TALENT ET SAVOIR-FAIRE
qu'il a, que chacun admire. Ce que Ton nomme son amabilité, c'est Topinion que Ton en a en voyant ses yeux qui sont fort beaux et sa physionomie quMl sait rendre agréable. Mais tout son esprit, toute son amabilité sont là : il ne sait pas dire trois mots, et n'a jamais écrit deux phrases qui se suivent et s'accordent.
A quoi doit-i! sa réputation?— A son savoir-faire?— Non, puisqu'il n'en a pas ; mais à celui d'une femme de beaucoup d'esprit dont il a été l'ami. Elle n'a pas voulu qu'on croie qu'elle avait choisi une béte,et c'est sur la réputation dfesprit qu'elle lui a faite et le bon sens qu'il a eu de ne pas compromettre cette réputation, qu'il est ainsi resté l'arbitre du goût et le favori du monde élégant.
Au commencement de ce siècle, un célèbre dandy de la Grande-Bretagne a, pendant vingt ans, tenu le sceptre de la fashîon à Londres comme à Paris, sans plus de mérite que n'en a Léon Y**. 11 en avait même moins, car il ne savait parler ni l'anglais ni le français ; mais toutes les fautes de langues qu'il faisait, toutes les sottises qu'il disait étaient réputées bons mots, par cela seul qu'elles sortaient de sa bouche.
Dans tous les temps, dans tous les pays, il y a eu de ces célébrités dues à je ne sais quoi. On a beau analyser l'homme, ses actes et ses œuvres, on n'y trouve rien, absolument rien qui ait pu motiver cet engouement inexplicable.
Aussi combien de gens qui ont été l'admiration de leurs contemporains et que nous admirons même encore de confiance, seraient morts dans l'oubli s'ils étaient nés cent ans plus tard !
Combien aussi , vivant et travaillant à cette heure et dont les travaux sont ignorés ou dédaignés, qui pourront un jour, ressuscitant comme Lazare, reparaître à la lumière et jouir outre-tombe d'une renommée qui, de leur temps, ne fut soupçonnée par personne !
no GARNISON.
GARNISON. De toutes les choses complexes qui ae ressemblent en ce monde, je n'ai jamais rien vu qui ne»semble plus Qu'une garnison à une autre pmiaon* En Tain les homtaes, le langage , le pays et roniforme changenti «e éont toujours les mêmes mouyements, h» mêmes habitudes, les mêmes faits : on sort de la caseme, on y rentre; on ta k rezeroiçe, on en revient; on bat du tambour od Ton sonne de la trempette aux mêmes heuret et de la même manière; entln les musieîeus, sovfflfuit dans les mêmes instruments, jouent les mêmes airs.
Dans leurs moments de loisir, les soldats courait ks ^inguetteset les cabarets, ou, sous les ombragea discrets» parlent sentiments aux Lucrèces du lieu.
De leur côté, les officiers, après anÀr pnsleur repas à une table servie à peu près de m^e partout oà il y a auberge et garnison, vont partout ausâ au calé où les attend leur demi-tasse et son petit verre, puis la bouteille de bière et le cigarre en jouant au billard, aux dominas* aux dames ou au piquet ; enfin le spectacle s'il y en a, où chacun va s'installer à l'amphithéâtre.
Telle est la vie militaire européenne et, à fort peu de chose près, celle du monde entier. Â Calcutta, en Australie, en Chine, en Sibérie, les garnisons aussi jouent, boivent ou font l'amour.
C'est ainsi que quelques millions d'hommes, l'élite des populations, passent leur vie, couronnés de lauriers, ou à défaut, d'un casque, d'un képi, d'un schako ou d'un turban.
Aujourd'hui (octobre 1852) où, grâce à Dieu, la paix règne chez nous et nos voisins, les trois quarts de ces guerriers, en commençant par le tambour jusqu'au général, n'ont jamais vu la guerre, et ils auront servi vingt ans ou plus sans avoir entendu une balle, si ce n'est peut-être en tirant à la cible.
Je suis certes loin de m'en plaindre, mais à quoi bon
THÉOPHILE LE RÉMOIILBUR. !É2i'
tant de soldats , tant d'ofticiers , tant de colonels et de généraux pour ne rien faire? Car est-ce réellement faire quelque chose que de passer la moitié de sa yk à jouer aux dominos, pour se reposer d'aroir crié durant trois heures : portez armeé ! présentez armes ! à droite, alignement ! et autres gentillesses semblables?
Taim^ais mieux la manière des Romains : ils n^aTaient pas de garnisons, mais des camps permanents où les soldats, étabhs comme de bons fermiers, cultiyaieBt leurs champs quand la guerre ne les occupait pas. Être soldat devenait alors un état, une position. Aujourd'hui, c'est une corvée qui ne diffère des autres que parce qu'elle est plus longue, et ce qui est pis encore, qu'elle est stérile quand elle n'est pas dévastatrice.
La garnison, selon moi, est un reste du moyen-âge ou des temps barbares. La morale, comme l'agriculture et la raison, gagneraient beaucoup à ce qu'on les supprimât et qu'on en revînt, si l'on voulait absolument des soldats, aux légions romaines, aux villages croates ou aux colonies militaires.
THEOPHILE LE RÉMOULEUR. 11 n'est personne dans cette bonne ville qui ne connaisse Théophile, sinon de vue, du moins d'ouie, car deux fois par semaine, le mercredi et le samedi, de sept heures du matin à cinq heures du soir, sa voix fait retentir successivement tous les quartiers de la cité.
Théophile est rémouleur : c'est un homme spécial, il a un talent que j'ai cherché ailleurs et que je n'ai rencontré qu'en lui. Ce n'est pourtant pas celui de repasser les rasoirs ; non, là ne gît pas sa supériorité ; il n'en sait, sur ce point, ni plus ni moins que ses confrères. Son talent est autre : il consiste à mettre des agrafes aux pots cassés,
ou en termes de Part, à recoudre la fdience. La plus habile couturière n'a jamais réuni deux morceaux d'étoffe arec des points plus invisibles que notre artiste ne rejoint les tessons d'un plat brisé ou ne dissimule les fêlures d'une cruche malade. Je lui ai conGé des assiettes de faenza, des plats de Bernard Palissy, des vases gaulois» grecs» romains, il me les a toujours rendus si bien réparés que je ne retrouvais plus la fente.
Ce n'est rien encore, il fait bien d'autres miracles : avec deux assiettes cassées, il va m'en faire une entière, et j'ai ainsi un assortiment de la belle poterie rouge romaine composée par lui de pièces et de morceaux, et qui ne s'écarte pas trop de la forme primitive.
Sa merveilleuse opération ne s'accomplit pas à l'ombre du myi^ère et comme opéraient naguère les sorciers et sorcières : elle a lieu dans ma cour, ou dans la rue, ce qu'il préfère encore, parce que selon lui il y a plus d'air. Hiver comme été, Théophile travaille sous l'abri des cieux; il n'a de talent que là: aussi refuse-t*il opiniâtrement, qu'il pleuve ou qu'il gèle, de se mettre sous un toit.
Les instruments de son art consistent en un petit marteau, une lime, un poinçon d'acier, quelques agrafes de fer et du plâtre. 11 excelle surtout à placer invisiblement ses agrafes dans l'épaisseur de la fn'innce et même dans certaine porcelaine , et si elle a l'épaisseur voulue , il y réussira, quelque dure qu'elle soit.
— Le beau mérite! s'écriera-t-on , c'est le secret de Polichinelle, et tous les gagne-pelit en font autant.
— Eh bien ! essayez et comparez, et bientôt vous direz avec moi : 11 y a bien des gagne-petit, mais il n'y a qu'un Théophile. Croyez-m'en, je ne décerne pas facilement la palme, et c'est après une suite d'essais et une longue expérience que j'ai proclamé mon homme le restaurateur de la faïence et le Palissy des pots cassés.
Théophile joint, et c'est quelque chose, la modestie au talent. Il n'est pas fier, pas exigeant : deux liards par agrafe dans la faïence, un son dans la porcelaine, tel est son prix. Qu'il la mette à un vase de trois cents francs ou à une assiette de yingt centimes, son tarif est le même. Quand le nombre des agrafes dépasse six, il vous fait remise du nombre impair : c'est de la générosité, et je me suis cru quelquefois consciencieusement obligé, lorsqu'il avait sauvé de la ruine un objet de valeur, de lui donner autant de francs qu'il me demandait de sous.
J'ai remarqué que tous les individus qui ont une supériorité marquée, même dans un état en apparence simple ou vulgaire, en portent l'indice sur la figure. Il est évident, lorsqu'un homme fait une chose beaucoup mieux que les autres, qu'il y a en lui ou une volonté, ou une science, ou une spécialité d'intelligence qui n'est pas ordinaire : sa physionomie ne .doit donc pas l'être.
C'est précisément ce qui existe ici : la figure de Théophile est parfaitement celle de son métier, lequel exige de l'attention, de l'adresse et une grande justesse de coup-d'œil ; ajoutez-y de l'entregent et un certain babil qui attire et retient la pratique. Oui ! cette figure annonce à la fois la réflexion, la bonté, le bon sens et la malice. C'est une espèce de Gaspard l'Avisé de bonne foi et de bon ton; De bon ton relatif s'entend : rien d'aristocratique dans mon rémouleur, mais rien non plus de grossier: jamais de jurons ni de gros mots; toujours convenable, il a une politesse naturelle et une déférence sans servilité, unie à une grande confiance en lui-même quand il s'agit des choses de son état. Alors, si vous le conseillez ou lui tracez sa besogne, son sourire silencieux, mais légèrement sardonique, semble vous- dire : « Laissez-moi faire! j'en sais plus que vous sur ce point : n'imitez pas Gros-Jean qui veut en remontrer à son curé. »
394 THiOPBltB LE RÉMOITLEDB.
Théophile, que. je n'ai jamais rencontré qu'eii habit de travail, c'est^-dire en veste, tablier de cuir et condiâsant sa brouette, doit, quand il est endimanché, faire un asses bel homme. H est grand, a le teint naturellemeiil cehiré et des yeux d^une intelligence rare. Il peut avoir enviion quaraatewciaq ans. U est père de famille, a une naismi à lui, et passe dans son village, car il n'habite paa la viUe^ pour une sorte de richard. Je croirais volontiers quHl Test, comme le deviennent presque tous les artisans campagnardsi quand ils sont laborieux et pas ivrognes : or, Théoptnie ne boit past, je ne Tai même jamais vu fnmer. Tout, dans son costume , ses manières et son établissement ambulant » annonce Tordre et Péconomie : donc s*il n'est pas nche, ii est à croire qu'il; le deviendra. /
Il a d'ailleurs fort peu vu le monde : ii n'a pas été myi-^ taire, et tous ses voyages se bornent à ceux de son village à la ville et de la ville à son village, ou a quatre kilomètres à peu près. Il n'a nullement envie d'en faire d'autres.
Si je cite ici ce rémouleur, c'est qu'il est du très-petit nombre d'hommes qui m'ont paru satisfaits de leur sort. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre. Interrogé par moi sur sa position, il m'a toujours répondu qu'il en était content. Au surplus, sa figure l'aurait dit pour lui. Ses voisins m'ont assuré qu'ils ne l'avaient jamais vu ni impatient ni colère, et la mine de ses enfanls, véritable reflet de la sienne, à la fois heureuse et placide, me fait croire que ses voisins disent vrai.
11 destine son fils aîné à le remplacer, et il a raison. Ce garçon est né rémouleur: « 11 travaille déjà mieux qae moi, m'a dit souvent l'heureux père; bien qu'il ne soit qu'un enfant, vous pouvez tout lui confier; il est ferré sur le plat, il aborde la soupière; l.i porcelaine n'est pas loin. Mais il a un défaut qui lui fait tort : il ne sait pas crier. C'est pourtant là notre enseigne , la trompette du
n^PHlLE LB RÉMOULEUR. t2h
métier : A r^paaèer r^oirs et oiseattsc ! ^ loi msie da» la gorge, on. croirait qu'il a pear qn'on Ten tende; tandsà qu'on accourrait rien que pour Fécouter s'il voulait donneir toute sa voix. Croiriez-vous qu'il en a une plus l>elle que k mienne qui retentit dans trois rues à la fois. — C'est là, ^ioutait^-il, un fameux avantage dans notre état, car un jémouleuff sans voix, c'est comme un coq sans crête. »
Puisque j'en suis sur les gens contents, j'en veux citer efncore un et qui a quelque mérite à l'être. Théophile a une famille qui le satisfait, et un pain assuré et suffisant. Celui-ci n'a rien de tout cela, et n'en est pas moins de bonne humeur.
Renoft est tonnelier de son état. Il a aujourd'hui soixantequinze ans, et pas d'infirmité. Il travaille du matin au soir quand il a de la besogne, ce qui n'arrive pas tous les jours.
A l'âge de quarante ans, il a épousé une jeune fille qui en avait vingt. Elle était belle , elle était sage et d'une santé robuste, il croyait donc qu'elle l'aiderait. Mais elle ne l'aida pas : elle préférait ne rien faire. Elle eut des enfants, elle les soigna à peu près, et puis se reposa trente ans de les avoir soignés. Benoît fut donc obligé de travailler pour lui, pour elle et pour eux.
Quand sa fille eut dix-huit ans, il la maria ou plutôt elle se maria toute seule à un ouvrier qui , après trois mois de mariage, partit sous prétexte de faire son tour de France et de se perfectionner dans son métier, la laissant enceinte à la charge de son père.
Depuis, il revient la voir d'année en année, sans lui apporter autre chose que sa personne, vivant à ses dépens ott plutôt à ceux du beau-père, et repartant de nouveau dès qu'il la voit prête d'être mère, pour revenir et recommencer l'année suivante.
Elle en est aujourd'hui à son quatrième enfant, le tout aux frais du pauvre Benoît travaillant jour et nuit pour
nourrir tout ce monde qoi non-senlement ne Tent rien faire, mais qui souyent, dit-on, le malmène quand la ration n^est pas copieuse.
Eh bien! malgré tant de sujets de soucis, Ren(^t est de bonne humeur; il chante et rit pour tromper sa €nm; il a toujours un mot joyeux et, au besoin, le conte pour rire qu'il débite d'un ton traînard et enfantin du plus parfait comique.
C'est de ce même ton, car il n'en a pas d'autre, qu'il vous dira la chose la plus sérieuse et même la plus triste, qui, elle aussi, vous fera pouffer de rire, au grand ébahissement du pauvre homme qui n'y voit, lui, rien de plaisant. Si Benoît eût été acteur et se fût montré sur la scène ce qu'il est à la ville, il eût égalé, s'il n'eût surpassé, Baptiste, Poitier, Perlet, Brunet et tous nos meilleurs comiques.
Avec son air niais, il a pourtant sa malice, et, dans l'occasion, il sait très-bien mystifier ceux qui tentent de le prendre pour jouet. Souvent de jeunes filles rieuses, voulant s'en amuser, ont fait rire en effet, mais non pas à ses dépens.
Les jours ou, travaillant chez moi, il dînait avec mes domestiques, la joie était au logis : tout riait à la cuisine. Toujours la riposte prête, il avait à son service nombre de proverbes picards qu'il savait placer merveilleusement, et le sténographe qui l'aurait suivi dans ses citations aurait pu faire un supplément au répertoire de Sancho.
C'était plaisir surtout de l'entendre raconter ses amours d'ailleurs honnêtes, car le mariage en était toujours la morale et le but ; mais ce récit de ses conquêtes, dont le point culminant, le bouquet si vous voulez, avait été M"* Benoît, contrastait sigulièrement avec sa figure hétéroclite et son torse rappelant fort peu l'Apollon.
C'est ainsi que, grâce à sa philosophie pratique, Benoît, en apparence le plus malheureux des hommes et qui, sans
crainte d*étre contredit par ceux qui connaissaient ses affaires, aurait pu se dire tel, ne Tétait pourtant pas. Son heureux caractère dominait jusqu'au malheur même.
Lorsque son fils fut appelé par le recrutement, le sort le favorisa : Benoît prit pour lui un bon numéro : c'était peut-être le premier bonheur que lui envoyait le sort. Je voulus lui en procurer un second en plaçant ce fils qui pouvait ainsi lui venir en aide ; mais là encore sa mauvaise étoile remporta : son fils placé Toublia.
Benoît vit toujours et deviendra centenaire ; il a un de ces caractères qui soutiennent le corps, le galvanisent pour ainsi dire et Fempêchent de vieillir. Tel est aussi notre rémouleur. Si je les accouple, ce n'est donc pas sans raison.
Je ne dois pourtant pas taire que le père Benoît, quoique le plus pauvre, a toujours cru déroger en frayant avec Théophile : il se regarde comme un ouvrier ; tandis qu'un gagne-petit n'a , selon lui , que le rang d'apprenti : ne faisant que raccommoder la faïence, il est à celui qui la fait, ce que le savetier est au maître cordonnier. Théophile qui se ctoit, en fait de talent, et non sans quelque raison, un tout autre homme que Benoît, admettait difficilement ce raisonnement; mais il se garde de le lui dire, il sait qu'il n'est qu'un paysan ; tandis que Benoît, citadin, fils de citadin, est un bourgeois. Aussi Théophile fait sa cour au bonhomme, il le salue le premier, l'appelle monsieur Benoît quand il n'est pour Benoît que Théophile tout court; enfin, lorsqu'il y a désaccord dans leur opinion politique, c'est lui qui cède à Benoît.
LES MENTEURS. Le caractère le plus répandu dans notre civilisation, c'est celui du menteur. C'est aussi celui qui présente le plus de variétés. Je ne dirai pas que chaque
menteur a sa spécialité, mais il sera plus ou moins porté rers teUe cat^orie, telle nuance de mensonge, selon ses penchants et son caractère. Il y a des menteurs pour accuser, calomnier, noircir. 11 y en a pour s'excuser, se blanchir, se vanter, se grandir ou s'amoindrir, se dissimuler, s'é?anouir. Il y en a pour vous caresser, vous flatter, vous séduire, ou bien encore pour éprouver votre personne, vous tâter, vous confesser. 11 y en aura aussi pour vous distraire^ vous amuser ou s'amuser de vous. Il y en a enfin qui mentent seulement gour mentir, pour l'agrément de la chose ou par haine de la vérité.
Si l'on voulait faire l'histoire des menteurs, il faudrait citer la moitié des créatures. Mentir est le vice de tous les êtres terrestres, car les animaux eux-mêmes, j'en ai donné des preuves ailleurs , mentent , et mentent avec réflexion.
Cette généralité du mensonge le rend-t-il plus excusable? — Non, car il est le principe des trois quarts de nos vices et de la presque totalité de nos maux. 11 n'est profitable à personne : tôt ou tard, on en est la dupe.
La première cause du mensonge est la peur. C'est par la crainte d'être puni que l'enfant prononce son premier mensonge : pour cacher une faute, il en commet une autre beaucoup plus grave.
Si ce mensonge le sauve, il ne tardera pas à en commettre un second, et souvent sans autre but que le plaisir de vous tromper.
Â-t-il réussi dans cette seconde tentative, il verra là une victoire et, dans sa malice, une qualité : parce qu'il vous a dupé, il se croira supérieur à vous en intelligence. Alor^ il mentira par vanité : c'est une satisfaction qu'il donne a son amour-propre. II ment pour briller bien plutôt que pour tromper : c'est un romancier qui débute.
On conçoit que le mensonge de cette espèce n'a rien de
bien criminel, et il n'y aurait pas trop à s'en préoccuper s'il ne conduisait pas à d'autres moins innocents. Après aroir menti pour rire ou pour faire rire, on arrive à spéculer sur ce rire même, et à comparer ce qu'on gagne ou ee qu'on perd à dire la vérité. Arrivé là, on ne ment plus pour se défendre, on ment pour en tirer profit, pour obtenir ce qui ne nous est pas dû^ puis bientôt pour s'attribuer ce qui est dû à un autre : on ment pour le dépouiller, pour le déshonorer, pour se venger de lui. Alors le mensonge est arrivé à son dernier degré de noirceur et de perversité, c'est-à-dire à la calomnie ou à l'assassinat moral.
Chose triste à dire, c'est qu'il y a des positions, des états' où le mensonge, passé en usage, est l'idiome convenu, la langue admise, presque la langue naturelle. Dans nos brillants magasins, entre l'annonce et la réclame, sous la forme d'une gracieuse demoiselle ou d'un élégant commis, le mensonge est en permanence ; il trône au comptoir, et il n'en bouge pas tant qu'un chaland se montre.
Puisse son règne être durable ! Seul il soutient la maison, seul il peut en maintenir le crédit, en étendre les affaires, en assurer la fortune. Le jour où il se retirerait de la raison sociale, la faillite serait proche : sans ce puissant associé, plus de spéculateur heureux. Le marchand qui ne ment pas, ne vend pas, ou il vend à perte : il se ruine.
Tel est le résultat de la concurrence sans limites et sans conscience : l'improbité de l'un amène celle d'un autre, et successivement de tous. Le meilleur commerçant est donc celui qui ment le mieux. C'est chez lui qu'il faut placer vos capitaux.
Chez les savants du métier, ces Crésus en espérance spéculant sur les fonds qu'ils n'ont pas et créateurs ordinaires des compagnies par actions ou en commandite, le mensonge est formulé, imprimé, illustré, timbré, puis
débité à cent mille exemplaires, avec la signature du duc d'A**, du marquis de B**, du comte de C**. C'est ici le meusouge en gros, la carotte perfectionnée et à Tétat de grande culture.
Le mensonge administratif, je ne parle pas du mensonge politique, mais seulement de celui de cabinet et purement bureaucratique, gouverne les bureaux, où chaque employé le considère comme son appui, son protecteur et son défenseur naturel. Arbitre dans bien des cas, spécialement dans les promotions, c'est lui qui, sous le titre de directeur du personnel, préside aux propositions d'avancement, délivre les certificats de bonne conduite, et répond aux recommandations et demandes d'avancement.
Quant à la diplomatie, personne n'ignore que c'est le mensonge appliqué à l'honneur du trône et à la gloire des nations. Allez et menteZf dira le ministre d'un grand monarque à l'ambassadeur qu'il expédie à un souverain allié, à qui il veut escroquer une province ou imposer quelque traité fallacieux.
Nonobstant la haute considération dont le mensonge jouit en politique et les magnifiques récompenses qu'il a valu de tout temps et dans toutes les cours à^eux qui s'y sont particulièrement distingués, je suis tenté de croire que c'est en politique où il devrait être le moins employé, car c'est là qu'il a causé le plus de mal. Si vous interrogez le passé, comptez combien la mauvaise foi internationale, les roueries de cabinets ou les mensonges patriotiques ont amené de guerres, de révolutions, de malheurs, ont enfin brisé de contrats et anéanti de nations. Ah ! si on avait élevé autant d'autels à la Vérité qu'on en a dédié au Mensonge, à quelle hauteur les hommes ne seraient-ils point parvenus ! Mais ceci est du domaine de l'histoire : ne sutor ultra crepidam; ne sortons donc pas de notre genre, qui est l'esquisse et la pochade.
LES MENTEUBS. 331
Grâce au ciel, tous les mensonges n'ont pas des intentions si ambitieuses ni des conséquences si tristes. H est des menteurs pour rire et dont Fétat est de nous divertir : les acteurs, les auteurs, les poètes. À ceux-là, il faut bien donner quelque latitude. Qu'ils s'ingénient donc à nous faire de bons contes ; seulement je les prie de ne pas les intituler vérités^ de ne pas altérer nos annales en y ajoutant des faits controuvés. Je leur défends surtout de falsifier les caractères, de déflorer la tombe et d'en arracher les cadavres pour les mettre au gibet. Combien d'honnêtes trépassés, ainsi exhumés, ont été les victimes des élucubrations d'un vaudevilliste ou d'un fabricateur de mélodrames ! Les mensonges qui brisent la tradition sortent des licences permises ; il n'est pas plus licite de jeter de la boue aux morts que des pierres aux vivants. Il Test même moins, car les morts ne peuvent se défendre.
Laissant là les résurrectionnistes et les déchireurs de vieilles gloires, revenons à nos moutons les menteurs de société.
J'y connais beaucoup de conteurs vantards. Ils ne parlent que d'eux-mêmes : ils ont tout vu, ils ont tout fait. Menteurs maladroits, ils font si bien qu'on ne les croit plus, même lorsqu'ils disent la vérité. Par exemple : ils vous raconteront dix fois un naufrage auquel ils ont échappé, ce qui peut être vrai; mais pour l'embellir, ils vous le diront chaque fois avec des circonstances différentes, de façon que vous doutez même qu'ils aient jamais vu la mer ni mis le pied sur un vaisseau.
Ou bien ils s'approprieront quelque repartie ingénieuse, quelque bon mot, quelqu'acte de courage ou de vertu qu'ils ont lu ou entendu citer, et ils s'en glorifieront, sans se douter que le mot a été dit ou que le fait est arrivé cent ans avant qu'ils fussent nés, et que dix auteurs le citent.
Il en est une Yariëté plus pernicieuse : ce sont les menteurs négatifs, c'est-à-dire ceux qui, dans une biographie ou dans Texposë de faits historiques, omettront ce qui peut excuser Thomme ou atténuer sa faute, et feront ressortir tout ce qui la rend plus gra?e. Ce genre de mensonge n'est que trop connu chez certains critiques et quelques journalistes, pour qui tout est de bonne guerre dès qu'il s'agit de combattre un intérêt rival ou une opinion qui les froisse. Alors ils falsifieront l'esprit d'un livre, ils en changeront la morale et l'intention, ils en altéreront les faits et, c'est là le talent, sans altérer k texte : ils vous citeront à la lettre, mais en conservant les mots» ils auront morcelé les phrases et coupé en deux la période. Ayant ainsi isolé les résultats des causes ou des circonstances qui les ont amenés , ils arriveront à donner à l'auteur une couleur qui n'est pas la sienne, et à lui faire dire ce qu'il n'a ni pensé ni dit.
Le mensonge louangeur n'est pas moins mortel pour celui qu'il atteint. On loue un homme pour des qualités qu'il n'a pas, on le loue avec excès, et on ne dit mot de celles qu'il a. Qu'arrive-t-il ? — On s'aperçoit bientôt de l'absence des premières, et on ne veut plus croire aux secondes : le coup a porté.
Outre les menteurs de plume et de langue, il y a aussi les menteurs pantomimes, menteurs muets, procédant par gestes et grimaces. On leur demandera des renseignements sur la conduite, la moralité, la probité d'un individu : ils se tairont. On insiste. Ils s'en vont; ou bien ils fronceront le sourcil, ils se passeront la main sur le front, ils hausseront les épaules, et, sans ouvrir la bouche, ils auront ainsi tué leur homme.
Le mensonge à double entente a aussi ses partisans. Il est, en effet, très-commode pour les gens prudents qui peuvent ainsi, selon la circonstance, affirmer et, au besoin,
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prourer qu'ils ont été ponr ou contre tel «ystèmeôa tel gouYernement. Us diront d'un ministre : Ahl t^est un grand mmiffr^, un véritable homme d'ÉUA; maie ils aecompa* gneront ces mots d*un sourire» ou bien ils les prononceront d'une certaine manière dont ils se réservent Tinterprétation. Si le ministre tombe, ils vous diront : « Je i'avaitf prëvu. Vous souvenex-vous du jour où nous riions en-' semble de cette étrange nomination? » S'il réussit: « Eh bien 1 s'écrieronV-ils, ne vous ai-je pas dit dès le principe que le choix était excellent? »
En résumé, qu'ont gagné tous ces gens à leurs faussetés, à leurs <nenteries?--Rien, si ce n'est pis. Timon se plaint de ce qu'aucune de ses entreprises ne réussit. Pourquoi?—' C'est que partout il prend le mensonge pour marche-pied : persuadé que tout le monde ment, il croit qu'en disant lui-même la vérité, il ne sera compris de personne, ou bien que seul étant désarmé de la cuirasse dont ses ennemis se couvrent, il en sera la victime. Timon se trompe : la vérité^ voilà notre véritable garantie, notre plus sûre défense et le meilleur moyen de parvenir.
Arrivons maintenant aux mensonges des femmes, car il y a aussi des femmes qui mentent. Nous avons vu que l'enfant était menteur : que voulez-vous ? le pauvre innocent, encore sans ongles et sans dents, n'a d'armes ni pour parer ni pour frapper, il se défend comme il peut : ainsi que la sèche qui trouble l'eau pour s'y cacher, il embrouille les faits, il les tourne, il les altère et, au besoin, les nie.
Tels sont encore les moyens de défense de nos femmes, souvent non moins enfants que leurs enfants. Faibles et craintives, elles aussi mentent par peur. Le mensonge devient leur sauvegarde, elles s'en couvrent comme d'un bouclier.
Mais de cette arme défensive, elles font souvent une arme offensive ou un moyen de vaincre et de régner. Alors
t34 LES MENTEDBS.
si le péché est gros, le résolut est beau : le succès £iit excuser la fiate. liais après an succès, ou en tcuI un autre, on en Tcut à tout prix. Le moyen a paru bon, on remploie encore; il deyient un jeu, bientôt une habitude, puis un besoin. Oui! la fausseté peut, chei certaines femmes, devenir leur état normal. Il en est qui mentent toujours , et sourent sans but et sans profit : elles ont pris la vérité en horreur, elles la repoussent comme une curieuse indiscrète, une espionne, enfin comme un mal ou au moins on danger; et quand, par oubli, elles Tout dit, inquiètes, elles sont toujours prêtes à la démentir. Enfin elles sont, par je ne sais quelle aberration de la raison, devenues menteuses par principe et presque par conscience. : Ces femmes acquièrent à la longue on talent de tromperie que nul homme ne pourrait atteindre ; c^est la perfection mâme, le nec plus uUrà de Tart. Le rire, les larmes, les sanglots, les évanouissements, la colère, la jalousie, rindignation, la haine, le désespoir, toutes les passions humaines sont à leur ordre. Les peindre en elles ou les éveiller chez les autres, n'est plus qu'un jeu pour elles : les fibres du cœur humain sont comme des ressorts qu'elles font mouvoir ù leur gré. A travers ce prisme qui miroite, le mensonge est vérité : nul ne peut saisir la nuance qui les sépare. J'ai vu de ces magiciennes, de ces reines des ténèbrci, vous prouver non-seulement ce qui n'était pas, mais ce qui ne pouvait pas être. Elles vous faisaient voir l'impossible, elles vous le faisaient toucher du doigt : sous leur baguette toute-puissante, il devenait une réalité.
Convaincues d'imposture, elles savaient tourner contre vous les preuves et les faits même. D'accusées se faisant accusatrices , c'est vous qu'elles taxaient de fausseté et d'injustice : c'est vous qui les méconnaissiez, qui les insultiez, qui les calomniiez, c'est vous enfin qui étiez le i»«>nlcur, et elles les dupes et les victimes.
Si ces femmes pouvaient rendre arec la même Térité„ sur nos théâtres» les scènes qu'elles jouent en famille « elles seraient applaudies, couvertes de fleurs et de couronnes ; on les proclamerait les premières comédiennes de répoque, et elles le seraient en effet.
Chose incroyable ! ce sont souvent de très-jeunes personnes, des filles à peine sorties de Tenfance, qui mentent avec cette audace. Cette habileté satanique, où donc Font-^ elles acquise? est-ce que le diable en personne se serait chargé de leur éducation? — Que dis-je? le diable! elles lui en remontreraient. Oui, il y mettrait les pouces ; sa malice pâlitait devant la leur ; elles lui prouveraient qu'il n'est qu'un sot. Ah ! si notre première mère eut eu la millième partie de leur acquit, nous n'en serions pas où nous sommes !
J'en ai connu une, je la vois encore, elle avait quinze anss elle était pâle, ses yeux noirs lançaient des flammes ; sa taille souple et mince avait l'élasticité de la couleuvre. Sans instruction, car elle n'avait jamais voulu rien ap-^ prendre, elle n'avait qu'un genre d'esprit: celui de la fourberie. Elle y excellait ; elle y mettait non-seulement du talent, mais de la passion : tromper faisait sa joie et son orgueil. Elle ne s'en cachait pas; lorsque, par une ruse savamment ourdie, elle avait ce qu'elle voulait de vous, triomphante, on la voyait bondir. Était-ce par l'exaltation de la reconnaissance et le sentiment d'un bienfait? — Non ; c'était Vevohé de la victoire, ou le cri du dédain qu'on jette à l'ennemi vaincu. Ce qu'elle avait obtenu était le prix de son mensonge. Ce prix, elle en était redevable non à vous, mais à elle seule, elle à qui on ne le devait pas , et c'est ce qui la rendait si lièrc : le beau mérite d'obtenir ce qu'on nous doit ! Un autre l'aurait gagné par son travail ; elle Ta conquis par son esprit. C'est le travail que vous vouliez récompenser, et vous la récom-
336 un CHAS6EUB.
pensez, elle qui n'a rien fait. Vous Tavez donc prise pour une autre. Alors que tous doit-elle?— Vous vous êtes laisse duper. Est-œ qu'on a jamais eu de la reconnaissance pour une dupe? est-ce qn*on lui en doit? -^ Non, car cette reconnaissance ne serait, qu'une prime à la sottise» et c'est du mépris qui vous revient.
Aussi ne vous Tëpargnait^elle pas ;' elle vous en accablait. Non-seulement elle vous le témoignait par ses gestes et ses rires, mais elle semblait vouloir, par son infernafe franchise, se dédommager de sa contrainte hypocrite. Elle allait dire partout par quel conte, quelle prière, quelle larme elle vous avait extorqué ce que vous vouliez donner à une autre, et que vous n'aviez pas su défendre. Oui I oette iîlle eût joué Dieu lui-même. Tout le monde la connaissait^ et tout le monde y était pris : c'est qu'il était impossible de ne pas l'être.
On a souvent essayé de la corriger par la douceur, par la peur ou par la honte. La douceur, elle en riait ; la menace, elle la bravait; et la honte, elle ne la voyait que dans la non réussite. Les efforts de ses parents, gens.fort honnêtes et assez aisés, ceux des religieuses qui l'avaient élevée et de son curé qui n'y avait épargné ni temps ni soucis, avaient été inutiles. Elle faisait des contes au digne homme jusque dans le confessionnal, et elle se vantait un jour de lui avoir escamoté une absolution pour une faute qu'elle n'avait pas commise.
Après cette petite menteuse qu'on peut nommer la perle du genre, on n'en peut plus citer d'autres.
UN CHASSEUR. Charles de N*% dit Saint-Hubert, a hérité de ce sobriquet à cause de son goût exclusif pour la chasse. 11 n'a que celui-là, et ne comprend pas qu'on puisse en avoir d'autres. 11 chasse tant que la loi permet
de chasser, et qnand la saison licite est passée, il furète, il braconne; ou va dans les marais tirailler les oiseaux diU de passage.
Tous les temps sont bons pour lui ; il brave le froid, le chaud, le vent, la pluie. Non content de la chasse le jour, il va à Taffût la nuit , ou bien s'embusquant dans une hutte, il attend sur le rivage, souvent par un froid de douze degrés, que le canard arrive à une tranchée qu'à coups de hache il a ouverte dans la glace.
Quand Saint-Hubert n'est pas dehors, ce qni est rare, il s'occupe chez lui de ses fusils, de ses chiens, de sa poudre^ ou bien il fait des filets et tresse des carnassières.
N'allez pas croire qu'il travaille ainsi pour gagner sa vie; non, il est riche; ou pour se régaler de gibier; encore moins. Il Ta pris dans un tel dégoût, que pour rien aa monde il n'en vendrait manger : il le donne à ses amis ou à ses chiens.
En disant amis, j'ai voulu dire connaissances, car Saint- Hubert n'a pas d'amis : la chasse le brouille avec tout le monde. Il est jaloux d'une perdrix comme d'une maîtresse, et voir tuer un lièvre par un autre que lui le met en fureur. Aussi, après maintes et maintes querelles pour des coups douteux ou des pièces démontées, il a pris le sage parti de chasser seul, fuyant la présence d'un chasseur comme celle d'un gendarme.
Contrairement à tous les chasseurs ordinairement fort bavards quand il s'agit de leurs exploits, il ne parle chasse qu'à ses chiens avec lesquels, à ce sujet, il a de longues conférences, corrigeant rudement quand ils ont fait une sottise, non pas eux, mais le petit valet qui en a soin, lequel, payé en conséquence, ne se formalise pas des injures et pas beaucoup des gourmades.
Saint-Hubert est marié. Sa femme est jeune et agréable, La chronique dit qu'elle a un amant, un seul; c'est très*
raisonnable de sa part, car, en vérité, Saint-Hubert mériterait qu'elle en eût deux : il s'en occupe moins que du dernier de ses épagneuls, et quand Tun d'eux est malade, il est dix fois plus inquiet que lorsque pareil accident arrive à madame.
Ce n'est point d'ailleurs un mari incommode : pour ne pas déranger sa femme lorsqu'il sort de bonne heure et quand il rentre tard, il a fait chambre à part. Aussi sa postérité est-elle encore à venir, et il pourra bien mourir sans héritier. Je n'assurerais même pas que ses préoccupations de chasseur lui aient laissé le temps d'y songer. Tout ce qui sort de sa manie est sans prise sur lui : ses chagrins, ses joies, ses désirs sont concentrés dans la chasse. Hors de là, il ne comprend pas d'avenir, pas d'intérêt, pas d'affaire. C'est son frère, heureusement pour lui, qui s'est chargé de diriger les siennes.
Ce frère est son aîné de dix ans. Vieux garçon, il a aussi son goût dominant: le whist; et ses affaires et celles de Saint-Hubert une fois faites, il n'a plus d'autre idée, d'autre plaisir que les cartes. L'amant de sa belle-sœur est au whist son partenaire de prédilection ; il en est tout autant jaloux que son frère l'est de son gibier, non à cause de sa bellesœur dont il ne s'occupe pas plus que le mari, mais ea raison de son talent et de la contrariété qu'il éprouve quand il n'est pas arrivé à l'heure de la partie du soir.
Afin d'empêcher son frère de s'endormir après dîner, ce qui, selon lui, est peu poli et fort malsain, il voulut lui apprendre le piquet, mais Saint-Hubert ne s'en endormait que mieux. Il renonça donc en ceci, comme sur le reste, à refaire son éducation.
De son côté, Saint-Hubert se mit un jour en tête de lui donner le goût de la chasse, et il l'emmena avec lui. Le premier coup qu'il tira fut si mal dirigé, qu'il envoya la moitié de la charge dans la croupe du chien. Saint-Hubert
aurait presqu'autant aimé Tavoir reçue lui-même. C'était son frère, ii lui pardonna, mais il ne Tinvita plus à le suivre.
Il lui arriva une petite aventure qui Pindigna fort et le préoccupa longtemps. Le préfet de son département ayant pris un arrêté par lequel aucun chien ne pouvait sortir sans être muselé, il fut, en pleine chasse et un jour d'ouverture, arrêté par les gendarmes qui rédigèrent contre lui procès - verbal , parce que son chien n'avait pas sa muselière. Saint-Hubert leur fît observer que cette mesure ne concernait pas les chasseurs : elle eut rendu la chasse impossible, car il ne voyait pas moyen de faire rapporter une pièce par un chien muselé.
Néanmoins le procès-verbal fut maintenu, et il fut condamné à cinquante francs d'amende. Mais le tribunal décida qu'à l'avenir on pourrait démuseler le chien en présence du gibier, c'est-à-dire au moment que le lièvre se lèverait et que les perdrix prendraient leur vol.
J'ai dit qu'on l'appelait Saint -Hubert à cause de sa passion pour la chasse ; ce nom lui venait aussi de la prétention qu'il avait de guérir les chiens enragés. On lui en amenait de tous les côtés. Il leur faisait, au risque d'en être mordu, subir une certaine opération sous la langue à l'aide d'un fer rouge, et puis leur ingurgitait une poudre qu'il avait inventée. Ils en crevaient presque toujours; mais comme ceux qui, accidentellement, en échappaient, ne donnaient plus signe d'hydrophobie, son procédé passait pour infaillible. Quoi qu'il en soit, en raison de la nature de l'opération et surtout du caractère des malades, il eut peu dMmitateurs.
Il prétendait aussi avoir un secret pour faire porter les fusils juste et loin. Il tirait en effet avec une adresse rare, et tuait à des distances incroyables. Un curieux voulut essayer l'un de ses merveilleux fusils. Saint-Hubert en
S40 UN CTASSEOR.
■Yiit une demi-douzaine qu'il ne prêtait à personne, sdon ce dicton populaire qu'il ne faut prêter ni son cheyal» ni son fusil, ni sa femme ; aussi le lui emprunta-t-il sans sa permission. Comme c'était un maladroit, il ne tua rien, et il en conclut, avec assez de bon sens, que le secret de Saint-Hubert était de bien ajuster.
Ne se ménageant guère, sans cesse dans les bois on les marais, recerant la pluie, le yentt la neige, Saint-Hubert, qumque parfaitement constitué, finit par être rfaumatisé. Alors il chassa avec des béquilles.
Bientôt les béquilles même ne suffirent plus : il fit foire une petite voiture attelée de deux chiens, et put encore ainsi arpenter la campagne.
Les bras aussi refusèrent le service : il confia son fhsil à son garde, et alla dans sa brouette le voir tirer.
Enfin , les yeux s'engagèrent comme le reste : il ftit menacé de cécité. Contraint de garder la chambre, il se faisait lire des histoires de chasse, et, sous ses fenêtres, on tirait des coups de fusil en faisant aboyer les chiens. Cet état dura deux grandes années, et le pauvre Saint- Hubert, à demi-mort, rêvait encore chasse.
Son bon tempérament le sauva : il n'avait pas quarante ans, il recouvra la vue, ses rhumatismes s'adoucirent, et il put battre de nouveau les champs. Le bonheur de chasser fit le reste : il guérit.
Il a, chaque année, un court accès de goutte ; après il reprend sa course, et fait d'aussi belles chasses que par le passé. Heureux du présent, il a l'espoir de mourir à l'affût ou dans quelque fondrière. La place lui est égale, pourvu qu'il y meure la carnassière au dos et le fusil à la main.
L'INFÂNTICmE. 341
L^INFANTKIDE (1). Nous nous récrions contre I» barbarie des Chinois qui noient leurs noureaux-nés afin de se dispenser de les nourrir, et nous faisons des quêtes pour racheter ces innocents et les arracher à la mort. Notre pitié part d^un bon naturel et d'un esprit louable de religion, et je suis tout disposé à verser mon obole pour une si bonne œuvre. Mais en aidant aux enfants chinois, ne pourrions-nous pas aussi songer aux enfants chrétiens, et faire qu'on en jette annuellement un peu moins aux clûen» et aux ^nts?
Si les habitante du Céleste-Empire savaient comment, chez nous, les choses se passent et de quelle façon, sous nos beaux semblante d'humanité, avec nos cent sociétés philanthropiques et nos mille commis réglementant la bienfaisance, nous agissons à l'égard des enfants, ils pourraient justement nous retourner l'épithète de barbares et flaire aussi des quêtes pour notre salut.
Un homme, à qui nous avons élevé des statues et qui certainement les mérite, saint Vincent-de-Paul, à l'imitation de Notre Seigneur, mû de pitié pour les petits, passa sa vie à les secourir. A tonte heure il parcourait les rues et les carrefours, à la recherche des nourrissons sans nourrice, emportant dans son manteau ceux qu'on jetait sur ses pas. S'ils étaient morts, il les ensevelissait; s'ils vivaient encore, il les réchauffait et les faisait vivre. Il ne s'informait pas si le vice ou la misère les avait mis là, s'ils étaient fils de juifs ou de chrétiens : c'étaient des créatures de Dieu, c'étaient des êtres à son image, il les sauvait. Dieu l'en a récompensé, il est au ciel.
Ce bon exemple du saint fructifia. Des rois voulurent faire ce qu'il avait fait : les agents de leur charité par-
(1} Ce même sujet a déjà été traité, il y a quelque années, par l'auteur, sous ce titre : Det tours des hospieet et de leur suppression*
242 L'IIHFANTICIDE.
coururent aussi les rues et les carrefours, recueillant partout les enfants abandonnés, les portant aux hospices des orphelins où des nourrices les attendaient.
Rien n'est parfait ici-bas, méine les meilleures choses, et ici encore quelques abus se glissèrent. Des mères paresseuses ou aveuglées par la misère exposèrent leurs enfants, croyant ainsi leur assurer du pain en conservant Tespoir de les retrouver un jour. C'était un mal sans doute, mais ce mal était petit comparativement à celui qu'on empêchait : l'honneur et la maternité cessaient d*étre aux prises ; on ne tua plus d'enfants quand, sans honte, on put les laisser vivre. Des milliers furent ainsi sauvés, et bien des crimes prévenus. Les tribunaux n'eurent plus à juger d'infanticides : une tache de sang s'effaçait de nos mœurs.
Cependant des accidents douloureux attristaient parfois la piété : faute d'être rencontrés à temps par les agents préposés à leur recherche, quelques pauvres petits périssaient encore de froid ou de faim. N'y en eût-il eu qu'un seul, c'était trop aux yeux d'un gouvernement équitable : après Dieu, c'est à l'État qu'appartient l'orphelin, il n'a plus d'autre père.
L'empereur Napoléon qui, lui aussi, comprenait la charité et les devoirs du maître, lit établir, en 1 811 , dans les divers hospices de l'Empire, trois cents tours ou dépôts pour y recevoir les enfants abandonnés. C'est ainsi que le gouvernement pratiqua en grand l'œuvre de saint Vincent, et que le monarque tout-puissant ne crut pas dép:)ger en se faisant l'imitateur d'un pauvre prêtre.
Le clergé applaudit à cette œuvre toute morale, toute évangélique, et le bon sens public imita le clergé. Cela dura longtemps, et aurait dû durer toujours. Mais des révolutions se succédèrent et, de chacune, surgirent de ces cerveaux malsains, vraie peste des nations et de l'hu-