, et je ne m'en étonnai pas quand je le vis de plus près : le malheureux était emmailloté dans une étoffe dure et grossière, et comprimé de faiçon que sa tête seule avait un mouvement libre. Je pensai que c'était une victime devant ôtre sacrifiée à quelque divinité du pays. Je de- BMiidai, par signes, à la mère, pourquoi il était ainsi garrotté? Elfe ne iit comprendre que c'était pour l'em*

pécher de remuer. J'ignore pourquoi ces peuples ne veulent pas que leurs enfants remuent.

« Je rentrai à bord très-satisfait de mes observations. Plusieurs de nos officiers avaient, de leur côte, fait une excursion dans. Fintérieur. L'un d'eux, nommé Towha, me dit qu'il avait appris que cette contrée entièrement inconnue jusqu'à ce jour s'appelait effectivement la France, et que le point oh nous étions se nommait Nartnande ou Normandie; que des terres assez bien cultivées annonçaient une race moins barbare qu'elle' ne paraissait au premier aspect, mais que cette nation devait être pauvre, puisqu'elle n'avait chez elle ni cocotiers, ni arbres à pain.

« Il avait d'ailleurs acquis la certitude que ce peuple était anthropophage, car étant entré dans la cabane d'un naturel, il y vit des morceaux de viande qui ne provenaient d'aucun animal connu : il en avait conclu que c'était de la chair humaine. Ayant demandé à ce naturel pourquoi il conservait cette viande, cet homme lui avait fait voir, par des signes très-clairs, que c'était pour la manger, et il en prit un morceau qu'il porta à sa bouche. « Ce spectacle, ajouta Towha, me causa tant d'horreur et de dégoût, que je ne pus continuer ma promenade et que je m'empressai de revenir à bord. »

« Après de telles preuves, il ne pouvait me rester aucun doute sur la férocité de cette race. Je pense pourtant qu'elle ne mange que ses ennemis, car elle n'essaya en aucune manière d'assouvir sur nous son cruel penchant. Néanmoins, je donnai l'ordre à l'équipage de se tenir sur ses gardes.

» Le lendemain, je fis transporter à terre les malades et établir les tentes. Les naturels ne s'y opposèrent pas. Je choisis une position très-avantageuse en ce qu'il y avait un ruisseau et qu'étant protégés par nos bâtiments, nous pouvions nous y défendre en cas d'attaque.

« Je ne sais si ce fut pour ndiis faire honneur ou s'il était fête ce jour-là, mais les naturels vinrent sur la plage en grand nombre, et tous dans un costume plus propre : les hommes avaient la barbe soigneusement rasée, et plusieurs femmes me semblèrent assez jolies.

« Nos matelots, que j'avais consignés dans notre petit camp, les trouvaient admirables et leur faisaient signe d'approcher, mais sans succès. Cependant, toutes ces femmes causaient, riaient, allaient et venaient librement avec les hommes de leur nation, ce qui me fait croire qu'elles sont communes à tous et qu'ils ne sont liés par aucun autre lien que leur propre caprice.

« Hommes et femmes ont l'habitude de se mettre dans le nez une poudre brune très-puante qu'ils appellent tabac; ils l'aspirent avec force et elle fait évacuer l'humeur. Je pensais d'abord que c'était un remède, mais comme ils se font entr'eux la politesse de s'en présenter et qu'ils m'en offrirent à moi-même, je jugeai que c'était un usage. Nonobstant ma répugnance, j'en pris et je m'en mis comme eux dans le nez, et sur-le-champ j'éternuai huit à dix fois avec beaucoup de violence.

« Leurs meubles sont en général fort grossiers, mais les boîtes dans lesquelles ils mettent cette poudre sont assez bien travaillées. Nous en achetâmes quelques-unes.

« Désirant, savoir si, en effet, ils avaient une religion, je leur parlai d'O-rookottoo, de Tama-ooée, de Ta-apée, Ils ne parurent pas me comprendre. Je vis bien le long du chemin des figures de diverses sortes ; comme ils paraissaient ne leur porter aucun respect, j'ai pensé que c'étaient des signes pour indiquer la route Ce qui me parut tenir essentiellement à leur culte, ce sont des maisons qu'ils nomment cabarets, où ils se rassemblent en grand nombre probablement pour implorer la divinité à laquelle ces lieux sont consacrés.

160 UN VCnrAfiE D£ DfCQUVJWTBS.

a Si Ton se décide à fonder une colonie dans cette contrée lointaine, elle présente tous les avantages possibles. pour un établissement durable : le sol est fertile, il y a de Teau douce, les habitants paraissent robustes, et on lea eos^ ploierait utilement à la culture des ignames.

« Si le nombre en était plus que suffisant, on i>oariait en transporter une partie dans les régions que uous aroBs découvertes a Test d'Ulieta. Le climat ayant des rapporta avec le leur, je suis persuadé qu41s y pourraient vivra «I s'y multiplier.

a Nous pourrions également en faire un objet d'échange avec les îles de nos archipels, dont quelqueS'Une&DiMiqiitat de towtows (esclaves). Ces arrangements, très^utiles pour nous, offriraient en même temps les plus grands avantages à ces peuples qui sortiraient ainsi peu à peu de l^nr état de barbarie.

(X J'oubliais de citer un usage bien bi;Eairre : c^est que, chez eux, les femmes achètent les hommes. Ainsi, un pare qui veut marier sa fille, offre avec elle une somme queU conque ou des terres. Le futur tâche d'obtenir le plus possible. Le père marchande, mais il finit presque toujours par accepter les conditions que pose l'homme pour se charger de la femme. Aussi les filles dont les parents sont pauvres trouvent-elles difficilement à se marier, quelque belles et aimables qu'elles soient. Je sais bien qu'on traitera ceci de fable ; cependant, les questions que j'ai faites à ce sujet aux naturels et leurs réponses toutes semblables, ne permettent pas de douter de la vérité du fait

> Le jour suivant, après avoir rembarqué mes malades entrés en convalescence, je me disposai à appareiller; mais je ne voulus pas m'éloigner sans enrichir la flore de ce pays d'une nouvelle espèce de chiendent et de chardon remarquable par la double pointe de ses piquants. J'y ajoutai une sorte de rat qui se distingue de toutes les

JéROMS LB NIAIS. 161

autres par sa grande voracité et sa fécondité vraiment prodigieuse. Je ne donte pas que les navigateurs qeà aborderont à Tavenir sur cette côte ne les y trouvent nalnralisés. »

JEROME LE NIAIS. Rien de plus nuisible en administration que d'avoir de Fesprit. Si vous en avez, gardez<-vou8 bien de le laisser voir : Jérôme D^*, que vous connaissez, a €iit ainsi son chemin. Je n^ai jamais rencontré d'homme qui sût faire plus spirituellement la béte« ou si vous voulez, plus fructueusement. Figurez -vous quHI avait persuadé à M. N**, son chef de division, quUI était; lui N*^*, un génie supérieur, un savant, et ce qui est plus fort, il Pavait fait croire à d'autres. N'ét«it^ce pas miraculeux?

Voici, d'ailleurs, comme il s'y prenait : dans les minutes de rapports qu'il soumettait à M. N**, il avait soin d'intercaller quelque citation biscornue ou quelque grosse faute de style. Quand N** ne s'en apercevait pas, il doublait la dose. S'il ne voyait rien encore, il corrigeait lui-même, et puis recommençait ailleurs le même manège. La ba* lourdise était si forte, qu'elle finissait par frapper N**. Alors il ne tarissait pas d'éloges sur sa perspicacité et se félicitait du service qu'il lui rendait en réparant ses erreurs et en rectifiant son style.

Lorsque N** faisait les rapports lui-même, chose assez rare, car dans ses moments lucides il avait la conscience de sa nullité, Jérôme, sous prétexte de soigner la ponctuation, se chargeant de les copier, faisait adroitement dispacattre les plus grosses âneries et finissait par rendre le tout supportable.

S'il allait présenter ses devoirs à M*"' N**, il la faisait rire atix éclats par les naïvetés qu'il débitait le fins

162 JÉRÔME LE NlàlS.

sérieusement du inonde. La jeune femme ne se faisait pas faute de les répéter à son mari qui prenait le parti de Jérôme en disant que s'il était bête, il n'avait pas, comme tant d'autres, de prétentions à l'esprit; puis il ajoutait qu'il avait entrepris de le former, et comme il était rempli de bonne volonté, qu'il en ferait uu jour quelque chose.

Lorsqu'il y avait une faveur à obtenir, Jérôme retournait chez M"* N**. Il se gardait bien de parler de lui et de formuler une demande, mais il avait recours à son jeu ordinaire : sa simplicité niaise. M"* N** ne manquait pas de se moquer de lui, et ses amies de faire comme elle. Il avait l'air de ne s'apercevoir de rien et acceptait les camouflets sans sourciller. Quand M. N** arrivait, il trouvait toutes ces jeunes folles se tordant de rire. Jérôme choisissait ce moment pour prendre congé, et le faisait de l'air le plus placide, le plus heureux du monde, entin comme s'il eût été le héros de la soirée.

Dès qu'il était parti, c'était à qui de ces dames répéterait ses balourdises ou contreferait ses manières. M. N**, comme toujours, prenait sa défense, se fâchait quelquefois contre sa femme qui oubliait que cet employé, qu'il honorait dans cette circonstance du titre de collaborateur, ne devait pas être ainsi le jouet de sa maison ; que s'il était ridicule en société, il savait se rendre utile dans le cabinet. Alors il allait jusqu'à dire que c'était un homme capable, un génie incompris. On juge si les fous rires recommençaient. M. N** n'en persistait pas moins, et, pour avoir son mot bon, il accordait à Jérôme, en forme de dédommagement, la faveur qu'il convoitait.

C'est aussi en faisant la bête qu'il parvint à un bon mariage. Parmi les femmes de la compagnie de M."' N**, il y avait une veuve assez jolie et jouissant d'une honnête aisance. Feu son époux était un professeur de rhétorique ayant des prétentious à l'esprit, ne pariant que par sen^

JÉRÔME LE NlàlS. 163

tences, au total, fort mauvais coucheur, et traitant sa femme comme il traitait ses élèves , assez brutalement. Aussi quand elle se trouva libre, avait-elle juré qu'elle n'épouserait plus ni un savant, ni un homme d'esprit.

Jérôme était assez beau cavalier, et, grâce à son procédé, il était en bon chemin d'avancement; il appartenait à une famille recommandable. La veuve, pour faire de l'opposition ou en haine de l'esprit, s'était plus d'une fois jointe a M. N** pour le défendre quand M"* N** et ses autres amies accablaient le malheureux. Jérôme, tout niaisement, se mit un jour à causer avec M. ^** de la beauté de la veuve et de l'admiration qu'elle lui causait. Celui-ci en parla à sa femme, à qui il parut drôle d^ marier cet imbécile à son amie qui avait eu tant à se plaindre de la qualité opposée. Elle mit dans sa confidence toute sa coterie, excepté la veuve, comme on le pense bien ; et ces jeunes têtes, sans autre motif d'intérêt ni pour la dame ni pour Jérôme, mais tout simplement pour faire ce qu'elles appelaient une bonne plaisanterie, résolurent de les marier.

Comment résister à une conspiration dont tant d'êtres malins s'étaient partagés les rôles! Jérôme, d'ailleurs, ne demandait pas mieux. Quant à la veuve, si la figure du prétendant ne «lui déplaisait pas, si, d'un autre côté, elle ne voulait pas d'un homme d'esprit, elle n'entendait pas non plus qu'on forçât la dose contraire ni accepter un mari qui fût la risée de tous.

On la décida pourtant : elle consentit, et fit bien. Avaitelle deviné Jérôme ? Je serais tenté de le croire.

Celui-ci ne se montra pas plus fier : il jouit doucement de son succès et, disons-le, de l'amour de sa femme qui avait fait une trop triste épreuve pour ne pas apprécier le bonheur présent.

M. N**, poussé par Jérôme et ses points et virgules, finit par arriver à une haute position. 11 eut pour successeur

Page 1