LE DÉVORANT
LE DEVORANT. Saint-Maclou est certainement Tun des hommes les plus distingués de la société parisienne, c'est le véritable type du gentilhomme. Son esprit délicat est en parfait rapport avec ses manières élégantes et sa Hgure à la fois fine et gracieuse. Ami du confortable, ce n'est point ce qu^on nomme un viveur ; il aime à voir sur sa table les meilleurs plats et dans sa cave les meilleurs vins, mais il n'en est pas moins la sobriété même : il goûtera à peine de ces plats et ne videra pas son verre ; enfin il vit comme un serin, d'échaudées et de biscuits.
Pourtant Saint-Maclou a un surnom qui, lorsqu'on le sait si petit mangeur, vous semblera bien étrange : dans le monde, on l'appelle le Dévorant; et ce qui vous étonnera plus encore, c'est que ce nom est mérité. Oui, le sobre Saint-Maclou est un puits absorbant. Il avait quarante mille francs de rente, il a trouvé moyen 4e les engloutir en moins de trois années.
— Il tenait donc un train de prince? me direz- vous. ■—Non, il n'a jamais eu que trois domestiques, deux
chevaux et un loyer annuel de mille écus au plus.
— Ce sont donc les femmes qui le ruinent?
— Il n'en a jamais aimé qu'une qui, plus riche que lui, ne lui a rien coûté.
— Alors il joue?
— Oui, au whist, pour perdre ou gagner vingt francs.
— Comment fait-il donc?
— Je vous le dirai, mais continuons son histoire. Cette fortune dissipée, Saint-Maclou se trouva dans la
gêne, puis dans la misère. Il fut forcé d'accepter une place, lui le plus paresseux des hommes ; néanmoins, il la remplissait bien. Pourtant il regrettait, non peut-être son aisance, mais son oisiveté, et il jurait ses grands dieux que si jamais il lui tombait du ciel une autre fortune, il se garderait bien de l'entamer.