‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 37 sur 74 · LA TAUPE · texte numérisé non relu

LA TAUPE

bientôt aussi elle aura trouvé moyen de la brouiller avec cet amant ou, à défaut, de la compromettre.

Est-il question d'un mariage? la voilà aux champs pour découvrir ce qui peut Fempêcher ou le retarder.

Est-il fait malgré ses menées? elle travaille à le troubler, et si bien qu'elle y réussit pour l'ordinaire.

Comment s'y prend- t-elle? C'est toujours de manière à ne jamais paraître ; c'est par des bruits qu'elle fait courir dans r^ir ou sous terre; c'est, à l'imitation du petit quadrupède dont on lui a donné le nom, en pratiquant des tranchées et en creusant des chausse-trapes sous les pieds de ceux qu'elle veut faire choir, travaux qu'elle exécute avec une dextérité telle que vous n'avez pas même le soupçon du danger. Elle fait comme ces fourmis mineuses . d'Amérique qui s'introduisent silencieusement dans les poutres et en rongent l'intérieur avec une adresse si merveilleuse que vous n'avez révélation de leur présence que lorsque la maison croule.

Il est fâcheux que Zoé ne soit pas ambassadrice : partout où eût existé une coalition, une confédération, une association quelconque de peuples ou de souverains menaçant la liberté de l'Europe, vous auriez pu l'envoyer en toute confiance. En moins de six mois, elle eût mis la zizanie entre les confédérés, fussent-ils de la Sainte-Alliance, car, en ceci, son talent est infaillible. Elle aurait fait battre Oreste contre Pylade, Castor contre Pollux.

Quel profit y trouve-l-elle ? Aucun que je sache. Mais ^lle aime les expériences , les émotions , et surtout la difficulté vaincue. Aussi n'entreprend-t-elle que les choses peu faciles : dédaignant de brouiller ceux qui semblent disposés à l'être ; ce sont de bons et vrais amis qu'il lui faut mettre aux prises; ce sont. des époux qui s'aiment qu'elle se plaît à désunir.

— Comment les personnes qui connaissent le caractère

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de Zoé, elles qui la nomment la Taupe, peuvent-elles la voir encore, la recevoir chez eux, lui faire politesse, lui témoigner m^me de l'amitié?

— La raison en est simple : les uns la craignent et Taccueillent par peur. Les autres, et c'est le pins grand nombre, s'en amusent : elle leur donne le spectacle gratis^ et, au risque d'en servir eux-mêmes, ils continnent à la fêter. D'ailleurs, spirituelle et fort distinguée , elle a une excellente maison ; ses fêtes sont charmantes et ses dîners parfaits.

Zoé a eu un mari : il est mort. On prétend qu'elle l'a rend u^ très-heureux, car elle n'aime pas à faire ses expériences en famille. Aujourd'hui elle est veuve et oïl ne lai donne pas d'amant. Mais qui sait? On connaît pea les amours des taupes, et avec ses habitudes souterraines, Zoé peut faire aussi son roman inédit.

Elle a eu et a encore, grâce à sa figure et un peu à sa fortune, de nombreux adorateurs, et son plaisir le plus cher, son péché mjgnon, est de leur jouer des tours pendables. On assure que Pun d'eux le lui a bien rendu et que, plus lin qu'elle, il l'a fait tomber dans le piège même qu'elle lui avait tendu. Ceci, je vous le raconterai une autre fois. Seulement, ce que je puis vous dire aujourd'hui, c'est que, depuis ce moment, on l'appelle le Preneur de taupes.

LUMPATIENCE. Les passions ont leurs inconvénients, mais elles ont aussi leur utilité; que seraient les hommes sans passions? S'ils n'avaient pas de vices, ils n'auraient pas de vertus ; insensibles au chagrin, ils le seraient aussi au plaisir. Lorsque Dieu nous donna ces passions contre lesquelles nous crions tant, il savait donc ce qu'il faisait. Il voulait créer des êtres pensants et conséquemment sensibles et aimants. Or, pour aimer assez, il faut pouvoir

LIBIPATIEIWÎE. m

aimer beaucoup, et c'est ce point culminant qu'on nomme passion.

Mais si j'ai compris les passions et le bien qu'on peut en tirer, il en est tks phases dont je n'ai pu aperceroir le mérite et l'appUcation rationnelle, et parmi les choses inutiles ou nuisibles, j'ai toujours rangé l'iaipiitienee.

Pesons-en ks causes et jugeoos ses effets. Tondiant à la colère, Fimpalience n'effraie pas, elle fait rire ou {Mtâé. Elle ravale rhomme. Elle est le défaut de tons les enfants: ils sont d'autant plus impatients qu'ils sont moins raisoo- U9bles. Se maniCeste^t-elle en de^urs de nous, si die ue blesse pas, elle trouUe, elle înécontente cdui qui en est l'objet hà renfermons-nous en nous^méme, elle nous prend sur les nerfs, die nous mord, elle mms rend épileptique ou nous donne un ooup de sang.

Lorsque l'impatience est dans nos mouveme&ts, die les rend gauches ; au lieu de hâter ce que nous voulons faire, die le retarde, elle le fait de travers et amène un résultat ordinairement contraire à celui que nous attendons.

Sommes-nous malades, elle double notre mal, en complique les symptômes devant le médecin et paralyse les remèdes.

Nous impatientons-nous du retard d'une chose ou d'un ami, l'heure qui s'écoule nous paraît à la fois trop longue et trop courte : trop longue, parce qu'une minute nous semble une heure ; trop courte, parce que chacune de ces minutes enlève quelque chose à notre espérance.

L'impatience qui se reporte sur autrui et qu'excite un enfant, un valet qui fait mal ce qu'on lui prescrit, vient vite et passe de même : c'est un accès , un éclair. Mais l'impatience soUtaire, celle qu'on éprouve dans le silence du cabinet, quand on attend une solution qui nous intéresse et que nous souhaitons et craignons tout à la fois, cette sorte d'impatience qu'aiguillonne l'incertitude est vraiment

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douloureuse, elle Test au point 4e nous faire désirer une réponse même défavorable.

Ce dénouement, si impatiemment attendu, ne nous est pas plutôt connu, que nous regrettons Tinstant où nous rignorions. Que nous étions heureux, disons-nous, il tioas restait l'espoir !

Le regret est plus vif encore quand la solution est telle que nous la voulions, mais qu'elle arrive trop tard, c'està-dire lorsqu'en désespoir de cause uu seulement pour nous soustraire aux tourments de l'incertitude, nous avons transigé et pris un terme moyen ou renoncé à nos droits, oh ! alors , comme nous maudissons cette impatience ! comme nous détestons l'auteur ou la cause du retard ! que de reproches nous nous faisons à nous-même, à défaut d'en pouvoir faire aux autres !

La douleur de l'attente est beaucoup moins vive quand elle est collective ou partagée : alors elle s'adoucit de celle d'autrui. Il semble que le mal des voisins calme le nôtre, et nous faisons d'autant moins de mauvais sang qu'ils en font davantage. J'ai connu une femme qui apaisait ainsi les douleurs d'un mari nerveux et impressionnable qui, au grand détriment de sa santé et même de sa raison , s'impatientait sans cesse et à tout propos. Quand l'accès devenait trop fort, elle feignait de s'impatienter plus que lui : l'effet était prompt, notre homme s'occupant alors à calmer sa femme, finissait ainsi par se calmer lui-même.

Le remède a l'impatience est dans le raisonnement, mais il est bien souvent impuissant ; il peut même contribuer à l'aiguillonner en vous rappelant les faits ou les personnes qui la causent, en exagérant l'importance des uns et les torts des autres. Une occupation quelconque, une conversation sur un sujet étranger au fait qui nous préoccupe, une dissertation, un récit à faire, un compte à rendre, une lettre à écrire, un sujet moral à traiter, est d'un effet plus sûr.

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