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UN NÉGOCIANT

Il était leste et adroit : quand nous jouions aux bprrcs, le côté duquel il se rangeait était ordinairement vainqueur. On se le disputait donc. Alors il lui vint Tidée de se mettre aux enchères : il passait ainsi au parti qui lui donnait le plus.

H avait aussi imaginé Passurance, et dans certain jeu de billes qu'on jette par poignée dans un trou et où le nombre pair ou impair, annoncé d'avance, gagne, il faisait le métier d'assureur, non par coup, mais pour une série, et il y trouvait presque toujours son bénéfice.

La banque ne lui était pas non plus étrangère : il nous avançait des fonds et des jouets, il prêtait des billes, il louait des toupies, des ballons, des raquettes et des volants.

Quoique très-strict sur ses droits qu'au besoin il soutenait à coups' de poing, comme il se montrait loyal, qu'il tenait ses engagements et ne trompait jamais sur la qualité de la chose vendue, son commerce fut longtemps prospère. Il n'avait pas de concurrent, mais il s'en établit un qui, pour son début, annonça un grand rabais dans les prix. Isidore perdit donc toutes ses pratiques; il en fut fort contrarié. Cela dura peu : son rival, qui n'avait pas autant d'intelligence, lit de mauvaises affaires, et il tenta d'aider ii la fortune en trompant ses clients. Ceux-ci s'en plaignirent au maître qui, jusqu'ici, n'avait rien vu ou avait fermé les yeux ; mais il n'en fut plus de même quand il sut que l'improbilé s'en mêlait : il renvoya l'écolier voleur et défendit à Isidore de négocier davantage.

Ce fut une grande privation pour lui et pour nous. Moi surtout je considérais la décision du maître comme un abus d'autorité, et, pour la première fois, je prêchai la liberté du commerce.

Le vendeur et les acheteurs étant d'accord, le négoce recommença de plus belle ; seulement les marchés ne se faisaient plus à la bourse, mais dans la coulisse, ou si vous aimez mieux, sous le manteau et à terme.

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Isidore, qui avait atteint sa seizième année, fut retiré de pension pour entrer dans une étude et s'y préparer à faire son droit dont on venait de rouvrir les écoles.

J'étais également sorti des bancs assez mauvais latiniste, mais le latin alors n'était pas en grande recommandation. Ajoutez que le français ne Tétait guère plus : le beau langage ne conduisait à rien , on n'appréciait que l'harmonie du' canon et l'éloquence de la poudre. Enivré de son odeur, on me dépaysa dans l'espoir de m'en distraire : je partis donc à quinze ans pour faire mon premier tour d'Europe, et ce ne fut pas le dernier.

Quelques annéees après, me trouvant à Trieste, j'y entendis parler d'un Français envoyé par une maison de Paris et qui accaparait toutes les éponges du pays : l'Adriatique n'en fournissait pas assez pour lui, et l'on ne parlait que des montagnes de ce produit qu'il entassait dans ses magasins. On en citait surtout une grosse comme une tonne, et la reine des éponges. Tout le monde courait la voir, et j'y fus avec la foule.

A quelques détails qu'on me donna sur les habitudes du propriétaire qu'on ne connaissait que sous le nom de sa maison, je soupçonnai que ce pouvait être mon apprenti magistrat que son instinct avait entraîné et qui avait jeté sa robe aux orties.

Je ne m'étais pas trompé : c'était bien lui. il avait quitté l'étude du notaire pour s'attacher à un gros négociant qui avait vu tout de suite le parti qu'on pouvait tirer d'un homme qui ne rêvait que négoce.

Comme à beaucoup d'intelligence Isidore joignait de la conduite, il obtint bientôt la confiance de son patron qui, malgré son jeune âge, lui confia, ainsi qu'on vient de le voir, des affaires d'une haute importance.

Je le rencontrai plusieurs fois encore dans le cours de mes voyages, soit en Italie, soit en Allemagne, en Bohême,

30i LA PITIE.

en Hongrie, remuant des millions comme il remuait des sous à la pension, et pourtant ne dédaignant pas les petits bénétices tout en s*occupant des gros. A Trieste, où il avait acheté pour un demi-million d'épongés, il m'en avait revendu une de deux francs. A Venise où, entr'autres choses, il chargeait un navire de verroterie et de chapelets de pacotille, il m'en céda une demi-douzaine à vingt-cinq centimes la pièce. Il m'aurait, je n'en doute pas, prêté généreusement cinquante mille francs si je les lui avais demandés, mais il n'aurait pas retiré de son entrepôt un objet de deux sous sans y trouver son liard de bénéfice.

Après de nombreux voyages commerciaux, son patron, dont il était devenu l'associé, lui céda son commerce, et sa maison est aujourd'hui l'une des plus riches et des plus honorables de la capitale.

LA PITIÉ. On dit souvent d'un hon^pe : Il est insensible, il est sans pitié. C'est possible si cet homme est fou ou idiot, ou bien si c'est un enfant qui n'est pas encore à râgc de raison ou un vieillard qui n'y est plus et dont les libres sont complètement détendues.

Pour qu'un individu soit arrivé à l'insensibilité absolue des douleurs d'aùtrui, il faut qu'il ait entièrement perdu la conscience des siennes. S'il n'est pas tombé à cet état négatif, le sentiment de la pitié ne peut être tout-à-fait éteint en lui.

Voyez riiomme le plus accoutumé au sang, un bourreau, un meurtrier, un scélérat endurci à tous les crimes et qui égorgera un passant pour lui voler quelques. sous et parfois même sans nécessité et seulement pour satisfaire un caprice homicide. Eh bien ! une heure après, vous trouverez ce même homme tourmenté, souffrant, pleurant, parce que son père, sa femme ou son iils est malade.

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