LB VIEUX GARÇON
LE VIEUX GARÇON. Bien des gens ne se marient pas aGn de n'avoir à s'occaper que d'eux-mêmes, mais il arrive un moment où ils s'en occupent tant et tant, qoe cela leur donne plus de tracas que s'ils avaient à soigner une femme et six enfants.
Le célibataire tourne d'abord à l'égoïste, puis successivement à la^commère, à l'ennuyé, au malade, au maniaque et, finalement, au désespéré. Bref, il meurt plus de vieux garçons de rhumeur noire que de pères de famille, et beaucoup plus de riches que de pauvres finissent par le suicide.
Adolphe V** a bien employé sa jeunesse et n'a rien négligé pour la prolonger. De même que ce beau page dont nous avons parlé, il oubliait volontiers sa cinquantaine et ne voulait pas vieillir. Comme lui, très- soigneux de sa personne, toujours bien peigné, bien rasé, bien cravaté, il cachait assez bien son âge. La distance le rajeunissait : vu a dix pas, il avait trente-six ans ; à vingt pas, il n'en avait plus que trente. La lumière des bougies lui était très-favorable : aussi, fort bien vu des dames et pas trop mal des hommes, parce qu'il passait pour généreux et qu'il était beau joueur, pas de soirée à la mode, pas de bal fashionable où il ne tînt le haut bout.
Aujourd'hui, il a soixante ans. Il aimerait encore les fêtes, mais moins brave que le page susdit, il aime mieux sa santé, et pour elle sans cesse il tremble : jamais mère tendre n'a soigné son nourrisson chétif et souffreteux comme se soigne Adolphe V**, quoiqu'il soit très-robuste et que jusqu'à présent il n'ait pas été malade. Les mille et une précautions qu'il s'est imposées pour la conservation de cette précieuse santé, les inquiétudes continuelles qu'elle lui donne, le rendent infmiment plus malheureux que s'il était accablé d'intirmités, et bien des gens préféreraient vivre aux galères ou être morts et enterrés que d'être soumis à un pareil régime.
Encore si cela le tranquillisait ! mais il semble que son inquiétude s'en augmente : la moindre indisposition devient à ses yeux une grave maladie, et la plus petite douleur une torture insupportable.
Arrivés à cet état, les vieux garçons sont rarement d*une société agréable. Leur conversation ne varie guère : c'est toujours. d'eux qu*ils vous parleront, toujours de leurs maux présents ou à venir, réels on imaginaires; et ce sont ces maux factices qui, chez eux, sont les moins guérissables. N'auraient-ils pas l'ombre ni conséque mment le germe de la maladie qu'ils craignent, tôt ou tard, la médecine aidant, ils trouveront bien moyen d'en mourir. A moins, toutefois, qu'ils ne deviennent fous : c'est leur seule porte de salut.
Je n'ai connu d'heureux, parmi les vieux garçons, que les vieux musiciens, les vieux savants, les vieux auteurs et les vieux poètes. Ceux-ci ne sont jamais à plaindre, n'eussent-ils plus le sens commun ; car, ainsi que l'archevêque de Grenade, ils croient toujours à l'excellence de leurs homélies, à la fraîcheur de leur esprit, à la chaleur de leurs inspirations, à la nouveauté de leurs découvertes.
Ah! si vous êtes chrétien, n'allez pas les détromper! Souvenez -vous du commandement de Dieu : Homicide point ne seras. Si vous leur prouvez qu'ils baissent, ils sont morts.
. UNE PARESSEUSE. Vous avez sans doute remarqué la jeune femme de notre ami Albin de K**, la belle Alphonsine. C'est bien la plus douce créature qu'on puisse voir, et, en vérité, il est difficile de rencontrer une blonde aussi séduisante : c'est la fraîcheur et la grâce unies à cette opulence de forme qui caractérise la fille du nord ou ce type charmant de la Française élevée loin des villes et qui
a garde ce veloaté de la pèche des champs. Nul ne peol la voir sans tomber sous le charme. Elle n'a pas vingt anSt et Albin Taime à Tadoration ; néanmoins, elle le fiait cruellement souffrir.
— Est-ce possible? ne Faimerait-elle pas? — Elle doit Taimer, car vous savez qu'Albin, qui aurait pu fiaire un riche mariage et relever ainsi par la foitune Féclat de son beau nom, lui a préféré Alphonsine pauvre et S9n8 alèox, et il s'est condamné pouor elle à vivre d'un modeste emploi. — Serait-elle coquette? — Certainement non; op ne peut pas la décider à sortir du logis, ni même à recevoir une visite. — Peut-être sacriiie-t-elle un peu trop à l'entraînement du jour, à la toilette? — Pas davantage; sa mise est propre et décente, mais des plus simples. Alphonskiè n'aime qu'une chose et celle qu'à son âge on aime ordinairement le moins : elle n'aime qu'à dormir, Oai, Alphonsine n'a pas d'autre passion : ne rien faire , voilà toute son ambition ; et quand vous la voyez pensive, la tête appuyée sur ses coudes, devant quelque besogne commencée, vons ne devinez pas à quoi elle réfléchit?— Sans doute à la finir?
— Nullement, au moyen de s'en dispenser; et si elle ne le trouve pas, elle la laissera là, espérant que le temps y pourvoira et que quelque circonstance imprévue l'en déchargera.—C'est donc une tâche bien rude, bien pénible?
— Jugez-en : cette affaire si terrible et qui lui fait pousser tant de soupirs, est d'ouvrir une armoire et d'y ranger quelques nappes, quelques douzaines de serviettes ou de chemises que vient de rapporter une blanchisseuse. C'est un travail de dix minutes ; eh bien ! Alphonsine ne le fera ni aujourd'hui, ui demain, ni après-demain ; dans huit jours, vous les retrouverez à la même place. Chaque matin, son mari lui dira : « Alphonsine, je vous en supplie, rangez ou faites ranger ceci; » et elle-même se répétera vingt fois par jour : « Allons donc ranger ce linge, car
c'est bien ennuyeux de le roir toujours là. » — La semaine écoulée, TOUS Ty Terrez encore, et si, de guerre lasse, son mari ne le fait pas prendt*e par une domestique, la seule qu'il ait, il y restera toujours.
Telle est Alphonsine. Quand Albin arrire de son bureau fatigaé et affamé, il ne trouve ni table mise, ni même de feu au foyer. Alphonsioe n'y a pas songé, elle lit ou bâille, et c'est en l'entendant venir qu'eHe a envoyé la bonne à la provision. Albin, que la faim presse, n'a d'antre ressource que 46 manger quelques rogatons de la veille ou de courir au restaurant voisin.
Sa paresse l'emporte même sur son amour. Son mari, obligé d'être à son administration à dix heures, doit déjeûner à neuf. Dans les premiers temps de soit mariage, Alphonsine semblait heureuse de prendre ce repas avec Albin qu'elle ne devait revoir que le soir. Ceeif dura six semaines ; depuis, il a été impossible de faire lever Alphonsine pour déjeûner, et Albin déjeûne seul : on vient de voir qu'il y dînait parfois aussi.
Alphonsine sait coudre, elle est adroite et intelligente, elle pourrait donc raccommoder ses robes on aider à les faire, et réduire ainsi de moitié la dépense de confection ; mais non, cela la fatiguerait : les bras croisés, elle regarde faire.
Dans un ménage qui n'est pas riche, l'ordre est avant tout nécessaire; mais le moyen de faire tenir un compte à la jeune femme ! Elle écrit bien pourtant, et calcule mieux, mais cela donne de la peine. Elle l'a fait pendant un mois, et, depuis, ni prières ni conseils n'ont pu obtenir qu'elle continuât.
Alphonsine est pieuse : pour rien au monde , elle ne voudrait manquer à la messe le dimanche. Cependant la dernière est toujours dite lorsqu'elle entre dans l'église, et, depuis sept heures du matin, elle répèle : Il faut que je me hâte pour ne pas manquer la messe.
11 en est de môme des politesses a faire ou a rendre, des visites dites d'obligation : en, les remettant de jour en jour, elle finit par les oublier. Elle s'est ainsi brouillée avec ses meilleurs amis et une partie de sa famille, qui ont pris sa paresse pour du dédain ou au moins de l'indifférence.
Quant aux petits services que l'épouse rend ordinairement à son mari dans un ménage où la bonne, à la fois cuisinière et valet de chambre , n'n pas le temps d'être couturière, il ne faut pas qu'Albin y compte, et pour un bouton qui se détache ou la moindre déchirure, il doit avoir recours au tailleur. Ce n'est pas qu'Alphonsine se refuse à le faire, non, elle est toujours prête, mais elle ne trouve ni dé, ni ciseaux, ni aiguille, et, en définitive, elle ne le fait pas.
Le pauvre époux a été huit jours malade d'un gros rhume qui l'a retenu au lit. Alphouslne lui tenait fidèle compagnie, parce qu'elle pouvait à son aise s'étendre dans un fauteuil. Le premier jour, elle était très-exacte à le soigner, à lui préparer de la tisane et à lui en offrir aux heures prescrites par le docteur, mais c'était une sujétion. Le second jour, elle en offrit moins, et le troisième pas du tout, car elle avait oublié d'en faire, et le rhume s'est guéri comme il a pu. Pourtant elle aime son mari, elle mourrait peut-être de chagrin si elle le perdait, mais elle ne ferait rien pour l'empêcher de mourir.
Albin a employé, pour vaincre cette inexplicable apathie, le raisonnement et la prière. 11 a été jusqu'à la réprimande et Ta menacée de l'abandon ; il a même voulu lui en donner la peur : il Ta quittée pendant un jour entier. Elle a beaucoup pleuré, elle a parlé de mourir, et puis, en sanglotant, elle s'est endormie dans s n fauteuil; et quand Albin, qui craignait l'effet de son désespoir, est rentré, ramoné par l'inquiétude, il la trouva dormant ù la même
place. Et vous voulez qu'il ne souffre pas quand il est à bout d'expédients !
Marié depuis deux ans, il se désolait de n'avpir pas d'enfant ; maintenant, il s'en félicite. Alphonsine peut-être se réveillerait aux cris du nourrisson ; mais si elle était sourde au sentiment de l'amour maternel, si elle conservait son incroyable indifférence, que deviendrait ce pauvre enfant et quelle serait la positkMi du père?
Vous le voyez : Albin, en apparence si heureux, Albin qui possède ce qui devrait faire le bonheur conjugal, une femme jeune, belle, intelligente et sage, n'en est pas moins à plaindre. La paresse paralyse chez Alphonsine toutes ses bonnes qualités. Elle a en elle un trésor qui ferait sa félicité et celle de ce qui l'entoure, elle n'en^ veut pas user. Albin serait certainement moins à plaindre avec une épouse laide, sans jeunesse, sans esprit, mais qui aurait de l'activité, du dévoûment et la volonté de partager, avec l'homme qu'elle s'est associé, les travaux et les peines de la vie.
LAQUAIS. On dit d'un homme : 11 a l'air d'un laquais, pour indiquer qu'il a l'air commun, bas ou vil. C'est quelquefois vrai; plus souvent c'est faux, et depuis qu'on ne distingue plus les gens au costume, j'ai vu maintes fois des laquais qu'on aurait pris pour des maîtres.
Le fond répondait-il à l'apparence? — Peut-être.
Aujourd'hui, les gens de livrée sont certainement meilleurs qu'ils n'étaient sous la Régence. Pourquoi?— C'est que leurs maîtres valent mieux. Ici le proverbe a encore raison : Tel maître, tel vakU
Dans une maison bien réglée, celle dont les patrons ne maltraitent pas leurs domestiques, les nourrissent bien, les font soigner lorsqu'ils sont malades et leur donnent en tout temps de bons exemples, ces domestiques, s'ils n'é-
taient pas pervertis avant d'y entrer, resteraient probablement bonnêtes, comme il est à' croire qùUls cesseront de rêtre chez des maîtres qui ne le sont pas. Âassi la démoralisation des serviteurs « sans prouver celle des maîtres , n'est pourtant point un indice en leur faveur.
De ce qu'un homme a la mine d'un laquais, il ne faudrait pas induire qu'il en a les inclinations ; ni parce que ce laquais a la figure d'un maître, croire qu'il en possède le cœur. Le premier a pu naître avec les penchants le9 plus vils, ceux-là même qu'annonce sa figure, mais eombattus par la réflexion, par de bons avis et de bons modèles» ces dispositions perverses ou honteuses ont été paralysées, puis détruites.
Le second, né avec une physionomie noble et belle, a pu, par un revirement contraire, acquérir des défauts, des penchants, des vices qui n'étaient pas dans sa nature et qui dès-lors forment contraste avec :son visage.
Nous pourrions citer bien des faits à l'appui de cette double assertion. M. de C** a certainement la figure la plus ingrate qu'on puisse rencontrer; il n'est pas précisément laid, il est plus que laid : aucun de ses traits n'est difforme, et leur ensemble a une expression qui repousse : on y croit voir alternativement l'astuce et la brutalité. Cependant M. de C** n'est ni fourbe ni brutal; bien plus, c'est la franchise et la douceur même : il n'y a qu'une voix à cet égard. Je ne doute pas pourtant qu'il ne soit né avec toutes les inclinations mauvaises dont ses traits offrent l'empreinte, mais à force de combats et par une volonté ferme et persévérante, il a fini par les transformer en bonnes qualités. Voilà vraiment de la force et de la vertu, et c'est là surtout qu'on reconnaît les bienfaits de l'éducation et de l'exemple.
Malheureusement le monde nous offre beaucoup de faits très-différents de celui-ci, et bien des individus dotés des
dispositions les plus heureuses, non-seulement n'en ont tiré aucun parti, mais les ont toutes mal dirigées, se mettant ainsi en opposition avec leur nature. C'est alors que leurs beaux traits font contraste arec leur conduite. On en trouTcra la preuve dans les prisons et dans les bagnes. Il est triste de dire que les mauvaises figures y sont en minorité. On les trouve telles parce qu'on se présc;^te là avec des idées préconçues, et que le costume du lieu n'est guère propre à relever ou embellir les traits ; mais si on les analyse sans prévention, on n'y aperçoit rien qui indique la perversité, pourvu toutefois que l'individu soit dans un moment de calme ou du sommeil de l'âme. Si une passion, une surexcitation quelconque l'anime, alors tout change : ses traits reflètent les orages de son cœur, et ses mauvais penchants se révèlent.
Si vous voulez juger un homme, ne le regardez donc ni quand il dort, ni quand il s'ennuie et bâille. Amenez chez lui l'animation, la joie^ ou la tristesse, et c'est alors que vous verrez ce qu'il est.
Défions-nous de notre première impression, et quand nous avons à juger ou apprécier quelqu'un, voyons-le et entendons-le plus d'une fois. Combien de gens qui, à une première rencontre, m'avaient souverainement déplu, m'ont ensuite inspiré estime et amitié ! Combien d'autres, au contraire, qui tout d'abord m'avaient séduit, n'ont laissé en moi que des sentiments de répulsion les mieux fondés !
Je suis donc convaincu que notre figure est toujours l'expression de nos penchants et de nos facultés, enfin de nos vices et de nos vertus natifs. Mais je ne doute pas davantage que nous ne puissions modifier ces penchants, changer les vertus en vices et les vices en vertus. C'est ainsi que les figures peuvent devenir trompeuses : le maître aura la mine du valet et le valet celle du maître, sans pourtant que les rôles soient en rien intervertis.
CRUAUTÉ. On ne saurait trop stigmatiser la cruauté. C'est, de tous les mauvais penchants, celui qui rapproche le plus rhomme de la brute. C'est également le plus préjudiciable aux autres et à nous-même : Tétre cruel finit ordinairement par attirer sur lui la cruauté d'autrui.
La cruauté dévote est la plus redoutable ; elle est sans remède, et ceci parce qu'elle est consciencieuse. On a vu des princes et des ordres monastiques soi-disant religieux s'en faire un devoir, et tenir l'indulgence comme une offense à Dieu dont ils s'étaient constitués les vengeurs.
Si, au fanatisme de croyance, se joint un intérêt politique, comme dans nos guerres de religion, il n'y a pas de forfait que les hommes ne commettent. Les Espagnols se sont de tout temps distingués en ce genre : en Europe comme en Amérique, les bourreaux n'y ont jamais fait faute.
De nos jours, don Carlos, ou plutôt ses lieutenants , -> n'ont laissé qui que ce soit en arrière pour les atrocités et les infamies sanglantes. On en aurait long à dire s'il nous fallait détailler leur façon de faire; aussi n'en citerai-je qu'un ou deux traits qui vous feront juger des autres.
Le 16 février 1836, un nommé don Augustin Nogueras, commandant supérieur pour la reine du Bas-Aragon, arrête à Tortosa la mère de Cabrera, Tun des généraux du prétendant, et fait fusiller la bonne femme qui n'y pouvait mais. C'était un crime. C'était en outre une lourde sottise. Or, qui croirait qu'on pouvait faire pis et faire presque oublier cette méchante action par l'atrocité de la vengeance? Si vous eu doutez, lisez l'ordre dudit Cabrera, daté du Val de Robles, le 22 février 1836 :
« Le barbare et sanguinaire don Augustin Nogueras , qui s'intitule commandant supérieur du Bas-Aragon, a dernièrement proclamé comme un fait héroïque l'atroce assassinat qui vient d'avoir lieu à Tortosa sur la personne
de mon inaocente et malheureuse mère qui, le matiu du 16 courant, fut inhumainement fusillée dans le quartier de Barbican.
Rempli d'horreur, mais nullement ébranlé dans m» résolution et ma constance par cet acte douloureux, bas et lâche , digne seulement d'hommes qui cherchent le triomphe de leur cause dans la terreur et dans le carnage, en présence^ de la désolation où ces misérables plongent ainsi là patrie et les familles , supposant d'ailleurs que leur système de violence, une fois révélé, consolidera l'usurpation coupable à laquelle on doit déjà tant de victimes, moi, dans Texercice des droits que la loi et la justice me garantissent, en qualité de commandant général de cette province au nom de notre roi et seigneur légitime don Carlos V, et conformément aux pouvoirs dont je suis investi, j'ai résolu ce qui suit :
1** Le soi-disant brigadier Nogueras et tous ceux qui peuvent en ce moment servir dans l'armée ou tenir un emploi quelconque dans le gouvernement de la reine appelée régente, sont désormais déclarés traîtres à Sa Majesté.
2** L'épouse de don Manuel Fontiveros, ex-commandant de Chelva, dans le royaume de Valence, qui a été arrêtée pour réprimer la fureur des révolutionnaires, sera immédiatement fusillée en juste compensation de l'assassinat de mon innocente mère, ainsi que trois autres femmes nommées : Cinta Tas, Mariana Cardia et Francisca Larguesa, afin de venger l'infâme traitement exercé sur la plus digne et la meilleur^ des mères.
3* Quoique mon cœur soit brisé et mes yeux inondés de larmes au moment où je dicte cette résolution , je déclare ici, malgré mon horreur pour les atrocités dont ma famille a été victime, comment je prétends venger tant de forfaits. Cette soif de sang humain sera impitoyablement assouvie par la mort de vingt individus pour chaque nou-
velle victime de pareils meurtres qai pourront être commis dans la suite. »
Ainsi s'exprime don Cabrera. Je ne sais trop laquelle on doit haïr le plus de la barbarie d'un pareil ordre où de rhypocrisie dont il est entouré. Mais, béte brute, si ton cœur saigne , pourquoi le fais-tu saigner? Tu égorges quatre femmes parce qu'on en a égorgé une, quatre femmes qui ne connaissaient ni ta fnère ni leur assassin, et tu appelles cela^une juste compensation! Où est-elle la compensation? qu'est-ce que cela peut faire à ta mère? Sainte et martyre, si elle est au ciel conuane ta le dis, elle y pleurera sur toi qui, souillé de sang si lâchement Tersé, ne fléchira peut-être pas la miséricorde divine.
Quoi qu'il en soit, publiée dans toute l'Espagne, la très-éioquenle proclamation de ce digne homme reçut en tout point son exécution : les quatre femmes désignées furent fusillées.
Ensuite, sur l'observation qu'on lui lit que les christinos pourraient lui rendre la pareille, il rédigea 'une proclamation additionnelle pour faire connaître que si l'on tou€hait aux carlistes, on fusillerait, avec les prisonniers valides, les malades et les blessés trouvés dans les hôpitaux, ce qui probablement fut fait avec la même ponctualité.
Je vous prie de croire qu'il n'y a, dans tout ceci, rien de mon invention : consultez les journaux du temps. Vous pouvez donc, historiens et publicistes, moraliser là-dessus, sans crainte d'erreur. De si abominables actions doivent être flétries. Frappez sur l'égorgeur de femmes, signalez-le à la postérité comme un bourreau et un lâche.
Flagellez en même temps les dangereux folliculaires qui font des héros de ces scélérats. Ken a-t-on pas vu, et naguère encore, déifier Marat et Robespierre ? Cette admiration louangeuse de la cruauté, qui l'encourage, qui la perpétue en lui ôtant son horreur, ses remords, doit être
stigmatisée sans pitié : elle n'a existé que trop longtemps. Cabrera avait ses flatteurs, comme Marat et Robespierre ont eu les leurs.
Cet engouement du meurtre est d'ailleurs assez diflicilc à expliquer, à moins qu'on ne prétende que le meurtre a son spectacle, et que tout spectacle a ses amateurs.
Nous ayons eu dernièrement, en France, un exemple de ce goût malsain : un voleur obscur,^ nommé Lacenairc, sans courage et n'ayant jamais tué qu'en traître et par derrière, a eu, lui aussi, sa célébrité et ses admirateurs.
Chose plus étrange! on pourrait croire, d'après son interrogatoire, que ce misérable s'admirait lui-même. Ce n'est pas impossible, les journaux aidant. L'homme souillé de sang finit ainsi par mettre sa gloire dans l'excès de ses cruautés : ne pouvant plus prétendre au titre d'homme, il veut obtenir celui de tigre.
Celui-ci n'était qu'un mauvais chat, qu'une vraie fouine qui fut prise le museau dans le sang ou dans le piège qu'elle tendait ; mais comme c'est la cruauté vue sur une autre face, je vais vous en donner un échantillon :
Condamné à mort par la cour d'assises de Paris le H novembre 1835, Lacenaire, âgé de trente-cinq ans, était né à Lyon. Il avait reçu quelque éducation. Latiniste mé-^ diocre^ il se prétendait poète : on lui attribue quelques chansons qu'il avait probablement volées comme le reste.
Le 7 novembre, étant à l'infirmerie de la prison de la Force , voilà comment il s'exprimait devant plusieurs hommes de lettres, médecins et avocats :
« En politique comme au jeu, disait-il, on ne peut être que dupe ou fripon. Il y a des hommes qui se dévouent et meurent pour leur cause : que voyez-vous là d'étonnant? La politique est une passion absorbante comme toutes les autres passions, cl Ton joue sa tête pour satisfaire une passion. »
Quelqu'un lui dit : - Lacenaire, vous n'êtes pas un homme ordinaire ; comment votre intelligence ne vous a-t-elle pas défendu contre vous-même ? — Ah ! reprit-il, il s'est rencontré un jour de ma vie où je n'avais d'autre alternative que le suicide ou le crime. — Pourquoi ne vous êtes-vous pas suicidé?— Je me suis demandé alors si j'étais victime de la société ou de moi-même ; j'ai cru l'être de la société. — Mais vous vous êtes donc fait un système de l'assassinat?
— Oui, comme moyen de conservation. — PTavez-vous jamais éprouvé quelqu'accès de fièvre morale, une sorte de frénésie du crime et de plaisir à l'exécuter? — Non.— Alors vous avez fait cela froidement, comme une opération commerciale? - Oui ; l'homme fait tout ce qu'il veut; je ne suis pas cruel, mais les moyens devaient être en harmonie avec le but : assassin par système, il fallait me dépouiller de toute sensibilité. <- Vous n'avez donc jamais eu de remords? — Jamais. — Aucune crainte?— Non; ma tête était mon enjeu. Je n'ai pas compté sur l'impunité. H y a une chose, en efifet, à laquelle on est forcé de croire : c'est à la justice, parce que la société se fonde sur l'ordre.
— Mais ce sentiment de la justice, c'est la conscience? — Moins le remords. — Si vous pouviez vous suicider aujourd'hui pour échapper à Pignominie de Téchafaud, le feriezvous ? - Non, eussé-je le poison le plus actif. D'ailleurs, la guillotine n'est-elle pas, de tous les poisons, le plus subtil ? J'aurais pu me tuer avant d'avoir versé le sang. Assassin, j'ai compris que j'avais établi entre Téchafaud et moi un lien, un contrat , une sorte de solidarité ; que ma vie n'était plus A moi, qu'elle appartenait à la loi et au bourreau. — Ce sera donc à vos yeux une expiation ? — Non, une conséquence, l'acquit d'une dette au jeu. — Croyezvous que tout soit fini avec la vie? — C'est à quoi je n'ai jamais voulu songer. — Pensez-vous que vous tremblerez devant l'échafaud? — Je ne crois pas; le supplice est
moins dans Pexécution que dans Tattente et Tagonie morale qui le précèdent. D'ailleurs, j*ai une puissance telle sur mon imagination, que je me crée un monde à moi. Si je le veux, je ne penserai à la mort que devant elle.
Après une pause, Lacenaire reprit : ~ Croyez->vous qu'on me méprisera ? — Un homme tel que vous n'inspire que Peffroi. — Aussi n'est-ce que la haine que j'attends. 11 est deux choses que, suivant moi, on ne peut guère supporter : le mépris d'autrui et son propre mépris.
Après avoir dit ces paroles, il remplit son verre de vin, en citant ce vers d'Horace :
Naia meeum eomuU Manlio.
Je copie ce dialogue dans le Journal de Paris du lundi 16 novembre 1835. Est-ce une invention dejournaliste comme les vers du même homme? — C'est possible. Toutefois, je le cite parce que s'il n'est pas vrai, il est vraisemblable, et peint assez bien un coquin qui n'est pas précisément une bête, mais qui raisonne pis qu'une béte, c'est-à-dire à faux ou contre sa conscience.
Je continue : — On a prétendu, ajoute Lacenaire, que je n'avais fait ces révélations que dans l'espoir d'avoir ma grâce. Erreur; je ne demande pas de grâce. Quelle grâce pourrait-on me faire ? Grâce de la vie ! La vie, maintenant, que voulez-vous que j'en fasse? Sans doute vous m'offririez les jouissances de la yie, de l'argent, une fortune ; je ne suis pas stoïque, je l'accepterais... Mais la vie! la vie ! ah ! il y a longtemps que je vis dans le passé ! Depuis huit mois, chaque nuit, la mort est assise à* mon chevet. Ceux qui ont dit que j'accepterais une commutation après ma condamnation se sont trompés. Une grâce ! vous ne pouvez pas m'en faire; je ne vous en demande pas; je n'en attends pas de vous ; elle serait inutile. »
Ici le narrateur s'extasie sur la beauté de cette allocu-
tion et surtout du ton parfaitement convenable dont elle est prononcée; puis il arrire à François, le complice de Lacenaire. Sur quelques observations du dëfensear, François se lève vivement : « Messieurs , dit-il , vavs anrez entendu Torateur Lacenaire, eh bien ! tout ce qu'il notas a dit est autant de mensonges. »
(L'accusé se tourne, avec un mouvement de rage, vers son co- accusé Lacenaire; ses trait» sont horriblement contractés, ses yeux louches s'animent d'une expression effrayante.)
« Misérable ! s'écria-t-il d'une voix rauqae, toi qui as juré haine et vengeance à tous, tu dis que tu ue crains pas la justice des hommes, mais tu craindras peut-être la justice de Dieu devant qui tu vas paraître. Tu ne crains pas la mort, dis-tu; si ce n'était que la mort, je la crains moins que toi, mais je crains la mort honteuse, la mort du criminel, la mort sur Féchafaud. Toi, vil asse»sin, toi, lâche, tu veux te laver dans mon sang, et tu ne sauras pas mourir ! »
Cette horrible imprécation, dit le journaliste, prononcée avec une expression de rage concentrée dont nous essaierions en vain de reproduire l'atroce énergie, semble un instant glacer Tauditoire. Lacenaire seul est tranquille et toujours souriant; il prie poliment un gendarme de lui faire passer un verre d'eau rougie.
Que pensez-vous de ce récit? Au milieu des phrases du narrateur, qui évidemment a voulu faire un article, on peut saisir la vérité, et cette vérité est l'expression d'une scélératesse aussi profonde que possible : c'est le cynisme de l'atrocité et de l'impudence ; car, ici encore, Lacenaire iinit par un mensonge, et l'eau rougie qu'il demande est une jonglerie de sa part.
Cette jactance d'un coquin est la suite de la solennité de nos exécutions. Que les débats, que la condamnation
LE TfiMPORlSEUR. 353
soient pabhes, mais que le supplice ne le soit pas : alors vous ne verrez plus de ces parades mortuaires. Sans doute les yeux de la foule et Porg^ueil de se donner eu spectacle n'annulent ni le supplice ni la crainte de mourir, mais ils les affaiblissent. La mort solitaire et le mystère qui T^ntoure auront toujours, pour le condamné^ quelque chose de bien plus effrayant que Téchafaud scënique où il se drape et se pose. On parle encore avec terreur des exécutions de Venise; cependant on n'exécutait pas plus de coupables à Venise qu'ailleurs. Peut-être en exécutaitH)tt moins, et les supplices n'y étaient pas raffinés, mais ils étaient secrets : l'imagination les rendait terribles.
LE T£M PORISEUR. 11 est peu d'hommes qui, à ma connaissance, aient laissé plus souvent échapper la fortune que Daniel Evain. Il devrait être aujourd'hui grand seigneur et millionnaire : il n'est que commis à quinze cents francs, et il a, pour tout patrimoine présent et futur, cent écus de rente que lui a laissés comme par dérision uu oncle énormément riche dont il était l'unique héritier.
Est-ce l'inconduite qui a arrêté Daniel dans sa carrière, ou bien son défaut d'intelligence? -Non, Daniel a toujours été parfaitement sage, et il est loin d'être sot ; mais il a un défaut : c'est de s'arrêter sans cesse devant son bonheur et de ne jamais l'atteindre faute de faire un pas de de plus. Il n'aperçoit l'occasion que lorsqu'elle est passée, ou s'il la voit venir, il réfléchit si longtemps aux mesures à prendre pour ne pas la laisser échapper, que lorsqu'il lève la main pour la saisir elle est déjà loin.
C'est ainsi qu'invité par le notaire à se rendre près de son oncle mourant qui désirait le voir, il ne se mit en route que trois jours après cet avis; et pourquoi ? — Pour attendre un messager qui ne partait que deux fois la se-
354 L£ TBMPORISEUR.
maine. H épargna les frais de poste, mais quand il arriva, il était trop tard : Toncle avait fait son testament la veille, pnis était mort dans la nuit. Daniel perdait deux millions, mais il avait économisé soixante francs sur sa dépense de voyage.
Il manqua un riche mariage pour un motif à peu près semblable. Toutes les difficultés étaient applanies, la jeune fille à qui il ne déplaisait pas avait donné son consentement, et les parents, qui comptaient sur Théritage, car Tonde vivait encore, étaient fort pressés de terminer. On avait pris jour. La veille, Daniel s'aperçut que son habit était râpé : il crut devoir en commander un autre. Le tailleur ne put le finir au jour dit, Daniel voulut l'attendre et ne se rendit pas au rendez-vous.
Quand il arriva le surlendemain, la future pleurait et la famille était furieuse. On fit la paix pourtant. Sur ces entrefaites, un grand parent de la demoiselle étant décédé, il fallut remettre le mariage à quinzaine. Daniel aurait dû rester, et ses amis Ty engageaient en lui rappelant le proverbe. 11 n'en partit pas moins pour une affaire assez insignifiante.
Pendant son absence, la jeune personne fit des réflexions; elle vit peu d'empressement dans cette conduite de sou prétendu, et les quinze jours n'étaient pas expirés qu'elle avait déclaré à ses parents qu'elle ne voulait plus se marier, ce qui ne l'empêcha pas d'en épouser un autre deux mois après.
Au début de sa carrière administrative, Daniel avait un puissant protecteur. Une place qui pouvait le conduire à tout devint vacante. Daniel, en s'y prenant en temps, l'eût obtenue. Il remit sa demande au lendemain; puis il employa ce lendemain à rédiger sa supplique, et le surlendemain à la revoir et la corriger. Elle était faite supérieurement : il n'y avait pas un mot de trop, pas un mot de moins.
LE TBMPORISEUR. 355
Quand elle parvint à son adresse, la place était donnée depuis deux jours.
Au moment qu'il s'y attendait le moins, il obtint le remboursement (d'une somme de vingt mille francs qui était due à son père. Le notaire qui s'intéressait à lui proposait d'employer immédiatement cet argent, soit en rentes cinq pour cent qui étaient en ce moment à soixante, soit à l'achat d'un terrain qu'on livrait à bas prix, mais qui, devant plus tard servir au percement d'une rue, augmenterait beaucoup de valeur. Daniel, comme toujours, voulut réfléchir, puis consulter; enfin, il se décida pour l'acquisition du terrain; mais une heure avant, un acquéreur plus alerte avait passé contrat. L'année suivante, ce même terrain fut revendu cent cinquante mille francs.
Restait la rente : elle n'était encore qu'à soixante francs, mais tout annonçait une hausse. Daniel ne se pressa pas davantage : avant qu'il eut pris une résolution, elle était à soixante-dix. C'était le moment de se hâter, il n'en fit rien : elle monta à quatre-vingts. Enfin, quand il voulut acheter, elle était au pair.
Dix autres occasions de tirer parti de ses vingt mille fi^ancs se présentèrent, il n'en saisit aucune, et de tâtonnement en tâtonnement, il finit par les placer le plus mal possible.
Cette manie d'hésitation le suivait jusque dans les plus petites choses : était-il engagé à une partie de plaisir, à une fête, à un dîner, il arrivait toujours le dernier et faisait ainsi attendre tout le monde; de façon qu'il vint un temps où on ne l'invitait nulle part.
Nous avons dit qu'il avait de l'intelligence ; on peut ajouter qu'il était instruit. Sa rédaction était bonne, et le travail qu'on lui confiait était toujours bien fait. Mais pour l'avoir fait attendre trop longtemps , au lieu d'en recevoir des féhcitations, il n'en avait que des reproches.