‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 49 sur 74 · LES EXTRÊMES · texte numérisé non relu

LES EXTRÊMES

mères tuëes par des accouchements clandestins ou des avorteraents prémédités. Après ces mères imprudentes on coupables, comptez leurs complices ou tous les agents de ces industries exécrables que, de loin en loin, une justice trop tardive révèle à la France épouvantée ; et puis venez encore nous dire que la suppression des tours est une mesure de moralisation et d'économie sociale. Ah ! la première économie que doit faire une administration morale est celle du sang des hommes! Êtes -vous ici pour les induire à mal, ou bien pour les en préserver? Que vos tableaux judiciaires nous présentent moins de crimes, et la conscience publique ne vous demandera pas si vous avez moins d'argent.

LES EXTREMES. Le proverbe dit que les extrêmes se touchent. Je ne sais s'il a raison, mais ce que j^ai pu remarquer, c'est qu'ils sont souvent dans nos goûts, parfois dans nos habitudes.

Le comte de ** est un militaire des plus braves; il a fait les campagnes de l'Empire et, de grade en grade, tous conquis sur les champs de bataille, il est devenu général de division et, sans la paix, il eût été maréchal de France.

11 avait un singulier goût, pour un militaire et un militaire de cette trempe : il aimait les papillons, et, un filet à la main, le lendemain d'une bataille on le voyait, quand la saison était propice, leur donner la chasse. 11 la faisait le jour, il la faisait la nuit, il la faisait partout. Il en a rapporté de tous les champs de bataille, de tous les cantonnements, de tous les bivouacs.

Les bivouacs surtout étaient très-propres à lui ménager de riches captures , et il serait trop long de compter combien il y a récolté de belles phalènes, de brillants sphinx, d'éclatants porte-queue, et de plus admirables

U6 LES EnBÉMES.

paons de jour et de Doit. Ses grenadiers rappelaient le général Papillon^ et, poor loi faire la coor, on a ya pins d'une fois une brigade entière, ses officiers en tête, battre la campagne afin de retronyer quelque bel indÎTidu ailé qu'avait manqué le général.

Les goûts entomologistes du comte de ** étaient connus des étrangers aussi bien que des Français. En Italie comme en Espagne, pour obtenir des conditions moins sévères, des villes menacées joignaient à une dem:ii:de de capitulation une boîte de beaux insectes pris pour la circonstance ou provenant de quelque musée qu'on dépouillait de ses bêtes mortes pour sauver les vivantes. Le digne général était rarement insensible à cette marque d'attention. Ce sont là les seuls pots-de-vin qu'il ait jamais reçus : il a donc enrichi son catalogue et ses cartons, mais non sa bourse.

Un jour pourtant il y eut un traître. On vint lui annoncer que dans un vallon de la Sierra Morena, il y avait une phalène vert émeraude : or, il avait toujours soutenu qu'il n'y avait pas de papillons verts, ou du moins qu'il n'en connaissait pas, lui qui croyait les connaître tous. On juge s'il fut désireux d'en obtenir.

Sous prétexte d'une reconnaissance , il résolut d'aller lui-m<lnie au lieu indiqué. Hélas ! l'ennemi y avait placé une embuscade, et les papillons verts fiaient des guérillas qui, en effet, avaient adopté une cape de cette couleur. Il eut, dans cette misérable rencontre, un cheval tué sous lui et fut légèrement blessé, et sans la bravoure de son escorte, il eût probablement été fait prisonnier. Depuis ce temps, il se méfia des papillons verts.

Apres la guerre, il lit plusieurs voyages d'outre-mer

seulement pour les papillons, et se mit en correspondance

avec tous les grands collecleurs de tis insectes qu'on lui

envoyait des extrémités du globe. A ce sujet, il était en

îrelle avec toutes les douanes et tous les octrois, préten-

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