‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 38 sur 74 · L'IMPATIENCE · texte numérisé non relu

L'IMPATIENCE

Cest ce dernier remède que j'emploie en ce moment, et j'écris ceci pendant une crise d'impatience, l'une des plus cruelles que j'aie ëprouvées, car j'attends, et chaque minute qui s'écoule me dit que je dois encore attendre, et que pourtant j'attends en vain.

Malgré mes efforts, je sens une anxiété, un agacement dont rien ne peut me distraire ; je trace quelques mots de bon sens, puis après je déraisonne.

Mon messager ne vient pas; il y a trois heures qu'il est parti: depuis deux au moins il devrait être de retour. Que fait-il? qui le retient? comment n'a-t-il pu finir en trois heures ce qui ne demandait pas dix minutes? mais avec les gens de ce pays finit-on quelque chose? Rappelons-nous ce proverbe moscowite : « Quand un Russe vous dit : tout-àr Vheure , c'est demain ; quand il dit : demain , ce n'est jamais. » Oh ! Moscou ! Moscou ! je me souviendrai de toi! (1)

Je suis sur des charbons, je n'y tiens plus. Les cloches elles-mêmes, qui m'occupaient tant hier, car celles de Moscou ne chantent pas comme les autres, ne peuvent plus me distraire. Je les entends à peiné, et pourtant elles parlent haut.

Je vais au-devant de mon envoyé ; cela ne sert à rien ; n'importe! Mais où le chercher? Viendra-t-il par cette rue ou par cette autre? — Il viendra probablement par celle que je ne prendrai pas : quand le sort en veut à un homme, il le pousse toujours dans le mauvais chemin.

On croira peut-être qu'il s'agissait ici d'une chose bien importante, que ma fortune, ma vie ou mon honneur en dépendait. — Rien de cela. Je m'ennuie à Moscou, voilà tout ; j'en veux partir, partir immédiatement, à tout prix.

(1) C'est à Moscoa que Tauteur, pris d'un accès de nostalgie, écrivait ceci, le 38 août 1856.

200 LIMPÂTIENCE.

•^ Pourquoi?-^ Parce qu'on m'a dit Inor qae je nVn pourrais sortir qu*ayec Taolorinition du gouTeraeinent cl après trois pubMcations légales dans le journal officid, publications qui exigent un délai de neuf jaurs. Toile est la loi à laquelle est soumis le plus grand comme le plm petit.

Alors de quoi ai*je à me plaindre? Taurais dâ oomiallni les lois du pays avant que d*y venir. J^ suis, îl Irai bien m'y soumettre.

D'aiUeurs, qu'est-oe qui me nanqne ici ? On »^ Toit que fêtes et spectacles ; tout k monde m'y ûiit accueil ; j*ai ii choix entre tous ks plaisirs. Bier encore je m'y Iroofm si bien ! Pourquoi donc est-on venn me dm^ue j^y étais prisonnier, et que toutes ces joies je les prenais par ordre?

Cette idée «'est insupportable : j'ai la Rnsde pour pri-* son. Ma cdhiie est vaste, et pourtant j'y étouffe. Oui ! il me semble que j'y suis la corde au cou.

Le mouvement que je puis faire, je ne le fais même pas. Je suis ici pour voir. Depuis bier, je ne regarde rien. Je ne songe plus qu'à la voie qui me ramènera en France. En vérité, je suis fou ! Qui donc me rappelle cbes moi, où personne ne m'attend? J'ai dit que je resterais trois mois absent ; si je rentre plus tôt, on ne saura que penser, on croira qu'on m'a chassé.

Le couronnement va avoir lieu sous peu de jours , n'est-ce pas pour y assister que j'ai traversé la mer ? Hier encore je m'en faisais une fête !

Mais à quelle fête peut-on se plaire en prison ? Qu'on ne me répète pas que cette prison est vaste : un prisonnier, c'est un mort. Est-ce qu'un mort demande si sa bière est grande?

Oui! voilà à quel point d'aberrrillon la contrariété et rimpatience m'ont conduit. Aucun rpisonnement ne pouvait me calmer, et mon désir de m'échapper était tel que

L'IMPATIBIICE. S»!

jamais, la veille de son exéeotion, c<HidamBé n'en a ressenti un plus yif.

J'ai ëtë à la rencontre de mon messager, je ne Tai pas ¥U. Je suis revenu ici, espérant Ty trouver, ou plutôt poui* me sauver de la rue : Vm ne m'y soulageait pas et le pavé me brûlait. J'ai pris un drowski ; les coussins me sem*^ Liaient autant de fagots d'épines.

J'ai vu les préparatifs de l'ascension d'un ballon. J'enviais le sort de l'aéroBaute qti allait s'élever dans les nues ; j'ai été au moment de lui offrir une grosse somme pour qu'il me laissât partir avec lui : je croyais que quelque courant aérien, un coup de vent, une trombe nous pousserait en France.

Quelqu'un vient : c'est mon homme sans doute. Je vais savoir enfin si je pourrai partir.

€e n'est pas loi, c'est une visite. Moi qui ne puis les souffrir, moi qui crois qu'on m'égorge quand on me vole mon temps, j'accueille celle-*ci comme un bienfait du ciel. Pourtant c'est un indifférent, un Allemand que je connais à peine.

Il me dit que je n'obtiendrai pas de remise sur les délais d'usage, mais il me donne Fidée d'un voyage à Nedji- Novogorod, dont la foire vient de s'ouvrir.

€e projet me sourit ; je l'ai réalisé. Les préparatifs du départ, le mouvement, la fatigue de la route, firent une utile diversion, et quand je revins à Moscou pour y voir l'entrée du nouvel empereur, j'étais à peu iM-ès réconcilié avec la situation.

Tout compte fait, à quoi m'a servi mon impatience? — A ce qu'elle sert toujours : à rien, a moins que rien : elle m'a fait passer quelques mauvais quarts- d'heure. Heureux encore qu'elle n'ait pas fait pis ! car j'étais en train de sottise : si j'étais parti, comme j'en avais envie, sans remplir les formalité légales, on m'aurait infaillible-

20t LE COUSIN GIRÂUT.

ment arrêté à la première poste et mis en cellule tout de. bon. Pour le coup, je serais devenu fou.

N^oublions donc jamais que Timpatience n'avance à rien. C'est le contraire : elle retarde ; et quand notre volonté se trouve aux prises avec l'impossible, répétons avec l'Italien : Patimtia,

LE COUSIN GIRAUT. C'est un singulier ménage que celui de M. et M"* Dareville. En disant singulier, je ne prétends pas dire qu'il soit mauvais; an contraire, c'est bien le meilleur que je connaisse. Tout y va sur des roulettes, comme disent les bonnes gens : c'est l'amour, c'est l'amitié, c'est la confiance la plus parfaite qui en font tous les frais. Ce n'est pas que Dareville soit amoureux de sa femme, ni que sa femme soit bien éprise de lui, mais tous les deux sont pénétrés de la même tendresse pour leur cousin Giraut qui est le véritable maître du logis.

N'allez pas croire que Giraut soit un séducteur : rien moins. C'est un petit homme, tout rond, tout gros, tout souriant, célibataire jouissant d'un petit revenu et qui, n'aimant pas à vivre seul ni à s'attabler au cabaret, a trouvé chez Dareville, son cousin par alliance, ce qu'on appelle une pension bourgeoise. Là, moyennant deux cents francs par mois, il est logé, nourri, chauffé, blanchi. Il lui en reste autant pour se vêtir, se divertir et faire ses aumônes : cela suffit à son ambition.

C'est le bon Dieu qui l'a envoyé chez Dareville : depuis deux ans qu'il y est, il semble que la bénédiction céleste soit tombée sur cette maison qui, de l'antre de la discorde qu'elle était, est devenue le temple de la paix.

Dareville et Amélie se sont mariés par amour. Aujourd'hui, Dareville a trente ans, Amélie en a vingt-cinq : c'est le plus beau couple qu'on puisse voir ; aussi se sont-ils

Page 1