‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 6 sur 74 · XXX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXX INTRODUCTION

ils se confondront en excuses : *- C'est une erreur de plume ; la somme est exacte, mais le chiffre a été mal posé : on s'est trompé de ligne, on a confondu deux colonnes, c'est la distraction d'un commis ; mais la faute est manifeste, elle ne pouvait échapper au teneur de livres, il l'eut reconnue en ouvrant son registre. D'ailleurs, le caissier était là, il aurait retrouvé la somme à son apurement de compte. Vous ne pouviez donc rien perdre. —Comptez là-dessus, mais n'en vérifiez pas moins leurs chiffres.

Je ne continuerai pas la liste des diverses catégories de fourbes et d'abuseurs, elle serait trop longue. Celle des menteurs exigerait seule un volume. Le mensonge est le roi de la terre ; c'est par lui qu'on a mené les hommes à peu près dans tous les temps. Si vous en doutez, lisez l'histoire.

A côté des menteurs proprement dits ou qui mentent pour cacher la vérité, nous avons ceux qui mentent pour , la découvrir et qu'on peut nommer les faux menteurs. Les uns le sont par goût, les autres par état. Le faux menteur, marchant vers un but honnête par une voie qui ne l'est pas, plaidera le faux pour savoir le vrai. Étes-vous accusé? il ne vous reprochera pas le délit dont vous êtes soupçonné, il l'atténuera, il y trouvera des excuses et vous donnera raison, eussiez-vous dix fois tort; enfin, il arrivera à vous montrer comme une peccadille digne de toute indulgence le fait très-grave qu'il veut vous faire avouer, et que vous arriverez doucement à lui révéler avec ses circonstances les moins atténuantes.

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Pour obtenir ce résultat, on avait naguère la question, on mettait à la torture : c'était plus simple. La façon d'aujourd'hui, sans être plus morale, vaut mieux; elle peut froisser le cœur de Tinnocent et fausser la conscience du coupable, mais elle ne lui brise pas les os. C'est déjà quelque chose, et c'est beaucoup, s'il est vrai qu'autrefois on n'usait du second moyen qu'après avoir épuisé le premier.

Le faux menteur est encore celui qui, sous l'apparence d'un conte, sait placer une bonne vérité et une leçon de morale. Celui-là je ne le blâme pas, je l'approuve même. Les fous ou ceux qu'on nomme ainsi et qu'avaient près d'eux nos anciens monarques, n'étaient pas si inutiles qu'on l'a prétendu : chargés de dérider le front d'un prince, ils avaient aussi le droit de lui tout dire, pourvu qu'ils le fissent gaîment. Tel de ces fous a rendu plus de service au souverain et à son peuple qu'une demi-douzaine de sages.

Près du faux menteur, nous mettrons le faux véridiquc. Contre celui-ci tenons-nous en garde, c'est le plus rusé des trompeurs, celui qu'on ne peut jamais confondre : c'est le serpent conseillant Eve. Le faux véridique va d'une vérité tirer vingt mensonges, et sans altérer cette vérité ni la hier, vous la faire prendre en défiance et en haine. Nonseulement il vous empêchera d'y croire, mais il aura l'art de vous persuader le contraire, et de vous pousser à droite pour que vous tombiez à gauche.

Les faux véridiques sont encore les historiens, les chroni-

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queurs, les biographes qui, en rapportant des faits exacts, «n tirent sciemment des conséquences qui ne le sont pas, les groupent sous un faux jour ou les étranglent avec le cordon de Tesprit de parti.

Parmi les masques de Tépoque, n'oublions pas les faux docteurs, les faux politiques, les faux économistes, les faux hommes d'État, tous gens se donnant pour ce qu'ils ne sont pas et raisonnant d'une science dont ils ne savent pas le. premier mot. A les en croire , tout irait pour le mieux si Ton gouvernait d'après leurs conseils. Ils ne se bornent pas à le dire, ils l'écrivent, ils l'impriment. Nous rions de nos grands-pères faisant de la théologie dans les boudoirs et y raisonnant sur la grâce efficace et la bulle Unigenitus ; n'en est-il pas de même aujourd'hui de la science gouvernementale? Si Ton faisait le dénombrement de ceux qui s'en piquent, il y aurait plus de gouvernants que de gouvernés.

Les femmes elles-mêmes ont voulu en être, et nous avons des femmes politiques , des femmes économistes , des femmes hommes d*État qui, eu régissant le monde, oublient quelquefois de régir leur maison.

11 n'y aurait là que demi-mal si la politique ne les avait pas conduites à la bourse. Oui, elles ont voulu aussi spéculer sur les événements. 11 y a eu des femmes faiseuses d'affaires, et puis d'autres plus habiles encore, se faisant largement payer celles qu'elles ne faisaient pas. Je pourrais citer une de ces fausses faiseuses d'affaires qui, sans autre ressource que sa langue et l'apparence d'un crédit

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qa'elle n'avait pas, s*est procuré une jolie fortune : c'est aujourd'hui une quasi grande dame.

A côté de ces masques fripons, il en est aussi dMnoffeniifs. Vous trouverez surtout parmi les gens de lettres de ces hypocrisies bénignes. Une des plus répandues est celle des faux paresseux ; ils sont, parmi nos écrivains, presque aussi communs que les faux laborieux* J'en ai vu travail^ lant comme des manœuvres, tenant la plume jour et nuit« vouloir nous persuader qu'ils dormaient la grasse matinée et n'étudiaient que par récréation. À les entendre, tout leur venait par inspiration et se faisait à peu près seul. Mais personne n'y croyait : en lisant une page de leurs livres on pouvait, au choc des mots et aux contorsions des phrases, compter les gouttes de sueur, les coups an front et les grattements d'oreilles qu'ils leur avaient coûtés.

Le faux laborieux est celui qui annonce un grand travail qui ne paraîtra jamais, ou bien qui veut faire croire qu'une compilation, œuvre de trois mois, est la suite d'une longue méditation et le travail de trois années.

Le faux témoin est encore un caractère assez répandu dans le monde. Je ne parle pas de ceux qui viennent se parjurer devant la justice et qui se font condamner aux galères ; il est question ici de ces individus, Gascons pour Tordinaire, qui semblent être la providence des menteurs. Dès qu'un homme raconte un fait incroyable : — J'y étais, s'écrie mon faux témoin, je l'ai vu, je l'ai entendu. — La chose est arrivée il y a cent ans ; n'importe, notre homme ne s'en inquiète guère ; dans son amour de l'incroyable et

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même de Timpossible, il est toujours prêt à le certifier. A-t-il quelque intérêt à cela? Pas Je moindre; c'est son goût, son tic, son habitude.

De tous les menteurs, c'est d'ailleurs le plus innocent d'intention, car il n'a jamais envie de nuire. Néanmoins, il le fait quelquefois, et quelquefois aussi il en est 4a dupe : on a TU tel conteur, pour s'être ainsi prononcé à l'étourdie sur quelque fait ressortissant aux tribunaux, être appelé en témoignage et obligé piteusement de déclarer, en face de la justice, qu'il avait menti.

J'en ai entendu nommer un qu'un propos de cette nature fit soupçonner de complicité dans un délit grave dont il était parfaitement innocent. Il fut arrêté, interrogé, em« prisonné, jugé, et manqua d'être condamné.

Le goût du déguisement est si grand de notre temps, qu'on a vu jusqu'au faux malpropre. Qui est-ce qui n'a pas rencontré dans la capitale, il y a quelques années, un homme dit à la longue barbe ? Il se bommait Ghaudruc* Duclos. C'était un ex-élégant de Bordeaux, iincien condisciple de MM. de Sèze, de Peyronnet et de Martignac, et qui s'était, ainsi qu'eux, chaudement prononcé en 1814 pour l'ancienne dynastie.

Lors de la fortune de ceux-ci qui furent appelés aux premières places par la branche aînée, croyant, parce qu'il avait montré le même dévouement, qu'il avait les mêmes droits à la faveur du gouvernement, il en réclama un emploi ou une pension. Ses démarches étant sans succès et ses anciens compagnons, ennuyés de son insis-

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tance, lui ayant fermé leur porte, il imagina, pour leur faire honte de cet abandon, de se montrer à tout Paris dans le costume le plus misérable quMl put inventer. Cette résolution une fois prise, il Ta tenue jusqu'à sa mort. Pendant quinze ans on a vu, chaque soir, cet homme qui avait dû être beau, et qui, sous son affreux costume, avait conservé quelque chose de distingué, parcourir, sous cette livrée de la misère, les galeries du Palais-Royal. Il était ainsi devenu Fune des curiosités de la capitale, Tun de ses monuments pour ainsi dire, et la première question qu'on faisait à un provincial arrivant de Paris était celleci : — Avez-vous vu Fhomme à la longue barbe?

Cette grande popularité finit par effaroucher la police : après une longue tolérance, il lui prit la fantaisie de le faire arrêter comme mendiant. Traduit devant les tribunaux, il s'y défendit noblement, il prouva qu'il n'avait jamais demandé l'aumône et qu'il avait quinze cents francs de rente qui suffisaient de reste à ses besoins. En effet, il n'était ni ivrogne ni débauché. 11 n'était pas même malpropre, comme il voulait le faire croire : le petit logement où il vivait seul était fort bien tenu ; il avait de beau linge, et sous ses haillons il n'en portait que de blanc; enûn, son seul meuble de luxe était une baignoire. Tout ceci fut constaté par la justice. L'accusation tomba d'elle-même.

Voici, d'ailleurs, par quel raisonnement il se défendait : — Vous vous plaignez que mes habits soient troués? Ils me conviennent ainsi. S'ils vous déplaisent, chargez-vous de nrhabillcr.

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Il fut acquitté et eontinua ses promenades dans le même accoutrement, et il est mort avec.

Noos avons de faux amateurs des arts : ce sont des individus simulant un talent ou un goût qu'ils n*ont pas ; mais il en est qui ne simulent rien et qui croient aimer ce qu'ils ne peuvent ni comprendre ni apprécier. C'est surtout en peinture qu'il y a de ces faux connaisseurs» gens de bonne foi qui ne mettent pas en doute leur amour pour, le beau et leur talent pour le saisir. Leur amour est réel : quand on aime le laid, c'est qu'on le prend pour le beatt« C'est là précisément ce qui leur arrive. Ces trompeurs trompés sont des plus dangereux, parce qu'étant euxmêmes convaincus, ils en sont d'autant plus propres à égarer les autres. Les grandes erreurs qui ont entravé la raison et qui l'entravent encore, ne sont pas l'œuvre des menteurs. Si elles n'avaient été préchées que par eux, elles n'auraient pas duré si longtemps : il n'y a que les croyants qui font croire et qui perpétuent les croyances.

Si nous avons de faux peintres ou plutôt des peintres du faux, nous avons aussi de faux chanteurs. Ce ne sont point, ne vous y trompez pas, des chanteurs qui chantent faux, mais des chanteurs qui ne chantent pas du tout et qui, après s'être imaginé qu'ils avaient une voix, ont fini par le faire croire à d'autres. Â la veille d'une représentation ou d'un concert, ils ont toujours un rhume, un mal de gorge, une extinction de voix. Quand ils se décident eniin à paraître au pupitre, c'est toujours avec accompagnement de chœur et d'orchestre et dans des morceaux

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composas ou choisis par eux. A Taide de ce renfort de notes et d'instruments, leur voit reste encore à Tétat de pro-^ blême : on ne dit pas qu'ils chantent, mais on n^ose paâ dire qu'ils ne chantent pas.

Les faux musiciens ne sont pas rares parmi les amateurs.^ Ceux-ci ne chantent pas plus qu'ils n'exécutent, mais fii conseillent les chanteurs et jusqu'aux compositeurs. Il y en a qui ont acquis ainsi une réputation de connaisseurs et même de savants, et qui de savent pas une note dé musique.

Il 7 a aussi de faux poètes, de faux grammairiens, de" faux latinistes, hellénistes, orientalistes, etc., qui, à l'aide de quelques vers, de quelques commentaires, de quelques bouts de traduction qu'ils n'ont pas faits, prennent rang parmi nos érudits et le conservent, sans que jamais personne ait songé à leur demander leurs titres.

Mais les plus grands ennemis des lettres et des arts sont les faux juges, c'est-à-dire les juges au jugement faux ou ceux qui, sans science ni talent, n'en font pas moins métier de régenter les talents et la science, et en deviennent souvent les tyrans et les arbitres souverains. Quelques-uns se sont fait un grand nom, non point par leurs œuvres, car ils n'ont jamais fait d'œuvres, mais par leurs grimaces et leurs phrases, et j'en pourrais dter à qui elles ont été payées par des places, des pensions et des croix.

Si tant de soi-disant artistes amateurs, connaisseurs, experts, n'ont ni talent ni savoir, ce n'est pas toujours leur faute, ou du moins cette faute est pardonnable, car c'est

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celle de ne s^étre pas connus eux-mêmes ; bref, dès leur début ils ont fait fausse route; et ce talent, ce goût, ce savoir après lequel ils ont tant couru, ils Tauraient atteint s'ils avaient laissé faire la nature , s'ils ne Pavaient pas faussée ou si on ne l'avait pas faussée en eux. C'est ainsi que ce mauvais peintre ou ce soi-disant connaisseur en tableaux aurait été un vrai musicien ou un juge habile en musique, ou bien encore un parfait danseur, un nouveau Yestris ou un admirable écuyer.

II en est de même de tous les états. Il y a de faux médecins, de faux chirurgiens, de faux pharmaciens, non qu'ils n'aient leur diplôme en règle, qu'ils n'aient suivi tous les cours, pris tous leurs degrés, qu'ils ne soient bacheliers et docteurs. Oui, la Faculté les a fait médecins, mais avant la Faculté la nature avait dit : —Tu ne le seras pas, parce que tu n'as en toi aucune des qualités qu'il faut pour Tètre. Si tu n'es pas un faux médecin selon la science, tu es un médecin qui voit faux selon la raison, et ta vie entière se passera à tuer des malades, parce que tu jugeras mal leur position et que tu les empoisonneras en croyant les guérir. Pourquoi, dans les métiers les plus simples, les plus faciles ou réputés tels, car il n'est jamais facile d'atteindre à la perfection dans un métier quelconque, y a-t-il tant d'individus qui ne peuvent parvenir à les bien faire? Pourquoi, sur vingt jeunes gens qu'on destine à l'état de tailleur ou de cordonnier, vingt travailleurs ayant le même désir d'arriver, ayant tous de l'intelligence et de la conduite, y en a-t-il a peine quatre qui deviendront de vrais tailleurs,

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^ de vrais bottiers, et que les seize autres ne sauront jamais bien couper un habit, lui donner une forme gracieuse et commode, ni faire une paire de bottes ou de souliers qui chaussent convenablement sans fatiguer ni blesser les pieds? Cest que seize de ces élèves étaient nés pour faire toute autre chose : ceux qui font de mauvaises bottes auraient fait d'excellents habits, et réciproquement. Heureux donc ceux qui se trouvent à leur place, c'est-à-dire dont les moyens sont d'accord avec la position : ils réussissent presque toujours.

On voit aussi des gens qui ont la manie de certains états» et toujours de celui qu'ils n'ont pas et auquel ils sont le moins propres: nous avons de faux soldats et de faux marins. Les faux soldats 5ont ceux qui, ayant obtenu un grade dans la garde nationale de leur village, se croient devenus capitaines de spahis ou majors des zouaves. Les voilà donc traînant un sabre et ne parlant que de leurs futurs exploits. On le leur pardonnerait s'ils s'arrêtaient là; mais pour avoir Fair plus militaire, eux si rangés jusqu'alors, ne quittent plus le café et ne veulent d'autre compagnie que celle des sabreurs ou soi-disant lels. Pour les guérir de leur fièvre belliqueuse, il ne faut qu'une apparence d'émeute et le sifflement d'une balle; alors notre héros de la veille est tout aussi pressé de déposer son épaulette qu'il l'avait été de s'en parer.

Le faux marin se borne d'ordinaire à en prendre le chapeau, la ceinture et la, veste. S'il navigue, c'est sur l'étang de la commune ou la rivière du meunier, rivière

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peu profonde, car il ue sait pas nager. Un jour, ttoùrUnt») il a la fantaisie de toir la mer; il prend la route de Dieppe, et, costumé en Jean<^Bart, il s*embarqne fièrement pour faire une course en rade. Mais rhabit, qui ne fdit pas le moine, fait encore moins le matelot, jamais il n'a guéri dea nausées. Ilotre homme en fait la cruelle expérience, et pourtant la mer est calme; que fut-il arrivé si elle ne rayait pas été? Cette remarqué, qui n'éehappe pas à notre loup de mer, le guérit subitement de sa rocation. Refena à terre, il se hâte de reprendre ses habits de ville, et depuis lors il n'a jamais remis le pied dans une barque. Heurrax si, pour Une petite peur et quelques bonnes nausées, on pourrait ainsi guérir tous les vices et tous les ridicules !

Le masque dont il nous reste à parler est celui par lequel nous aurions dû commencer; masque étrabge, bizarre anomalie qu'on nommerait même une erreur de la i^ture, si la nature, qui est la main de Dieu, pouvait commettre une erreur. Ce masque, nous ne le prenons pas, il naît avec nous. II n'est pas rare et journellement on le rencontre dans le monde, et pourt&nt bien dés personnes n'y voudront pas croire et ne verront, dans ce dernier portrait, qu'une boutade misanthropique, qu'une épigramme, qu'une plaisanterie. Mais non, je le répète, ce type existe, et quand j'aurai déduit mes preuves, chacun reconnaîtra, comme moi, qu'il est de faux hommes, c'est-à-dire des individus qui ont la forme, la figure, la voix, les manières, enfin toutes les apparences ou les dehors des hommes et qui pourtant n'en sont pas, car sous cette enveloppe, pour peu

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qu'on y f^sse attention, on reconnaît tous les défauts et toutes les qualités des femmes. On retrouve même leurs goûts, leurs fantaisies, la tournure de leur esprit ; on croirait que le respect humain seul les empêche de quitter leur habit pour une jupe et leur chapeau pour un chaperon de rose. Mais cet habit, ce chapeau, leur barbe même, ne. dissimulent jamais entièrement leur véritable caractère. Devenus généraux, administrateurs, hommes de lettres ou artistes, dans leurs ordres du jour, leurs rapports a la chambre ou au conseil d'Etat, dans leurs tableaux ou dans leurs livret, on distingue et souvent on admire le style et la touche de la femme ; on en sent jusqu'à la délicatesse et la mignardise.

Or, de ceci, eux-mêmes ne se doutent pas : le fait vient de la nature et non pas d'eux. Cette nature ne leur a refusé aucune des qualités physiques d'un homme, seulement elle les a privés des qualités morales : les organes des sens sont masculins, ceux de l'ânie sont féminins. 11 y a désaccord ici entre la substance et l'esprit.

Ceci arrive également pour les femmes : de même qu'il y a de faux hommes, il y a de fausses femmes, ce dont pourtant elles ne conviennent pas, car si bien des femmes regrettent de ne pas être hommes, elles n'aiment pas qu'on leur en donne le nom et qu'on les traite en conséquence, et pourtant, dans le cas dont il s'agit, rien ne serait plus logique. Cette forme que nous tenons pour féminine l'est bien en effet, mais elle est animée par un cœur et une tête d'homme; bref, c'est une âme d'homme habillée en femme.

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Je pourrais tous en citer vingt exemples dans l'histoire et, pour mon compte, j'en ai rencontré dans le monde dix et plus. Je ne m'y trompais jamais : elles ne pouvaient pas faire un geste, pas dire un mot, pas écrire une phrase où je ne reconnusse Thomme, et pourtant elles n'en avaient ni Tair, ni la voix, tii la ligure. Belles et grandes quelquefois, mais le plus souvent mignonnes et délicates, c'étaient en apparence l'antipode du type masculin ; mais si vous leur aviez ouvert la poitrine, si vous y aviez lu, vous y auriez vu l'homme avec toute sa volonté, toute son énergie et tout son cpurage. /

A ces femmes il faut une double vertu pour se renfermer dans les devoirs de leur sexe. Ayant tous les entraînements des hommes, tous leurs goûts, toute l'impétuosité de leurs désirs, jugez à quels combats elles sont exposées. Aussi, quand elles résistent, elles deviennent de grands saints et ont leur place là-haut, entre saint Georges et saint Michel, à côté de Jeanne d'Arc, quoique celle-là fut bien une femme : avec un courage surhumain , elle eut tous les instincts de la femme et toutes les vertus d'une vierge.

S'il y a des hommes femmes et des femmes hommes^ il y a aussi des hommes enfants ou qui, à soixante ans, ne sont pas encore arrivés à l'âge de puberté. Je parle de la puberté morale, puisqu'ils peuvent être physiquement très-complets; mais l'inteUigence n'a pas suivi les progrès du corps, elle s'est arrêtée à l'adolescence. Ce sont des enfants déguisés en homme ou en femme et qu'on distingue à leurs inclinations diverses : les uns jouent à la poupée, les autres

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aux soldats. Cependant tous ne sont pas incurables et, à certain âge, ils auraient pu trouver en eux ce qu'il fallait pour grandir et se développer, mais alors le pli était pris. Habitués à cet état d'enfant, ils s'y complaisaient, l'énergie leur manquait pour en sortir et ils n'en sortaient plus. En étaient-ils plus malheureux ? Non. Simples dans leurs goûts, ils avaient des caprices et bien peu de désirs, ou s'ils en manifestaient, c'était celui d'obtenir un hochet.

Gomme on le voit, les hommes femmes, les femmes hommes , les hommes enfants ne «se sont pas faits : ils naissent ainsi. Nous ne pouvons donc les considérer comme une falsification œuvre anormale de l'éducation ou d'une volonté malsaine. Mais cette falsification est-elle impossible? Non; et l'amour du faux est si grand chez l'être humain, qu'il a été jusqu'à simuler l'étrange caractère que je viens de signaler. Oui, il y a de faux hommes femmes, de fausses femmes hommes, de faux hommes ou femmes enfants. J'ai vu des hommes bien constitués de corps et d'esprit, s'imposer les habitudes de l'autre sexe, et finir par en acquérir toutes les manières et parfois toutes les faiblesses. Ceci est d'ailleurs assez rare, mais ce qui Test moins aujourd'hui, ce sont des femmes qui, sans vouloir cesser de l'être, jouent )e rôle des hommes et en singent les ridicules et les vices. Est-ce par goût? Non. Est-ce comme moyen de plaire? Elles le croient, mais elles se trompent. Les Grecs, qui se connaissaient en amour, les Grecs, qui ont inventé les Grâces et la Vénus pudique, n'auraient jamais imaginé la Vénus qui fume.

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Pour signaler tons les masques de la société humaine, il Aiudrait faire Thistoire de. cette société tout entière. Ce n'est pas une telle tâche que nous'entreprendrons : dans les pages qui vont suivre nous nous bornons à des ébauches, laissant le livre ouvert à ceux qui voudront le finir et compléter les tableaux.

Mais en terminant ce programme, nous en revenons à notre premier dire : celui qui reste ce que Dieu Ta fait et qui se montre tel qu'il est, devient, dans la civilisation, un objet rare qui toujours nous étonne et souvent nous séduit. Sans doute il y a un grand art à bien imiter la nature et nous admirons Toeuvrc qui en approche le plus, mais nous admirons plus encore la nature elle-même.

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