‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 64 sur 74 · UN SIGNE FATAL · texte numérisé non relu

UN SIGNE FATAL

Deux fois il fit une longue maladie et manqua mourir, pour avoir remis à huitaine une opération que prescrifait le médecin.

Nul doute que s'il n'y fait attention, c'est par suite d*un de ces tâtonnements qu'il périra.

Dix fois il faillit être écrasé par des voitures, non qu'il ne les vit, mais parce qu'il hésitait toujours sur le moyen de les éviter.

Figurez-vous que se trouvant un jour sur le boulevard Saint-Martin au moment où la police repoussait un rassemblement, il resta seul sur le terrain et on l'arrêta, lorsqu'il se demandait encore par laquelle des trois rues ouvertes devant lui il se sauverait. Conduit en prison et considéré comme un perturbateur, il fut mis en jugement, et il tint à peu de chose qu'il ne fût déporté.

UN SIGNE FATAL. Il est des figures sur lesquelles l'examen le plus attentif ne laisse apercevoir aucun défaut; chaque trait est pur, noble et beau ; la jeunesse, dans tout son éclat , s'y montre avec la vie et la santé. Pourtant mes yetix ne s'arrtîtent jamais sur elles sans que je n'éprouve un mouvement de tristesse, parfois même d'effroi. Pourquoi ? — C'est que dans ces physionomies si belles il y a quelque chose de fatal. Ce signe, quoi qu'elles fassent, ne les quitte jamais, et, dans leurs jours de bonheur, au milieu même des éclats de leur joie, je le retrouve encore.

Je n'ai jamais, comme vous devez le penser, révélé cette impression aux individus qui en étaient l'objet, mais elle m'a rarement trompé, et parmi ces êtres tristement privilégiés, ceux dont j'ai pu suivre l'existence ont toujours été malheureux ou ont causé le malheur de quelqu'un.

Celte marque indélébile que toutes les prospérités de ce monde n'effacent pas, n'est point acquise : elle nait avec

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nous. Je Fai reconoue chez les plus petits enfuits. D'où leur Tenait-elle? de leur père ou de leur mère?— lion; leurs parents ne rayaient pas. Il faut donc croire qu^elle tenait à Tâme, 'dès-lors qu'elle était innée ou la consé* quence d'une yie antéiieure» existence malheureuse ou ooupaUe dont ils portaient le stigmate.

Ne croyez pas que ce sentiment de pitié ou de répulsion pour les infortunés marqués de ce sceau réprobateur me soit spécial; non, chacun l'éprouve plus ou moins, mais souvent sans s'en rendre compte, ou bien en l'attribuant à des causes indirectes ou étrangères à la personne qui en est l'objet : à ses alentours, à ses proches, à sa position, à son état, à ses habitudes ou enfin à ses propres préventions.

Ce préjugé de nos pères qui croyaient que la rencontre de certains individus est de mauvais augure, était donc fondé sur quelque chose de vrai ; seulement ils n'auraient pu dire si la figure fatale présageait un malheur pour eux ou pour celui qui la portait.

« Dans ma jeunesse, me disait l'un de mes amis, j'ai été fort épris d'une personne qui avait une de ces physionomies malheureuses. Elle était charmante, elle avait beaucoup d'esprit et d'excellentes, qualités. En outre, elle possédait tout ce qui constitue le bonheur ici-bas : santé, richesse, indépendance. Eh bien! le germe qu'elle portait en elle rendait inutiles tous ces dons de la nature et de la fortune. Elle trouvait moyen de se tourmenter sans cesse, et tout ce qu'on faisait pour satisfaire son cœur, ses désirs et ses fantaisies même semblait, par une fatalité inexplicable, la rendre plus malheureuse encore. Elle n'aimait que ce qu'elle n'avait pas, et dès qu'elle l'avait, elle ne l'aimait plus.

Elle éprouva de terribles revers : fortune et beauté, die perdit tout. Quand la fatalité eut ainsi frappé sur elle, quand la coupe du malheur fut épuisée , sa vie devint

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douce comparativement à celle qui Favait précédée, et ses maux réels lui paraissaient infiniment plus supportables que ses douleurs imaginaires: elle avait ses jours de repos et même de bonheur.

Je ne doute pas que dans cette situation nouvelle elle ne fût devenue complètement heureuse, si un revirement de fortune ne Feut remise dans sa position première. Alors le trait fatal, qui s'était presqu'effacé , reparut sur son visage. 11 revint avec sa beauté un moment éclipsée, et ce signe de réprobation , bien que dans sa bonne comme dans sa mauvaise fortune sa vie fut restée pure, ne la quitta plus. »

Ui\ MELOMANE. M. V. de C»*, que nous n'avons connu que vieux, était un petit homme sec et vif, aux yeux pleureurs, mais rien autre que ses yeux ne pleurait en lui : c'était bien le plus gai petit homme qu'on put rencontrer.

11 n'avait véritablement pas trop sujet de s'attrister : il était garçon, avec trente mille livres de rente et une place qui lui en valait autant.

Je me suis toujours demandé pourquoi M. V. de C** avait une place et une place de finances? Rien de moins financier que lui; il ne rêvait que musique, et n'avait d'intimes que des musiciens dont le célèbre Garât était le plus cher.

Nés dans la même ville et à peu près dans le même temps, c'étaient deux mélomanes achevés et deux originaux de même force : aussi leur amitié datait -elle de quarante-cinq ans. 11 y avait plaisir à les voir côte à côte à l'Opéra, faisant l'un et l'autre, à qui mieux mieux, des grimaces d'admiration ou de blâme, grimaces qui les rendaient si parfaitement laids, eux qui déjà n'étaient pas

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