‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 43 sur 74 · L'ANGUILLE · texte numérisé non relu

L'ANGUILLE

de héros ne sont devenus tels que par crainte de la mort ou de la honte du déshonneur !

En résumé, je ne pense pas qu'il existe un seul individu jouissant de la plénitude de sa raison qui, examen fait de sa vie, puisse dire qu'il n'a jamais eu peur : vaillant en face d'un danger ou d'un ennemi, devant un autre il sera tout le contraire : sa bravoure a ses heures et sa spàsialité; et tel brillant soldat que je pourrais nommer a prouvé devant l'histoire qu'on peut être à la fois le brave des braves et le plus faible des hommes.

L'ANGUILLE. J'ai dit un mot de mes amies les abeilles, c'est aujourd'hui le tour de mes connaissances les anguilles. Ne sachant pas grand chose de leurs habitudes sédentaires, je ne m'étendrai que sur leur voyage, non autour du monde où je n'ai pas eu le temps de les suivre, mais dans mon arrondissement qu'elles semblent affectionner particulièrement.

C'est ordinairement en avril que les petites anguilles quittent la mer pour remonter la Somme; leur passage dure à peu près trois jours. En 1842, il commença le 25 avril; en 1843, il eut lieu dans la première quinzaine du même mois. En 1844, ce fut vers le 6 qu'elles furent aperçues; mais soit par suite du refroidissement de la température, soit par une autre cause inconnue, elles s'arrêtèrent toutes à l'endroit de la Somme dit Panden Pont rouge: aucune ne dépassa cette limite. J'en demandai la cause à un brave matelot, vétéran de la marine impériale, qui me répondit très- sérieusement : Il n'y a pas d'ordre.

Ce fut seulement le 4 mai que leur marche vers Tintérieur recommença, et, comme de coutume, dura trois jours.

Ces jeunes anguilles, que les riverains picards appellent boudinetles, sont toutes à peu près de même taille. Longues

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de six à sept centimètres et de la grosseur d'an tout petit cure-dent, elles suivent par myriades les bords du fleuve, ne s'en écartant que de trente à trente-cinq centimètres. Elles le remontent en se hâtant d'un air a£fairë , mais pourtant d'un mouvement assez égal, sans essayer de se dépasser les unes les autres, ni sans jamais s'arrêter pendant le jour. On voit que ce sont des voyageuses ayftnt leur journée à faire et une destination déterminée.

Elles nagent de front six à douze ou davantage, mais non en assez grand nombre pour que leurs mouvements soient gênés. Si on leur oppose la main ou une barrière quelconque, elles se détournent un peu. Si cette barrière est insurmontable, elles font des efforts inouTs pour la vaincre; elles tentent de passer par-dessus. N'y pouvant réussir, elles semblent revenir sur leurs pas, mais c'est seulement pour chercher un passage plus loin et tourner l'obstacle. Si ce passage n'y est pas, elles restent là et continuent leurs efforts. Cependant le rassemblement ne devient pas aussi considérable qu'on pourrait le croire : l'avis du péril semble bientôt s'être communiqué à l'arrière, et la file suit une autre direction.

Le nombre des anguilles passant par minute varie. Sur les points où j'ai pu les compter, on pouvait, comparativement et comme terme moyen, l'évaluer à quatre ou cinq cents.

De cinq mètres en cinq mètres environ, on apercevait une anguille un peu plus grosse et de douze à quatorze centimètres de longueur. Ces anguilles étaient toujours au milieu des autres, mais allant plus vite. Jamais je n'en ai vu deux ensemble. Elles ont la tête très -forte, et sont moins noires que les petites. On pourrait les comparer à des officiers : elles semblent chargées de surveiller et de presser la marche des paresseuses. Quelques-unes, plus au large, s'y tenaient comme en serre-file.

ttt L*AliGUlLLB.

Je me demaDdais si ces armées d^angnilles elieiBîiiaieBt ainsi Joar et irait? si elles n'avaient pas leors heores de balte et si elles prenaient dn repos en s'enflonçant dans k rase oo en s*accroeliant à la rireP^Rien ne donnât k solution de ces questions, et je la cbercbats encore foand« à nn demi-pied dn bord, je remarquai nne tache nom d'enriron nn pied de diamètre que je pris ponr un anns d'herbes. Cette tache n'était conrerte que de trois centi* mètres d'eau ; j*y plongeai la main , et j'en relirai une poignée d'anguilles tellement encheTétrées qu'elles res* semblaient è une perruque, et qu'il leur fidlut plnsîcan minutes pour se détacher et se remettre en route.

Je plongeai de nourea» la main dans cette nasse TÎranle, dont le centre était un gazon tombé de la tire à laquelle des racines le retenaient encore ; j'en retirai une seconde poignée d'anguilles, et j'en aurais pu pécher ainsi plusieurs lirres si je m'étais hâté. Mais le rassemblenicnt s'était bientdt dispersé : l'heure du départ était arrivée : on s'en apercevait à l'empressement que montrait chacune à rejoindre ses compagnes et à reprendre la file.

Je dois dire que ce n'était pas mon approche qui avait déterminé le départ : il était déjà commencé avant que j'eusse mis la main sur la masse; seulement, en les séparant, en les éparpillant, j'avais hâté ce mouvement qui, d'abord, s'opéra doucement et avec ordre, mais qui devint pins confus et plas précipité dès le moment que j'y intervins.

Je pense que la réunion s'était formée peu à peu à partir du soleil couché, et que le départ avait commencé avant le jour. Il est donc vraisemblable que pendant la nuit le rassemblement avait été beaucoup plus nombreux.

A trente-trois centimètres de cette première masse d'an-< guilles, il y en avait une autre dont le centre ou le point . d'appui était également nne touffe de graminée formant

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flot et détachée en bord. J'exanmiai aVec soin tontes les toaffes voisines, plantes terrestres oit aqaatiqnes : ancnne ne présentait de traees d'anguilles. Je pareonrus la rire à une grande distance sans être pins heureux ; il était alors huit heures et demie do matin, il est probable que pendant la ttoft ou à une heure pfaE» matinale, j'en aurais rencontré darantage.

On croirait que ces anguilles ont ainsi leurs lieux de statkm ou de rendez*vous. C'est sans doute la plus forte du groiape qui, en s'attachant à la rire^ détermine la halte. J'en vis une^ en effet, s'échappant du centre de la masse.

Ce rassemblement avait lieu dans une petite anse où l'eau pett profonde était anssi moins rapide. Cette position avait*elle été choisie avec intention ?-**C'est vraisemblable. Ailleurs, les anguilles, entraînées par le courant, n'auraient pu s'arrêter assez longtemps pour se lier ainsi les unes aux autres, bien que la touffe leur servît d'ancrage ou de point d'amarre.

J'ai dit que le passage des anguilles dans la Somme do^ rait trois jours; ceci n'est pourtant qu'une présomption. Je sais qn'en 1842, les pêcheurs m'affirmèrent avoir, le 2f avril, au lieu dit le Pàtis^ aperçu les premières vers cinq heures du matin. Je les vis en effet le 25 et le 26, à huit heures, en quantité innombrable. Le mercredi 27, le pas-» sage était terminé; il me fut impossible d'en découvrir une seule.

En 1843, elles se montrèrent à la même époque, mais non pas à la même heure : on ne les voyait'en mouvement qne vers neuf heures du matin.

Il en fut de même en 1844, et avant cette heure je n'en

vis jamais une seule. Que deviennent -elles pendant la

nuit?— C'est ce que je n'ai pu déterminer positivement,

• mais il est à croire qu'elles s'enfoncent dans la vase ou

qu'elles s'agglomèrent comme nous l'avons vo.

tu L'ANGUILLE.

Le retour à la mer dès anguilles derenues adultes ne s'opère plus collectivement, mais par indiyidn isolé ou par petite troupe de cinq à six. Cest du moins Topinion des riverains, et je la partage.

J'ai souvent cherché à voir le retour, mais inutilement. Peut-être suivent-elles le fond; alors elles sont plus fortes, elles craignent moins les attaques des autres poissons. Puis, en descendant, elles n'ont point à combattre l'obstacle que leur opposait le courant. C'est probablement cet obstacle qui, au départ, les oblige à se rapprocher du bord pour n'être pas arrêtées par la rapidité du fleuve.

Les saumons aussi remontent et descendent les rivières à des époques bien connues des pêcheurs. L'un d'eux m'a assuré avoir vu maintes fois de ces saumons voyageurs sauter parrdessus les barrages écluses en s'élevant à une hauteur de trois mètres. S'ils ne réussissent pas d'un premier bond, ils recommencent leur saut trois et quatre fois, et finissent par arriver. Je n'ai jamais eu occasion de vérifier ceci, mais d'après les détails que me donnait ce pêcheur, je crois qu'il disait vrai. D'ailleurs, les sauls que font quelquefois ces poissons dans leurs jeux, leurs combats, ou pour saisir leur proie, prouvent la puissance de leurs muscles et leur élasticité : j'ai vu souvent à la mer des marsouins s'élancer à près d'un mètre au-dessus de la vague.

Le saumon, si leste quand il remonte, ne l'est guère à l'époque où il se rend à la mer et quand une excroissance qui lui vient à l'extrémité de la hure Ta réduit à l'état de hécard, ainsi qu'on le nomme en raison de ce faux bec (1). Alors il nage lourdement entre deux eaux, et vient s'appuyer contre la rive où bn le saisit facilement. On en

(1) Peat-être est-ce un autre poisson qu'on a, à tort, confondu* avec le saumon.

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