LA PITIÉ
N'aime-t-il ni sa femaie, ni son père, ni son enfant? est-il lîiéme capable de les frapper, de les égorger? souillé de ces nouveaux forfaits, la sensibilité de ce monstre ne sera point éteinte : elle s'arrêtera sur sa mère qui a survécu à ces meurtres, ou bien sur une maîtresse pour laquelle il les aura commis, et il fondra en larmes s'il les voit tristes et souffrantes.
N'a-t-il ni mère ni maîtresse, ou est-41 disposé à les traiter comme il Ta fait de son père et de sa femme? c'est la maladie de sou chien, de ce fidèle compagnon qui va lui arracher des soupirs ; c'est la mort d'un oiseau qu'il a élevé, d'un écureuil ou d'un lapin.
Est-il insensible à tout ceci? les animaux comme les hommes sont-ils victimes de ses penchants sanguinaires, et ce cœur de pierre n'a-t-il jamais rencontré une créature dont les douleurs aient pu l'émouvoir? c'est sur un être imaginaire qu'il va s'apitoyer. Il ne pourra pas lire un roman sans s'attendrir. Au théâtre, on l'entendra sangloter en écoutant une tragédie ou un drame : furieux contre le tyran qui poursuit l'innocence, il est prêt à s'élancer sur la scène pour l'étrangler de ses mains.
Oui, tel est l'homme. Quoi qu'il fasse, il faut qu'il paie le tribut à la nature : or, la pitié est dans cette nature ; elle est le principe de toutes les qualités sociales, de toutes les vertus chrétiennes. Ce principe, on peut l'atténuer ou en suspendre l'effet, mais non l'étouffer.
Dans notre civilisation, les grands actes de cruauté sont presque toujours commis sous l'influence de l'alcool ou d'une irritation accidentelle, d'un moment de colère, de besoin ou de passion désespérée. Sans doute il y a aussi des crimes prémédités, puis consommés de sang-froid, mais il y en a moins. Or, les premiers sont ordinairement suivis d'un prompt repentir. Le coupable ne se l'avoue pas toujours, il dissimule à tous et à lui-même ce qu'il éprouve;