UN NÉGOCIANT
UN NEGOCIANT. Isidore G** était mon camarade de pension ; j'avais dix ans, il en avait douze. Fils et petit-fils de magistrats, il était destiné à suivre la carrière de ses pères. Le pensionnat ou nous étions, les collèges étaient fermés à cette époque, se composait d'une vingtaine d'élèves appartenant tous à des familles de la noblesse ou de l'ancienne magistrature. Aucun de nous n'avait donc été élevé dans des idées industrielles et commerciales, et je dois ajouter que tout enfants que nous étions, nous avions, assez ridiculement d'ailleurs, une sorte d'antipathie innée pour ces professions spéculatrices, et pas un de nous n'aurait voulu en embrasser une, quelle qu'elle fût. Cependant, tous ses instincts y portaient le jeune C** ; il avait la manie de vendre et d'acheter ; les fruits , les gâteaux, les confitures qu'on lui donnait pour déjeûner, il nous les vendait, non pour thésauriser, mais pour acquérir quelqu'iautre chose qu'il revendait bientôt.
Le père d'un de nos compagnons était un savant entomologiste. Le fils faisait la chasse aux insectes pour son père, et nous l'y aidions. Peu à peu, le goût des collections nous vint à tous. Ce fut une mine à exploiter pour Isidore : dans ses promenades, il ramassait comme nous des insectes, mais au lieu d'en prendre un ou deux de chaque espèce, il en recueillait une douzaine. Rentré à la pension, il les cachait, n'en laissant voir qu'un à la fois, et il nous les vendait, comme rares, le plus cher qu'il pouvait. Cela fait, il en rachetait d'autres plus beaux ou moins communs; puis, plus tard, il bénéficiait encore sur ceux-ci. De pensionnaire qu'il était, il fut mis par ses parents à la demi-pension, c'est-à-dire qu'il ne couchait plus chez le maître. Alors il devint notre commissionnaire en ville. Moyennant un léger bénéfice qu'il stipulait d'avance, car il ne donnait rien nu hasard, il nous apportait ce que nous lui demandions.