‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 33 sur 74 · UN COMTE DE PLUME · texte numérisé non relu

UN COMTE DE PLUME

notre niais qui a dëjà» toujours par le méine procède, conquis Testime de son directeur général, et qui est sur la Toie pour le devenir uif jour.

UN COMTE DE PLUME. Mon voisin, le comtA Armand de ***, s'est fiait journaliste, fistrce parce qu'il était comte ? Je ne le pense pas ; je crois plutdt qu'il s'est fait comte pour être journaliste, parce qu'aujourd'hui c'est la mode d'avoir un titre quand on écrit pour le public ou qu'on est grand spéculateur et marchand d'actions en gros : on dit que cela attire la pratique. Mon voisin • donc eu raison de se faire comte, et, vu la quantité d« ceux qui le sont ou croient l'être, un de plus ne s'aperçoit guère. D'ailleurs, c'est un simple emprunt fait au nobiliaire et une illustration a court bail, car il a l'intention die n'être plus comte lorsqu'il cessera d'être journaliste ou qu'il aura fait fortune.

C'est donc le portrait de mon voisin Armand que je veux vous faire.

Grand et gros, à l'air jovial, au teint fleuri, toujours disposé à vous obliger, sa plume, son cœur et son bras sont à votre service, vous n'avez qu'à dire, un mot. Pourtant vous en dites deux, trois, quatre, cinquante, cent, et Armand, quoiqu'il soit des plus ingambes, ne bougera pas,

C'est que notre gentilhomme a pris l'état au sérieux : rien pour rien, service pour service. Or, si vous ne pouvez rien faire pour monsieur le comte, vous pouvez être assuré qu'il ne fera rien pour vous.

Cependant, il y a divers moyens d'activer sa bonne volonté : le premier ou le plus simple est de lui faire un présent, mais il faut le bien choisir, car c'est uu cœur délicat.

Celui qu'il préfèxe à tout» je vous dis cela PQur yotre

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gounrerne, est un gros sac d^écus ; plus il est volumineux, plus il Faime, et plus il vous en sera reconnaissant. Vous Tapercevrez bientôt à son style et à Fampleur de son éloge, si c^est le vôtre que vous lui avez commandé; ou à Tamertume de son fiel, si c'est la critique du livre d'autrui que vous attendez de son obligeance.

Il aime beaucoup aussi les meubles meublants, les beaux lustres, les riches tapis, les services d'argenterie contrôlés, toutes choses dont on se défait facilement dans Toccasion ou quand on a besoin de numéraire.

Il aime moins, quoiqu'il les aime encore, les objets purement artistiques : les camées montés en or et relevés de pierres fines, les tableaux authentiques ou d'un maître connu, les statues et même les statuettes, pourvu qu'elles soient d'un bon métal ayant sa valeur marchande.

Ne lui envoyez de vin ou de bourriches que comme garniture d'un effet plus solide, car il compte pour rien les victuailles, vu que les invitations qu'il reçoit de toute part l'engraissent de reste, physiquement parlant.

Si vous voulez conquérir sa considération entière, sa parfaite estime, celle qui va jusqu'au respect, vous le pouvez, mais c'est cher : cela vous coûtera un coupon de rentes. Il accepte d'ailleurs avec la même effusion de cœur le quatre et demi et le trois pour cent.

Le comte Armand, qui est très-rond en affaires lorsqu'il s'agit de travailler pour vous, l'est quelquefois fort peu quand vous voulez travailler pour lui, ou lui présenter un article tout fait. Vous avez entendu parler de ce tailleur qui demandait cent quarante francs à un client pour lui fournir un habit. Celui-ci , trouvant le j^rix élevé , lui envoya du drap. Le tailleur fit l'habit, et n'en porta pas moins cent quarante francs sur le mémoire. Le client se récria. Il lui répondit : « Je donne toujours le drap pour rien, je ne fais payer que mon talent. » Mon voisin fait le

contraire, il dit : « Mon talent, je le donne pour rien ; je ne fais payer que Tinsertion. »

On comprend que d'après ce raisonnement, il ne vendait ni sa conscience ni sa plume : c'était la partie matérielle du journal qu'il faisait payer, c'est-à-dire la composition, le tirage, le papier, le timbre et le port. Quant aux idées et au style, l'article enfin, il en refusait généreusement le prix et ne vous prenait pas un centime.

C'était agir en gentilhomme ou avec la plus noble délicatesse : simple industriel, M. le comte ne voulait être et n'était réellement que marchand de papier peint. Ihest vrai qu'il se réservait le droit de le peindre. Si, par faveur spéciale, il consentait à vous le livrer blanc, il ne Piacceptait ensuite que lorsque pénétré de ses idées, vous aviez pris ses pinceaux et sa couleur.

C'est ainsi qu'il comprenait le métier. Aussi n'avait-il aucun scrupule de traiter avec un ministre, quel qu'il fût : le mieux payant était son homme, et il n'hésitait pas plus à changer de drapeau que de bottes.

La méthode était bonne, puisqu'il était en train de faire fortune. Mais la dernière révolution lui a été funeste : le gouvernement ayant pris le monopole de l'esprit, le ministre n'a plus eu besoin de celui des autres ; il a donc cessé d'en acheter aux détaillants, et, par suite, mon voisin iH dû fermer son débit.

COMPLAISANTE ET COMPLAISANT. Aux dames et aux demoiselles de compagnie qu'avaient autrefois nos châtelaines et plus tard nos riches financières , a ^succédé une classe intermédiaire qui vaut mieux pour tout le monde, mais qui exige une dose peu commune de souplesse et d'esprit, ou à défaut, un grand tact des 'venances et une longue habitude du monde. Cette

classe peut se nommer celle des complaisantes. Ce sont des personnes mariées, mais ne vivant pas avec leurs maris et tenant soigneusement éloignés d'elles leurs enfants si elles en ont ; ou bien des veuves ; plus rarement des demoiselles.

La complaisante ne doit être ni trop vieille, ni trop jeune, ni trop laide, ni trop belle, et si elle a de Tesprit, elle n'en doit montrer justement que ce qu'il faut pour faire ressortir celui des autres.

Une complaisante trop vieille choque la vue, ou tout au moins'pare mal un salon de Fameublement duquel elle est partie obligée. Trop jeune, si elle est jolie, elle éclipse la maîtresse du lieu on ses filles. Ensuite, il peut lui prendre des idées de galanterie qui, lorsqu'elle est mariée, deviennent scandale, et, quand elle ne l'est pas, la conduisent au mariage, et privent ainsi de ses services si l'on y tient.

Définir en quoi consistent ces services est assez difficile ; ils varient selon les circonstances et les caractères des gens dont elle va dépendre. C'est donc à elle à les mesurer sur ces caractères, sur leur plus ou moins d'exigence, leur faible et leur fort , et à savoir les appliquer à propos , donnant assez, mais jamais trop, enfin agissant de façon à satisfaire ses maîtres sans paraître en avoir, ni surtout faire acte de domesticité, car dès ce moment elle serait domestique de fait et en aurait toutes les charges sans en avoir les bénéfices.

Les dames ou demoiselles de compagnie d'autrefois avaient des gages, ce n'était pourtant pas des servantes : elles se tenaient au salon et mangeaient à la table des maîtres ; mais cette position de salariées les obligeait à bien des choses auxquelles les complaisantes ne sont pas tenues : lorsqu'un domestique n'était pas là, c'était à la demoiselle de compagnie à le suppléer ; on ne lui en donnait pas l'ordre, mais si elle ne l'eut pas prévenu, elle eut

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reçu un mauvais compliment et peut-être son oOQgé. Aujourd'|iui, une maîtresse de maison qui sait vivre ne demande à sa complaisante que ce qu'elle-même ferait pour elle, et cela doit être, puisqu'elle la traite d'amie et la nomme ma chère. Aussi quand celle-ci la sert, elle affecte, en le souffrant fort bien, de vouloir Ten empêcher, et ne manque pas de lui en faire des excuses ou tout au moins un remercîment. Mais toutes ne sont pas si délicates. Dans ce cas, si la complaisante l'est elle-même et que de fortes raisons ou de gros avantages ne la retiennent pas, elle trouve bientôt un prétexte pour prendra «ongé.

Nous venons de dire que les complaisantes ne devaient pas être jolies. Jadis la mode voulait qu'elles le fussent ou tout au moins qu'on pût voir qu'elles l'avaient été et qu'elles avaient de la race : une demoiselle de compagnie laide, mal tournée ou d'un nom par trop roturier eut déshonoré un salon, comme un cheval sans mine déshonore une écurie s'il n'a pas de beaux états de service et une longue généalogie. Avant 1780, les riches douairières, les duchesses sur le retour, à l'imitation de la reine Catherine, créatrice du genre, et des princesses de la Régence, s'entouraient de filles d'honneur belles et pas trop sévères : c'était une sorte d'appeau, un moyen de retenir les galants refroidis et de ne pas voir déserter leur cour. Parfois la demoiselle de compagnie était la fille d'une amie pauvre, ou une cousine éloignée qu'on cherchait à marier sans dot et pour ses beaux yeux. Quand les beaux yeux se ternissaient, à défaut d'un gentilhomme, on colloquait la demoiselle, avec une place de directeur des aides, à quelque commis de la gabelle.

Sur ce point, les choses ont changé : les complaisantes de nos jours acceptent cette position moins pour avoir un mari que pour fuir celui qu'elles ont. D'ailleurs, elles sont rarement sans ressource : ce n'est point absolument pour

vivre qu'elles ont pris Tëtat de complaisaBte. Il n^est même pas ordinaire qu'elles s'attachent à une seule personne ou à une famille, elles ont une clientèle : elles iront passer un mois dans tel château, deux dans un autre,'ainsi de suite, et s'arrangeront de manière à y revenir chaque année è la même époque. Leur but est d'y vivre gratis, d'y profiter de la société et de plaisirs sans frais, car la complaisante ne paie nulle part : ou paie pour elle ou elle passe par-dessus le marché. Sur ce point, il ne faut pas qu'elle fasse la fière, parce que c'est dans ce laisser-aller d'antrui qu'est toute sa richesse ; son gain le plus clair consiste en ce qu'elle ne dépense pas : son budget est là qui le prouve. Tandis qu'à force d'art elle est parvenue à se faire inviter, puis retenir de semaine en semaine, de mois en mois, l'année s'écoule, et son petit revenu, resté intact, lui sert, à la fin de sa tournée, à renouveler son gagne-pain, c'est-à-dire sa toilette qui doit toujours être, quoique simple, d'une propreté exquise. C'est la première condition de l'emploi : nég:igemment ou ridiculement mise, elle ne serait soufferte nulle part, sauf peut-être chez quelque femme décrépite ou valétudinaire, où il lui faudrait se résigner aux devoirs de garde-malade, ce qu'elle déteste cordialement, à moins qu'au bout elle n'entrevoie un legs.

Par caractère ou par habitude, la complaisante aime le changement : le mouvement est son élément. En ceci, elle est servie ordinairement selon son goût: ses fonctions sont actives. A la campagne, elles consistent d'abord à se rendre au salon quand la maîtresse de la maison est occupée ailleurs, et à en faire les honneurs aux arrivants. Là, le mérite des maîtres, l'élégance du logis, la beauté des jardins, font les frais de la conversation.

Elle doit aussi y remplacer la bonne près des enfants, les amuser et les reprendre doucement lorsqu'ils disent

ou font des sottises. Mais elle aura grand soin de ne se mettre avec eux ni trop bien ni trop mal, car si elle est trop bien, ils la suivront partout, même dans sa chambre, même dans son lit, et etle n'aura plus un seul instant de liberté. Si elle est trop mal, il n'est pas de mauvais tours quMls ne lui jouent, et de méchants rapports qu'ils ne fassent sur son compte. Les enfants ont en ceci Tinstinct du chien : ils reconnaissent ceux qui vivent aux dépens du logis et qui n'y rapportent rien.

Si les enfants ont une gouvernante ou un précepteuryla position de la complaisante n'en devient pas plus douce, c'est même le contraire : l'une comme l'autre verront en elle une intruse qui vient leur disputer la confiance des maîtres et l'amitié des enfants. Quoi qu'elle fasse, il est rare qu'elle ne soit pas exécrée de ces personnages, comme elle l'est infailliblement de la femme de chambre de ma* dame, sans être beaucoup mieux avec les autres domestiques qui la servent en rechignant, parce qu'ils savent que le pour-boire sera mince, s'il n'est nul. Si elle vent être bien servie, c'est d'avoir un domestique à elle, c'està-dire qu'elle aura donné à madame ou à monsieur. J'en ai connu qui avaient eu le talent d'en placer dans toutes les maisons où elles étaient reçues.

Quand la dame du logis a un amant, la coipplaisante, qui ne tardera pas à s'en apercevoir, ce qu'elle se gardera bien de laisser paraître, non-seulement ne trouble pas les tête-à-tête, mais elle sait les ménager sans avoir l'air de le faire. Tout le monde, hormis le principal intéressé peut-être, lui en sait gré : dès ce moment, elle verra s'améliorer sa position qui devient tout-à-fait bonne si la dame l'élève au rang de confidente. Alors elle peut, sans façon, s'installer dans la maison pour l'année entière et même, à l'occasion , emprunter une petite somme à sa patronne qui l'appelle son ange gardien.

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Le titre de confidente est le plus envié par les conïplaisantes ambitieuses. Cest, en effet, une position qui peut devenir fort lucrative, mais qui n'est pas sans danger ; aussi les plus prudentes la dénient, et vont chercher ailleurs une hospitalité moins chanceuse.

Les complaisantes qui chantent, qui touchent du piano ou savent colorier un papier en manière de gouache ou d'aquarelle, sont les plus heureuses: on se les dispute. Elles choisissent leur château, et les élus se regardent comme favorisés. Il en est même, quand elles ont un véritable talent, qui, en échange de leurs roulades ou de leurs miniatures, se font faire de très-jolis cadeaux. Ceci est la complaisante artiste, qui ne descend guère à ce rôle que lorsque la nécessité Vf force, c'est-à-dire quand elle n'a pas trouvé de visage à peindre, ou que les soirées, les concerts à bénéfice lui font défaut , ou bien encore quand sa voix malade a besoin du repos de la campagne : elle sait par expérience qu'elle est toujours assez fraîche pour les oreilles qu'on y rencontre. La complaisante artiste se gêne d'ailleurs assez peu : elle est parfois très-exigeante, et, intervertissant les rôles, c'est la dame du château qui devient sa servante.

Un autre devoir de la complaisante est de suivre madame dans ses visites. Je n'ai pas besoin de dire qu'elle doit toujours être prête la première.

Si elle est d'un âge plus mûr et qu'elle désire se maintenir en place, elle doit savoir tous les jeux de société, et surtout être forte au whist.

On a vu le maître de la maison s'amouracher d'une complaisante aimable ou habile. Si celle-ci l'écoute, sa position devient bien délicate, car elle sera inévitablement remerciée et ensuite repoussée de partout si l'épouse a révélation de l'intrigue, à moins qu'elle n'ait elle-même un adorateur. Alors l'adorée du mari devient l'intime de la femme ou son

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amie de cœur. Les exemples de ce double pacte ne sont pas insolites à la campagne, du moins la chronique le prétend. C'est un moyen de passer un automne assa gai* Le dénouement peut même, arec le temps, en devenir tout moral : quand la dame du logis n'est plus jeune ou lor^ qu'elle est d'une santé délabrée, la complaisante, si ellemême est bien conseryée, peut conceroir Tespérance de la remplacer.

Il y a également des cotnplakanti, dont les fonetiontf, sauf la différence des sexes , différent peu de celles de complaisantes; aussi, par un accord tacite et pour ne pas faire double emploi, ne se trouvent^ls presque jamais ensemble dans les mêmes maisons. Ajoutons que les com-» plaisants capables et qui peuvent longtemps soutenir ce rôle sont infiniment moins communs que les complaisantes, et ici la supériorité des femmes est incontestable. Un complaisant a toujours, quoi qu'il fasse, quelque chose du parasite. Eût-il toute la grâce et tout l'esprit du monde, on le reconnaît à ses gestes, à ses phrases, à sa manière de répondre , de saluer, de boire , de manger : il y a du valet en lui. Moins adroit que la complaisante, il ne sait pas, comme elle, être bien à la fois avec monsieur et avec madame : il est ordinairement la bête noire de l'un des deux : aimable pour le mari, il semblera ennuyeux à la femme, et réciproquement.

L'usage du cigarre après dîner n'a certainement pas été inventé par le complaisant. L'instant où l'on quitte les dames pour fumer est toujours pour lui un instant de crise : il faut opter, et c'est avec la certitude de faire un mécontent : les femmes le regrettent parce que c'est Un homme. Les hommes le regrettent aussi, parce que c'est lui, quand ils sont entr'eux, qui leur sert de plastron.

Le complaisant réussit quelquefois à se mettre bien avec les valets, mais qu'il se méfie des soubrettes. Gare à lui s'il

s'amourache de quelque femme de chambre : elle prendra un malin plaisir à Ty encourager pour le compromettre et s'en faire ensuite un titre de vertu près de madame, à qui elle ne manque pas de réyéler un à un les soupirs du céladon.

La dame, de son côté, comme vous pouvez croire, ne se fait pas faute d'en régaler ses amies, avec variantes et fioritures. J'ai vu de ces amants malencontreux servir ainsi d'amusette pendant une saison à tous les hôtes d'un château, et, pour dénouement, finir par tomber dans quelque traquenard, quelque grosse mystification longuement méditée et préparée par toute la noble compagnie >, d'accord,* pour cette œuvre moralisatrice, avec l'office et l'antichambre ; et ce qui rend la chose plus plaisante, c'est que ces victimes n'étaient pas des niais, car il ne faut pas rêtre pour faire un complaisant même médiocre.

Quelquefois aussi les mystificateurs se trouvaient mystifiés, et je pourrais raconter ici, si la chose était racontable, comment un certain baron de J**, ancien commis voyageur disait-on, mais complaisant bien connu et même bien accueilli à cause de sa faconde jointe à une apparente bonhomie , mystifia de la manière la plus piquante une noble châtelaine et toute son aristocratique compagnie qui croyaient en faire leur souffre-douleur. En feignant d'être dupe, il les laissa s'enferrer, et les mit dans une position si burlesque, ajoutons si compromettante, que durant bien des mois ce fut l'histoire du pays, et que des années après les victimes de cette ébouriffante mystification étaient encore accueillies avec des rires inextinguibles. Mais ce triomphe des complaisants est rare et peut-être unique : les malheureux servent plus souvent de jouets qu'ils n'eu font servir les autres.

11 ne faudrait pourtant pas les confondre avec les parasites et les cî-devant pique-assiettes; les complaisants

(raujourd'lioi , sauf de rares exceptions , n'ont rien de méprisable : ce sont des désœuvrés qui ne sont pas fâchés de bien vivre sans bourse délier, des joueurs ruinés, des viveurs sans argent, ou bien encore des chasseurs qui n'ont ni chiens ni terres. Mais ce ne sont ni des escrocs, ni des espions, ni même ce qu'on nomme des intrigants : ils ne se mêlent guère de vos affaires si vous ne les en priez pas, et, sous ce rapport, ils sont plus discrets que les complaisantes. Leur but est de passer agréablement le temps : voilà tout.

Ajoutez que dans le nombre il y en a de très-bonne société, de fort spirituels, qui suppléent à l'esprit par nne foule de petites inventions et de talents innocents, lesquels font la joie des campagnes et empêchent l'ennui d'y stationner. Lorsque le maître et la maîtresse de la maison, à bout de ressources, manquent de moyens pour occuper leurs hôtes, le complaisant leur devient non-seulement utile, mais indispensable. Dans ce cas, il est quitte envers eux, il a payé son écot : peut-être même lui doivent- ils du retour.

Le complaisant, non plus que la complaisante, n'est donc point une branche à couper ou une superfétation de la société ; non, il y tient sa place, il en est un des membres, et s'il venait à y manquer, on en sentirait l'absence. Gardons-nous donc de le dédaigner et de le siffler quand il joue bien son rôle, et rappelons-nous le proverbe : Il n'y a pas de sot métier, il n'y a que de sottes gens.

SIX MOIS DE GLOIRE. C'était un homme d'excellentes manières, d'une politesse digne et charmante, le tout relevé par une taille svclte et eu gante, et une figure fort distinguée. On lui aurait trouvé beaucoup d'esprit, car il en avait beaucoup en effet, s'il n'avait pas visé au

génie, et si, en y visant, il n'avait pas fini par croire qu'il en avait. ,

De là tons ses travers de style et de condaite, et la fatigue qu'on éprouve en lisant ses écrits : courant sans cesse après cette inspiration qu'il n'a pas, on voit les efforts désespérés qu'il fait pour l'atteindre. Mais le génie ne se donne pas, il ne change ni de cœur ni de front : inamovible, il reste à celui qui l'a ; on ne le lui prend pas plus que son âme, et nul n'a jamais rien inventé avec celle d'autrui.

Moins heureux, il aurait peut-être appris à se connaître lui-même; alors se resserrant dans ses facultés, il ne les aurait pas usées en essais impuissants. Ses amis ont ici quelques torts à se reprocher : eux aussi ont cru qu'en lut était un poète, ou ils ont feint de le croire, car, riche, il put payer des flatteurs. Ils l'ont beaucoup adulé et en ont beaucoup reçu. En achetant avec son argent ses éditions oubliées, ils lui ont fait une auréole de succès qu'il n'avait pas. Ses parents s'y sont laissé prendre, ils ont vu en lui rhonneur de leur maison, et en ont fait une divinité sur la terre.

Jamais auteur n'a mieux joui de sa gloire, car un jour on est parvenu à lui en faire une : le public à son tour a cru en lui, et pendant six mois la France l'a proclamé le plus grand écrivain de l'époque.

Le prestige a duré plus longtemps à l'étranger : on y a traduit ses ouvrages, on en a fait édition sur édition; pendant deux ans, il y a été au pinacle. Arrivés à Paris, les touristes d'outre-mer demandaient à le voir, même avant nos théâtres et nos musées, lis ne l'abordaient qu'avec crainte et admiration, et, bien qu'il n'ait écrit qu'en prose, les femmes le tenaient pour le maître de la lyre, et s'il avait eu l'ambition des conquêtes, il aurait trouvé mainte Hélène.

Maïs c'était nn homme essentiellement moral et pur : à la vanité près, il était sans défaut. Seulement, cette vanité, il Ta poussée à Fexcès : elle Va conduit parfois au ridieiile et, eu définitive, à sa ruine. Elle lui a coûté sa fortane qu'il a dépensée en fêtes et en magnificences: non-seulement il voulait être le premier des écrivains, mais il prétendait aussi être le premier des gentiHiommes. Il avait un titre sans doute, titre bien nouveau : sa noblesse était toute financière, mais d^ne finance rr.t e, c'est-à-dire àinte probité avérée et d'une réputation sans tache. Cette noblesse en valait bien une autre : il fallait s^ tenir et ne pas se croire un Montmorency.

S'il se courtisa lui-même, il n'en courtisa pas d'autres. Sous les maîtres d'alors, H eût pu briguer les hoFuneurs ; il n'en rechercha aucun, pas même ceux qui sortaient de l'urne : étranger à la politique, il ne tni d'aucune chambre et n'aborda pas la tribune.

A Taide de son train et de son titre sonore, il obtenait dans les journaux de longs articles un peu trop louangeurs, mais ce n'était pas la faute des journalistes, car ces articles il les dictait, on le disait du moins, doute embarrassant pour ceux qui l'aimaient et pour ses flatteurs eux-mêmes : comment féliciter un auteur sur une approbation qu'il s'est donnée lui-même ? Mais ils l'auraient pu sans crainte, car bientôt il ne s'en souvenait plus et prenait la chose an sérieux. Oui ! de cet encens qu'il se donnait, il était fier et heureux. Pourquoi l'aurait-on détrompé? cela ne fait mal à personne et ne sort pas de la stricte morale : pour aimer son prochain, Dieu dit que l'on s'aime soi-même.

II s'est donc aimé beaucoup, et il s'aimerait encore s'il vivait. Bien que ses ouvrages soient à peu près oubliés et qu'ils l'étaient même de son vivar!, sa conviction à son génie s'était fortiliéc avec l'âge, et aucun raisonnement htimain n'aurait pu l'empêcher de croire que son nom,

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