‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 35 sur 74 · DEUX JUMEAUX · texte numérisé non relu

DEUX JUMEAUX

signer son nom et même le lire, néanmoins sou instraction passait poor médiocre. En revanche, il s'entendait au mieux à tirer au vol, et se connaissait fort bien en chiens et en chevaux.

De si brillantes qualités suffirent pour lui faire faire un bon mariage, et neuf mois après, madame son épouse lui donna deux jumeaux, dont Tun fut nommé CharUs et Tautre Philippe, tous les deux robustes et bien constitués.

Voilà, certes, deux enfants nés dans une position égale: eh bien! depuis cinquante ans que ces deux hommes vivent, car ils vivent, et ils sont en ce moment dans l'auberge que vous voyez en face, attendant Fheure d^audience pour entendre juger un incident de leur procès ; depuis cinquante ans, dis-je, le sort semble se plaire à faire tout pour Tun et tout contre Tautre, et ceci en dépit du bon sens, c'est-à-dire tout pour celui qui ne vaut pas grand chose, et tout contre celui qui, au dire de chacun, a toutes les qualités d'un honnête homme et d'un bon citoyen.

Et ceci commença dès la naissance de Philippe. A peine était-il né que la sage-femme , en le recevant , le laissa choir, si bien qu'on le crut mort.

Lorsqu'on le baptisa, on lui renversa sur le nez un cierge enflammé.

Le jour de sa confirmation, l'évêque, qui tenait une prise de tabac, la lâcha, et il la reçut dans l'œil.

Enfin, il fut sur le point de ne pouvoir faire sa première communion et d'être chassé des rangs, parce qu'on lui répandit par mégarde sur la tête un pot de je ne sais quoi^ lorsque bien paré, bien crêpé, bien bichonné, il traversait la rue pour se rendre à l'église.

A la maison, chaque fois que Charles faisait une sottise, c'était Philippe qu'on fouettait ; et dans ses jeux avec les enfants du village, si une pierre était lancée au hasard, c'était immanquablement lui encore qu'elle attrapait.

II u'ëtait pas jusqu'aux chiens qui ne s'en mêlassent, et lorsqu'un de ces animaux avait l'idée de mordre quelqu'un, Philippe eût-il été au milieu de cent autres enfants, c'était lui que la dent malreillante venait chercher. ^

Ce que faisaient les enfants et les chiens, les hommes l'ont fait depuis , et aujourd'hui, bien qu'il ait cent fois raison^ Philippe va perdre un procès qui lui enlèvera le peu de bien qui lui reste.

Quant à Charles, après avoir fait mille sottises et pis encore, il a vu doubler sa fortune. 11 est sur les rangspour être député, et sera élu à une grande majorité.

UN ISfllIOBILE. M. V** est fils d'un petit praticien, receveur de rentes d'une petite ville du Midi. Il n'a reçu qu'une très-mince éducation et n'a pas du tout de fortune. Son esprit est médiocre, son instruction à la hauteur de son esprit.

Quant au physique, il est mieux que mal, sans pourtant être bien. C'est encore, sous ce rapport, un homme comme un autre : rien de plus, rien de moins.

Fils unique, il a suivi l'état de sou père qui, nous venons de le dire, n'y avait pas fait fortune. Bien n'annonçait qu'il la ferait davantage. Les rentes avaient changé de main dans sa ville , et les procès n'y donnant plus , il ferma son cabinet devenu une Thébaïde.

Il entra comme teneur de livres chez un riche industriel au traitement de quinze cents francs, place qu'il échangea bientôt pour une position à peu près égale chez un ban> quier fort connu de la capitale et dont il avait, dans son canton, secondé l'élection à la chambre.

Apprenti banquier, la fortune commença à lui sourire : de commis, il parvint à l'emploi de sous-caissier. C'était déjà plus qu'il ne devait attendre; il eut pu s'en contenter.

mais son ambition était éTeillée : il voulait être en chef.

Il fut mieux. Son patron, le financier députe, parlait d^or, mais il n'en garait guère ; grand politique, il visait à la popularité : il fut nommé ministre. Son caissier n^ayant plus rien à faire, il lui donna un emploi équivalent en le nommant caissier de son ministère où il n'y ayait pas de caisse. Qu'importait à V**, puisqu'il recevait un traitement Sur ces entrefaites, une révolution éclata. Le hasard fit tomber notre caissier sans caisse sous la main d'un des faiseurs qui, faute d'autre et pour s'éviter la peine de chercher ailleurs, le mit à la tête d'une di?ision politique, autrement dite département ministériel, avec le titre de secrétaire général, position qui, alors et même encore aujourd'hui quand elle est sérieuse , équivaut presqu'à celle de sous-ministre.

En ceci , rien que de fort ordinaire : une ré?olution élève un homme au pinacle sans qu'il sache trop pourquoi, une autre révolution le renverse sans qu'il le sache davantage. Ici rétonnant c'est que trois ou quatre révolutions se succédèrent, que les mieux étayés et les plus capables furent renversés, et que V**, sans grande capacité ni appui bien connu, se maintint droit au milieu de toutes ces culbutes.

Or, pourquoi se maintint-il, et en quelle qualité? est-ce comme homme nécessaire et pour services rendus? — Non, il n'en a rendu aucun; il a conservé les choses à peu près telles qu'elles étaient, et elles n'étaient pas bien ; il s'est conduit enfin comme beaucoup d'autres auraient fait, marchant dans le sillon tracé et jamais ne s'en détournant, fût-il même à l'état d'ornière.

S'il a fait ce qu'eût pu faire tout le monde, il n'était donc pas indispensable?— Non. Il n'était pas même utile; mais il avait le talent de faire croire qu'il l'était. D'ailleurs, maître

dans Part de ne jamais se compromettre, il ne se laissait pas entraîner par des écarts d*ambition, ne brigaant ni les ministères ni les ambassades, se souciant même assez peu des rubans dont Tabsencé à sa boutonnière apaisait les jaloux et faisait oublier des fayeùrs plus substantielles.

Sa réputation politique et pri?ée était justement à la mesure de son caractère : c^était un homme dont personne he disait beaucoup de mal, mais dont personne aussi ne disait beaucoup de bien. Cependant, comme tous les gens en place, il avait des prôneurs qui, pourtant, ne Tétaient pas' jusqu'à oser dire qu'il eut dii inérite ; ils disaient : « C'est un homme prudent, qui sait âe conduire, qui entend bien sa place. Ce n^est pas un orateur, ce n'est pas un écrivain, mais il ne dit que ce qu'il doit dire. Il n'a pas beaucoup d'idées, mais il sait en prendre où il y en a. Bref, il convient à la chose et la fait ployer à toutes les circonstances. » Voilà ce que disaient ses partisans, et ils disaient à peu près vrai.

Le séjour de la capitale a poli ses manières : il n'a plus l'air d'un clerc de province, et il a, dit-on, trouvé plus d'une fois l'occasion de se bien marier : il préféra rester garçon. 11 voulait suivre son chemin sans dévier, et il avait fait ce calcul que lorsque noire femme ne nous pousse pas en avant, elle nous rejette en arrière.

Il a une tenue très -convenable dans les salons des grands : quand il les flatte , c'est avec une convenance parfaite. 11 montre peu d'abandon à ses égaux, et pas du tout à ses inférieurs, à l'égard desquels il affecte des manières froides et dignes et passablement protectrices. II leur promet peu de chose, et tient moins encore qu'il ne promet.

Sans parents et ainsi dispensé du népotisme, là peutêtre est une des grandes causes de son inamovibilités On sait, et Napoléon P' en est un grand exemple , ce que coûtent les frères, les sœurs et les neveux.

Il a une antipathie bien prononcée pour le$ sciences, les arts , la littérature , la poésie surtout : le commis qui s'en occupe ou qui ei^ a la réputation est sûr de ne rien obtenir de lui. Pourquoi ? — C'est qu'il en a conclu que ce commis pense, et que celui qui pense est un maurats commis. Peut-être a-t-il raison : à chacun son métier.

L'un des moyens qui ont le mieux réussi à V** pour se maintenir en place, c'est de ne rompre de lance pour personne ni a?ec personne, en d'autres termes, de ne se mettre en ayant pour qui ou quoi que ce soit. Jamais il ne lutte que jusqu'au point où le danger commence. Pour saisir ce point, il a un tact admirable : en cédant toujours, toujours aussi il a l'air de combattre; mais il se sert d'armes courtoises, armes qui ne laissent à l'adversaire ni blessure ni rancune; et dans ces luttes, en se donnant pour Yaincu, il n'en recueille pas moins tous les bénéfices de la ^victoire. On ne saurait dire combien cette' tactique l'a servi : ici ce ne sont pas les battus qui paient l'amende.

Essentiellement conservateur, les améliorations même lui semblent un désordre ; il n'y cède que de guerre lasse et lorsqu'elles lui sont imposées d'en haut. C'est pour cela qu'il les hait tant quand elles viennent d'en bas, et qu'il conserve une si fâcheuse opinion de ceux qui les conçoivent et les préconisent.

En disant qu'il hait les améliorations, je n'eu veux pas conclure qu'il encourage les abus ou qu'il les tolère. Non, s'il donne beaucoup aux protégés et si les noms des protecteurs influent un peu trop dans la distribution des places, il n'est pas homme à en trafiquer : il n'avance personne à prix d'or, ne reçoit pas de pots-de-vin et n'en laisse pas recevoir; il déteste les fripons presqu'autant qu'il aime les sots et les nullités, et en encourageant celles-ci et s'en entourant le plus possible, il a purgé des autres le corps qu'il dirige. Je ne dis pas que le pays y a gagné, mais la

morale y a trouve son compte : c'est déjà un grand bienfait.

On ne peut aussi qu'applaudir à sa conduite privée : il n'a jamais abusé de sa position pour satisfaire un vice ou une passion, et peu d'hommes en place ont fait jaser moins que lui. Cela tient non-seulement à la pureté de ses mœurs, mais à sa circonspection, qui le conduit de façon à ne jamais donner prise sur lui, même, dans sa vie intime; talent rare et précieux qui n'a pas peu contribué à la constance de sa fortune, car il est bien des gens ^ui, avec autant de vertu, passent néanmoins pour n'en pas avoir. Pourquoi? — C'est qu'ils ont le défaut de ne tenir en bride ni leur langue ni leurs gestes.

Ainsi qu'on^ vient de le voir, le caractère de M. V** n'a rien de très-saillant, et ses actes ne sont pas bien notoires ; cependant les résultats ont quelque chose de miraculeux pour notre époque. Cette sorte d'inamovibilité qu'il a su se faire à travers tant d'événements, tant de systèmes contraires, tant de ministres, tant d'intrigants affamés d'emplois et surtout du sien, sera regardée comme un fait d'autant plus curieux que si le hasard l'a mis en place, ce n'est certes pas ce hasard qui l'y a maintenu. Ce n'est pas davantage son mérite et les services rendus au pays : sous ce rapport, tout est nul. — Qu'est-ce donc? — C'est l'art de bien louvoyer, de prêter la voile au vent quand il est bon, de la carguer quand il est contraire et qu'il y a danger de faire côte ; c'est enfin le coup-d'œil exercé d'un pilote prudent devant la tempête, et qui connaît si bien tous les caprices de la mer, toutes les malices du vent, qu'il a toujours sous la main un second gouvernail et une bouée de rechange pour remédier aux accidents, mieux encore, pour en tirer parti et favoriser la marche du vaisseau. Un souverain qui eût eu autant d'habileté pour défendre ses États que V** en a pour garder le sien, aurait dix fois mérité le Litre de grand.

Cette prospérité suivra-t-elle longtemps M. V**? — Je le crois, à moins toutefois que Fambition ne le gagne ou que son caractère ne change; mais si ce sont les ministres seuls qui passent ou varient de système, si ce sont encore des révolutions qui surviennent, je pense qu^il leur survivra comme il leur a surv^n.

Est-ce un mal? est-ce «un bien?— Je suis porté à croire que c'est un bien, en vertu de cet axiome qui dit : qa*mtrt deux maux il faut choisir le moindre, A une époque où tant de nullités ambitieuses et tracassières se disputent la prééminence, c'est presqu'un bonheur de voir les places aux mains de la classe stationnaire, ou si vous voulez, de la médiocrité dormeuse et routinière qui, si elle laisse le champ en friche, du moins ne Tépuise pas. Si M. Y** ne fait rien pour le présent, du moins il n'a pas tué l'avenir. C'est l'homme du provisoire : il est vrai que , comme rOpéra, il a duré longtemps.

MON AMI JACQUES. J'ai un vieil ami qui ne ressemble pas à tout le monde et dont, pour cela même, j'aurais voulu faire le portrait; mais c'est un être si bizarre , d'une physionomie si mobile , disons mieux , si insaisissable, qu'en vérité je ne sais comment le peindre. A défaut de sa ligure, je veux vous exposer ses idées, car il en a, et même de singulières, en politique comme en finances, en jurisprudence comme en droit naturel, passant de l'une à l'autre sans se soucier de l'ordre logique, ni même beaucoup du sens commun.

Comme nous aurons plus d'une occasion de revenir sur ce personnage, j'avertis, une fois pour toutes, qu'organe irresponsable, je ne suis ici qu'un médium, ou moins encore : je suis la table qui tourne et qui parle. Si elle dit quelque sottise, c'est à elle qu'il faut s'en prendre ou à

celai qui la fait parler. Toutefois j'invoque votre indulgence pour ce pauvre Jacques : sottises ne sont pas vices, et s'il n'en dit pas trop, il ne faut pas lui en vouloir. Quel est Fauteur qui n'en dit pas? Tenons donc pour le meilleur celui qui en dit le moins.

Mais laissons causer notre homme. IL prétendait, entre autres choses, que tous les souverains du monde, au lien de choisir dans la population les sujets les plus jeunes et les plus beaux pour en faire des soldats, c'est-à-dire pour leur imposer les deux conditions les plus nuisibles à la prospérité publique et à la félicité personnelle : raisiveté et le célibaty devraient faire le choix absolument contraire, et n'envoyer à la guerre que les individus mal bâtis et d'une santé douteuse.— Ce seraient de mauvais soldats, lui disait-on. — Qu'importe, répondait-il, puisqu'il en serait de même partout. Vous feriez battre les boiteux contre les boiteux; les manchots contre les manchots ; les valétudinaires contre les valétudinaires : déjà demi -morts, ils auraient moitié moins de peine à mourir, et conséquemment il en coûterait moins à les tuer. On sait, pour peu que l'on consulta le budget de la guerre, à combien nous revient la mort d'un Russe ou d'un Autrichien. Avec ce qu'on dépense pour faire mourir un homme, on en pourrait faire vivre quatre : il y aurait donc là profit pour tous, et spécialement pour l'État.

La guerre alors aurait véritablement son utilité : en débarrassant le pays de ses invalides et, par cela même, de grands frais d'hôpital, elle nous laisserait d'autant plus de place et de nourriture pour les hommes bien portants ou la partie saine de la population.

Ainsi épurée, elle se relèverait en ne produisant que des générations belles et fortes, avantage inappréciable, ou plutôt seule voie de salut. Il est évident que l'emménagement des hommes, tel que nous le pratiquons, s'il était

a[^liqué à nos bois et à nos troupeaux, ferait bientôt des uns table rase, et des autres de drôles d'espèces.

C'est pourtant là que nous allons. En manant les infirmes et en ne mariant pas les gens sains, nous arrivons tout droit à la dégénération de la race et à son étiolement complet. D& ceci je puis fournir la preuve par le simple relevé des registres des communes et des conseils de révision. A Taide de ce relevé, je vous démontrerai non moins clairement combien il faut encore de temps pour que nous soyons descendus à la taille des Lapons, en y ajoutant Tidiotisme et autres indispositions conférant aux jeunes Français la jouissance de la prime d'exemption et le droit légal de contracter mariage.

Cette démonstration faite, il fallait trouver un mode de recrutement qui n'abâtardît plus Tespèce. Voilà celui qui devait, selon lui, conduire sans secousse au résultat désiré. C'était de nommer un conseil de révision entièrement composé de filles à marier : bien assuré qu'au lieu de retenir les invalides, les laids et les mal bâtis, ce sont ceux-là qu'elles s'empresseraient de faire partir. En agissant ainsi, elles montreraient une excellente judiciaire et un patriotisme éclairé. Si elles y trouvaient quelque avantage pour elles-mêmes, la patrie et l'humanité en recueillaient un beaucoup plus grand : l'État, en conservant . les bons, se débarrassait des mauvais : bénéfices si nets qu'il faudrait être aveugle pour ne les point voir, et insensé pour les nier.

Après avoir ainsi modifié et amélioré notre organisation militaire, voici comment il définissait la guerre : Supposez une demi-douzaine d'hommes, parmi lesquels il s'en trouve un plus fort, plus intelligent ou plus hardi, qui se mette à la tête des cinq autres. H les conduit contre un groupe de six autres individus que, sur son ordre, ils attaquent, battent, blessent ou tuent, ou par qui ils sont battus,

blesses ou tués , peu importe ! Or, ceci se nomme une rixe, une rencontre qualifiée crime ou de'lil ; il s'en suit procès- verbal, acte d'accusation, enfin un procès criminel ou tout au moins correctionnel.

Doublez le nombre des assaillants , doublez encore ; triplez, quadruplez, quintuplez, et, continuant ainsi, tous arriverez au czar et à ses six cent mille soldats. Alors ce n'est plus une bande, c'est la grande armée ; ce n'est plus une rixe, c'est la guerre ; ce n'est plus un procès Criminel ou correctionnel avec la prison ou les galères au bout, c'est une bataille , c'est le triomphe, c'est la gloire ! Et pourtant où est la différence?— Quelques zéros de plus après l'unité.

Selon Jacques, les maîtres des peuples, au lieu de les faire s'entretuer pour des intérêts minimes ou des questions d'amour-propre qui n'intéressent que peu ou point la majorité, feraient mieux de s'entendre et de former un haut tribunal de justice internationale où siégerait un nombre de juges et jurés calculé sur celui des habitants ou sur l'importance de chaque État. Ce tribunal ayant aussi son appel et sa cour de cassation, jugerait tous les cas litigieux, les désaccords et querelles s'élevant de peuple à peuple.

— Impossible, nous criera-ton.— Comment impossible! qu'y a-t-il donc ici de plus difficile que ce qui se fait tous les jours de voisin à voisin, de famille à famille? Est-ce que les hommes ont d'autant moins de raison qu'ils sont plus de têtes réunies, et que leurs plus grandes assemblées doivent aussi être les plus folles ?

Si l'Europe, devenue sensée, adoptait ces grandes assises qui se tiendraient tous les ans ou lorsque besoin serait, il n'y aurait plus de guerre qu'entre la civilisation et la barbarie; et cette guerre même n'aurait pour but que d'améliorer la position des vaincus et, par contre, celle

des vainqueurs : vous le savez, on ne se bat pas gratis, détruire coûte souvent plus qu'édifier.

Nous étonnerions bien nos ennemis si, au lieu d'entrer chez eux pour brûler leurs maisons, ravager lenrs champs, pour piller, violer, égorger, nous y allions pour y bâtir, pour y planter, y commercer, y épouser leurs filles; si nous kar prouvions ainsi que la guerre, n'étant déclarée qu^anx abus, elle a pour but de produire et de vivifier, et non de faire des ruines et des cadavres, deux sottises et les plus hantes qu'homme ait pu imaginer.

Il n'y a que l'homme qui tue pour tuer, qui détrait pôitr détruire. Jamais semblable ineptie n'est entrée dam nna tête d'animal : s'il tue, c'est par faim ou par peur, pour se nourrir on se défendre, mais non par cruauté, vanité, jactance, désœuvrement.

Pourquoi donc la guerre humaine est-elle moins logique ou plus cruelle que celle des bétes? pourquoi est-elle si brûieuse, si pillarde, si homicide? pourquoi, sortant même des usages reçus, ressemble-t-elle si peu à un duel entre honnêtes gens, ou toutes les conditions du combat sont loyalement réglées et ordinairement tenues? — Pourquoi? — Je vais vous le dire : c'est qu'il n'y a pas beaucoup de guerres honnêtes ou dont on avoue les vrais motifs. —Et pourquoi y a-t-il si peu de guerres honnêtes? — C'est que l'on compte plus de héros que d'honnêtes gens.

En quoi les héros ont-ils jamais profité à une nation? Il serait difficile de le dire. Quant aux honnêtes gens, c'est différent : ils en ont fait et en feront toujours la richesse.

S'il n'y avait que probité, quel bénéfice pour tout le monde ! Voyez ce que coûtent les fripons, ne fût-ce que dans notre France où il n'y en a pas plus qu'ailleurs : ils emportent à eux seuls un tiers du budget qui doit payer trois surveillants à titre de fonctionnaires civils et militaires pour se garer d'un seul drôle.

Supposez un moment qu'il n'y ait plus de coquins au monde, sans parler des guerres de peuple à peuple qui deviendraient fort rares, nous n'aurions plus de cours d'assises, plus de tribunaux, plus de gendarmes, plus d'exécuteurs des hautes œuvres, toutes choses fort dispendieuses.

La justice ainsi épurée et simpli6ée, il en serait de même de l'administration. Si tous les commis étaient probes , exacts, laborieux, les inspections, contrôles et vérifications seraient superflus. Dès-lors plus d'inspecteurs, plus de vérificateurs, plus de contrôleurs. Que d'ennuis de moins ! quel bénéfice de temps et de papier ! quelle économie de gros traitements qui, tout calculé, nous font dépenser six francs pour empêcher qu'on ne nous en dérobe trois ! — On dira : la morale avant tout ; la morale est une si belle chose qu'elle ne saurait se payer trop cher. — C'est vrai. Mais ici l'imposé la goûte peu, et il est toujours porté à prendre le parti du voleur quand il s'aperçoit qu'il lui en coûte moins d'être volé que de ne l'être pas.

Cependant, mon ami Jacques n'aimait pas les fripons; il leur faisait une rude guerre, n'épargnant pas plus les gros que les petits. II s'étonnait surtout que lorsque la loi punissait d'une part l'escroquerie et les abus de confiance, elle les encourageait de l'autre. Ne permettait-elle pas aux marchands d'affiches et aux faiseurs de réclames de s'associer aux filoux et aux faussaires, de leur venir en aide en préconisant de soi-disant docteurs et opérateurs qui trompent audacieusement le public ; qui lui vendent au poids de l'or de fausses recettes, des remèdes impossibles, des drogues inefficaces ou nuisibles, voleurs plus à craindre que ceux de grand'route, puisqu'ils vous prennent à la fois la bourse et la vie.

Jacques demandait donc qu'une bonne loi fît justice de tous ces empoisonneurs privilégiés, ajoutant qu'ils gagne-

raient eux-mêmes à être moralises et à devenir honnêtes, car nonobstant tontes les roiieries de ces mahshands de mensonges, ceux qui faisaient fortune étaient rares, et, tout compte fait, quand on en venait aux preuves, qu'il fallait bien reconnaître que rien n'était plus lucratif que la vertu.

Il avait trouvé un moyen de punir les individus qui sophistiquent les denrées : au lieu de les condamner à une amende qui n'absorbait que la moindre partie de leurs bénéfices, il demandait qu'on les mît aux arrêts forcés pour un temps plus ou moins long, et qu'on les nourrît avec les mauvaises substances dont ils avaient nourri les autres.

Quant aux ivrognes qui auraient troublé l'ordre public, son remède était de leur faire boire un certain nombre de litres d'eau, qui augmenterait à chaque récidive jusqu'à complète guérison.

Comme conséquence de son code aquatique contre l'ivrognerie, lui si grand ennemi des fraudes, en protégeait pourtant une : il aurait voulu qu'on accordât une prime aux débitants qui auraient mis le plus d'eau dans leur eau-de-vie, en considération du service qu'ils rendaient à la société et aux buveurs eux-mêmes en ménageant leur santé et leur raison, et prévenant ainsi les crimes et délits qu'ils auraient commis dans l'ivresse.

Considérant aussi que cette ivresse ou l'abus des liqueurs alcooliques était la cause bien évidente d'une grande partie des meurtres, assassinats, viols et forfaits de toute nature que, de l'aveu même des coupables, ils n'auraient jamais commis de sang-froid, il ne pouvait comprendre comment on en laissait vendre à tous les coins de rue, quand on pouvait si facilement empêcher ou tout au moins diminuer le mal en ne permettant de débiter les alcools que chez les pharmaciens comme remède, et en les frappant d'un droit

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non moins élevé que celui dont nous taxons les drognes médicales et tous les ingrédients qu'on prend pour sa santé.

Pour consoler les ivrognes, il leur resterait le vin, le cidre, la bière. Ce que perdraient les distillateurs et les liqnoristes serait gagné par les vignerons, les brasseurs, les producteurs de cidre, les planteurs de houblons. L'état y bénéficierait plus que tout le monde, par une augmentation de produits d'une part et par la réduction des frais de justice de l'autre, car il est certain que ce qu'embourse le fisc à l'aide des débits ou cabarets peut à peine couvrir la poursuite des crimes et délits qui y prennent naissance, délits auxquels il faut ajouter les incapacités de travail par suite de blessures et les maladies de toute nature.

Oui! les cabarets peuplent les hôpitaux, où les buveurs d'eau-de-vie finissent toujours par aller mourir. Heureux encore s'ils n'y sont pas remplacés par leurs enfants, autre inconvénient dont les conséquences peuvent être graves dans un pays guerrier comme le nôtre. Si l'ivrognerie des pères, devenant une cause d'invalidité pour les fils, tend à augmenter les cas de réforme militaire, où cela s'arrêterat-il? Ce n'est plus seulement l'étiolement de la race qui nous menace, c'est, comme chez les Indiens de l'Amérique du nord, son anéantissement total.

Là-dessus, il proposait une prime pour celui qui résoudrait les questions suivantes :

1* Dans quelle proportion la vente publique des boissons alcooliques contribue-t-elle à la misère, à la démoralisation, à l'affaiblissement physique et moral et, en définitive, à la mortalité des classes ouvrières? En d'autres termes, quel est annuellement en France le nombre d'ouvriers qui tombent dans la pauvreté, deviennent infirmes ou insensés, ou sont condamnés pour crimes et délits par suite de l'usage immodéré des liqueurs fortes?

2* Quel est le nombre d'enfants de pères adonnés à

riyrognerie, réformés chaque année pour cause d'infirmités, faiblesse de constitution ou idiotisme?

Dans beaucoup de cas , il regardait la prison comme plus dangereuse qu'utile, notamment pour la jeunesse qu'elle ne corrigeait guère. Il ne voulait donc pas qu'on emprisonnât les petits voleurs, et il eut préféré qu'on les traitât comme le capitaine Cook traitait les insulaires dont il avait à se plaindre : il leur faisait raser tout un côté de la tête, sourcil compris. Le ridicule attaché à cette opération, l'étrange figure qu'elle donnait au patient et les moqueries qu'elle lui attirait, l'effrayaient davantage que les plus rudes châtiments et presque toujours prévenaient la récidive.

On devait même, selon lui, étendre ceci à des fripons d'un ordre plus élevé et d'un âge plus respectable : une barbe légalement faite ou en vertu d'un arrêt, par la main du bourreau, pouvait, .tout autant qu'une amende et quelques mois de prison, donner à réfléchir à certains spéculateurs , fondateurs d'entreprises et distributeurs d'actions, tous gens élégants, très-délicats dans leur mise et celle de leurs gens, et dès-lors très-peu amateurs d'un tel barbier et de l'honneur de son service.

Il n'aimait guère plus les paresseux que les fripons, il les nommait les sangsues du corps social : ils consomment et ne produisent pas.

S'en trouvent-ils mieux? disait-il. — Non; la peine qu'ils se donnent pour n'en point avoir ou pour être dispensés du travail est souvent plus grande que celle qu'ils prendraient à ce travail même.

Il les divisait en catégories et en espèces, parmi lesquelles il distinguait le paresseux qui ne veut rien faire de celui qui ne veut faire que ce qui lui plaît; mais comme ce qui lui plaît ne plaît pas toujours aux autres, il préférait le premier.

Les plus mauvaises choses pouvant avoir leur bon côté, il convenait que la paresse donne parfois du courage, et qu'il n'y a qu'un paresseux qui puisse entreprendre certains états et remplir certaines fonctions ou sinécures civiles et militaires qui pourraient rester vacantes s'il n'y avait pas de gens aimant assez le far-niente pour se résigner à servir d'épouvantails, de bprnes où d'enseignes.

Ce qui faisait tant haïr les paresseur à mon ami Jacques, c'est qu'il connaissait le prix du temps. C'est le plus précieux des biens, disait-il, parce qu'avec celui-là on obtient tous les autres. — Qu'est-ce que le temps?— La liberté. N'est-ce pas lui ou la faculté d'en disposer qiii rend l'homme libre? n'est-ce pas le contraire qui fait l'esclave?

11 y a deux sortes de tyrannies : l'une qui nous empêche d'agir, et l'autre qui nous y force. Nous ne voulons ni de Tune ni de l'autre. Mais il est aussi une liberté dont nous ne nous soucions pas davantage, liberté plus lourde que le plus rude esclavage : c'est celle où les droits de l'homme sont garantis par tant de chaînes et d'entraves que, courbé sous le poids, l'homme ne peut plus se remuer : ici la forme annule le fond.

J'aime beaucoup les gros tyrans, répétait -il, parce qu'ils nous délivrent des petits, mille fois plus incommodes. Donnez-moi un lourd ministre, et ôtez-moi ce léger sous-préfet.

Il ajoutait : S'il est diflicile de gouverner en France avec la liberté, il est impossible d'y gouverner sans elle.

Étudions l'histoire : en conservant le souvenir du passé, nous serons moins prompts à compromettre l'avenir. Si les peuples savaient ce qu'ils ont été, ils comprendraient enijn ce qu'ils pourraient être et aussi on ils peuvent tomber. La barbarie d'une nation annonce moins sa jeunesse que sa caducité, et ces hordes sauvages que nous

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