UN MÉLOMANE
beaux, que le public stupéfié oubliait la pièce pour les regarder, n'ayant jamais vu de macaques à la face si mobile.
M. de C** était compositeur : il avait mis le Pater en oratorio, et il avait fait presqu'un volume pour en commenter chaque phrase. II m'honora d'un exemplaire de cette œuvre singulière que je conserve précieusement.
J'ai dit que M. de G** était directeur d'une administration : or, depuis quelque temps, on s'étonnait à Paris de ne recevoir de ses bureaux que des lettres singulièrement tournées et qui, entr'autres bizarreries, n'offraient pas un mot d'orthographe. Ceci surtout semblait inconcevable, car, bien que M. de C** ne fût pas grand financier, il était homme d'esprit et ne manquait pas d'un certain savoir ; il avait même de la littérature, puisqu'il faisait des livres pour l'explication de ses gammes et de ses élucubrations musicales.
Si c'est un mal en administration d'expédier des dossiers incomplets et des rapports en mauvais français, c'est assurément un plus grand mal encore de n'en pas expédier du tout, et malheureusement c'est ce qui arrivait dans les bureaux de M. de C** : bref, tout y allait en dépit du bon sens.
On voulut remonter à la source du mal, et on apprit que s'étant chargé de recomposer ces mêmes bureaux désorganisés par l'avancement, le changement ou la mort de ses anciens commis , notre directeur avait profité de l'occasion pour en faire un fort bon quatuor. Il avait donc choisi pour commis deux violons, un alto et une basse, quatre musiciens consommés et d'un talent incontestable comme exécutants, mais il avait oublié de s'informer s'ils savaient autre chose. Malheureusement son premier commis, qui d'ailleurs avait une belle écriture pour un musicien, ne parlait que peu le français, vu qu'il était Piémontais. Le second lisait assez bien , mais ne
M» m MÉLOMAKE.
MTÛt pas éeiire. Le troisièfDe, aBÔoi copiste de i D*éemrait ipie les omIs qa*OB intcteak dais ces copies. Le quMtriaae me sa? ait dî lire ni écrire.
IL de C reçut ordre d*en dMgner d'antres; nnis il tenait k son qnatnor, il le garda. Cependant, pour satisfaire jusqn'i certain point Fadministration, il donna des commis k ses commis, et la besogne marcha ainsi de manière à lui ériter de trop fréqnents reproches.
Il n'eût pas d'ailleurs été fiKile d'enlerer M. de €** de la Tille on il était directeur depuis une trentaine d^années et où il avait résisté à trois rérolntions. Dans cette bonne Tille comme dans beaucoup d'autres, chaque parti politique, à tout changement de régime, épurait et remaniait les diverses administrations, se partageait, comme d'usage, les emplois qui en valaient la peine, les révolutions n'étant faites que pour cela. Mais lorsqu'on voulait toucher à ce digne homme, tous les partis se réunissaient pour le défendre : nobles, bourgeois, peuple, clergé, rarchevéque en tête, criaient : Laissez^ous M. de C**, Si, nonobstant, on insistait, tous ensemble montraient les dents. Comme c'iïtait une grande et forte ville et, par cela même, à ménager, les réclamants finissaient toujours par avoir leur mot bon.
Or, pourquoi les habitants de toute taille et couleur tenaient-ils tant à M. V. de C**? - C'est qu'avec ses trente mille francs de rente et sa place qui en valait autant, il leur donnait de beaux concerts, de bons dîners, de beaux bals ; et au clergé, de belles aumônes pour ses pauvres, de beaux cierges pour ses chapelles et de bonnes étoffes pour habiller les enfants de chœur. En un mot, M. Y. de C** était la joie et la providence de la ville, qui y était si bien accoutumée qu'elle aurait voulu que la chose durât toujours, tant elle lui paraissait douce et bonne.
Quoiqu'il ne parlât guère politique , il avait pourtant