LES EXTRÊMES
dant qu'à la visite on brisait ses papillons et même qu'on lui en volait. Il intenta un jour un procès à l'administration municipale d'une de nos grandes villes maritimes, parce que dans le musée public il reconnut un lépidoptère qui, disait-il, lui avait été soustrait. Mais l'avocat de la commune, ayant démontré que tous les. insectes avaient leurs analogues et qu'il était à croire que celui-ci, comme les autres, avait des frères et des sœurs, le vieux guerrier perdit sa cause.
Un inconnu lui envoya une demi-douzaine de sujets qui, assurait-il, arrivaient d'une île nouvellement découverte dans l'océan Pacifique. Ces papillons ne ressemblaient en rien à ceux qu'on a décrits jusqu'à ce jour, et renversaient même tous les systèmes établis pour le classement des genres, des espèces, des variétés. Le général, enchanté, avait fait un long mémoire sur ces six phénix inédits, et il allait le livrer à l'impression avec des dessins coloriés, lorsqu'ayant approché trop près d'une lampe la boîte qui contenait ces précieux spécimen, leurs ailes se détachèrent tout-à-coup comme celles d'Icare au soleil. Alors notre amateur ébahi, ayant saisi sa loupe, vit avec stupeur qu'un mauvais plaisant, après avoir adroitement coupé les ailes à des papillons communs, avait, à l'aide de la cire, rattaché ces ailes au corps en variant les couleurs selon son caprice, attachant des ailes jaunes à un corps noir, ou une aile rouge à côté d'une aile bleue. Ceci, arrangé avec un art infernal, aurait trompé le plus fin. Il n'en est pas moins vrai que sans la lampe, la science du général eût été fort compromise.
Ce digne homme n'avait pas d'autre passion que les papillons, mais elle lui coûtait cher. Il les avait mis à la mode, et la mode les avait mis hors de prix. Il y consacra d'abord son superflu, bientôt il arriva au nécessaire, et <îomme il n'était pas riche, le moment vint où il allait s'endetter pour ses bêles chéries ; mais il était arrivé au