PASSION.— GENIE
Bien des écrivains confondent en eux la passion et le génie : ils prennent Tune pour Tautre ; cependant ce sont choses qui se ressemblent peu. Tous les hommes comprendront ranimation de la passion, fort peu sentent l'inspiration du génie.
« Comme tous ceux qui savent tenir une plume, me disait un poète de mes amis, il m'est arrivé d'écrire lorsque l'ambition, la colère, la jalousie, l'amour m'animaient. Dans ces instants, je n'ai jamais douté que mon style, s'élevant à la hauteur des sentiments que j'éprouvais, ne fut passionné, éloquent, persuasif. Eh bien ! toujours je me suis trompé. Revenu à mon état normal, quand j'ai relu ces lignes que je croyais inspirées, je les ai trouvées froides, guindées, misérables; les pensées étaient communes, l'expression triviale, les conclusions hasardées et souvent fausses.
« Lorsque j'en ai cherché la cause, j'ai compris que dans mon exaltation et le besoin de la communiquer, ma plume ne rendait pas la phrase que lui dictait mon âme : je
pensais juste autant que la passion peut \e faire, mais j'écrivais feux. »
Mon ami avait raison. Tel est cet homme que la fureur transporte : les paroles affluent à sa bouche pour-exprimer ses griefs on son indignation, et pourtant il n'en peut faire sortir aucune ; il bredouille, il reste court. Ce n'est pas qu'il n'ait rien à dire, mais il voudrait dire tout à la fois. Dans l'abondance des pensées qui l'assiègent, il ne sait laquelle choisir, et en cherchant par où il doit commencer, il passe d'une idée à l'autre sans en développer ni coordonner aucune.
Le génie a sa passion sans doute, mais le plus souvent il est calme, réfléchi. Ce n'est pas la tête qui s'échauffe ou l'âme qui s'emporte qui va produire un chef-d'œuvre. Elle en aura l'idée: cette idée est le début d'une conception, c'est un germe, mais ce germe ne peut éclore qu'avec le temps et qu'après une sorte d'incubation.
*L'homme de génie sent la première inspiration d'une belle création, d'une grande découverte : c'est l'étincelle qui annonce la lumière. Mais cet éveil ne suffit pas. Si son génie s'endort, il' n'en résultera rien : le germe avorte, et c'est malheureusement ce qui arrive le plus souvent. Les hommes de génie ne sont pas rares, peut-être même tous les hommes dont les facultés sont complètes ont-ils le génie d'une chose, mais il y en a fort peu qui aient la volonté d'en proliter, ou avec cette volonté, la persévérance nécessaire pour la conduire à bonne fin.
Cet avortement est toujours un dommage pour l'humanité : sans le génie, cette humanité, restant terre à terre, ne produirait rien de grand.
Quand accidentellement la passion, aspirant au génie ou se croyant le génie, est entrée dans la voie, elle n'y persévère pas. Épuisée par sa violence même, elle y a fait quelques pas, puis s'est arrêtée haletante. La passion rêve
les chefs-d'œuvre, mais elle n'en crée pas. Pourquoi ? C'est que dans la passion il y a plus de matière que d'esprit, les sens y dominent : l'âme ne vient qu'après.
La pasçion est un entraînement qui n'a guère qu'une idée ; or, il n'y a pas de création dans une pensée unique : tout chef-d'œuvre est complexe. Son point de départ est un éclair, un rayon, mais il faut que ce rayon prenne un corps. L'œuvre est une combinaison, un calcul, une suite de pensées fortes harmoniées entr'elles et élaborées par la réflexion : c'est ainsi seulement, ou par un travail soutenu dans le calme et la méditsftion, que ces idées deviennent fécondes. Or, c'est le contraire que fait la passion : elle éclate, elle brûle, elle consume et ne produit pas ou ne produit qu'un météore. Elle a pu lancer un homme dans la carrière, mais, seule, elle ne l'y soutiendra pas et ne le conduira point au but.
C'est donc de sang-froid que le génie met de la passion dans son œuvre ; c'est ce trait tracé par la réflexion qui donnera à ce personnage ce caractère fébrile, cette tête ardente, cette âme ou bouillonnent tous les feux de l'amour ou de l'ambition : c'est ici la flamme qui jaillit de la glace.
11 n'en saurait être autrement : cette statue, cette peinture où tant de passions sont empreintes, où vous lisez la haine, la fureur, le désespoir, a peut-être demandé à Fauteur plusieurs années d'étude et de travail. Pensez-vous qu'il soit resté tout ce temps dans les convulsions du délire ou dans l'extase de l'inspiration? Non, l'homme de génie accomplit son chef-d'œuvre avec cette mansuétude, cette tranquillité placide du tisserand, ajoutant un fil à un fil, une nuance à une nuance. S'il n'en était pas ainsi, la nature n'y suffirait pas.
J'ai connu plusieurs hommes de génie. Les uns ont acquis une immense célébrité , les autres n'ont été devinés que par quelques intimes : la foule ne les a pas compris, elle
n'n même pas voulu les voir. On lui a* dit : ils sont là. Elle a répondu : c'est possible, et a passé son chemin.
Souvent aussi c'est le génie lui-même qui, par timidité, modestie, paresse ou dédain, a préféré rester dans Fombre. II y est mort ignoré.
Un jour, peut-être, après bien des années, on lui rendra justice ; ou plus probablement quelque fureteur mettra la main sur sa vieille invention ou son manuscrit poudreux, et en effaçant le nom et rajeunissant Tœuvre, il dira: j'en suis Fauteur. Que de vols posthumes se sont ainsi commis ! Si tous les paons ressuscitaient, bien des geais se trouveraient sans plumes \
Je pourrais citer un de ces paons qui se laissait plumer de son vivant, et dont la bonhomie allait jusqu'à rendre grâces à son voleur qui lui persuadait que l'éclat des quelques plumes qu'il lui laissait était un reflet des siennes.
En général, ce qui distingue ces esprits hors ligne, c'est leur grande simplicité, je dirai presque leur niaiserie : un homme fin n'a jamais été un homme de génie. Voilà pourquoi ce dernier ne fuit pas fortune. Cependant l'homme de génie peut avoir des passions vives, bien qu'elles soient ordinairement chez lui moins apparentes que chez l'individu qui n'a que des passions sans génie.
L'homme de génie peut être ambitieux, mais alors il aurait trop d'orgueil pour avoir de la vanité. Il n'est jamais bavard, et n'est entêté qu'en ce qui concerne quelque partie de son art.
Un grand génie moderne, un grand conquérant, par une anomalie étrange joignait la vanité à l'ambition. L'ambition lui lit faire de grandes choses, la vanité les détruisit. Ce fut elle qui l'empêcha de s'arrêter à temps, de céder quand la raison lui disait : cède. Ce fut la vanité qui le tua.
Dans la vie de famille, l'homme de génie a le caractère facile, faible môme; il n'a pas l'esprit de ménage, il n'est
pas économe. SMi a des vices, ils tiendront de cet abandon : il sera joueur, buveur, libertin peut-être, mais il ne sera ni envieux, ni haineux. Est-il offensé? si, dans un premier mouvement de colère, il ne vous tue pas, peut-être se souviendra-t-il de l'offense, mais il ne s'en vengera pas.
La défiance n'entre pas dans son esprit, et pourtant J.-J. Rousseau fut défiant, mais je crois que ceci tenait moins à l'organisation native de ce grand écrivain ou à son caractère même qu'à l'état de servilité dans lequel il avait été élevé, et à la réaction d'une longue humiliation qui lui avait appris à se méfier de lui-même. De là à se méfier des autres, il n'y a qu'un pas. Cette méfiance» surexcitée par l'orgueil, avait tourné en monomanie : il y avait du fou en lui.
Il faut bien dire qu'il en est ainsi de la plupart des hommes de génie. Cette propension à la démence n'est pas sensible chez tous ; on en voit qui meurent sans qu'elle se soit manifestée. Il en est d'eux comme de ceux qui ont un germe de maladie qu'ils portent toute leur vie sans que jamais elle se déclare ; mais s'ils voulaient s'examiner et faire leur confession, je suis certain qu'il n'en est pas un seul qui n'avoue que cela est vrai.
Nous disions que le génie et la simplicité d'esprit n'étaient pas incompatibles : les exemples n'en sont pas rares. Je connais un homme qui, sans qu'il s'en doute, est un profond mathématicien, et qui, dans la mécanique, a fait des œuvres, lesquelles, mieux appréciées, inscriraient son nom dans rhistoire. Eh bien ! cet homme se laisse duper comme un enfant et par tout le monde : c'est un vrai gobe-mouche qui croit à toutes les bourdes qu'on lui présente, qui se prend à tous les hameçons. Apte aux plus hautes conceptions, il va résoudre les problèmes les plus compliqués, et il ne pourra faire une addition juste ni comprendre ce qui lui revient d'une pièce de vingt sous sur laquelle il aura
payé vingt centimes : il a du génie d'un côté, et de Tautre il est stupide. Aussi bien des gens haussent les épaules quand on leur dit que c'est un grand talent ; ils le tiennent pour idiot, et se croiraient injuriés si on leur disait qu'ils lui ressemblent. Sa femme elle-même Ta pris pour tel et Fa laissé après quelques mois de mariage, et pourtant alors il était jeune, beau et bon, comme il Test encore.
Je dirai à ce sujet que si quelques femmes estiment le génie chez les hommes et Py aperçoivent, c'est le très-petit nombre, et si l'on connaissait la vie intime des individus de génie, l'on verrait que les trois quarts ont été dédaignés de leur entourage. On a dit depuis longtemps qu'il n'y avait pas de grand homme pour son valet de chambre ; il y en a encore moins pour sa femme. '
Ceci d'ailleurs est réciproque : un mari ne croit guère au génie de la sienne. Si, accidentollement, il y ajoute foi , il l'y estime peu : il y voit une usurpation de ses droits.
' Nous aimons peu les femmes de génie. Si nous les persécutons moins, nous les entravons et les décourageons davantage : nous les tuons par le dédain et la moquerie, et ' cela plutôt par incrédulité que par malveillance. Pour que le génie d'une femme surgisse et se manifeste, il faut une réunion de circonstances qui se rencontrent bien rarement. Voilà pourquoi l'histoire en cite si peu ; elle n'en compte pas une par siècle; mais cela ne prouve nullement qu'iL n'y en ait pas eu plus.
L'éclosion du génie est-elle beaucoup plus favorisée chez les hommes? Non; ses premiers ennemis sont les parents, parce que bien peu sont en état de le comprendre. Aussi quels sont les grands poètes, les grands artistes dont les pères n'aient pas d'abord combattu lu vocation? Nous ne dirons rien de trop en affirmant qu'un tiers des génies naissants ont été étouffés en famille.
Un autre tiers Test par Técole qui, notamment à notre époque, en tue plus qu'elle n'en fait éclore.
Mais les parents et les maîtres réunis en ont certainement moins détruit que le génie lui-même qui se suicide par sa paresse ou ses excès et, plus fréquemment encore, qui s'éteint dans Ilgnorance de lui-même. Combien d'hommes de génie meurent sans connaître leur vocation, sans qu'ils aient compris que ce qu'ils éprouvaient était une impulsion d'en haut, une révélation féconde ! Ils ont senti peut-être qa'i\ne puissante faculté vivait en eux, mais, instrument dont ils ignoraient l'usage, ils n'en ont pas cherché l'application: avec le pouvoir de faire, ils manquaient de courage pour l'entreprendre.
Peut-être aussi n'ont-ils pas estimé cette faculté à sa valeur. Ils ne l'ont pas appréciée parce qu'ils l'ont crue commune à tous et que, par l'ignorance, ils ont pris l'inspiration créatrice pour un effet banal qui ne devait produire que ce que chacun avait fait ou pouvait faire. Faute de bien juger les autres, ils se sont ainsi mal jugés eux-mêmes, et en les plaçant trop haut, ils se sont placés trop bas. Que leur a-t-il manqué? Une circonstance heureuse, ou un homme intelligent qui, en leur révélant ce qu'ils étaient, leur eût montré ce qu'ils pouvaient être.
Ajoutons que trop souvent, par suite de sa position sociale, lié à son banc de misère, étouffant sous sa mansarde ou dans le coin obscur du grenier de son père, le génie manque d'air et de soleil. Sans espace, il ne peut se développer : croissant au coin d'une rue, il ne donne pas de fruit, parce que cette borne lui fait ombre.
Il a aussi contre lui, en outre de nos institutions scolastiques peu favorables aux grandes choses qui les étonnent et les déroutent, les préventions de la foule ou cette crainte instinctive qu'une puissance inconnue inspire toujours aux faibles : or, les faibles ou les esprits médiocres forment
8 PASSION.-GÉNÏE.
partout la majorité. Alors seul contre tous, il cède à la nécessité. Comme le prêtre de Cybèle, il se mutile lui-même; il se baisse devant Tidole, de peur de la renverser de son souffle ; il se fait petit pour vivre avec les petits et pour qu'ils le supportent ; à ce prix, ils le laissent vivre.
Il vit donc, et de son génie même, mais il le leur émiette : c'est à ronce qu'il le vend. Il rêvait un Apollon, ils lui demandent des pochades; et bientôt, lui aussi, va se complaire à cette œuvre où chacun dit qu'il excelle. C'est ainsi que le génie s'éparpille et s'étiole.
Cet homme est maçon, et il y a en lui le génie d'un Mansard. Il pourrait aussi concevoir et bâtir le Louvre, il le sent; mais n'ayant à construire que des barraques, il emploie à cette construction la portion de génie qui s'y rattache. Il fait des barraques supérieures à toutes les autres: c'est, dans cette spécialité, le nec plus uUrà de l'art. Il remplirait l'univers de son noui, mais il n*en a pas l'ambition. Il dit à son génie:— A quoi bon? est-ce que je ne vis pas en faisant des barraques ? c'est moins beau, mais c'est aussi profitable, et cela donne moins de mal. — Là-dessus, ce maçon qui aurait pu être Michel-Ange, reste maçon et mourra tel.
Un autre ennemi du génie est le faux génie, c'est-à-dire l'individu qui n'en a pas, mais qui croit en avoir et qui ne le voit nulle part qu'en lui. Si l'homiue vraiment de génie est professeur, il découvrira ce génie dans ses élèves et l'en fera surgir; tandis que l'homme an faux génie ne l'apercevra pas, ou s'il le voit, il le conduira mal, et le faisant passer à l'alambic du sien, il l'étranglera ou le faussera.
Le faux génie est envieux : c'est lui qui arrête et annihile les grandes découvertes. Ne les comprenant pas, il les commente, il les explique à sa manière et (^n fait un non sens ; ou bien prétendant faire mieux, il les gâte en croyant les perfectionner, et il en rend l'application impossible.
Quand, fatigaé du terre à terre et sortant de la Toie battue, le talent veut prendre son vol, le faux génie, armé de ses ciseaux qu'il appelle des règles, est toujours là pour lui couper les ailes.
C'est encore lui qui, devenu docteur, passe sa vie non à chercher des vérités et à étendre la science, mais à la resserrer dans ce cercle d'airain qu'il a forgé pour luimême.
Le faux génie est d'autant plus à craindre qu'il est de meilleure foi. S'il se croit prophète, s'il le fait croire à d'autres, ce dont il n'est que trop d'exemples, il peut, pendant des siècles , retarder la marche de la raison et même la faire rétrograder.
Chaque siècle a eu ses faux génies avec leurs écoles et leurs disciples, mais chaque siècle n'a pas toujours vu surgir ses génies vrais.
Aujourd'hui avons-nous les nôtres? — Nos descendants en décideront.
UN CAUSEUR. Je connais un homme assez laid de figure et pas très-beau du reste, ni grand, ni petit, plutôt noir que blond et de tournure parfaitement bourgeoise ; aussi porte-t-il un nom qui n'est rien moins qu'aristocratique. Il n'est pas pauvre, il n'est pas riche non plus, mais il l'est assez pour ses goûts simples. Plaisirs, spectacles, fêtes, bals, concerts, il fuit tout cela comme peste, et n'accepte un dîner que par grâce. Il est vrai qu'il n'en donne guère, sauf peut-être à un ami qu'il invite accidentellement à partager le hasard d'un menu improvisé.
S'il n'est pas riche, ce n'est pas qu'il n'eût pu le devenir, sinon en rentes, du moins en influence et en places, car il a dans le monde de nombreuses et belles connaissances ; mais il n'en use ni pour lui ni pour les autres. Non-seule-
ment il ne demande aacune faveur, mais il refuse celles qu'on lui offre» ne se targuant point de ce peu d'ambition, car il croit que tout le monde est comme lui. Aussi n'a-t-on jamais recherché sa protection, certain qu'on est de ne pas l'obtenir. D'ailleurs, comme il ne parle pas de ses puissants amis, il n'y a guère que moi qui sache qu'il en ait.
D'après l'esquisse que nous venons de tracer du personnage et de sa manière de vivre qu'on pourrait peut-être, non sans quelque apparence de vérité', taxer d'égoisme, on doit en conclure qu'il ne fait de frais pour personne et qu'il ne se fatigue ni en visites ni en politesses. En ceci on concluerait juste ; mais si on ajoute qu'on l'évite, qu'on le repousse et que c'est un de ces parias mis au ban de la société fashionable, on se tromperait : ja vérité c'est que, dans sa ville, il n'est pas d'homme plus recherché. Pourquoi? est-ce parce qu'il ne semble pas se soucier de l'être ? Gela y contribue ; mais il n'est pas aussi sauvage qu'on pourrait le croire, et quoiqu'il ne soit pas ce qu'on appelle un homme du monde, il ne hait pas les petites causeries, les petits whists, le petit thé iqtimc, et, dans la bonne saison, il ne refuse guère les invitations aux promenades de famille, aux chasses à longue halte et aux pique-niques des dames. Or, ces invitations sont fréquentes, car tous ceux, hommes, femmes, enfants, qui ont fait une fois de ces parties avec lui, les trouvent fades et ennuyeuses lorsqu'ils les font sans lui.
—Oh ! je vois, dira-t-on, c'est un boute- en- train, un diseur de bons mots ou de calembourgs, un farceur, un rieur.
— Rien moins; il ne rit guère et déteste les farces, et jamais je ne l'ai entendu faire un caiembourg.
— Alors c'est un chanteur de romances ou un pianiste à contredanses ; il remplace le ménétrier et fait, à la grande joie des mamans et des maîtresses de maison, danser pour rien les jeunes filles.
— Lui un 'chanteur ! lui un pianiste ! vous n'y êtes guère. S'il voit un piano dans votre salon, il s'arrête à la porte : cachez-le donc bien, si vous voulez qu'il y revienne. Quant à la romance, il se bornera à aller prendre l'air au jardin jusqu'à la ritournelle finale inclusivement.
— C'est donc un grand joueur de whist?
— II y joue bien en effet ; mais ce serait une raison pour que tous ceux qui n'y jouent pas ou y jouent mal lui tournassent le dos, car, au whist, un bon joueur déteste les mauvais qui le lui rendent bien : or, je vous ai dit qu'il était recherché de tout le monde.
— Ah ! j'y suis. Notre homme a une jolie femme, une femme aimable, et l'on fait la cour au mari par amitié pour la femme.
— Vous n'y êtes pas encore. Il n'est pas marié, et comme il a quarante-cinq ans, il est probable qu'il ne se mariera pas.
— Maintenant, je n'y suis plus. Ni jeune, ni beau, ni riche, ni puissant, ni marié, et vous dites qu'il est recherché de chacun.
— Oui, il Test. La raison, la voici : mon homme a un talent qu'on ne trouve guère qu'en France, où même de jour en jour il devient plus rare, et ce talent est celui de causer. Ne croyez pas qu'il soit un de ces conteurs à l'heure, de ces faiseurs d'interminables histoires; non; s'il en fait, elles sont toujours courtes. Il ne vous parlera non plus ni de science, ni d'art ; il ne fera pas de phrases sur la littérature ; il n'en fera pas même sur la politique, quoiqu'il soit fort divertissant quand il en parle, précisément parce qu'il ne semble pas avoir l'intention de vous divertir. Ce n'est pas un optimiste, c'est même le contraire : il ne voit qu'accidents, que malheurs; mais il vous les montre sous un jour si inattendu et d'une manière si originale, qu'en vous effrayant il vous amuse, et si bien que vous êtes
.12 m CAUSEUR.
presque fâché quHl ne tous effraie pas davantage : vous riez en mourant de peur.
Je ne vous assurerai pas que sa conversation soit parfaitement charitable : il n'épargne pas toujours le prochain; ' mais en le mordant à belles dents, il sait rendre cette médisance si agréable, si parfaite d'atticisme, que le patient lui-même ne lui en veut pas trop, et que Dieu, qui se connaît en bonnes choses, quoiqu'ici le péché soit flagrant, lui en fera la remise : on n'a jamais plus délicatement embaumé un homme dans Tarsenic.
11 n'est ni gourmand, ni friand; mais, dans un repas, il vous rend l'un et l'autre par l'historiette dont il assaisonne chaque plat qu'il vous fait ainsi trouver bon, ne valût-il rien. C'est, à cet égard, le plus habile prestigiateur que j'aie rencontré: il eut fait prendre à Grimod de la Reynière lui-même une pie pour une bécasse.
Avez-vous fait avec lui une partie de chasse ou de pêche où vous n'avez rien tué «ni rien pris, ce qui arrivera immanquablement si vous le suivez côte à côte, car, tout oreille pour ses contes, vous n'aurez plus d'yeux pour le gibier, ni de poignet pour le poisson. Eh bien ! au retour, il fera le récit de votre chasse sans gibier, de votre pêche peu miraculeuse, et il le fera de façon à laisser croire à tout le monde et à vous-même que, sans rapporter ni un moineau, ni un goujon, vous avez fait la promenade la plus féconde en incidents et la chasse la plus amusante ; et remarquez qu'il n'aura pas menti : il a brodé la vérité.
C'est surtout aux grands jours de politique et de révolution qu'il est curieux ! En vérité, on voudrait qu'il y en eût toutes les semaines, rien que pour l'entendre commenter les événements et, mieux encore, les on-dit. Il n'y en a pas de si absurdes, de si impossibles qui, présentés par lui, ne semblent tout naturels. Le plus misérable conte, le plus sot cancan, le puff le plus stupide sera revêtu par
lai d'an tel vernis de yraisemblance, qa'il vous le fera croire comme évangile.
Le croit-il ini-méme? C'est probable, car il ne vous persuaderait pas si bien. En ceci il a fait des miracles; en voici us:
Bn jmn 1&48, il racontait qu'un bataillon de gardes nationaux de son département, s'étant rendu à Paris pour défendre Tordre, avait forcé une barricade, pris et fusillé sur place trois cents insurgés. Le merveilleux ici c'est qu'il Favait fait croire à ce bataillon même. Il est bien vrai qu'arrivé à Paris, le bataillon, arrêté par une barricade, avait tiré dessus. De H à l'avoir prisé et av<Hr fût une semblable exécution, il y avait loin; mais notre conteur attribuait. le fait à la in*emière compagnie lorsqu'il en parlait à la seconde, et à la seconde quand il s'adressait à la troisième, et ainsi de suite jusqu'à la dernim, s'en prenant à la fumée qui empêchait de voir et au bruit de la fusillade qui ne permettait pas d'entendre, pour expliquer les lacunes du rapport officiel et certains détails qui avaient dû ainsi échapper aux combattants.
Comme ici la gloire de l'action restait toujours au bataillon, que le numéro de la compagnie ne changeait rien au fait et à ses résultats, il était de l'intérêt de tous de laisser subsister une incertitude qui, en satisfaisant l'amour-propre de chacun, prévenait les rivalités et maintenait l'harmonie générale.
S'il racontait bien les révolutions pohtiques, il racontait mieux encore les révolutions conjugales ou tout ce qui touche à cette série d'infortunes intimes, matière ordinaire des nouvelles à la main ou des pubhcations à l'oreille. Sachant être convenable dans l'inconvenance même, on ne pouvait citer d'une façon plus décente les* scènes qui l'étaient le moins : la prude, elle aussi, trouvait le récit irréprochable, et quand, par une réticence maligne, il
semblait hésiter, elle était prête à Taccaser lui-même de pruderie. Mais quel tact il y mettait ! quelle' finesse de jeu et d'expression ! C'était alors plus qu'un conteur, c'était le plus habile des comédiens : il fallait voir de quel air contrit il accompagnait sa narration, ce geste réprobateur, cette horreur si bien jouée quand il anathématisait le scandale. Plus le récit devenait scabreux, plus son indignation croissait, et c'est en éclatant de colère ou en semblant prêt à fondre en larmes qu'il arrivait au dénouement que, sans cet accompagnement mélodramatique, il n'aurait fait passer nulle part; et c'était dans la meilleure compagnie et aux applaudissements de tous qu'il débitait ces étranges homélies.
Si je vous ai parlé de l'air, du ton, du geste de notre narrateur, il ne faut pas croire que c'est en multipliant ou en forçant ces moyens qu'il en obtient un si grand effet; non, c'est plutôt par la sobriété avec laquelle il en use. Ces ressorts sont si bien adaptés au récit qu'ils voua échappent; ils agissent sur vous avant que vous en ayiez le sentiment : on reçoit l'impression sans en voir la cause. Ici c'est moins par ce qu'il vous dit qu'il vous attache, que par ce qu'il ne vous dit pas : il vous fait penser, et vous en fait voir plus qu'il n'y en a, plus qu'il ne peut y en avoir. Vous croyez toujours qu'il y a quelque chose à ajouter à ce qu'il vous laisse entendre, et puis si vous y réfléchissez, après avoir bien cherché, vous ne trouvez rien, et vous reconnaissez qu'il a creusé son sujet autant qu'il pouvait l'être.
Son talent n'est pas précisément celui du conteur, car, je l'ai déjà dit, il ne fait point de contes, il ne récite ni ne déclame. C'est encore moins celui du phraseur, de l'arrangeur de périodes, du souffleur de bulles de savon ou de paroles creuses. Il y a moins de mots que d'idées dans ce qu'il vous jette à méditer. Son mérite est la causerie, mais
cette causerie plaît précisément parce que le causeur disparaît : on voit ce qu'il peint et Ton ne voit plus rhomme.
D'ailleurs, jamais il ne cause pour causer. Quand il n'a rien à dire, il garde le silence : c'est peut-être pour cela qu'il intéresse. Cette sobriété de mots est si rare que , sans savoir pourquoi, chacun la goûte.
Il a un autre talent qui n'est pas plus commun : c'est de savoir écouter, et se taire quand on ne l'écoute pas. Il en résulte qu'on l'écoute toujours. Il n'y a rien qui aide tant à bien dire que le silence. C'est l'attention de l'auditoire qui a fait Démosthènes et Cicéron, et qui fera tous les grands orateurs^ Voilà pourquoi il est moins difficile de devenir prédicateur que tribun : à l'église on est obligé d'écouter; à la tribune on ne l'est pas.
Notre causeur a-t-il la conscience de sqa succès?— Oui. —En paraît-il heureux et fier?— Non, ou du moins il ne le laisse pas voir, et c'est encore une des causes qui le lui font obtenir.
— Ces succès ont-ils servi à sa fortune ?— Non, puisqu'il n'en a pas. — A son bonheur?— Pas davantage. On le recherche, mais il a peu d'amis ; et des ennemis, il en compte par douzaines.
— Pourquoi?— On n'articule contre lui aucun fait : c'est un honnête homme. Sa conduite privée est inattaquable : quoique garçon, il est pur de tout scandale. Il en est volontiers l'historien, mais jamais on ne l'y vit acteur. S'il est médisant, nous avons dit que sa médisance échappe même à ceux qu'elle atteint, parce qu'elle s'en prend bien plus aux choses qu'aux personnes, et qu'alors ce sont ces choses qui parlent et accusent, et qu'on oublie celui qui les ^ fait parler.
— Alors pourquoi le hait-on, et quels sont ceux qui le haïssent?
— Ceux qui le haïssent sont les gens qui, à tort ou à
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raison, avaient des prétentions à l'esprit, et à qui on n^ a plus trouTë qoand on a eu goûté da sien. On les écoutait» on ne les écoute plus; on les applaudissait, et les applaudissements ont cessé; enfin, de brillants qu'ils étaient, il les a rendus ternes. En vérité, il y a bien de quoi en vouloir à un homme : un roi d^ôné ne peut aimer celui qui le détrône. Une rivalité d'artiste, celle de tontes les rivalités qui pardonne le moins, voUà, je crois, la cause première des persécutions qu'il éprouve.
Peut-être en est-il une seconde : souvent on a prétendu le marier, et, comme vous l'avez vu, il n'en est pas moins resté célibataire; or, il est des gens qui, lorsqu'ils -ont lue fille, une nièce, une cousine à placer, prennent pour un affront votre goût pour le célibat ; et voilà comment, sans les chercher, un homme peut avoir des ennemis.
Le nôtre en avait donc ; mais je doute qu'il eût consenti à n'en pas avoir : il y aurait vraiment perdu, et le public aussi. — Gomment? — Vous allez le savoir. Ses ennemis n'avaient d'action sur lui qu'à coups de langue : n^ayant ni femme, ni place et ne se souciant pas d'en avoir, n'étant ni commerçant ni industriel, vivant d'un petit bien sans cl^ercher à l'agrandir, ne demandant ni cordon ni dignités, en quoi pouvait-on lui faire tort? — En le persiffiant, en le calomniant, enfin en jouant de cette langue comme en jouait Basile. — Oui ! et ses rivaux ne s'en faisaient pas faute. Mais à ce jeu, ils n'étaient pas de force. 11 les laissait dire; et quand ils avaient tout dit, il disait à son tour, et je vous réponds qu'il leur faisait bonne mesure. C'était de ces petites guerres que surgissaient ses meilleurs contes, ses plus joyeux vaudevilles, ses plus piquantes épigrammes. Aussi la nouvelle qu'un ennemi de plus lui était né, était toujours un grand sujet de contentement dans le cercle qu'il fréquentait, bien sûr qu'on y était d'assister prochuinement a une dissection des plus intéressantes.
Quelques années se sont écoulées depuis que je n'ai vu M. Perrin, car ainsi se norame-t-il ; mais on m'a dit qu'il était encore le même et qu'il n'y avait pa» de raison pour qu'il ne le fût pas toujours, ne paraissant ni plus pauvre, ni plus rîcfae, ni moins gai, ni moins triste, ni moins ^rayé de l'avenir qu'il voyait toujours de plus noir en plus noô-; aussi en était -il plus recherché, n'ayant jamais autant d'entrain que lorsqu'il se montrait misanthrope : enfin , ^ disaient ses amis, rien de plus gai que sa tristesse, de pktn plaisant que son désespoir.
En ceci, il peut y avoir un peu d'exagération. On rencontre partout des individus qui ne sent jamais fâchés d'ajouter quelque chose à ce qui est ; mais en laissant de côté ce qu'il peut y avoir de trop dans ces on-dit, il en restera encore assez pour voir ici un caractère.
LA HAINE. La haine n'a jamais fait de bien à personne, pas plus à celui qui Fa qu'à celui sur qui elle porte. Il y a des gens haineux par tempérament, d'autres par envie, par jalousie, par peur. Les hommes supérieurs ne sont point haineux ; c'est ordinairement le vice de la sottise ou du moins de la médiocrité.
Il y a des haines qu'on dirait innées, des haines de préjugé ou de peuple à peuple. La civilisation détruit ces sortes de haines qui sont d'autant plus fortes que les peuples sont plus ignorants ou plus grossiers.
Chez les sauvages , ces haines de tribu à tribu sont terribles, parce qu'elles les portent non-seulement à s'entretuer, mais à s'entremanger.
Chez nous, nous avons vu, dans les révolutions, la haine de castes ou d'une classe de citoyens contre une autre, produire des résultats à peu près pareils. Si Ton n'a pas mangé son ennemi, on l'a déchiré, on a traîné ses membres.
dans la boae, on lai a arraché le cœur et on a porté sa tête au bout d'une pique.
Chez les artisans, les ouvriers, les petits propriétaires, les haines, en France, en Allemagne, en Angleterre, etc., semblent être plus communes, plus violentes, plus persévérantes que chez les personnes riches ou dont l'éducation est plus avancée.
Dans les campagnes, la haine est plus prononcée, plus tenace qu'à la ville : elle va jusqu'à la dévastation, l'in^ cendie, le guet-apens, l'assassinat prémédité; crimes dont nos cités ne sont pas exemptes, mais qui y sont proportionnellement moins fréquents et qui n'y ont guère qu'un mobile : le vol.
Dans nos villages, il y en a bien d'autres , et parfois d'assez futiles : querelles de voisinage , concurrence de métier, de mariage, d'emploi ou de fermage ; mésintelligence entre parents par suite de partage ; envie^ jalousie, vanité blessée , intérêts sordides : telles sont les causes ordinaires des crimes villageois.
Les propos des femmes y sont pour beaucoup ; propos souvent plus inconsidérés qu'intentionnels ou résolument coupables. Elles ont poussé au crime, mais sans désirer qu'on le commît, sans penser même qu'on pût le commettre, et quand la mort s'en suit, c'est, en ce qui les concerne, meurtre par imprudence.
Cependant la haine, chez les femmes, peut, en violence et surtout en constance, surpasser celle des hommes. L'histoire ne nous en offre que trop d'exemples, et probablement nous en cache plus encore. Les hommes aiment à se venger avec éclat : leur honneur serait-il lavé si Ton ignorait d'où vient le coup qui a tué l'offenseur? La femme n'a pas ces mêmes raisons, elle frappe et ne s'en vante pas : c'est pour elle seule qu'elle se venge.
On croirait que la puissance de haïr est, chez les femmes.
à la mesure de celle qu'elles ont d'aimer : les plus aimantes deviennent ainsi les plus à craindre.
Mais la plus grande haine des femmes , celle qui ne pardonne pas, est la haine de femme à femme. Elle peut remporter même sur celle d'épouse à époux, l'homme du monde qu'elle détestera le plus quand elle le déteste. 'Ah! quelle belle danse j'ai dansé sur la tombe de mon homme le lendemain de sa mort^ » me disait une bonne vieille qui, pourtant, s'était fort bien conduite envers lui durant sa vie. Il ne le méritait guère, car il la battait fort: elle s'en vengeait après sa mort.
La haine que la femme porte à un homme a presque toujours une cause arrêtée et définie, cause grave pour l'ordinaire. Il n'en est pas communément ainsi de la haine entre femmes ; les motifs en sont souvent puérils : une femme en haïra une autre pour un geste, un regard, un mot qu'elle seule comprend, et cette haine sera d'autant plus violente que le sujet en est moins déterminé, et aucun raisonnement humain ne pourra la guérir de cette malveillance insensée.
Presque toutes les haines de famille, de clocher ou de voisinage, haines qui, dans certains pays, se transmettent de génération en génération, reposent sur des causes aussi peu rationnelles.
La haine, en faussant le jugement, peut oblitérer l'intelligence et conduire à la folie : la haine entre pour beaucoup dans la démence furieuse.
La haine absorbe toutes les autres passions. Dans sa haine, l'avare oubliera Famour de Tor. Pour atteindre son ennemi, il lui jettera jusqu'à son trésor.
Le joueur cessera d'être joueur, l'ivrogne d'être ivrogne.
Le sentiment paternel ne résiste pas davantage. Cet époux qui aimait sa femme, ses enfants, sacrifiera à sa vengeance leur fortune et la sienne ; il les sacrifiera eux-mêmes : il n'est plus époux, il n'est plus père.
La mère oublie qu*elle est mère. Elle abandonnera ses enfants, elle les tuera pour punir leur père, pour quil en meure de douleur. Oui! de sang- froid elle égorgera ceux pour qui elle eut, la Teille, donné mille fois sa vie.
Mais qu*est-ce que la rie pour qui yeut celle d'un enne* mi? Dieu lui-même ne rarréterait pas : pour se venger, il Tendrait son âme, il accepterait la mort éternelle.
Enfin, cette vengeance si vivement souhaitée, si ardemr ment ponrsuiide, cette vengeance qui absorbait toutes ses pensées, il Ta obtenue, il s'en est enivré, il est au cond)le de ses vœux. Et pourtant comme il est triste i Que sont devenues sa force et son audace? Est-ce bien le m^me homme? Que la réaction a été prompte ! sa vie semble s'éteindre avec sa haine.
Et voilà ce bonheur qu'il attendait ! Où donc est l'homme iqui a été longtemps heureux de sa vengeance, l'homme qui a trouvé en elle une somme de joie «t de félidté? Si cet homme existe, qu'il se montre!
Non ! la vengeance ne rend pas heureux, et bien souvent la victime est moins à plaindre que son bourreau.
Durban possède tout ce qui semble ici-bas constituer le bonheur : fortune, considération, une famille qui prospère et une femme qui Taime. Mais il a au cœur un ver qui le ronge. Un homme puissant lui fit une insulte, ou du moins il le crut La haute position du personnage obligea Durban à dévorer son affront ; mais sa haine semblait s'accroître avec le temps, et à chaque degré que montait cet homme, car le sort lui souriait, la haine de Durban augmentait. Enfin, elle était arrivée à son paroxisme, lorsqu'une révolution atteignit son ennemi et le rejeta dans les rangs des simples citoyens. Il était alors l'égal de Durban qui alla le chercher au milieu d'une fête et, à la vue de tous, lui fit une de ces offenses qui, d'après nos préjugés, ne se lavent que par le sang. Un duel s'en suivit, un duel à mort, et Durban tua son adversaire.
Durban est Tengé ; il a yersé jnsqu*à la dernière goutte de 4% sang abhorré, de ce sang dont il était altéré : son honneur est satisfait. Durban est content.
Non ! il est le plus à plaindre des hommes. Dix années se sont écoulées depuis le jour de sa vengeance ; dans ces dix ans, il n^a pas souri une seule fois, il n^a pas passé une nuit paisible. Son ennemi se venge à son tour : en tout lien il le poursuit; son râle, son cri de mort bourdonne sans cesse à son oreille ; partout il le voit, il Tentend. Il en est à regretter que le fer de son rival ne Tait pas atteint et que lui, Toffensé, ne soit pas le vaincu.
Cette offense qui lui paraissait si grande et dont il a souhaité la réparation pendant tant d'années, il ne la comprend plus : il n'y voit qu'un malentendu, qu'uu fait insignifiant et qui, aux yeux de tout autre, serait passé inaperçu. Durban, par une complète réaction, ne voit plus les choses telles qu'il les voyait quand la haine l'animait. Maintenant il s'exagère ses torts, il se croit même plus coupable qu'il n'est : c'est lui qui a insulté cet homme pour le tuer, c'est lui qui est un bourreau, un assassin. Oui ! il en est là, et son existence est mille fois pire que la mort. Il est temps qu'elle arrive, car Durban deviendra fou.
Voilà où conduit la haine. Ne croyez pas que ce soit là un exemple unique : partout, dans le monde, vous rencontrez de ces figures auxquelles tout semble sourire, que la richesse, la considération, la gloire même entourent, et dont le front ne se déride jamais. Qu'ont-ils? quel mal les tue? — Ils ont haï, ils se sont vengés.
L'HOMUIE FOSSILE. Parmi les fossiles soi-disant humains, il en est un qui fit beaucoup de bruit à Paris il y a une quarantaine d'années et qu'on montra pendant un hiver, moyennant une rétribution de deux francs, dans un
local souterraiD préparé à cet effet sur le boulerart de la Bfadeleine. J'y fus comme tout le monde, car la chose était à la mode, et je trouvai de nombreux amateurs dont pas un ne fut convaincu qu'il n'eut sous les yeux une créature humaine passée à l'état de pierre.
Quant à moi, j'avais beau regarder» je n'apercevais qu'un énorme bloc de grès avec quelques anfractuosités où se mêlaient peut-être les débris d'un corps marin. J'y cherchais mon homme dans tous les sens, à peu près comme le fait sur sa tabatière de buis ce priseur désœuvré qui voit des figures dans chacun des accidents que produisent les fibres et les nuances du bois, mais qui les y voit seul. Moins heureux et ne pouvant trouver le joint, je m'adressai à un de mes voisins qui me l'indiqua à sa manière.
Ayant témoigné quelques doutes, bien timidement pourtant, je fus vigoureusement tancé par le gardien auquel se joignirent tous les spectateurs.
Devant ce vade rétro général, je battis en retraite : il était temps.
Ce n'était pas seulement là qu'on m'eut lapidé comme incrédule, tout Paris eut fait de même : nier l'authenticité du fossile, autant eut valu nier Dieu. Les journaux la proclamaient, entassant argument sur argument pour prouver qu'il y avait là un homme qui avait pensé, parié, vécu absolument comme nous, mais qui, de plus que nous, avait eu l'inestimable avantage d'être témoin du déluge. Comment en douter? n'était-il pas là, à Paris, sur le boulevart de la Madeleine, où, pour la bagatelle de deux francs, chacun pouvait le voir et le toucher ! Alors commençait le bon temps de la réclame : grâce à cette heureuse invention, on pouvait, à tant la ligne, avoir toujours raison.
Cependant l'un de nos savants, Georges Cuvier, voulut aussi jouir de la vue du phénomène. Peut-être même avaitil mission de l'Institut de dire ce qu'il en pensait, car on
avait proposé au gouvernement d'en faire l'acquisition, et l'opposition prenait ce te^te pour injurier les ministres et crier que, par leur mesquinerie et pour une misérable économie, ils allaient laisser passer à l'étranger ce morceau unique dont le propriétaire ne demandait qu'une bouchée de pain : trois cent mille francs.
Guvier fut donc mis en présence de la merveille. Là, il ouvrit les yeux, il se les frotta, il ta ta, il examina, il analysa, et, pas plus que moi, il ne vit d'homme.
11 fit son rapport à l'Académie, et le rapport fut imprimé et publié. Ah ! pauvre Georges Guvier ! en vain tu avais fait l'un des plus beaux livres du siècle, il n'y eut qu'un cri contre toi : on t'aurait volontiers mis en pièces. Quoi ! l'homme pétrifié que tout le monde avait vu et palpé, c'était un pavé un peu plus gros que les autres ! Et ce torse dont le programme avait signalé l'élégance, ce torse dont les admirables proportions auraient fait pâlir la statuaire grecque, était celui d'un phoque, d'une salamandre ou de quelqu'ignoble reptile! 0 blasphème!! Allons donc, Cuvier, vous n'y entendez rien : vous n'êtes qu'un sot, un ignorant, un âne!
Il en est même qui allaient plus loin : — Comment croire, disaient-ils, qu'un anatomiste, qu'un savant eût ainsi méconnu la conformation humaine? Non, il ne l'avait pas méconnue; mais comme il avait écrit et imprimé qu'il n'y avait pas d'homme fossile, c'était par une basse envie et un mensonge intéressé qu'il niait l'évidence même.
Oui ! voilà ce que le public et les journaux répétaient à qui mieux mieux, et malheur à quiconque n'eut pas, avec eux, fait chorus.
Six mois étaient à peine écoulés, que le bon peuple de Paris, qui n'est pas trop entêté quand il s'agit d'histoire, reconnaissait que Cuvier avait raison et que c'était lui, public, qui était l'âne !
24 M. ORISELIN.
Aajonrd'hni on ignore ce qu'est devenu Thomme fossile que, pourtant, on n'aurait pas dû perdre deyue, ne fut-ce que pour prévenir sa résurrection et quelque nouyelie malice. D'ailleurs, c'était chose bonne à conserver comme un témoignage de la crédulité humaine et le spécimen d'un puff qui, certes, en valait un autre.
MONSIEUR GRISELIN. Ne vous trouvez jamais sur le chemin de M. Griselin : il ira se briser le front sur le vôtre, si le sien est le moins dur; ce qui me paraît difficile, car M. Griselin passe pour avoir une excellente tête, phy* siquement parlant.
11 faut, en effet, qu'elle soit bonne pour résister au métier qu'elle fait. Il n'y a pas dans le département d'homme plus occupé que M. Griselin, peut- être parce qu'il n'a rien à faire : Griselin est rentier.
Quoi qu'il en soit, contrairement aux gens qui vivent ou plutôt qui dorment de leurs rentes, sans cesse en mouvement, allant, venant, courant, on croirait qu'il a peur de ne pas arriver. Aussi gare aux passants ! Dans sa préoccupation, il va non pas droit devant lui, ce qui laisserait la chance de l'éviter, mais il marche à l'aventure ainsi qu'un bateau sans gouvernail, ou par sauts et par bonds comme une locomotive déraillée.
11 résulte de cette manière de circuler que Griselin est un accident fort incommode sur la voie publique; mal supportable si on ne le trouvait que là, mais on comprend que s'il court si vite dans la rue, ce n'est pas pour y rester: il va toujours quelque part, et toujours où vous espériez ne pas le rencontrer. Comment ne le rencontrerait-on pas? il est partout. Allant d'une porte à l'autre, frappant, sonnant à toutes, il fait le désespoir des valets.— Monsieur et madame sont sortis, lui crie-t-on de la fenêtre.— Je revien-
M. 6RISEUN. 25
drai, répond-il. Et il revient jasqu^à ce qu'on ouvre. Ne vient-il pas pour chose urgente?
Urgente, c'est possible, mais urgence qui, d'ordinaire, ne le regarde en rien : c'est une affaire toute intime, une discussion de famille, une succession en litige, un partage de frère à frère, une séparation de corps ou de biens, un mariage rompu ou près de Tétre, toutes situations où Fintervention d'un tiers, si elle n'est nuisible, est au moins inutile, intervention dont souvent, et pour cause, les intéressés ne veulent pas. Mais qu'ils le veulent ou non, il faut que Griselin intervienne, et quoiqu'ils fassent, il interviendra.
La cité est-elle en paix, aucun scandale, aucune circonstance litigieuse ne s'y révèlent-ils? notre homme n'en est pas moins en route, car il a toujours quelque moyen en réserve pour s'introduire chez vous : c'est une question à faire, une réponse à donner, un renseignement à recueillir, un conseil à offrir ou à demander, etc., etc. Jamais s'est-il dérangé pour rien ?
Griselin est-il avocat, avoué, notaire, agent de change ou d'assurance?— Non, vous ai-je dit, il n'est rien.— C'est donc un intrigant? — Encore moins: un intrigant a un but, un intérêt quelconque. Griselin n'en a pas, il tripote : c'est sa manie, son passe-temps, sa joie, sa vie. On le craint comme l'incendie, on le fuit comme la peste, mais on ne le corrige pas, et jamais on ne s'en délivre.
Notre homme est si occupé des affaires des autres, il leur porte un intérêt si vif qu'il n'a pas le temps de songer aux siennes ; aussi sont-elles en grand désordre. Sa maison a l'air d'avoir été prise d'assaut, cependant il a une femme et une domestique qui s'en occupent avec sollicitude ; mais chaque fois qu'il rentre, sous prétexte de tout ranger, il dérange tout. Il met à droite ce qui est à gauche, dessus ce qui est dessous, dedans ce qui est dehors, et il fait si
26 M. GRISEUN.
bien que rien n'est où il doit être/ Quand le désordre est à son comble, tout fier de son œuvre, il va en faire autant ailleurs.
Dès qu'il a mis le nez dans une affaire, fut-elle la plus simple du monde, il en rend la solution impossible. Lui, rhomme le plus processif, le moins susceptible ou le plus insouciant quand il ne s'agit que de lui ou de ses intérêts privés, prend immédiatement feu dès qu'il est question de ceux d'autrui. On ne l'a jamais vu en colère pour son compte, mais il s'y mettra pour le vôtre, et, ce qui est pis, voudra vous y mettre avec lui. Malheureusement, il n'y réussit que trop et a amené ainsi je ne sais combien de querelles et éternisé de procès : il semble qu'il porte la discorde en croupe.
Allez donc dire à Griselin qu'il est cause de tant de malheurs, il se récriera, vous accusera de préventions, d'injustice, de calomnie ; pourquoi ferait-il du mal à des gens qu'il aime? quel intérêt y trouverait-il? c'est du bien qu'il veut leur faire, c'est sur la bonne voie qu'il entend les mettre, c'est un danger dont il va les sauver: tout cela est vrai, c'est bien l'intention de Griselin, mais le résultat est toujours diamétralement opposé à ce qu'il prétend et à ce qu'il croit faire.
Si cette non-réussite est palpable, s'il est forcé de le reconnaître, pense-t-il qu'il y a de sa faute? — Non, il attribue le mal à quelqu'incident inattendu, à la fatalité, à l'entêtement ou à la maladresse des parties : jamais à la sienne. Bref, Griselin est le fléau le plus innocemment désastreux qui puisse affliger une ville.
Malgré sa réputation de brouillon , Griselin , qu'on reconnaît d'ailleurs pour un honnête homme, est parvenu ù se faire nommer marguillier de sa paroisse : depuis ce moment, la guerre est dans la fabrique, et six procès sont eu instance.
On doit regretter qu'il n'ait pas d'ennemis dont il veuille se venger, car il est probable qu'il leur rendrait service en croyant faire le contraire.
Ceci n'a pas échappé à quelques calculateurs, qui, dans cet espoir, ont tenté de se brouiller avec lui, mais, jusqu'à présent, ils n'ont pu y réussir.
Griseliu a quelquefois été dupe de sa manie d'intervention. Il s'était mis en tête de réconcilier un ménage qui scandalisait le quartier par ses querelles journalières. N'y pouvant réussir et voulant sauver la jeune épouse qui se plaignait d'horribles sévices, il parla de séparation. L'épouse jura qu'elle lui devrait ainsi la vie; mais que ses biens faisant défaut, elle ne pouvait subvenir aux frais du procès. Griselin promit d'en faire l'avance; ce qu'il fit en efiFet, s'engageant, en outre, à voir les juges et à leur recommander l'affaibe.
C'était un soin inutile : à peine eut-il tourné le dos, que les conjoints, donnant congé à leur propriétaire, se partagèrent la somme avancée et s'en allèrent chacun de leur côté.
La séparation n'entraînait pas d'autre formalité; le ménage n'était que provisoire : ils n'étaient pas mariés.
HAUTAIN, VAIN, FIER. J'ai rencontré dans le monde bien des gens dédaignant les au 1res, des gens fiers, hautains si vous voulez, et toujours je me suis demandé.: Fiers de quoi? sans pouvoir répondre a ceci d'une manière catégorique.
En effet, les gens fiers que j'ai connus, et il y en a probablement beaucoup que je ne connais pas, n'étaient ni grands écrivains, ni grands docteurs, ni grands acteurs, ni grands financiers, ni grands généraux, ni grands hommes d'aucune sorte, ni même grands seigneurs, et pas plus des
Hercule, des Apollon ou des Adonis : presque tous étaient sots ou laids, et quelquefois tous les deux ensemble.
Il est une certaine fierté qui devient vertu : c'est celle qu'on peut nommer respect de soi-même et qui consiste à ne pas faire, même en secret, ce dont on aurait à rougir devant autrui. Ce n'est pas de celle-là que nous voulons parler, mais de ce sentiment dans lequel il entre de la vanité et du contentement de soi-même, et qui n'est pourtant ni Fun ni l'autre. La vanité n'exclut pas le désir de plaire, le contentement de soi-même nous dispose à contenter les autres ; tandis que la fierté ou la hauteur ne se soucie ni de plaire ai d'attacher. Dédaignant également votre haine et votre amour, elle prétend commander l'admiration, forcer au respect : elle veut qu'on l'envie, qu'on la craigne, et, vous tenant à distance, elle regarde comme une insulte toute comparaison entre elle et vous.
Cette hauteur aurait sa dignité et même sa logique si elle reposait sur quelque chose ou sur une supériorité incontestable. Peut-être p'en serait-elle pas plus aimable, mais elle ne serait plus absurde, parce qu'elle ne partirait pas d'un point faux et d'une ignorance de soi-même, gages certains de la médiocrité. Or, c'est ce qui arrive d'ordinaire : les individus fiers sont l'e plus souvent ceux qui ont le moins sujet de l'être ; et s'il y a en eux une vertu, un talent dont ils pourraient justement s'enorguillir, ce n'est point là ce qui les rendra fiers, ce sera quelque titre apocryphe, quelque qualité problématique. L'un le sera de son nom et de ses ancêtres ; mais il n'a pas d'ancêtres, et ce de qui précède si orgueilleusement sou nom, serait fort aventuré s'il lui fallait en justifier l'origine.
C'est son rang de générai qui rend celui-ci superbe. Il a oublié qu'il a fait ses campagnes et gagné ses éperons dans les antichambres.
Celui-là n'a ni grades ni aïeux. 11 a mieux : il est le plus
beau cavalier de Parts selon lui, et aucune femme ne lui résiste. Or, il e^t louche et mal bâti.
Yoyez-Yous ce petit jeune homme qui porte la tête si haute et parle si dédaigneusement de nos vieilles gloires sans toujours ménager les nouvelles? C'est un auteur à la mode, un lauréat de Tlnstitut. Il a fait, au sortir de Fécole, six pages de vers très-académiques. Il écrit dans les journaux des articles où nous cherchons des idées sans jamais le» trouver; c'est quHl n'en a qu'one : celle de son mérite.
Cet antre ne se targuera ni d'esprit ni de science, mais il a fêvé qu'il était un grand chanteur. En effet, roi du pupitre, il trône dans toutes les solennités musicales. Malheureusement il a l'oreille fausse et la voix pas trop juste : il est l'effroi des musiciens, le cauchemar des dilettanti. Néanmoins on le souffre : il à cent mille livres de rentes, une très-bonne maison et donne d'excellents dtners. Il est d'ailleurs brave homme au fond ; mais ne lui parlez pas musique, car alors il ne l'est plus.
Ces individus si pénétrés de leur mérite ne sont pas toujours aimables, mais ils sont généralement très-heureux. En admiration devant eux-mêmes, ils peuvent se passer des éloges des autres. Ceux qu'ils se donnent les satisfont mieux, parce qu'ils savent les accommoder à leur goût : les vrais amateurs de café le font toujours eux-mêmes.
Connaissez-vous Raymond d'A**? Tout le monde prétend qu'il est fat. Comme ce mot n'est pas poli, nous dirons simplement qu'il est fier. Or, vous ne devinerez pas de quoi.— Est-ce de sa personne?— Non ; c'est de ses chevaux et de son tailleur. Dans sa conviction, il est le mieux monté et le mieux habillé de Paris, et, selon lui encore, il n'est rien au-dessus d'une pareille gloire. Il n'ambitionne donc rien de plus : c'est être modeste dans sa fierté.
Paul de H** est fier d'autre chose, et il faut avouer que sa fierté est mieux placée. Il a, comme Raymond, le bon
sens de ne pas l'être de lai-même, car en vérité il n'y a pas de quoi ; mais il Test de sa femme qui, en effet, est fort belle. Chaque fois qu'il entend faire un compliment à madame, il le prend pour lui et redresse la tête. Je crois qu'il crèverait d'orgueil s'il voyait un homme aux pieds de madame, déclarer qu'elle est un ange : il accepterait la chose comme à son adresse.
Le baron d'A** est glorieux d'une demi-douzaine de croix brillant sur sa poitrine. Sans doute chacun de ces rubans rappelle au baron une belle ou une bonne action?— Non ; il n'a rien fait de grand ni même de bon : elles peuvent seulement lui remettre en mémoire un marché ou une intrigue, car on assure que sur les six, il en a acheté quatre et escamoté deux.
Arthur M** ne peut pas être vain de sa figure, elle est horriblement couturée par la petite vérole, mais il l'est de ses dents, de ses pieds, de ses mains. 11 est vrai que ses dents sont blanches, que ses pieds comme ses mains sont aristocratiques ainsi qu'il le dit naïvement, bien qu'il soit tout ce qu'il y a de plus roturier. N'importe ! il montre ses dents comme un cariin qui grogne, il fait jouer sa main blanchie au cosmétique, et il est sans cesse en querelle avec son bottier qui, selon lui, le chausse toujours de manière à lui grossir le pied.
Laurent ** est orgueilleux de ses tableaux, non qu'il les ait faits, mais parce qu'il les a payés cher. Certes, il n'en serait pas plus vain s'il en était l'auteur, et lorsqu'il vous les montre, il se gonfle, il se pavane probablement comme ne l'a jamais fait le peintre lui-même ; et si vous n'êtes fort ni à Tépée ni au pistolet, n'allez pas leur trouver le moindre défaut, car pour défendre l'honneur de sa galerie il en est à son troisième duel.
Le comte de M** est un grand seigneur ; il est fort bel homme, il ne manque ni de savoir ni d'esprit. Autrefois il
!»"• DUFOUILLIS. 31
était poli envers tout le monde ; aujourd'hui c'est différent : M. de M** est Torgueil même, il ne parle plus aux gens que du haut de sa grandeur. Que lui est-il donc arrivé, et quelle faveur inespérée a-t-il obtenue de la fortune?— Celle de porter une clef au dos : il est chambellan. Ce nVst pas une clef qui rend M. F** si vain, ce sont des diamants.— Quoi! M. F** porte des diamants?— Non pas lui, mais sa femme que vous avez dû voir resplendir dans nos bals. F**, à cet éclat de sa moitié, se croit lui-même un^soleil. Il serait peut-être plus modeste sHl savait comment la dame les a gagnés. Elle lui a dit qu'ils venaient d'un héritage.— C'est vrai, et le testateur se porte bien.
MADEMOISELLE DUFOUILLIS. Prudence est blanche et rose ; son bras est rond et sa taille bien prise, sa mine franche et ouverte. A peine a-t-elle dix-sept ans, et déjà dix partis se sont présentés. C'est qu'en effet Prudence est ce qu'en tout pays on peut appeler une belle fille.
Son humeur ne dépare pas sa figure : Prudence est la gaîté même, elle rit ou chante le jour durant. Mais tout au moment présent, sans idée du lendemain ni même de l'heure qui va suivre, Prudence est, quant aux habitudes intimes, aux petits soins de la vie, absolument le contraire de ce que son nom indique : c'est une sorte de sans soucis, de Roger-bon-Temps en jupes, ne se tourmentant de rien et se souciant même assez peu de ce qui tourmente les autres. Enfin, bien que Prudence soit parfaitement sage, c'est la mère du désordre, un vrai fléau du logis, où elle met tout à l'envers ; aussi n'est-elle connue dans sa famille que sous le nom de Mademoiselle Dufouillis,
Jamais nom ne fut mieux appliqué. Dès que Prudence a été une heure quelque part, on peut l'y suivre à la piste : là
32 W DUFOUILLIS.
est son cbapeau ; ici son mouehoir ; plas loin son oiAbrelle. Âjauteis*y des meubles dérangés, des portes ouvertes, etc.
Mais tout c^la n'est rien auprès de son ohez soi ou plutôt de celui d« ses parents. Trois domestiques y suffisent à peine pour remettre chaque soir en place ce que Prudence repaue» renverse ou brise.
Et si vous voyiez se ohembre ! L'ouragan y aurait passé, le tîonnevre y serait lombét un tremblement de terre s'y serait fait sentir, que tous ks trois ensemble n'y aui^ient pu produire un pareil bouleversement. Pourtant Prudence a une suivante oecupëe sans cesse à ranger; mais Prudence est encore plus leste à déranger, à tout rejeter semi dessus dessous, et ceci sans raison, à tout propos. Par exemple : a-t-elle une toilette à faire? elle met un bas, puis elle rêve, elle muse; ou bien un pied «haussé, Tautre nu, elle répète une polka. Veut-eUe passer son second bas? elle ne le voit plus, perdu qu'il est dans un monceau de jupes ou de robes. Pour le retrouver, die les pousse à droite, à gauche; mais le malheureux bas, pris dans quelque pli, ne se montre pas davantage.
Pressée d'en linir, car on l'attend» elle en prend d'autres. Elle veut les mettre à demi-déployés, elle les déchire, et, d'un geste de dé^t, elle les envoie grossir la montagne de nippes qui l'entourent.
La douzaine va y passer. La bonne, éplorée, lui en présente une troisième paire tout ouverte, tout préparée. Ce n'est pas celle-là qu'elle veut.
Pour eu trouver une à sa guise, elle tire les tiroirs, les secoue comme un vanneur fait du grai^ dans un crible; puis elle les retourne, verse tout à terre : mouchoirs, bon* nets, chemises tombent et roulent pêle-mêle. La chambre en est inondée ; c'est un chaos de vôUinents : on se croirait au piUer des halles.
Mais voilà qu'elle s'aperçoit qu'elle n'a ni tichu ni cole-
M*** DUFOiniiJS. 33
lette, ils sont cbes la blandiusense; puis elle m iroiite plus son peigne, ou bien c'est sa jMretièfiB qui est pdrdae ; et, là-dessus, elle s'agite, s'impatiente, se désespère, .va, vient, foule tout aux pieds et finit par n'avoir plus une robe mettable. Bref, die ne pmlt sortk*.
Qtti pourrait dire ce que coûte Prudente? Avec ce qu'elle gâc^ 6a habillerait dix jeunes filles.
La colère de son père , les remontrances de sa mèt« , les prières de sa bonne, les moqueries de ses amies et les farears de ses petits firères dont eHe perd les livres et brise les jonets, n'y font rien. Prudence dit bien qu'elle se cor* rigera; parfois même, quand sa mère lui a fait un sermon, elle pleure ; mais ses larmes séchées, elle recommence.
Qui lui a donc soufflé cet esprit de dévastation? Bst-dle issue du sang des Huns on des Vandales? A-t-elle besoin de satisfaire, parce remue-ménage continuel, nnè surabondance de vie, une nécessité de mouvement et d'action ? Oui. Prudence veut faire dix choses à la fois, commençant tout et ne finissant rien, parce que rien ne va assez vite à son gré, que la moindre difficulté l'irrite et l'arrête, et qu'elle s'en crée vingt pour en éviter une seule.
Avec un tel caractère, comment Prudence a-t-elle appris à lire, à écrire, à compter, à coudre, à dessiner, à chanter, car elle sait tout cela? — Elle l'a appris probablement sans s'en douter, par son excessive facilité, ou parce qu'étant enfant elle a craint les punitions. A présent qu'elle ne croit plus être enfant, elle n'a plus peur; aussi tout ce qu'elle faisait, elle le fait moins bien, et un temps viendra peutêtre qu'elle ne saura plus le faire.
Il se peut aussi qu'une circonstance imprévue lui ouvre les yeux, lui montre les conséquences de cette incroyable tarbulence et la guérisse. Jusqu'à présent Prudence ne s'est pas donté qu'elle avait un coeur; si elle s'en aperçoit un jour, si l'amour ou seulement l'envie de plaire s'en mêle, il
3é LE PROMETTEUR.
est possible que la jeune fille étourdie devienne une bonne femme et une bonne mère.
LE PROMETTEUR. Rien de plus rare qu'un bomme qui exécute ce qu'il promet, et conséquemment qui ne promet que ce qu'il peut ou veut réaliser. Sur vingt individus, à quelque classe de la société qu'ils appartiennent, il y en a certainement les deux tiers qui retrancberont quelque chose de ce qu'ils ont promis ou qui ne rempliront pas leur promesse dans le délai convenu. Vous les trouvez prompts à dire: je ferai, mais ils ne sont jamais prêts quand il s'agit de faire ; aussi le font-ils souvent hors de propos ou de si mauvaise grâce que vous ne leur en savez aucun gré. J'ai connu des geds qui, dans toute leur vie, ne se sont pas une seule fois trouvés à heure dite à un rendez-vous donné.— Ils ont craint d'attendre.— Telle est leur excuse, et ils comptent pour rien de faire attendre les autres.
Un homme exact, faisant tout au jour dit et comme il l'a dit, est presque certain d'obtenir un grand succès ou d'acquérir une grande fortune ; mais ce caractère est aussi rare que l'opposé est commun : de là tant de personnes à qui rien ne réussit et qui ne se doutent guère de la cause.
D'autres ayant le pouvoir en main l'emploieront, selon eux, à se rendre utiles et à se faire aimer ; et pourtant ils ne sont ni l'un ni l'autre. Ils en accusent l'aveuglement ou l'ingratitude des hommes, tandis que la faute n'en est qu'à eux-mêmes.
M. F** est inspecteur général d'une grande administration. C'est un homme excellent, remplissant les devoirs de sa place avec douceur et convenance, ne sévissant que lorsqu'il y est contraint. Il a sauvé ainsi bien des individus qui avaient mérité une destitution ou au moins une pu-