‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 56 sur 74 · UN DIALOGUE · texte numérisé non relu

UN DIALOGUE

pas de mère. — Mais tu en as eu une ? — Non. — Qu*est-ce que tu dis?— Je dis non, je n'ai eu qu'une grand'mère.

— Elle est donc morte aussi? — Je ne sais pas. — Où «Stella ?— Au cimetière.— Elle demeure au cimetière?— Oui.

— Chez le concierge? — Non, dans sa fosse.— Elle est donc morte?— Je vous dis que je ne sais pas. — Tu ne le sais pas ? — Non, puisque la veille elle remuait encore, et qu'elle ne voulait pas qu'on l'enterrât, ni moi non plus.— Mais qui donc le voulait?— Le garde-champêtre et M. le curé.

— Alors qu'est-ce que tu leur as dit?— J'ai dit: Je veux bien aussi , si cela ne lui fait pas de mal. — Qu'ont-ils répondu ? — Ils ont répondu que là elle serait bien tranquille.-^ As^tu été voir si c'était vrai?— Oui. — Eh bien! était-elle tranquille?— Oui.— Comment le sais-tu ?-^L'hcrbe a poussé dessus.'^Pourqttoi l'herbe te fait-elle croire cela? —Parce qu'aux taupinières il n'en pousse pas.— Qu'est-ce que ça prouve? — Ça prouve que la laupe n'est pas tranquille. — C'est juste.

— Que fais-tu?— Rien. — Vas-tu à l'école? — Non. — Où demeures-tu? — Chez mon parrain. — Qu'est-ce qu'il est?— Terrassier. — Est-ce qu'il ne t'envoie pas à l'école?

— Si ; mais j'aime mieux ne pas y aller. — Te donne-t-il bien à manger? — Lorsqu'il est à la maiisou.— Et quand il n'y est pas?— Ce sont les voisins, et puis je vends des hannetons, des moineaux, je prends des grenouilles, je fais les commissions.— Alors tu peux manger à ton appétit?

— Oui. — Tous les jours? — Non, il y a des jours où je ne mange pas. — Pourquoi ? — Parce que je n'ai pas de quoi manger. — Mais quand. tu as gagné de l'argent, est-ce que tu n'en gardes pas pour le lendemain?— Non.— Pourquoi?

— De peur qu'on ne me le prenne. — Si je te donnais tous les jours à manger, serais-tu conl(nt? — Oui. — Mais tu irais à l'école? — Oui.— Tous les jours?— Non.— Tu aimes donc mieux ne pas manger tous les jours? — Oui. — C'est

donc bien terrible que d'aller à Técole? — Oui.— Pourquoi? —Je n'aime pas les maîtres.— Tu ne veux donc pas apprendre un état?— Si, je le veux bien.— Alors je vais l'envoyer chez un maître?— Ah ! s'il y a un maître, je n'irai pas. — Que veux- tu donc faire ? — Être soldat. — Mais les soldats ont des maîtres? — Non, ils ont des officiers.— C'est la même chose. — Alors je serai officier. — Mais pour être officier, il faut savoir lire. — Ah ! — Cela te décide^t-il? —Je verrai.

Et là-dessus, tournant les talons, moti galopin qui, depuis un quart d'heure, bâillait comme une carpe, me brûla la politesse ; et depuis, chaque fois qu'il m'apercevait, il reprenait sa course comme s'il eût eu dix pédagogues à ses trousses.

ENNUI, ENNUYE, ENNUYEUX. Dans toute ma vie, dont la durée est déjà presque double de celle ordinairement accordée à Thomme, je ne me suis vraiment ennuyé que deux fois, et toujours ce souvenir me cause une sorte de frisson. La première, c'était à Amiens en 1825 : une circonstance, d'ailleurs assez minime, m'obligea de m'y arrêter deux jours. Je n'avais rien à faire et je ne pouvais quitter l'hôtel, crainte de perdre l'occasion de voir la personne que j'y attendais. Ces deux jours me parurent deux siècles.

La seconde, c'était trente ans après, à Moscou. J'en ai déjà dit un mot. Je me vois encore dans cette chambre, allant d'une chaise à un fauteuil, du fauteuil au canapé, du canapé à mon lit, prenant un livre, le quittant pour une plume, et laissant cette plume pour tracer des lignes avec un crayon.

Puis , jetant crayon et livre , je sortais pour rentrer bientôt et resortir encore; regardant ma montre tous les

quarts d'heure et croyant toujours qu'elle était arrêtée, tant son aiguille me semblait lente à tourner ; bâillant, m*étirant, me prenant la tête à deux mains ; puis tout-àcoup bondissant d'impatience, prêt à chercher querelle au premier venu, sans autre cause que la colère que j'éprouvais contre moi-même. Alors je me rejetais sur mou lit, et après avoir changé dix fois de position, je finissais par m'endormir.

Ce moment avait son charme, mais il était court : bientôt l'ennui m'apparaissait de nouveau ; je le voyais en songe, et, pour le fuir, retombant sur mes pieds, je me retrouvais dans mon fauteuil, bâillant plus que jamais.

Bâiller était le seul soulagement que je goûtasse. Cette main de plomb qui m'étreignait le front me semblait alors moins lourde. Je n'éprouvais rien de ce qu'on appelle douleur, mais l'ennui est pis que la douleur. La douleur distrait, elle occupe, on songe à la guérir, et les répits qu'elle laisse deviennent presqu'une jouissance. L'ennui n'en a pas; il paralyse le bien-être et le plaisir même. Quand il nous tient, les mets les plus délicats, les vins les plus fins deviennent fades. L'amitié et jusqu'à l'amour sont sans charmes : l'ennuyé n'aime rien, pas même lui.

Depuis le jour où j'ai compris l'ennui, j'ai compris aussi le spleen et le suicide, et les plus grands malheurs, les plus cuisantes souffrances ne me l'avaient fait ni concevoir ni excuser. Comment font donc les gens qui s'ennuient toujours et qui passent leur vie à demander quelle heure il est? car il en est qui sont faits ainsi, qui n'en meurent pas et qui ne se tuent pas : on peut donc s'habituer à tout.

H est des hommes, même des peuples plus susceptibles de s'ennuyer les uns que les autres. Je ne sais si les Turcs s'ennuient, mais ils n'en ont pas l'air : j'en ai vu restant des journées entières accroupis, fumant leur pipe, sans bouger, sans regarder, ou du moins sans paraître voir ce

qui se qui se passait devant eux. Aucune impatience, aucun désir même np se montrait sur leurs traits : immobiles, ils semblaient calmes et heureux. C'est qu'à un Turc il suffit d'une seule idée pour l'occuper tout un jour ; tandis qu'à nous autres Francs, il en faut dix par quart d'heure.

J'ai remarqué, malgré la dififérence de climat, cette impassibilité dans le paysan russe. Elle n'est pourtant pas, je crois, dans sa nature, car ce même Russe, devenu riche et puissant, se montre aussi emporté, aussi remuant qu'il l'était peu étant pauvre.

Il en est ainsi des Indiens de l'Amérique septentrionale et de presque tous les sauvages. Passant instantanément d'une vie active à un état d'oisiveté complète, ils feront juste autant de mouvements qu'il en faut pour montrer qu'ils ne sont pas morts : la faim seule les réveille.

De tous les peuples que j'ai vus, le Turc est le moins remuant, et le Français l'est le plus. Un Turc peut vivre des années dans un cachot. Un Français y languit dès le premier jour, et il y meurt s'il n'y devient fou ou s'il ne s'y crée point une occupation. Il y parvient d'ordinaire. C'est le Français qui, dans un danger commun ou dans une position difiicile, découvre ordinairement le premier le moyen d'en sortir et même d'en tirer parti. En ceci, il ressemble beaucoup aux enfants : dans leurs jeux, rien ne les embarrasse, ils affrontent ou tournent toutes les difficultés.

Parmi les prisonniers qui s'ennuient, il ne faut pas comprendre ceux qui sont bourrelés de remords. L'ennui exige une certaine tranquillité d'esprit : l'homme qui souffre physiquement ou moralement, l'homme en proie à un chagrin profond, à un brûlant désir, à un amour, à une rancune, à une grande passion enfin, ne s'ennuie pas. L'esclave qui souhaite ardemment la liberté et qui cherche avec persévérance les moyens de l'obtenir, n'éprouve

276 ENNUIi ENNUYÉ, ENNUYEUX.

d'ennui que lorsqu'il a épuisé la liste des possibilités et qu'il est convainca qu'il doit mourir esclave. En acquérant cette conyiction, son chagrin est affreux. S'il n'en meurt pas, s'il se résigne, le calme suit; mais souvent après le calme vient l'ennui, et, avec l'ennui, l'apatiiie, puis l'imbécillité ou le désespoir.

L'eimui forcé est peut-être moins cruel que l'ennui volontaire né de l'abandon de soi-même. L'individu qui redoute toute fatigue, jusqu'à celle de penser, souffre souvent plus que le prisonnier. 11 a compris tous les inconvénients de sa paresse, le malaise qu'il en ressent on le préjudice qu'elle lui cause. Il veut la secouer, et un mauvais génie le cloue sur sa chaise : c'est le rêveur qui ne sait pas s'arracher au cauchemar qu'il pourrait écarter d'un geste.

Sur la figure de cet ennuyé volontaire on peut lire son mal. Ce ne sont pas des souffrances aiguës qu'il éprouve, mais un engourdissement fébrile, une sorte d'état mixte qui n'est ni l'activité ni le sommeil. Son grand ennemi, c'est le temps; le moyen de l'abréger fait sa principale occupation. Il ne voudrait pas vieillir, et pourtant ce temps pour lui ne court jamais assez vite.

L'ennui qui d'ordinaire annonce un défaut d'énergie, indique aussi un certain degré d'intelligence, même en dehors du bon sens. Un fou ne s'ennuie pas tant que dure son accès ; bien au contraire, il est fort affairé et peut-être complètement heureux : tous les fous ne sont pas à ^ plaindre.

Quant au crétin, son ennui, s'il en éprouve, sorte de demi-sommeil dont il n'a pas la conscience, ne le fait pas souffrir. Quelque stupide qu'il puisse être, il a aussi ses pensées ou le sentiment de ses besoins, sentiment doux et dénué de crainte, puisqu'on y satisfait et qu'il le sait bien. Ainsi concentré dans ses appétits, il n'a pas d'autre ambi-

tion, d'autre avenir. Sa soupe e^t tout son horizon, ses désirs ne vont pas au-delà : en elle sont ses soucis et ses plaisirs. Il ev attend Thenre avec impatience, mais Timpatience tient moins de Tennui que du vouloir et de Tespoir.

D'après ceci, on pourrait croire que Tétre est d'autant plus susceptible d'ennui qu'il a plus d'intelligence. Il n'en est pourtant rien : l'homme à imagination riche peut causer avec soi-même, et c'est ainsi que dans Fisolement et l'abandon il sait souvent braver l'ennui.

Les animaux s'ennuient-ils dans l'état sauvage?-^ C'est douteux. Le soin de se défendre, la recherche d'une compagne, la volonté de la garder, la nécessité de nourrir elle et ses petits, de se nourrir eux-mêmes, les préoccupent sans cesse et les obligent à des mouvements continuels.

Ont-ils pourvu à tout; leur famille est-elle en sûreté; s'y croient-ils eux-mêmes, ils dorment ou mangent. Où trouveraient-ils l'instant dcf s'ennuyer?

Il n'en est pas ainsi des animaux domestiques, notamment ceux de pur agrément. L'homme pourvoyant à leurs besoins, à leurs désirs et se chargeant de leur défense, il ne leur reste qu'à jouer et à dormir. Mais on ne peut ni dormir ni jouer toujours ; alors la satiété les prend : nous les voyons inquiets, soucieux, maussades.

Ceci vous frappera surtout dans nos chiens quand la saison de la chasse est passée, ou dans les intervalles trop prolongés d'une chasse à une autre. A la joie qu'ils montrent aux préparatifs d'une partie nouvelle, il vous est facile de comprendre combien cette oisiveté leur pèse. Encore chez ces chiens chasseurs le désœuvrement, coupé par la promenade et les jeux, n'est-ii qu'accidentel. Mais ce chien de garde, ce mâtin à l'attache sait qu'il est là pour toujours : aussi regardez ses bâillements, écoutez ses soupirs, ses plaintes et les hurlements répétés par lesquels il proteste et semble vouloir éveiller vos remords et vous

faire partager Tennui qui le ronge. Son air morne, son œil éteint, ses oreilles basses, tout son être enfin, yous expriment assez son découragement et sa souffrance.

Par un mot d'amitié, une caresse, par un simple regard bienveillant lui faites-vous espérer la liberté, à Finstant tout change. Ses membres, qui semblaient frappés de paralysie, reprennent leur élasticité ; il se lève, agite sa queue en fixant sur vous ses regards reconnaissants.

Vous éloignez-vous, ses oreilles s'affaissent, sa queue retombe en s'agitant une dernière fois, ses muscles se détendent; et quand il a perdu Fespérance de vous voir revenir, il reste un moment la tête basse, comme abîmé dans sa douleur ; puis, se recouchant, il essaie de se rendormir, et recommence bientôt ses hurlements plaintifs.

Les animaux, selon leur instinct et leur caractère, sont diversement atteints par Tennui. Quelques-uns y paraissent peu sensibles. Les chevaux s'impatientent, mais ne s'ennuient pas. Un chat guette une souris des heures entières sans éprouver ni impatience ni ennui, ou du moins sans en laisser voir. Il en est ainsi de presque toutes les bêtes de proie : leur patience est à toute épreuve quand ils attendent leur victime, témoin l'araignée qui, lorsque ses iils sont tendus, restera immobile des journées entières.

Les ruminants ne s'ennuient ^uère : quelques touffes d'herbe, une poignée de foin, suffiront pour les occuper de longues heures. 11 en est ainsi de presque tous les herbivores. Examinez les moutons dans une prairie : ils mangent ou ils cherchent. Jamais botaniste n'a mis plus de soin qu'eux à distinguer les plantes : s'il se trompe quelquefois, eux ne se trompent jamais. Ajoutez qu'ils les reconnaissent beaucoup plus vite.

Regardez aussi les lapins, même en captivité : ce sont les plus fins gourmets que je connaisse. Jamais jardinier n'a été plus expert en légumes. Aussi sont-ils toujours

affaires. Tandis que les lièvres , moins friands ou plus paresseux, semblent être Tennui personnifié : ils bâillent ou ils tremblent.

Les êtres travailleurs, ceux qui vivent en société, ne peuvent s'ennuyer : ils ont à la fois à songer à eux-mêmes et à la communauté. D'ailleurs, dans ces républiques animales, les paresseux n'ont pas beau jeu. Ce ne sont pas là nos ateliers nationaux. Les abeilles comme les fourmis ne souffrent pas les mauvais travailleurs ; elles les expulsent de la ruche ou les tuent.

Les oiseaux chanteurs ne paraissent pas connaître Tennui, même quand ils sont en cage. Toujours en mouvement, pipant, becquetant, gazouillant, ils se délectent dans leurs propres chants ou ceux de leurs voisins. Les serins ont évidemment le sentiment de la musique, ils la comprennent, ils la sentent. Ils écoutent la serinette, non-seulement avec attention, mais avec volupté; et ils conservent longtemps l'impression du plaisir que ces sons leur procurent, sinon ils ne chercheraient pas à les imiter; comme ils se garderont de le faire si la serinette est fausse ou discordante. Us répéteront aussi le chant d'un oiseau qui leur plaît, et il ne leur plaira jamais si c'est un oiseau piaillard.

Quand un chant les satisfait, on le reconnaît au soin réfléchi avec lequel ils en suivent toutes les modulations, et à leur émotion et aux battements de leur cœur. Cette émotion devient si forte, qu'on en a vu se pâmer et tomber en syncope.

Quelquefois aussi , par un sentiment de rivalité , de jalousie peut-être, ils couvriront de bruyants éclats les chants qui les offusquent ou qu'ils désespèrent d'imiter. Mais ordinairement il n'y a de leur part qu'émulation : ils veulent, en la doublant, donner plus d'éclat à l'harmonie qui les enchante.

Ce qui prouverait que les oiseaux captifs n'éprouvent que peu ou point d'ennui, c'est qu'ils vivent aussi longtemps et plus peut-être que leurs frères en liberté. Souvent ils refusent de quitter leur cage quand on leur en ouvre la porte, et ils sont d'ordinaire très-pressés d'y rentrer.

La captivité ne semble pas plus affecter les poulets. Ils mangent dans la cage, ils s'y querellent, ils y engraissent, ils y chantent : eux non plus ne s'y ennuient donc pas.

Les oiseaux de proie s'accoutument moins bien à Fioaction : les aigles captifs et tous les individus de la même famille sont toujours tristes, maladifs et ne vieillissent guère.

On peut étendre ceci à la plupart des mammifères carnassiers. Voyez, dans nos ménageries, les lions, les tigres, les panthères : ils font peine à voir. J'ai compté un jour que, dans un quart d'heure, la grande lionne du Jardindes-Plantes avait bâîQé dix fois et le tigre six.

Mais le bâilleur par excellence, bien qu'il soit herbivore, c'est l'hippopotame. Celui du Muséum fait bâiller tous ceux qui le regardent, et la mine des curieux m'a toujours plus frappé que celle de la bête; aussi est-ce pour eux que j'y viens.

Bâille-t-il ainsi dans sou état sauvage ?— J'en doute. J'en ai vu un à Londres dans un cirque, se coucher, se lever, se promener monté par son cornac, et tout cela sans bâiller jamais. Ici l'animal s'amusait-il ou n'agissait-il que par peur ? — Je croirais assez qu'il s'amusait. Son conducteur ne le frappait jamais, ne le menaçait même pas, enfin ils avaient l'air de vivre dans la meilleure intelligence et de ne vouloir, en jouant bien leur rôle, que s'entr'obliger et satisfaire le public.

L'ennui est contagieux : par son aspect , un homme ennuyé vous communique son mal. Il n'a pas besoin de parler pour cela. Cet ennui qu'on lit dans ses gestes, sur

ENNUi, ENNUYÉ, ENNUYEUX. 281

sa figure, dans toute sa personne, cet ennui qu'il sue par tous les pores, vous enveloppe comme d'un linceul : vous bâillez en le considérant, et quand il n'est plus sous vos yeux, vous bâillez encore en vous le rappelant.

Quant à moi, l'aspect d'un homme ennuyé m'est insupportable ; il me fait l'effet de la torpille, il me paralyse, et cette impression est si forte qu'en se prolongeant elle deviendrait de la stupidité ou, comme la femme de Loth, elle me changerait en pierre.

Je redoute donc l'ennuyé bien plus que l'ennuyeux avec lequel il faut se garder dfi. le confondre. L'un n'est pas l'autre, tant s'en faut. Si Vennuyeux vous ennuie, il ne s'ennuie jamais lui-même. L'ennuyé ne fait de frais pour personne ; l'ennuyeux en fait pour tout le monde, et c'est précisément pour cela qu'il est ennuyeux , et qu'il l'est d'autant plus qu'il a moins d'envie de l'être ou qu'il fait plus d'efforts pour vous amuser. C'est la conviction qu'il amuse et la satisfaction qu'il eu éprouve qui le rendent si insupportable , car le malheureux dont l'intention bienveillante et le désir de vous plaire ne vous échappent pas , ne vous laisse même point , pour consolation , la ressource de lui en vouloir.

L'ennuyeux, si vous le considérez philosophiquement et si vous oubliez un instant l'agacement qu'il vous cause, vaut donc infiniment mieux que l'ennuyé, et il est en tout point d'un contact moins dangereux. L'ennuyeux vous ennuie, j'en conviens, mais il ne vous fera pas devenir ennuyeux. Il n'en est pas ainsi de l'ennuyé; je vous l'ai dit, son mal se gagne et se complique en se transmettant, parce qu'il pourra vous rendre à la fois ennuyé et ennuyeux, c'est-à-dire plus malade qu'il n'est lui-même.

Il n'y a d'autre préservatif contre l'ennuyé que la fuite; tandis qu'avec l'ennuyeux, vous avez la ressource de le combattre à armes égales, c'est-à-dire de vous faire en-

nuyeux et de Teiinuyer à son tour. Ce remède est d'un effet prompt. Personne n'est plus sensible à Tennui que Tennuyeux : convaincu qu'il vous amuse, il doit nécessairement s'amuser aussi, car dans la conversation, le plaisir que l'on prend est à la mesure de celui que l'on donne ou que l'on croit donner: or, notre ennuyeux ne trouvant jamais une satisfaction aussi vive à entendre les autres qu'à s'écouter soi-môme, tous ceux qui aiment à dire leur mot ou parler à leur tour doivent lui être antipathiques : il n'aime donc que ceux qui Técoutent. En ne Técoutant pas, vous avez toujours un moyen de vous en débarrasser.

Si vous n'arrivez pas à le faire fuir, il ne vous reste qu'à vous boucher les oreilles. Ne l'entendant plus, vous pouvez prendre un véritable intérêt à sa pantomime qui peut avoir toute l'éloquence qui manque à ses paroles, surtout s'il joint à l'expression du geste celle de la physionomie. Chez l'ennuyé, c'est précisément l'absence de ce mouvement, de cette physionomie qui vous tue : c'est un cadavre vivant que vous avez sous les yeux.

D'un autre côté, l'ennuyeux parlant beaucoup, car ennuyeux et bavard sont presque synonymes, il est difficile que dans ce flux de paroles on ne trouve pas quelque chose à apprendre. Dès-lors, quand il n'y a rien à obtenir de l'ennuyé, lorsqu'il n'est bon qu'à mettre en terre, ce qu'on devrait même faire par mesure d'hygiène et de sûreté générale, on peut encore, dans quelques circonstances, tirer parti de l'ennuyeux. H est ordinairement doué de vertus civiques et privées : il est excellent citoyen, toujours prêt à remplir ses devoirs municipaux. Dans les élections, vous êtes certain qu'il viendra un des premiers apporter son bulletin, et qu'il vous apprendra longuement pour qui et pour quoi il vote, car il n'a pas de secret.

Bon fils, bon père, bon époux, c'est le type de rhomme de ménage. 11 aura pu dans le principe ennuyer sa femme;

mais à moins qu'elle ne soit essentiellement nerveuse, après un mois ou deux, trois au plus, elle sera accoutumée à ce partage éternel qui ne sera pour elle que ce qu'est le tic-tac du moulin pour le meunier, ou le grincement des machines pour le chauffeur. Ajoutons que pour peu qu'elle soit musicienne et même qu'elle ne le soit pas, elle a toujours la ressource du piano et de la romance pour faire diversion au caquetage conjugal. ,

Quant aux enfants qui, dès que leurs oreilles se sont ouvertes, ont entendu ce bruit continu, ils n'en ont jamais été incommodés ; ils y trouvent même cette espèce de plaisir que prend le savetier au babil de sa pie, ou à la phrase toujours commencée et jamais finie de son sansonnet. Ils ne se troublent même pas lorsque cette voix les gronde, et les domestiques pas davantage : ils laissent dire en semblant écouter; les prétentions d'un bavard ne vont guère au-delà : ils le savent. Ils ont même cru remarquer que leur désobéissance, en lui offrant un nouveau thème à discourir, ne lui était pas toujours désagréable. On voit donc que l'habitude une fois prise, l'ennuyeux est trèssupportable en famille.

Quant à l'ennuyé, c'est différent : redoutable pour tou^, il Test surtout pour sa femme et ses enfants. Toujours disposé à leur attribuer sou ennui, il les boude, il les querelle, il les maltraite. Il leur en veut lorsqu'ils s'amusent, et leur en veut plus encore quand ils ne s'amusent pas. Ce qu'il leur pardonne le moins, c'est la pitié qu'il leur inspire : il serait furieux si on lui disait qu'il se divertit, et il ne veut pas qu'on croie qu'il s'ennuie ; il se formalise même des efforts qu'on fait pour le distraire. C'est là principalement le caractère des gens ennuyés : partout ils ne voient que des ennuyeux, et cela doit être : comment ne s'ennuieraient-ils pas des autres, quand ils sont fatigués d'eux-mêmes?

284 ENNUf, ENNUYE, ENNUYEUX.

Cet ennui permanent vient presque toujours de l'oisiveté et de l'abus des jouissances : on en a épuisé la coupe, et tout ce qu'on y verse semble amer. L'ennui chronique ne naît et ne vit qu'au sein de l'abondance : le riche seul en meurt. L'artisan, vivant de ses bras et au jour le jour, ne connaît pas l'ennui ; il a trop d'affaires pour en trouver le loisir. Que l'homme ennuyé éprouve des revers de fortune, qu'il soit pauvre à son tour et contraint de travailler, vous le verrez renaître à la vie : bientôt ce ne sera plus le même. Oui, du jour au lendemain, la transformation est complète : c'est une sorte de résurrection miraculeuse qui prouve que Toisiveté est contre nature, et que nous sommes nés pour l'activité et le travail.

La nature a rendu cette obligation moins stricte pour la femme; elle a d'autres devoirs. Moins exclusive, l'ennui n'a pas autant de prise sur elle : on ne cite point de femmes mourant d'ennui, bien qu'il en soit beaucoup d'oisives. Mais moins que l'homme, elles abusent de cette oisiveté : comme celui-ci, elles ne se plongent pas dans ces jouissances purement sensuelles, ou si cela arrive, c'est une exception. Enfin , on ne voit pas de femmes blasées : croient-elles l'être, cela ne dure pas longtemps, il leur faut peu de chose pour les guérir. Comme les enfants, elles s'amusent de tout, et leur far-niente est un jeu continuel. Aussi rencontre-t-on bien moins d'ennuyeuses que d'ennuyeux, et, par cette seule cause, il y en a moins d'ennuyées. Jeunes et jolies, fussent-elles sottes, elles ne nous ennuient pas. Laides et vieilles, elles font plus d'efforts pour plaire, et, par leur douceur et leurs soins, nous intéressent encore.

Mais même chez les hommes, il n'est pas d'ennuyeux qui le soit pour tout le monde, et aux succès qu'ont eu et qu'ont encore dans les salons, au barreau, à la tribune, '^ans la chaire et même sur le fauteuil académique quelques

ennuyeux célèbres, on a pu voir qu'il est des gens et un public même qui les trouvent à leur gré.

Évidemment ceci tient moins aux hommes qu'au temps : tel qui Ta été dans un siècle, ne Test plus dans un autre, et nous lisons aujourd'hui avec un mortel ennui ce qui ravissait nos pères. Si Ton est d'accord sur Tennuyé, on est donc loin de s'entendre sur l'ennuyeux, ni même sur ce qui, en littérature et en éloquence, constitue l'ennui.

Les ennuyeux sont plus communs en province qu'à Paris, et cela s'explique par le plus grand nombre des désœuvrés provinciaux. Il ne suffit pas de vouloir parler, il faut trouver quelqu'un qui vous écoute, et, à Paris, cela ne se rencontre pas tous les jours : on ne vous y écoute pas pour rien : un bavard qui n'est ni député, ni avocat, ni procureur-général, n'y peut exercer ses poumons qu'autant qu'il a un nom, du crédit ou une fortune ; bref, on ne peut pas gratis y ennuyer les gens, et c'est un luxe qui coûte cher. Aussi ai-je vu des ennuyeux de province, après quelques mois d'expérience, se guérir radicalement à Paris, ou effrayés de ce qu'ils dépensaient en auditeurs, se hâter de regagner leur domicile.

J'en ai vu aussi être corrigés par un mariage et la cohabitation d'une épouse ou simplement le visage d'une belle-mère bien en langue : alors il faut que quelqu'un cède, et c'est ce qui arrivera si l'un des conjoints est raisonnable. Dans le cas contraire, un procès en séparation est immanquable. Mais ces mariages entre bavards et bavardes sont rares : avant même qu'ils ne se soient parlé, un certain instinct de métier les avertit, et ils s'abstiennent.

Cet inconvénient d'incompatibilité d'humeur n'existe pas de l'ennuyé à l'ennuyeuse. Ne pouvant gagner un mal qu'il a déjà, celui-ci comprendra quil risque peu, et même, s'il est homéopathe, il pourra, de ce contraste, espérer sa guérison.

De son côté, Tennuycuse peut s'arranger de Tcnnuyé. Elle a la chance de le guérir, sinon d'adoucir sa position, et si elle n'y réussit pas, du moins on ne pourra pas Pen accuser, puisqu'il s'ennuyait sans elle.

Ajoutons que cette taciturnité maritale n'est pas un petit agrément pour la femme qui aime à dire son mot et le dire à son aise, goût qui, chez nous, est assez ordinaire.

On voit donc que ce prétendant ennuyé et morose que doit fuir la jeune fille mélancolique et peu causeuse, pourra facilement convenir à la femme expansive, fût-elle un peu babillarde, et que lui-même fera bien de la préférer, car en supposant qu'elle pût l'ennuyer, il est à la fois plus naturel et plus légal de l'être par sa femme que par tout autre.

Nous avons exposé, avec toute l'impartialité dont nous sommes capable, les inconvénients de l'ennui, et nous vous avons mis sous les yeux tout ce qui était à charge et à décharge de l'ennuyé comme de l'ennuyeux. Après les avoir pesés l'un et l'autre, vous direz probablement qu'il faut faire en sorte de n'être ni l'un ni l'autre. Or, je suis, sur ce point, complètement de votre avis ; mais s'il fallait choisir entre les deux, si j'y étais condamné, je n'hésiterais pas et je choisirais Vennuyeux.

Les motifs en sont simples : d'abord nous avons prouvé que l'ennuyeux ne souffrait pas de sa position. Ignorant la répulsion qu'il inspire, convaincu qu'il doit plaire et qu'il plaît, il n'est pas à plaindre ; disons mieux, il est à envier, et l'on peut le ranger parmi les élus de la terre, en attendant qu'il soit celui du ciel, car remarquez bien qu'ennuyer n'est pas un péché, et qu'on peut tuer un homme ainsi sans avoir le plus petit reproche à se faire. .

11 est une autre considération que vous apprécierez plus encore, c'est que le don d'ennnuyer, oui, don, car c'en est un, est un brevet de longue vie, comme l'asthme et la

goutte. Preuve : si nous établissons la liste des ennuyés morts du spleen ou du suicide, nous en compterons des centaines ; tandis que des ennuyeux nous n'en trouverions pas quatre.

Puis, par un autre calcul, si vous additionnez tous les hommes illustres dans les lettres et les sciences élevés depuis Torigine aux dignités académiques et qui y sont devenus septuagénaires, octogénaires, etc., vous serez frappé et enchanté en même temps en reconnaissant que, sauf une demi-douzaine qu'il est inutile de nommer, tous ces patriarches de la littérature ont été, leurs écrits le démontrent, éminemment ennuyeux; ce qui est si vrai, qu'aujourd'hui encore on ne peut prononcer leur nom sans bâiller.

Après cet exemple si solennel, qui oserait encore nier que si s'ennuyer abrège la vie, ennuyer les adtres la prolonge?

Ceci admis, je ne doute pas que votre choix ne soit fait, et que repoussant avec effroi le rôle d'ennuyé, vous n'acceptiez presque avec reconnaissance celui d'ennuyeux, si précieux pour l'hygiène et même le bien-être de la vie.

Et pour qu'aucun scrupule, qu'aucune fausse délicatesse ne vous arrête, je vous dirai que cet axiome si juste d'ailleurs : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, n'est pas applicable dans l'espèce. L'ennuyeux ne défend pas qu'on l'ennuie; au contraire, il vous y invite et, au besoin, vous en défie : or, en consentant à être ennuyé, il a acquis le droit d'ennuyer les autres.

Vous le voyez, il ne peut y avoir ici ni crime ni délit : on n'a fait qu'user d'une faculté commune et d*un droit réciproque.

Donc : s'ennuyer est une faute; ennuyer est un droit.

LES DOUZE CÉSARS. Votre histoire des douze césars, disait mon ami Jacques à Pun de ses compères qui s'en était fait l'éditeur, ne sera pas neuve, mais elle sera amusante, car le sujet prête, et Timagination est ici à son aise. Au milieu de tant de mensonges, qui sait si, en mentant de votre côté, vous ne tomberez pas sur la vérité.

D'ailleurs, vous risquerez peu de vous tromper en posant ainsi la question : Les douze césars furent-ils douze coquins? ou bien n'y eut-il que dix coquins parmi les douze césars? Cest une étude d'arithmétique : comptons.

César fut un ambitieux qui sacrifia sa patrie à ses intérêts. Pillard et prodigue de sang comme tous les guerriers de l'époque, il fut traîtreusement poignardé. C'est un tort : il aurait dû être pendu.

Auguste fut un histrion politique ; il en fit l'aveu à son lit de mort en demandant à ses amis s'il avait bien joué son rôle. Rancunier et libertin, il fut imité en ceci par sa fille Julie qu'il fit chasser pour l'exemple.

Si Auguste fut cruel, Tibère fut féroce. Si le premier fut débauché, le second fut crapuleux.

Caligula fut tout cela et, de plus, bête et poltron : tout soldat qu'il était, il avait peur du tonnerre et de beaucoup d'autres choses. A vingt-neuf ans, il fut mis à mort de trente coups de poignards. Il n'en fallait pas tant, il était épileptique et apoplectique ; mais le mot d'ordre était : Redoublez.

Claude était une autre brute. Niais et gourmand, il mourut d'une indigestion de champignons que sa femme avait choisis elle-même. Cette digne épouse se nommait Agrippine; c'était sa seconde. La première avait été Messaline, dont la conduite, comme on sait, fut un peu légère.

Au surplus, Claude n'eut que ce qu'il méritait. Sa récréation ordinaire était de voir exécuter les criminels et de considérer la mine qu'ils faisaient : c'était un physiologiste.

Néron, poète et musicien, était fou, mais moins que ceux qui Pavaient mis sur le trône et qui Ty laissèrent. Quel est le pays, je le demande, où Ton n'intei:dirait pas un homme qui se met en tête d'épouser un antre homme et qui le fait comme il le dit? Après Tavoir mutilé pour en faire une femme, à ce qu'il croit, il le déclare impératrice, lui • en donne le costume et la couronne; puis le pLice sur le trône à ses côtés.

Cette fantaisie n'est pas la plus étrange : sa matriomonomanie change d'objet, et un matin il prétend épouser sa mère; puis il se ravise et la fait tuer.

Par un nouveau caprice, il fait purger sa tante qui se portait bien, et il la purge tant qu'elle en meurt. Ce gros garçon était un fféau pour sa famille.

Enfin quand, (|e folie en folie, ce singulier gouvernant arrivé à la démence furieuse eut fait brûler la ville, les Romains, jugeant qu'il commençait à devenir incommode, se décidèrent à le mettre à mort. On lui notifia cette décision en le priant de vouloir bien l'exécuter lui-même. 11 trouva d'abord la proposition fort déplacée; cependant, réflexion faite, il se décida, et mourut en s'écriant : « Quelle (in pour un si grand musicien! » Peut-être aujourd'hui encore chantons-nous sa musique.

Galba fut avare, débauché, gourmand, féroce et niais. Comme ses prédécesseurs, il fut assassiné.

Othon se tua pour ne pas être tué. Autant qu'on en a pu juger par un règne de quatre-vingt-quinze jours , il n'aurait pas mieux valu que les autres : il n'avait déjà pas mal commencé.

Yitellius était né pour être cuisinier : il ne rêvait que sauce. On lui servait dans un dîner deux mille poissons et sept mille oiseaux. Quand il ne mangeait pas, il cuisinait ou bien il égorgeait. Lorsqu'il se sauva , poursuivi par Yespasien, il n'emmena avec lui que son boulanger et son

cuisinier. Enfin, le peuple lui fit ce qu'il avait fait si longtemps dans son laboratoire culinaire : il le hacha comme chair à pâté. Cela lui arriva à Page de cinquante-sept ans. C'est certainement Fhomme qui a le plus mangé, ce qui ne veut pas dire qui a mangé le mieux : c'était un goinfre.

Vespasien, à quelques peccadilles près, entr'autres la mort de Sabinus, passe pour avoir été un brave homme; aussi mourut-il dans son lit.

Son successeur, Titus, fut nommé les délices du genre humain, ce qui serait vrai sHl n'avait pas fait périr quelque cent mille Juifs; mais les Juifs ne faisaient pas alors partie du genre humain. Titus régna deux ans et vingt jours. Si Ton calcule le nombre d'individus qui, dans ce court espace de temps, tombèrent sous le fer de ses soldats, on peut le comparer à Alexandre, à César, à Attila, à Gengis, etc., qui, sous ce rapport, ont fait aussi les délices du genre humain.

Domitien en fit tuer infiniment moins que Titus, mais il avait sa spécialité : c'était des Romains qu'il tuait ou des mouches. 11 passait alternativement de l'un à l'autre exercice. Il mourut de la même maladie que presque tous ses prédécesseurs, c'est-à-dire d'un ou de plusieurs coups de couteau.

Ses successeurs firent à peu près de même. Or, pourquoi les Romains, maîtres du monde et par conséquent ayant les moyens de choisir, choisissaient-ils toujours pour empereur des fous, des imbéciles ou des J)ourreaux ? Les voulaient-ils ainsi pour la place, ou est-ce la place qui les rendait ainsi?

Une autre question, c'est celle de savoir si les historiens n'ont pas fait des portraits de fantaisie, selon leur caprice, leur instinct ou leur rancune? Chez ces Romains crédules et bavards, il était si facile de faire de l'histoire de circonstance et de mentir a discrétion ! Aussi ne serais-je pas

surpris qu'un érudit ne découvre un jour que Néron n'est pas coupable des crimes dont on i'accuse ; que Messaline était une Lucrèce; que Claude ne mangea jamais de champignons; que les dîners de Yitellius, comme ceux du maire de Londres, n'étaient point pour lui, mais pour sa compagnie; qu'enfin Tibère ne s'était retiré à Caprée que pour y faire pénitence.

N'a-t-on pas mis un tas d'horreurs et de saletés sur le dos d'Héliogabale qui, mort à dix-huit ans, simple*et sans malice, n'avait jamais pu, dans le temple où il avait été élevé, devenir autre chose qu'un enfant de chœur? Est-ce parce qu'il est mort en certain lieu qu'on lui en a tant voulu? Mais cela peut arriver à tout le monde. Moi je soutiens que, dans un âge aussi tendre et pendant un règne aussi court, il n'a pu commettre le quart des actes qu'on lui attribue. Il y a des gens qui s'imaginent qu'une sottise se fait toute seule ; ils ignorent que lorsqu'elle est bien conditionnée, elle exige souvent plus de temps et de réflexion qu'un chef-d'œuvre ou qu'un acte de sagesse. Je pourrais citer, en preuve, une foule de monuments, de poèmes, de codes, de chartes, etc.

Travaillez donc à votre histoire en conscience, pesant les choses d'après la vraisemblance ou la probabilité^ bien plus que par les dires des historiens ou romanciers, et moins encore de ceux des poètes.

Que dans deux siècles , je suppose , nos descendants aillent juger d'après les journaux ou les chansons et les pamphlets de l'époque , les ministres de Charles X et Charles X lui-même, les plus innocents des hommes, il ne tiendra aussi qu'à eux d'en faire des Nérons, des Narcisses, des Verres, des Catilina qui buvaient du sang à plein verre. Souvenez-vous que sous les césars la presse, qui est un contre-poison de la presse, n'était pas là pour repousser le mensonge.

DE L'AGE DE L'HOMME. Quel âge a Thomme? telle est la question à la mode en la présente année 18IM). — Il est bien vieux, disent les uns.— Il est tout jeune, disent les autres. — Qu'entendez-vous par jeune? ajoute le premier. — Que voulez-vous dire par vieux? répond le second.

— La vieillesse de Thomme est un mot, dit un professeur qui passait; rien n'est vieux, rien n'est jeune dans l'éternité.

Mais laissant les généralités, je vous demanderai qui a mesuré les années antérieures aux temps historiques? Qui sait si elles étaient de trois cent soixante- cinq jours, de trois cent soixante-cinq mois ou de trois cent soixante* cinq ans? Où est l'almanach pour nous le dire et nous expliquer si nous traduisons bien la langue astronomique d'alors et le calendrier du temps vrai?

Qui sait même si la sphère céleste était la même, et si les astres que nous voyons sont ceux qui éclairaient nos premiers pères? Tout change avec les siècles. Ces siècles n'ont commencé qu'avec le premier homme qui les a comptés, et il n'a pu les compter que du jour où il s'est compté lui-même en comptant ses sensations.

Qu'est-ce que le temps sans les sensations ou les faits qui les font naître? A quoi le mesurez- vous en l'absence de ces faits, et comment établissez-vous la différence d*un siècle à une année ?

Les temps sont les jours écoulés entre une pensée et une autre. Si vous oubliez vos pensées ou votre point de départ, il n'est plus de temps pour vous, car vous oubliez aussi les jours, et vous voilà sans jalons entre le passé et le présent.

Les événements commencent et finissent. Les temps n'ont ni commencement ni fin, ou plutôt le temps n'est pas, il n'est que l'écho du passé ou l'attente de l'avenir : c'est

rexpérience ou la mémoire des choses qui ont été, appliquées à celles qui sont. Il n'y a donc eu de temps pour l'homme que depuis le premier livre on le premier monument, enfin depuis la première trace qui resta dans sa mémoire.

Vouloir mesjurer le temps au-delà de nos souvenirs ou ceux de nos devanciers serait donc une prétention vaine si nous n'avions pas la terre qui, elle aussi, avec sa statistique interne, sa faune et son herbier, est un livre que Dieu nous a laissé pour l'étude du passé et la prescience de l'avenir.

Mais cet alphabet de l'histoire primordiale , ce trésor encyclopédique, si nous le repoussons, si nous dédaignons de l'ouvrir, nous pouvons tout avancer sans jamais^ rien prouver, ni conséquemment nous entendre. J'ai donc eu raison de dire : La vieillesse de l'homme n'est qu'un mot, si elle ne nous dit pas son âge. Sa jeunesse n'en est qu'un aussi, si elle ne nous en apprend pas plus.

Chaque peuple a varié sur son plus ou moins d'ancienneté, et beaucoup ne savent rien de leur histoire. Allez demander à cet insulaire de l'Océanie si sa race et même son île datent de cinq cents ans ou de cinq mille? 11 ne pourra vous répondre, ou s'il vous donne une solution, il vous la donnera au hasard.

C'est aussi à peu près ce que nous faisons, nous qui nous disons savants.

Nous faisons même pis, car au lieu de chercher à nous instruire et d'échanger des raisons, nous nous disons des injures.

. Nous voulons faire de l'âge de l'homme une question théologique. A quoi bon? Créature de Dieu, né de son souffle et de sa volonté, si l'homme reconnaît cette origine, s'il ne se croit pas fils du hasard et de la matière, s'il ne renie pas son créateur, qu'importe à ce Dieu éternel que

cet homme se croie âgé d'un jour de plus ou de moins ! Qu'importe aussi qu'il dise que ce monde est vieux de siècles ou seulement vieux d'années !

Nous venons de demander.sur quoi repose la dorée : or, comment la mesurer si nous ne pouvons pas affirmer que notre mesure est juste, ou que les jours selon nous sont bien les jours selon Dieu? Tout ici roule sur la lettre et la iaçon de l'entendre. Est^elle bien ou mal traduite?— Mal traduire est un malheur, mais ne peut pas être un crime si Ton traduit de bonne foi.

Une erreur astronomique n'en est pas un non plus.

Il me plairait de soutenir que les jours ont vingt-cinq heures ; vous pourriez y voir une sottise, mais vous n'y verriez pas un blasphème. Vous n'en verriez pas davantage si je vous disais qu'ils ont trente heures , qu'ils en ont trois cents ou trois mille; ou si vous y voyez un péché, dites-moi à quel quart d'heure, à quelle minute, à quelle seconde il commence.

En serait-ce un de croire que les premiers hommes vivaient mille ans?— Assurément non. On Ta même dit de quelques patriarches, sans compter Mathusalem qui en vécut neuf cent soixante-neuf. Eh bien ! mettez l'âge du monde en harmonie avec cette longévité humaine, et vous n'offenserez pas plus le Seigneur en donnant une longue vie au monde que vous ne l'avez fait en l'accordant à ses habitants (1).

La croyance ici est donc toute facultative. Si Dieu ne nous a pas révélé ce qu'il entend par jour, c'est qu'il a

(1) Il est facile de voir quel a été le but de l'auteur dans cet article. Lorsqu'on 1 846, parut son livre des Antiquités anti diluviennes, sous le titre : De Vlnduslrie primitive , l'orthodoxie en fut vivement attaquée à cause de la grande ancienneté qu'il donnait à rhomme. Depuis, ces attaques se sont renouvelées, notamment en Angleterre, de la part du clergé protestant. note de l'éditeur.

laissé à la raison humaine, à la science si vous voulez, le soin de le faire.

Que cette science nous démontre que Thomme a été créé cent mille ou deux cent mille ans plus tôt qu'elle ne Tavait cru d'abord, elle ne peut attenter, par-là, à la grandeur de Dieu ni à la dignité de Thomme. Elle y attenterait bien plus en soutenant le contraire ou en prétendant, nonobstant ce que la géologie et la paléontologie nous prouvent, que le globe est tout neuf et que Thomme est né d'hier. La vérité, quelle qu'elle soit, ne peut jamais être un mal ; c'est le mensonge qui l'est toujours.

Que voulons-nous donc ici? — Rester dans le vrai. Pour y être, il faut accorder l'âge de l'homme à l'âge de ce qui l'entoure, il faut ne pas l'isoler de la création. C'est donc tette création qu'il s'agit d'étudier. C'est dans cette terre et ses assises, dont chacune porte sa date, que vous trouverez son histoire et sa généalogie vraie; c'est là enfin que, titre en main, cet homme vous prouvera ses quartiers de noblesse et l'antiquité de sa race.

Aurions-nous jamais dû en douter? Est-ce parce que nous sommes petits que nous voulons rapetisser les choses, raccourcir jusqu'au temps, amoindrir Dieu lui-même et faire de nous, sa créature, un embryon à peine éclos? Si nous continuons à voir tout ainsi à travers une Innette de réduction, bientôt nous en viendrons à croire que le ciel n'est qu'un dais d'azur, et les astres des clous dorés plantés là pour l'enjoliver.

Ainsi parla le professeur. Avait-il tort ou raison? — C'est une solution que je vous demande.

AVANCEMENT. Avancement, c'est le veau d'or au, quel sacriOera toute sa vie l'individu qui a mis le pied à rétrier administratif, c'est-à-dire qui, de surnuméraire.

vient de passer commis. Avancement/ avancement! s*écriera-t-il tous les jours et bien souvent, sans que jamais il y arrive.

A ce tant désiré avancement, il sacriGera sa santé, son repos et. jusqu'à sa vertu et son caractère. Oui ! son existence entière, du joqr qu'il est commissionné, n'est plus qu'isolement et ^oTsme.

Hors les courts instants qu'il donne à sa: famille, un commis ne vit qu'avec les commis, c'est-à-dire avec des gens du môme métier que lui et, comme lui, n'ayant qu'un seul Dieu : Vavancemenl, Or, jamais commis n'a aimé un autre commis. Il demeurera avec loi en bonne intelligence, n'entravera pas son travail, l'y aidera même, au besoin il pourra lui donner un bon conseil et le secourir de sa bourse ; mais si ce camarade est son concurrent à l'avancement ou s'il occupe la place à laquelle liû-même aspire, il ne sera pas fâché de le voir révoquer ni même enterrer. Sans doute il ne prononce pas tout haut ce vceu cruel, il repousse même cette mauvaise pensée , et pour rien au monde il ne voudrait contribuer à sa révocation et encore moins à son décès ; néanmoins, si Tune arrive ou si son bon camarade est atteint d'une maladie mortelle, tout en pleurant sur son sort et sur le malheur de sa famille, il serait désolé qu'il en revînt.

Tel est l'esprit de l'employé dans sa meilleure acception, ou chez qui le sens mor«il n'est pas encore perverti. H veut parvenir, il le veut avec passion, mais cette passion même ne lui fera pas commettre une action que réprouye la probité. Son égoïsme est tout passif : c'est le gourmand qui mangera volontiers d'un faisan tué en maraude, et qui est trop scrupuleux pour le tirer lui-même : il en profite, et laisse le péché à d'autres. Mais il cfl une classe de fonctionnaires dont régoisme est moins timoré et qui , ne voyant qu'eux, ne peuvent guère s'embarrasser des autres

et faire du sentiment à leur occasion. J'en citerai un exemple.

Philippe est un commis zélé et intelligent, son avenir est assuré; il est plus avancé qu'on n'est ordinairement à son âge, il avancera encore ; mais il veut avancer trop vite et dissimule mal son désir. Cela lui fait tort : il n^est pas un de ses collaborateurs qui ne sache que Philippe qui, dans sa vie intime, e^t toujours prêt à leur rendre service ou à les sauver d'un péril, les pousserait dans Forhièrc ou leur marcherait sur le ventre s'il s'agissait d'avancement. Ce mot l'éblouit et le fascine à tel point que sa conscience s'oblitère, et qu'il ne voit l'équité que dans ce qui lui est utile.

Nul repos pour Philippe : en recevant sa première commission, il a accepté le rocher de Sisyphe. Tout le temps qu'il ne consacre pas aux devoirs de sa place, il l'emploie en démarches, en lettres, en visites, pour obtenir des protecteurs.

Il n'en a trouvé que trop : ils ont tellement fatigué le ministre, qu'il a pris en grippe ce protégé de tout le monde. Deux fois l'occasion se présente, et cet avancement si chaudement brigué lui échappe : un autre est nommé.

Ce concurrent, avec autant de mérite que lui, avait bien plus de droits par son ancienneté. Philippe n'en crie pas moins à l'injustice ; il parle de brigues et d'intrigues ; il ne tient pas même à lui qu'on ne croie son rival un malhonnête homme, un être dangereux. Il lui tend des pièges, il ne néglige rien pour le compromettre.

Ne pouvant y réussir, il finit par lui chercher une mauvaise querelle.

Il a le dessous. Il se pose en victime, il accuse son confrère de tous les torts dont lui seul eist coupable.

Un ami veut le ramener à de meilleurs sentiments : c'est en vain. Exaspéré par ce second grief, Philippe se livre à

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de nouvelles récriminations : c'est son concurrent qui Ta calomnié, qui a brisé sa carrière, qui Va perdu dans Tesprit de ses chefs et qui, non content de cela, Ta menacé, provoqué, insulté.

Son ami essaie de lui prouver combien tout ceci est contraire à la vérité; il lui démontre que celui qu'il appelle son ennemi est un homme doux et pacifique, qui n'avait pas même demandé l'avancement qu'on lui a accordé, et qui, bien loin de lui vouloir du mal, a fait , tout au monde pour prévenir -son injuste agression.

Rien n'y fait. Philippe, peu toucHé des efforts du conciliateur, ne voit plus en lui que le complice de son adversaire. Oui ! c'est ce faux ami, qui l'a aidé à lui ravir le prix de ses services. Bref, il se brouille avec le seul homme qui pouvait encore lui donner un bon conseil.

Qu'en arrive-t-il ? — C'est que le caractère de Philippe, qui ne se contraint plus, se révèle enfin aux yeux du chef qui s'intéressait à lui et que, convaincu de son mauvais esprit, il lui donne une note défavorable.

Elle eût brisé l'avenir de Philippe. Le hasard fait qu'un de ses parents est nommé sous-chef du personnel. Chargé du classement des notes, il voit celle-ci, la met de côté, et, par ses soins, Philippe obtient enfin cet avancement si désiré.

Le voilà heureux. Son bonheur fut court : la place qu'il vient de quitter est supprimée et, par suite, une position plus belle que celle qu'il a obtenue lui-même est faite à l'employé qui Ta remplacé. 11 serait donc aujourd'hui, par la seule force des choses, plus avancé qu'il n'est, et c'est probablement pour lui nuire que son cousin lui a fait donner ce malencontreux changement, car c'est ainsi qu'il nomme maintenant la promotion dont il était si fier.

Pour comble d'infortune , son premier concurrent , chargé d'un travail extraordinaire dont il se tire bien, fait

un nouveau pas : il devient chef, et Philippe se trouve précisément sous ses ordres.

Pour le coup, Philippe n'y tient plus : dans un moment d'exaspération, il écrit une lettre presque menaçante à son protecteur qui, furieux à son tour renvoie Timpertinente missive au directeur de Philippe qui donne Tordre de le suspendre de ses fonctions, et c'est son ancien rival, devenu son chef, qui est chargé de Texécution de cette mesure.

Philippe, pour se soustraire à cette humiliation, veut remettre sa commission. Ce chef qui est un homme essentiellement bon, non-seulement Feu dissuade, mais le fait rentrer en grâces auprès de son directeur.

Philippe se montre d'abord reconnaissant; il semble tout dévoué à celui qu'il appelle son sauveur, il ne néglige rien pour le satisfaire et e£fàcer les mauvaises impressions qui peuvent lui être restées.

Ce dévouement et ces bons sentiments auraient peutêtre continué, si Tune de ces révolutions auxquelles on ne s'attend guère n'était pas survenue. Le nouveau ministère voulut écarter des administrations les légitimistes qui, à cette époque, lui paraissaient à craindre, et faire ce qu'on nommait des épurations. Or, le directeur, dont le nom était fort aristocratique, passait pour être attaché à la branche aînée et conséquemment regretter l'ancien état de chose. On interrogea les employés et notamment Philippe à qui le commissaire du gouvernement lit espérer de l'avancement s'il dénonçait les suspects.

A ce mot d'avancement, Philippe perdit la tête; il dit tout ce qu'on voulait lui faire dire. Il compromit gravement son chef qui fut révoqué et sa place donnée, non à Philippe, mais à l'employé bien réellement son ca(iet qui, après l'avoir remplacé, avait eu, comme nous l'avons vu, un avancement inattendu.

SOO AVANCEMENT.

La leçon ëtait rade : le déaonciatear n'avait pas profité de sa mauvaise actioA, et Todieux hû en était resUS- Sa camarades, qui regrettaient le directeur renvoyé, ne pouvaient plus le souffrir. Le nouveau chef, se méfiant de lui, prit ce prétexte pour s'en débarrasser : il le signala comne ne pouvant vivre avec ses coUaboratoirs et le fit placer ailleurs.

Le chef sous les ordres duquel il passa était tout-à-4ait à la hauteur du moment. Philippe se présenta comme un i^publicain de la veille, il se dît poursuivi par la haine des réactionnaires, il invoqua le témoignage du commissaire du gouvernement qui se ressouvînt de lui et lui fit obtenir un grade de plus.

Aujourd'hui, Philippe n'est pas encore directeur, mais il ne tardera pas à Têtre, et comme il a réellement de la capacité, la plus vaste carrière lui est ouverte. Cependant, à quelque point qu'il parvienne, il n'en sera pas moins à plaindre, parce que chaque faveur qu'il voit accorder à un autre est un coup de poignard qu'on lui donne. Le jour où Ton a fait entrer Philippe dans l'administration, on l'a plongé dans une fournaise. Sa misérable ambition, après l'avoir rendu constamment malheureux, abrégera certainement son existence.

Ce n'est pas ici un portrait de fantaisie : Philippe existe, et son caractère n'est pas unique. La manie des places est une des calamités de l'époque : grands et petits, pauvres ou riches, chacun en veut une. L'obtient-il ? il lui en faut une meilleure, et toujours ainsi jusqu'au jour où la mort lui dira : Assez.

Si j'étais gouvernant, je réduirais de moitié le tourment des ambitieux, en réduisant d'autant leurs espérances ; je supprimerais, à mesure des extinctions, la moitié des emplois rétribués, et il y en aurait encore un quart de trop.

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