‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 5 sur 74 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

de dire combien ces conciliateurs bëné?oles ont réchauffé de haines et éternisé de procès.

On aura peine à croire que l'esprit faux ait ses imitateurs, que tel homme qui a le jugement droit et des idées saines en émettra qui ne le sont pas, et le fera avec connaissance de cause. 11 feindra Fignorance, Tétourderie, Tinconséquence. Dans quel but? Qui le sait? Par caprice, par fantaisie, pour se rajeunir peut-être, ou pour se rapprocher de gens qu'il croit ignorants, étourdis, inconséquents. C'est une sorte de coquetterie, de séduction qu'il veut exercer, ou bien une récréation qu'il s'accorde, un temps de repos qu'il veut donner à sa raison. J'ai connu un grave magistrat qui avait cette manie, et je l'ai vu, pendant des soirées entières, faire ainsi l'écervelé et déraisonner à plaisir.

Le faux malin est un être innocent, il ne veut de mal à personne. Ce n'est pas un mauvais plaisant, c'est un faux mauvais plaisant qui, au demeurant, n'a dessein que de vous amuser. Pour ceci, il prétend mettre de la malice en tout, bien qu'en lui il n'y en ait nulle part. Le faux malin ressemble beaucoup à l'imbécile.

Il y a aussi le faux espiègle, qui ne diffère du vrai que parce qu'il n'est plus jeune. C'est un grand enfant faiseur de petites niches et de tours d'écolier, parfois peu agréables à ceux qu'ils atteignent ; aussi en est-il souvent payé par quelque rude leçon. Il n'en est pas moins satisfait : c'est un bon tour à ajouter à ceux dont il se plaît à faire le récit, seulement il ne parle pas du dénouement.

Le faux joyeux ou le faux réjoui a un caractère moins

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enfantin. Ce n'est pas précisément un sot, et j*ai même vu des hommes de beaucoup d'esprit s'imposer à perpétuité ce pénible rôle. Naturellement triste et toujours maussade dans son intérieur, le faux réjoui ne pose pas pour les siens, il ne prend son masque que lorsqu'il est dans le monde. Là, iljoue le rôle qu'il a préparé d'avance, il plaisante, il rit, même quand il souffre, même quand il a la mort dans l'âme.

Qui donc lui a infligé ce supplice? L'amour-propre. Il a été gai autrefois, car autrefois il était jeune et heureux ; aujourd'hui il voudrait qu'on ne s'aperçût pas qu'il n'est plus ni l'un ni l'autre. Il se peut même que ce bonheur n'ait pas existé pour lui, que sa gaité n'ait jamais été qu'un mythe, mais dans sa jeunesse il a, par accident, fait rire les convives de quelque noce ou de quelque dîner de garçon. Nommé, ce jour-là, le roi de la fête, il s'est imaginé qu'il devait l'être partout, et depuis vingt ans il se bat les flaucs pour conserver sa réputation d'homme de bonne humeur et de Roger-bon-Temps. Mais la nature se refuse à ses efforts : sa gaîté maniérée, sa joie factice donne plus envie de pleurer que de rire. Ces hypocrites de gaîté, que je reconnais tout d*abord, doivent, selon moi, être mis au premier rang des trouble-fête.

Le contraste de celui-ci est le faux sérieux ou celui qui sait dire, sans perdre ce masque de gravité, les choses les plus bouffonnes. Tel est le vrai comique. C'est ce sangfroid qui a fait la réputation de plusieurs de nos acteurs et de quelques conteurs de société.

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Il y a aussi le faax taciturne, c'cst-à-dirc riiomme dont la bouche s'ouvre rarement, mais dont Tesprit parle toujours. Il observe les vîoes et les ridicules, il s*en amuse, il s'en égaie, mais il s*en égaie seul, parce qu'il ne communique pas ses observations : il rit in ptiio^ et s'il fait des satires, des couplets ou des épigrammes, c'est, non pour un public, pas même pour un ami, c>st pour son seul agrément. Il ne faut donc pas toujours, parce qn^un bomme ne dit rien, croire qu'il soit triste et maussade. 11 ^ut l'être pour les antres, mais que lui importe s'il ne l'est pas pour lui-même, s'il trouve du charme dans sa conversation de lui à lui. Non, l'état de silence n'est pas un état dc> tristesse, et le grand babil n'est souvent qu'un grand effort pour s'étourdir : on ne met au jour des pensées, on ne jette au vent des paroles que pour se distraire de celles qu'on cache et qu'on garde sans pouvoir s'en délivrer.

Les faux pleureurs ne sont pas plus rares que les faux rieurs. Les faux pleureurs sont des capitalistes, de riches marchands qui veulent éloigner les emprunteurs, les demandeurs de crédits ou de signatures. Ce sont les avares craignant qu'on n'enlève leur trésor et qui se disent ruinés, manquant de tout, mourant de faim ; ou des amoureux qui, après avoir employé inutilement tous les moyens de séduction, ont recours aux larmes. Ce sont les solliciteurs qui, n'ayant aucun titre à ce qu'ils sollicitent, donnent des pleurs en place de droits ou de bonnes raisons; des mendiants qui mendient sans besoin , ou des héritiers qui s'efforcent de pleurer au chevet d'un parent malade, mais

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•qui pleureront tout de bon s'il en re'chnppe. Ce sont de jeunes femmes qui veulent un cachemire, de jeunes filles qui déshrent une robe de bal, des enfants qui ne se soucient pas d'aller à Te'cole; ou bien encore les amis de Fantear d'un drame, placés à Tavant-scène, le mouchoir à la main, à une première représentation.

Les faux rieurs sont des mécontents qui ne veulent pas sembler Tétre, ou qui, sous une gaîté aifectée, cachent leur bile et lenr rancune, qui tient jaune^ comme dit le peuple. Ce sont les courtisans, quand le prince a dit un bon mot on ce qui est censé tel. Ce sont enfin les feuilletonistes par état, ces manœuvres de plume qu'on paie  tant par mois pour faire rire a l'heure.

Les faux mélancoliques ou les larmoyants par ton paraissent beaucoup plus plaisants quand on ne les entend pas trop longtemps, car à la longue ils deviennent aussi mortellement ennuyeux. Cependant la fause mélancolie fut, il y a quelque vingt ans, un moyen de parvenir : à force de- soupirs et de larmes, on arrivait à épouser une riche veuve ou quelqu'héritière oubliée. Aujourd'hui, c'est un rôle assez ingrat et môme à peu près usé; cependant quelques individus le pratiquent encore sans intérêt et pour leur agrément. Ils se divisent en poètes incompris et en faux malades. Les faux malades ont toujours une maladie de cœur, jamais ils ne se plaindront de leur foie ou de leur rate; ils ne voudront non plus ni de la gravellelii de la goutte, et moins encore des affections d'entrailles. Quelques-uns pourtant s'accommodent assez des maux de

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tête : on peut décemment avoir la tête, comme le cœur,

malade, mais non pas le ventre.

Je n'ai rien à dire des auteurs et des amants malheureux, on en a parlé ailleurs, et le théâtre est là pour vous en montrer.

Après le faux mélancolique vient le faux misanthropet variété du faux grondeur. Cest encore un homme qui cherche moins à vous exploiter qu'à se donner une position, un ton, une couleur. Cependant on a vu des eoùrtisans adopter ce masque et ajouter ainsi an piquant à la flatterie. Saint-Simon, Tauteur des Mémoires, Saint-Simon, le courtisan modèle, y mettait une teinte de misanthropie qui n'était pas sans adresse.

Les faux optimistes sont ceux qui affectent d'être contents de tout et qui ne le sont de rien. — Je ne dérangerai personne, disent-ils en s'établissant chez vous, le moindre petit coin me suffit ; je suis bien partout, je vis de peu. — Comptez là-dessus et suivez de l'œil ces gens si faciles à vivre : quoi que vous fassiez pour eux, ils ne trouveront rien à la hauteur de leur mérite. Ils ne vous le diront pas ; bien au contraire, ils vous répéteront jusqu'à satiété que vous les comblez, que vous leur accordez dix fois plus qu'il ne leur faut. Mais demandez au valet de chambre, au ' cuisinier, au sommelier, à tous les fournisseurs de votre maison, ce que consomment ces gens qui devaient vivre de l'air du temps.

Les faux pessimistes sont des envieux qui diront d'autant plus de mal des choses qu'ils en pensent plus de bien.

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ou des critiques qui ont leur page ù remplir et veulent satisfaire le public qui qime mieux la satire que Tëloge.

Le faux rigorisme est un masque que Ton n'emploie plus guère aujourd'hui : il n'est pas plus pro6table que le vrai, et ne peut conduire un homme à rien. Il n'en est pas de même des femmes, car il en est qui se sont ainsi assez bien posées. Ces Catons en jupes sont d'ordinaire des ci-devant beautés dont la jeunesse a été légère. Ayant plus d'une foute à expier, elles sont très-portées à en faire faire la pénitence à d'autres. Gare alors aux femmes de leur petit cercle ! Gare surtout à celles qui sont jeunes et jolies ! qu'elles ne se permettent pas la moindre peccadille, car l'impitoyable censeur en saura bientôt faire un gros péché. Mais malheur à la jeunesse si la dame a aussi l'ambition de passer pour dévote ; alors elle devient véritablement la peste des familles. J'en ai vu parvenir a brouiller toute une ville, et faire un véritable champ de bataille d'un lieu où régnait la paix. Malgré leur adresse, il arrive parfois que le masque tombe : quelque scandale inattendu prouve que ces fausses Lucrèces, si sévères pour autrui, n'ont pas cesse d'être fort indulgentes pour elles-mêmes.

C'est presque toujours à cette exagération de principes qu'on dislingue la fausse dévote de la vraie. Celle-ci, qui n'a rien à expier parce qu'elle a toujours été sage, est portée à croire que toutes les femmes le sont comme elle.

Le faux sage se rencontre partout. Le faux insensé est plus rare : un homme ne se décide à jouer ce rôle que lorsque de grands intérêts sont en jeu. Chose étrange!

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c'est qu'il y a des fous très-véritables qui, ayant la conscience des actes de folie qu'ils commettent, croient qu'ils agissent par leur propre volonté, qu'ils ne sont réellement pas fous, mais qu'ils en jouent le rôle. Cette conviction d'un aliéné annonce sa guérison possible, car dès qu'il a pris la détermination bien arrêtée de ne plus faire le fou, il parvient assez souvent à ne plus l'être.

Par un effet contraire, je crois qu'il serait fort dangereux pour un homme aux organes faibles et à l'imagination ardente de faire le fou longtemps, car il pourrait bien le devenir en réalité, notamment s'il vivait dans la compagnie des fous : il est des folies qui se gagnent.

Après les faux misanthropes et les faux insensés, vient le faux désespéré. C'est l'homme qui se prétend inconsolable, qui appelle la mort à grands cris, qui l'attend comme le seul remède à ses maux. C'est toujours l'injustice des hommes ou la trahison des femmes qui l'a désenchanté de la vie, et là-dessus il vous contera son histoire lamentable ou vous lira une élégie qu'il a composée pour la circonstance : c'est le chant du cygne. Mais les gens qui peignent si bien leur désespoir n'en meurent jamais. Cette feinte douleur est encore un genre, une couleur qu'ils se donnent; c'est une manière de se rendre intéressant en se faisant plaindre, car il est des caractères qui aiment à être plaints, comme d'autres à être loués, ou bien qui, faute de pouvoir obtenir l'un, croient se dédommager par l'autre : c'est un pis aller.

Parmi ces bravaches de chagrin, il y a aussi des spécu-

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lateurs qui ne parlent de rien moins que de se brûler la cervelle ou de se percer d'un couteau sous vos yeux, dans votre propre cabinet. Leur accès de de'sespoir finit ordi* nairement par un emprunt qu'ils vous font en posant ce dilemme : — Ou vous me compterez cent ëcus, ou vous aurez à vous reprocher ma mort. — Vous donnant ainsi à choisir entre un remords et un tribut.

Les femmes feignent souvent le désespoir, et presque toujours pour fait d'amour ou de ménage. Mais chez elles, ce qui commence par un jeu finit par un fait : on en a vu, en simulant des convulsions, être prises de véritables attaques de nerfs. De même celles qui jouent le désespoir et la menace du suicide, s'identifient parfois si bien avec leur rôle, qu'elles se frapperont d'un poignard ou se précipiteront par la fenêtre ; et à une scène de comédie donneront un dénouement tragique.

La fausse indifférence est encore une tactique d'amour, une comédie intime. L'idée en vient de bonne heure, et les petits enfants, quand ils veulent obtenir quelque chose de leurs parents, savent fort bien employer ce moyen qui. Il remarquez-le, ne viendra jamais a la tête de ceux qui ne sont pas aimés : la fausse indifférence n'a d'effet que sur ceux qui nous aiment et qui veulent obtenir du retour, ou bien qui craignent de perdre notre amour. Ce sentiment n'est pas étranger aux animaux : les chiens, les perroquets savent, comme les enfants, faire les indifférents et bouder leur maître ou leur maîtresse, car ils s'aperçoivent tout d'abord s'ils en sont chéris.

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La fausse rancune se pratique dans le raôtne but. Elle se manifeste par la bouderie. Elle est fréquente entre pareiits, entre frères, entre amis, entre époux. On feint de s'en vouloir à la mort, on se tourne le dos, on se lance des regards menaçants^ et, dans ces entrefaites, s'il arrive un accident à celui que nous voulons convaincre de notre hati», s'il devient malade ou seulement s'il éprouve un chagrin, l'échafaudage de notre <iolère tombe et nous sommes prêt à mourir pour épargner une larme à cette même personne que nous croyions détester un quart-d'henre avant.

J'aime mieux la fausse rancune que la fausse patience qui tinit souvent par une terrible explosion de colère. Ayez donc grand soin de ne pas vous tenir trop près des faux patients.

Je ne dirai rien du faux amour; il est si difGk^ile de le distinguer du vrai, que ceux même qui en sont atteints le prennent pour bon et l'attestent par serment, seulement Terreur dure peu.

La fausse jalousie est moins pratiquée. Elle est employée de temps en temps par les femmes cl avec succès, quand elles ne forcent pas trop la dose. Elle rentre d'ailleurs dans la fausse coquetterie, dont nous allons parler. )

Les maris usent aussi de la fausse jalousie dans le but n de détourner les soupçons et de cacher une intrigue; mais i cela ne leur réussit guère, et les femmes aperçoivent i bientôt le dessous des cartes. En amour, un homme peut ^ être longtemps trompé, mais rarement une femme, quand ^ elle aime véritablement. ' i

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La fausse coquette fait de la coquetterie non par goût ni par instinct, mais pour rappeler à elle un mari ou un amant inconstant Elle veut, sans cesser d^étre sage, lui £ûre croire qu'elle pourrait ne plus Tétre.

La fausse coquette est aussi celle qui a un amant et qui, en coquetant un peu partout, espère détourner les soup* çons et cacher à tous celui qu'elle aime.

(Test encore la femme facile et qui veut paraître étourdie pour qu'on ne voie pas qu'elle est galante. Elle sacrifie une partie de sa réputation, afin de sauver le reste.

J'ai connu une personne parfaitement sage qui avait peur de le paraître trop : elle ne voulait pas qu'où l'appelât prude, et dans une société de femmes qui ne l'étaient guère, elle craignait de montrer sa vertu, comme ailleurs on craint de laisser deviner une faiblesse.

Nous avons déjà cité les faux étourdis; on doit y ajouter les chevaliers d'industrie qui jouent l'étourderie pour étourdir leurs dupes.

Les faux distraits sont fréquents parmi les joueurs. Ils se trompent toujours et jamais à leur détriment.

J'aime encore mieux les ^aux distraits au jeu que les faux distraits en affaires. Au jeu, vous en serez quitte pour quelques écus. En affaires, vous trouverez des gens qui se tromperont dans toutes les additions, et de la plume desquels un zéro égaré tombera toujours à la suite des dizaines, voire même des centaines, et si heureusement pour eux, que la somme de leurs honoraires ou de vos déboursés se trouvera doublée. Si vous vous en apercevez,

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