UN MÉLOMANE
une opinion. Accueilli par la reine Marie-Antoinette au temps de sa prospérité, il lui avait été fidèle dans le malheur : il se rappelait sa grâce et sa bonté. Admis à ses soirées musicales où brillait son ami Garât, il y avait connu la belle et trop malheureuse princesse de Lambalte, M"' de Polignac, enfin tout ce qui formait alors la petite cour. Dans ces soirées intimes, il avait, lui aussi, fourni son contingent de petits vers qu^il composait pour la circonstance et lisait asez gentiment, figurant même au besoin dans un proverbe on un vaudeville. Aussi salua-t-il joyeusement la Restauration. Je crois même que ce fut pour elle qu'il fit son grand Pater, cet oratorio monstre que les bons habitants de la ville aimaient d'ailleurs beaucoup moins que ses dîners, mais qu'ils écoutaient par reconnaissance.
Il en envoya un exemplaire richement relié à la nouvelle cour. Le comte d'Artois se souvint de ses chansonnettes et des petits concerts où il les chantait, et ne s'étonna point qu'un des premiers il eût pris la cocarde blanche. Comme on ne pouvait pas lui donner une place quand il en avait une, ni de l'argent puisqu'il était riche et n'en demandait pas, on lui envoya la croix de Saint-Louis.
Le digne homme, quoiqu'il fût quelque chose comme vicomte ou baron et, en cette qualité, de race militaire, était parfaitement pur de sang humain : il n'avait jamais tiré l'épée ni pour ni contre personne, n'en voulant qu'à l'harmonie et ne croquant que des notes ; aussi ne savait-il pas d'où cela lui venait. Enfin, il se rappela que dans l'une de ces petites bergeries que jouait la reine sur son théâtre de Trianon, il avait rempli un rôle d'officier aux gardes pour remplacer un acteur manquant, et il en conclut que c'était pour cette campagne qu'il était décoré : il accepta donc sans scrupule.
Cependant M. de C** devint si vieux, si vieux, qu'on fut
obligé de lui donner sa retraite, au grand mécontentement des habitants qui perdaient à ceci les trente mille franes de sa place qu'il dépensait pour eux, et qui craignaient de perdre les trente mille autres de son retenu s'il allaita à Paris rejoindre son ami Garât.
C'était assez son intention, mais le pauvre chanteur étant mort, il oublia Paris, et la ville eut ainsi le bonheur de le conserver.
Aujourd'hui , il doit bien avoir quatre-vingtniix ans. J'ignore s'il vit encore, mais c'est probable. Si Dieu Tavait rappelé à lui, nous le saurions : la ville aurait réclamé.
TERRE ET CIEL. J'en reviens aux facéties de mon ami Jacques. Il avait ses jours de spleen; aussi n'étaientelles pas toujours gaies. Vous allez en juger.
-^Ce monde, disait-il, est un monde d'essai ou la halte d'un grand pèlerinage.
L'homme y semble un hybride de la matière et de l'esprit; l'enfant, d'un ange et d'une brute. Moitié ciel et moitié terre, il tient de la nature des deux ou de sa double origine.
Quoi qu'il fasse, malheureux sur cette terre ou croyant l'être, on reconnaît toujours en lui l'ôtre tombé des cieux et qui, atteint par quelque rayon de son éclat passé, quelque réminiscence de sa nature première, cherche à y remonter. Mais plongé dans la matière, ballotté par elle et entraîné par toutes ses perturbations, s'épuisant bien souvent en vains efforts, il se relève, puis il retombe.
11 ne retrouve son existence céleste que lorsqu'il est délivré de ce corps et de toutes ses influences funestes, c'est-à-dire de ses besoins grossiers et de ses mauvais penchants.
Qu'est-ce donc que la vie terrestre?-— Un état anormal
de rame, une période de transition, un temps d'épreuve ou de punition : nous acquitons une dette ou subissons une peine. Mais se borne-t-elle là? cette vie humaine^estelle une expiation qui commence ou un châtiment qui iinit?
Oubliant le passé et dédaignant Tavenir, si nous envisagions les choses telles qu'elles sont dans leur triste réalité, avec la douleur et la mort sans cesse menaçantes, Texistence serait ici intolérable. Il a été donné à Têtre justement assez d'illusion pour qu'au milieu de tant de sujets de terreur et de souffrance il consente à vivre. Encore la mesure de cette illusion nous a-t-elle été faite bien juste , puisqu'elle ne nous décide pas toujours à supporter cette vie. Preuve : le suicide.
Mais c'est le cas exceptionnel : nonobstant tant de dégoûts, la plupart des hommes voudraieig; vivre toujours. Heureusement que la Providence, plus sage qu'eux, ne les exauce pas, car ils maudiraient le jour où elle aurait écouté leur prière. Après avoir épuisé toutes les sensations ou tous les biens et tous les maux d'ici-bas, cadavres vivants, ils n'auraient de l'existence que le fardeau, c'est-à-dire les soucis et les inflrmités ou la souffrance sans répit. Quelle différence y aurait-il alors entre la damnation et l'éternité de la vie sur la terre ?
Dieu nous a donné l'immortalité, mais il a limité la durée de la vie dans chaque monde et sous chaque forme. La sensation épuisée dans l'une se renouvelle dans une autre : nous mourons faute de sentir. Nous renaissons quand nos organes, en se renouvelant, redeviennent aptes à d'autres impressions. Exister, c'est avoir la faculté de sentir : je suis parce que je sens. Mais la faculté de sentir n'est pas la sensation. La sensation peut cesser ; la faculté ne cesse pas, car avec elle finirait l'individualité.
L'âme, dans son principe, n'a pas plus commencé que
Dieu même, puisqu'elle émane de lui ou de sa propre essence. Mais son action commence. C^^est cette action on cette application de Tâme sur ce qui n'est pas elle ou sur la matière, que nous considérons comme la vie, bien qu'elle n'en soit qu'un acte ou qu'une phase ; application qui n'a qu'un temps : toute action, par cela même quelle a un commencement, doit avoir sa fin.
Mais l'action s'arrête sans que la vie finisse. Cette fin de l'oeuvre ne saurait atteindre l'instrument ou le principe de l'action. L'âme peut cesser de veiller, mais ne peut cesser d'exister. Elle dormait, elle s'éveille ; puis se rendort pour se réveiller encore. C'est ce passage alternatif de l'action au repos, du sommeil au réveil, de l'immobilité au mouvement, qui fait ce que nous nommons la vie et la mort.
La vie a pu sommeiller bien longtemps avant de s'éveiller» Il est des créatures qui attendent encore ce premier réveil. Elles pourront sommeiller ainsi pendant des siècles et des milliers de siècles, mais non éternellement : vient toujours l'instant où Dieu dit à l'être, comme le Christ au paralytique : Lève- loi et marche.
Si l'on appelle naissance le jour où Tâme s'éveille, la création n'est donc pas finie : elle dure encore et durera toujours. La perfection absolue, dans les choses comme dans les êtres, serait l'immobilité ou le terme fatal. Alors le seul mouvement possible serait le mouvement rétrograde, incompatible avec la grandeur de Dieu dont la puissance créatrice est un progrès éternel.
C'est cette action incessante, cette faculté de donner le mouvement à l'intelligence ou d'éveiller la vie, qui distingue Dieu de la créature, quelque grande et puissante qu'elle puisse être. Il Ta faite reine de la matière, elle peut concevoir des chefs-d'œuvre et les exécuter, ériger des temples et des villes, créer des mondes peut-être, mais elle ne saurait faire un ciron.
I>ieu vit par lai-même et par la vie universelle. Il est puissant de sa propre puissance et de celle de toutes les créatures^ Elles sont parce qu'il est, elles ne peuvent donc cesser d'être.
L'âme est rétÎDcelle divine, et la vie en est la conséquence. La vie, c'est la sensation. La sensation, c'est l'individualité.
L'âme et l'individualité sont inséparables, ou plutôt c'est tout un; 11 n'y a pas d'âme collective ; il n'y a pas d'individualité sans âme. Voilà pourquoi le moi est immortéL
La matière est divisible, mais l'esprit ne l'est pas. ^ rame chan^ de forme et d'apparence, elle ne saurait jamais changer d'être ou de mot. Ce moi monte ou descend, grandit ou se rapetisse, sdon qu'il s'éloigne ou se rapproche de Dieu ; mais dans sa petitesse comme dans sa grandeur, dans ses fautes comme dans ses vertus, il est toujours lui-même. Toujours apte au bien comme au mal, toujours il en reste solidaire. C'est cette responsabilité qui le fait ce qu'il est. C'est elle encore qui le fera ce qu'il doit être.
Ce qui semble prouver que l'âme est un tout qui ne peut jamais se confondre dans un autre tout ou se réunir à la masse et que cette âme a une personnalité indélébile, c'est qu'elle est inimitable : chaque être est unique. On n'a jamais vu sur la terre deux individus absolument semblables. Ils peuvent le paraître, mais cette apparence ne résiste pas à l'examen r après un instant d'étude, on distingue toujours un homme d'un autre homme. Si on ne les distinguait pas à la figure, on ferait bientôt cette distinction au caractère de chacun d'eux.
Tout est dans l'être : tout le bien et tout le mal, tous les crimes et toutes les vertus, toutes les œuvres, depuis la construction d'un nid jusqu'à la création d'un monde.
360 LES 6AUNTS.
L'être, quelque bas qu*il soit, peut toujours descendre. A quelque hauteur qu'il s'élèye, il peut monter encore, car il a rinfini devant et derrière lui. Bref, il peut tout» hors mourir.
Comment mourrait-il ? nVt-il pas Fintuition de Pinfini? Il est impossible d'admettre qu'un être qui a pu concevoir ridée de Timmensité et de rëternité, n'ait pas en lui quelque chose d'immense et d'étemel.
C'est ainsi que l'existence de Dieu est démontrée par cela seul que l'être en a eu la' pensée. L'esprit humain peut apercevoir moins que ce qui est et se tromper en dessous de la réalité, mais non au-dessus ; sinon rhomme aurait plus d'imagination que Dieu n'a de pouvoir. En entrevoyant plus que le possible, il se mettrait lui-même au-dessus de ce possible : lui, partie d'un tout, il serait plus que ce tout.
LES GALANTS. Don Juan a existé sans doute, et il a eu des imitateurs, mais peut-être moins qu'on ne le pense. J'ai TU bien de ces mangeurs de cœurs, et j'en ai connu beaucoup, qui ne Tétaient qu'en imagination. A les entendre, personne ne leur résistait : fille, femme ou veuve, ils n'avaient qu'à se montrer pour séduire. La liste de leurs conquêtes était, à peu de chose près, celle de toutes les belles de leur petite ville.
Ces hommes étaient tout simplement des bavards, et de leur bavardage il était parfois résulté des incidents sur lesquels ils n'avaient pas compté et dont ils ne se vantaient guère. Cela les corrigeait-il? — Non, car les sots ne se corrigent pas.
J'ai entendu citer un homme qui n«^ parlait des femmes qu'en bien et pour proclamer leur sagesse, conséquemment qui ne se targuait jamais de ses bonnes fortunes;
tout au contraire, il se récriait fort quand on lui en attribuait. Il n'avait rencontré que des vertus inexpugnables : selon lui, toutes les femmes étaient des Lucrèces.
Jugez donc les bommes à leurs dires ! La vérité est que le nombre de femmes que celui-ci avait perdues était presqu'incroyable, et pourtant il n'était ni beau, ni riche, ni même spirituel, mais il avait une volonté et une persévérance à toute épreuve : c'était un serpent guettant sans cesse sa proie et parvenant presque toujours à s'en emparer. Dans les siècles où l'on ajoutait foi aux sortilèges, aux philtres , aux talismans , on l'aurait certainement brûlé, et telles femmes qui lui avaient cédé ne pouvaient elles-mêmes se rendre compte de ce qui leur avait plu en lui : oui ! elles auraient pu se croire ensorcelées.
Sa sorcellerie n'était que dans sa passion qui était forte et 'vraie; mais une fois satisfaite, elle s^éteignait et était remplacée par une autre tout aussi forte, tout aussi vraie.
11 a fini par devenir fou. On a prétendu que c'était d'amour : il 90^^ donc enfin rencontré une cruelle.
Quoi qu'il en soit, c'est par suite de cette folie, qui était aussi expansive que sa raison avait été discrète, qu'on a su ses aventures. On comprend que plus d'une femme se récria. Elles mirent ses révélations sur le compte de sa folie. Dans tous les cas, c'était un fou dangereux : il fut donc enfermé comme tel.
Un autre personnage, M. de L**, avait dans sa ville une réputation détestable : on voyait en lui un suborneur qui ne respectait rien et n'approchait ni femme ni fille sans la conduire à mal ou du moins sans avoir tout fait pour y parvenir. Lui non plus ne se targuait jamais de ses succès, mais il ne repoussait pas ceux qu'on lui attribuait, vrais ou faux : on voyait qu'il n'était pas fâché qu'on y crût. La cour qu'il faisait à toutes les femmes qui en valaient la peine, les soins dont il les entourait, les bouquets et
parfois même les présents plus substantiels qu'il se plaûait à leur offrir, annonçaient que sa réputation de séducteur n'était pas usurpée.
Nonobstant cette renommée, les femmes ne s'effcayaknt pas trop de ces gaiantepies : elles ne les repoussaient pas> ou elles le faisaient sans colère, le sourire sur les lèrresi. Or, pourquoi souriaient-elles ?--< Si le sourire n'indique pas toujours Tamour, il n'annonce jamais la erainte.
C'est qa'en réalité ce n'était pasuit homme bien eedoutable que M^ de L**. Âyec une apparence de* Lovelace et cette réputation de Richelieu^ c'était, il faut bien, le dire, l'adorateur le pkis inoflfensif : baisiN* la nain de l'objet adoré était le terme de son audace. On voit que les dames pouvaient, à bon. marché, se donner le plaisir de braver le tentateur.
Maintenant, expliquez-moi Pétrange ca|M:ice desfesunes. — Tant (pie ML de L** conserva sa rûputatioit déplorable sous le rapport de la moralité en amour, tant qu'il fut regardé par les maris, les pères et les amants comme un homme détestable, il resta, malgré cette haine des hommes, peut-âtre même à cause d'elle, le favori des dames. Mais une circonstance fortuite ayant révélé le véritable caractère de notre galant et la parfaite innocence de ses procédés, en un mot, quand sa candeur ayant apparu dans tout son jour, sa réhabilitation fut complète, dédaigné par les mêmes hommes qui le redoutaient, il devint en même temps la bête noire de toutes les femmes, et telle belle qui l'avait partout prôné, n'eut pas alors assez de mal à en dire. C'est qu'on hait plus dans un homme , disait mon ami Jacques, les vices qu'on lui suppose que ceux qu'il a, et que plus de gens ont réussi près des femmes, que Dieu le leur pardonne, par h iirs défauts que par leurs qualités.
UN SAVANT* Si vous êtes herboriste, entomologiste, conchiolo^ste , enfin un naturaliste quelconque, et que Tenvie vous prenne de vous livrer à vos études soientiiiques sur nos cotes et frontières, «Hinîssez-yous de bons papiers et gardez-vous surtout d'y laisser paraître votre qualité ée savant, car elle ne serait pas un titre de recommandation pour ks autorités entières ; ce serait môme le contraire : le gatde-côte, de quelque nature qu'il soit, a pour les savants une antipathie qu'on pourrait nommer d'instinct. En voici une preuve récente :
Il Y a à peine deux mois qu'un professeur venu de Paris pour faire une promenade de naturaliste sur la côte d'un de nos départements maritimes, fut rencontré par une patrouille de douaniers. Interrogé sur les motifs de sa présence en ces lieux, il répondit que c'était l'étude de l'histoire naturelle qui l'y amenait, et particulièrement ceHe de la botanique et de l'entomologie.
A ces mots suspects, il fut conduit immédiatement au poste. A sa tournure, le brigadier soupçonna que ce pouvait être l'un de ces individus problématiques ^ justement redoutés : un savant enfin. 11 lui demanda si telle était sa qualité. L'autre en convint.
C'était l'aveu du crime : le brigadier recula presque effrayé , et sa femme manqua de s'évanouir. Nul moyen n'était à négliger pour s'assurer d'un prisonnier si dangereux : la brigade délibéra si on ne lui mettrait pas les menottes. Toutefois on se contenta de bien fermer la porte du corps^e-garde et de le surveiller de près, tandis qu'on rédigeait procès-verbal.
Cette pièce ne laissa rien à désirer : le cas de flagrant délit, plus l'aveu du coupable, y étaient imr€aitement spéciGés, et elle portait en marge, pour que personne n'en ignorât : Arrestation d^un savant.
Que cette horreur qu'inspire le savant aux gardes-côtes.
gardes de santé et préposés des douanes ne tous âonne point, n*j Yoyez même pas on cas rare : tout amateur de la nature qui se hasardera sur leur terrain sans autre motif que son goût pour la promenade, un grand air et la science, y sera appréhendé au corps, parce qu*anx yeux de tons les douaniers grands et petits, un sayantest infiniment plus suspect qu'un fraudeur, qu'un Yoleur même. Un fraudeur, un yoleur, on sait ce qu'ils sont, ce qu'ils yeul^t; mais unsayant, qui peut le dire? quel est son métier? qu'est-ce qu'il demande? qu'est-ce qu'il cherche? Un savant, c'est un fainéant, un vagabond, un rapporteur, un espion , un conspirateur. Essayez de persuader au fonctionnaire riverain que ce n'est pas cela, et qu'un savant peut être autre chose; entrez, pour le lui expliquer, dans tous les détails de la science et du droit; entassez argument sur argument ; démontrez, par mille et mille exemples, les charmes et l'utilité du savoir ; soyez éloquent comme Buffon et clair comme Cuvier : rien n'y fera, et après vous avoir écouté avec une patience admirable, il n'aura pas modifié d'un iota son opinion, et il vous dira encore: — Qu'est-ce que cela prouve? Si vous n'êtes ni fraudeur, ni voleur, ni marchand, ni pêcheur, ni marin, ni chasseur, ni contrôleur, ni inspecteur, ni directeur, qu'êtes-vous donc? Pourquoi vous trouvez-vous sur mon terrain? qu'y venez- vous voir? qu'y venez- vous faire? Voudriez- vous, par hasard, me donner à croire que c'est pour votre plaisir? C'en serait un drôle de plaisir! Alors j'aurais du plaisir, moi ; j'en aurais du matin au soir et du soir au matin, et ma panthière serait le paradis. Allez, allez, monsieur le savant, c'est à votre petit dernier qu'il faut chanter de pareilles bêtises , et non pas à un vieux troupier comme moi.
Au fait, comment envisagerait-il autrement votre conduite et vos paroles ? Aux yeux de ce bon douanier, rien
de plus ennuyeux que d'arpenter le sable et les galets ou ce qu'il appelle sa panthière. Alors comment croire qu'un homme vienne exprès de Paris on d'ailleurs pour battre la côte, y user ses bottes et attraper un rhume? Si le Yoyageur affirme qu'il s'est mis en route pour herboriser, recueillir des plantes et des insectes ou ce que lui, douanier, appelle des bêtes et du foin, il dira : C'est un menteur ; et s'il en ramasse, c'est pour la frime et pour masquer ses crimes et ses perfidies.
Un savant, par cette seule raison qu'il est savant, doit donc être arrêté, mené devant le maire, livré à la gendarmerie, et conduit de brigade en brigade jusqu'à la prison du chef-lieu pour y être enfermé et détenu le plus longtemps possible, afin qu'il ne vienne plus troubler les bonnes gens dans leur service, et espionner sur la côte.
Cependant le douanier ne se montre pas toujours aussi dur, et, par un revirement subit, il lui arrive quelquefois de relâcher son prisonnier et même de lui rendre tous les petits services qui dépendront de lui. D'où vient cette bienveillance inattendue? vous ne le devineriez guère. En voyant notre voyageur s'extasier devant un brin d'herbe, une mouche ou à la rencontre d'un caillou, il a fini par croire qu'il avait à faire à un Anglais maniaque ou a quelque malade échappé d'un hôpital : alors sa colère se change en pitié. Comme il ne faut contrarier ni les malades ni les fous, il va, adoptant votre manie, ramasser avec vous plantes, insectes et pierres qu'il offre généreusement de porter quand vous en avez votre charge, et s'il vous croit fatigué, il vous proposera d'entrer chez lui pour TOUS y reposer.
Vous le voyez : dans certains pays, il est beaucoup plus sûr de passer pour fou que pour sage.