‹ Les masques: biographie sans nomChapitre 68 sur 74 · POPULARITÉ · texte numérisé non relu

POPULARITÉ

me donna-t-il à penser sur le commodo et rincommodo du voisinage, et quand je fus tête-à-tête avec mon bon sens de propriétaire et d'homme soigneux de ses immeubles, je me demandai : La popularité ou celui qui la possède est-il à fuir ou à rechercher ?

Que faut-il faire pour être populaire? est-ce du bien, est-ce du mal? Cartouche était populaire; Marat le fut égalen^ent : ne le nommait-on pas Tami du peuple ? Or, Cartouche volait ce penple, et Marat lui faisait trancher la tête. Je ne vois pas dans ceci ce qui pouvait tant plaire à ce peuple et rendre à ses yeux ces individus si intéressants. Passe pour mon voisin le carbonaro qui vend d'excellent patchouli et de meilleure eau de Cologne, quoique je ne sache pas que ce soit ce qui Ta rendu Tidole du peuple, lequel ne fait guère usage de cosmétique. Passons donc à un autre.

Napoléon-le-Orand a d'abord été très-populaire, puis il ne Ta plus été, et en 1814, ce même peuple qui l'avait adoré l'aurait déchiré à belles dents.

A son retour de l'île d'Elbe, il redevint populaire. Après la bataille de Waterloo, il cessa encore de l'être ; et puis quelque vingt ans plus tard, il l'est redevenu plus que jamais, en attendant que pour la quatrième fois il ne le soit plus. Car la tombe ne couvre rien ici : la popularité se fait et se défait après comme avant le trépas, et nous pourrions citer tel cadavre très-auguste enterré avec les honneurs souverains, arrosé des larmes de tout un peuple, puis exhumé au bruit de ses malédictions et jeté aux gémonies.

Pour nous résumer, nous dirons : L'homme populaire est l'homme qui plaît au peuple ; mais comme les trois quarts du temps il lui plaît sans raison, c'est également sans raison qu'il cesse de lui plaire, puis bientôt qu'il commence à lui déplaire, jusqu'à ce que, sans qu'on sache

davantage pourquoi, il lu| devienne antipathique, enfin Tobjet de sa haine et de sa rage.

En suivant donc la popularité dans ses mouvements et ses oscillations, on arrive à cette conclusion que Thomme le plus populaire, un jour le sera le moins.

L'homme utile, Thomme créateur, Thomme qui a moins fait de bruit que de bien, n'est pas toujours populaire de son vivant : c'est même le contraire. Il a découvert la marche de la terre, l'application de la vapeur ou quelque grande vérité : on le persécute, on le siffle, on le baffoue; on lui fait un procès, on le condamne à déclarer que le blanc est noir ou que le soleil est la lune, puis on le met aux galères ; ou s'il est né dans un siècle de tolérance, on le laisse dire et, doucement, mourir de faim.

Mais le jour de la justice arrive, car le bienfait reste ; alors on lui élève des statues.

Cette popularité d'outre-tombe, popularité née du temps et de la réflexion, est donc la meilleure : elle ne meurt plus.

LEON D'ALBY. En 1811, étant à Boulogne-sur-Mcr, lisant paisiblement dans ma chambre, je vois entrer, sans se faire annoncer, un homme de vingt-huit à trente ans, les yeux à fleur de tête, la figure ouverte et souriante, ayant dans les manières un laisser-aller de bon ton et toutà-fait communicatif. Il me dit qu'il se nommait Léon d'Alby, qu'il était inspecteur des droits-réunis, depuis contributions indirectes, qu'il habitait l'étage au-dessus et qu'il venait me faire sa visite de voisinage.

Son costume était léger pour la saison : il consistait en une robe de chambre de bazin blanc et en pantoufles de nit^me étoife. Quant à sa coiff'ure, il n'en avait d'autre que ses cheveux noirs bouclés, encadrant fort bien son front aristocratique.

Mon visiteur m'apprit bientôt qu'il avait quitté les hussards, où il était lieutenant, pour entrer dans la finance qu'il détestait, mais qu'il fallait vivre, et qu'aux hussards on ne faisait guère d'économie.

II aurait pu ajouter que c'était le contraire, car, ainsi que je l'ai su plus tard, il y avait si bien écorné sa fortune qu'il ne lui en restait plus que la moitié quand, jugeant que cette moitié suivrait l'autre , il l'avait donnée à sa sœur pour l'aider à se marier. En ce moment, il vivait avec ses appointements de trois mille francs par an, fort petit pécule pour un hussard si gros mangeur.

Tout en causant, l'heure du déjeûner arriva : mon domestique servit. J'allais inviter mon nouvel ami à le partager, mais il m'en évita la peine : il se mit à table et dit à François, c'était le nom du domestique, de lui apporter un couvert. Je commandai une omelette de supplément, et la cérémonie fut dite : j'avais compris qu'il n'en fallait pas faire trop avec M. Léon d'Alby.

Deux jours après, il me confirma dans cette opinion en venant de nouveau me demander à déjeûner, non pas seul, mais avec deux amis, ses anciens camarades d'école, qu'il me présenta. L'un, capitaine d'artillerie, officier d'ordonnance de l'empereur, m'était connu de vue ; plusieurs fois je m'étais trouvé avec lui à la suite de Sa Majesté dans les excursions fréquentes qu'elle faisait sur la côte de Boulogne où l'on avait établi de nouveaux camps et ressuscité un simulacre de flottille. Cet officier se nomfriait G**, depuis devenu célèbre, mais alors encore inconnu. Quant à l'autre, alors chef d'escadron, il devint aussi général, mais il n'a pas si bien fini.

Notre déjeûner fut gai. On m'avait envoyé, peu de jours avant, une caisse d'excellents vins qui furent royalement fêtés. Le sérieux G**, qui ne riait pas deux fois l'an, se dérida ce jour-là.

Quant à notre inspecteur, il n'avait pas besoin qu'oD l'égayât : c'était un joyeux conYive, et qui payait en bons mots la chère qu'on lui offrait ou plutôt qu'il s'offrait lui-uiême.

11 fut appelé à la direction pour un intérim de huit jours ; je ne le vis plus, et je n'appris son retour que lorsque voulant prendre inon manteau pour sortir, mon domestique me dit que M. Léon était venu le demander, parce que le sien était mouillé.

H me le renvoya le lendemain fort crotté, et le soir, en venant me remercier, s'étant aperçu qu'il l'était encore, il gronda beaucoup François de sa négligence.

Je remarquais que depuis quelque temps ce garçon, autrefois si exact, était souvent hors de chez moi et, quand je l'appelais, qu'il descendait de l'étage supérieur où il couchait. Je le réprimandai de sa paresse. 11 me dit qu'il était bien fatigué depuis qu'il avait deux maîtres à servir. Étonné, je lui dis de s'expliquer. Alors je sus que M. d'Alby lui faisait battre ses habits, cirer ses bottes et, au besoin, faire sa cuisine, ce a quoi il s'était soumis, croyant que c'était par mes ordres. Je ne voulus pas le détromper, mais je compris que mon voisin était un peu sans façon.

Je trouvai même qu'il l'était trop lorsqu'un matin, disant à François que je monterais à cheval à dix heures, il me répondit que c'c'tait impossible, puisque M. Léon devait y monter à neuf. Je lui demandai pourquoi cela m'empêchait d'y monter moi-même? 11 m'apprit que c'était mon propre cheval qu'il lui avait ordonné de seller.

Pour le coup, je me fûchai ; je lui défendis de prêter mon cheval et de servir d'autre personne que moi-même.

A neuf heures, j'entendis M. Léon qui malmenait François, il se plaignait de ce que la bête n'était pas prête, et comme il était en train de sermon, il lui reprocha durement de n'avoir ni eue ses bo\Xeçi\\\ W\.U\ ses habits.

François qui, jusqu'à ce moment, n'avait jamais vu la couleur de la bourse de son nouveau seigneur, lui dit d'un air narquois : Si monsieur n'est pas content, il peut me donner mon compte.

D'Âlby, furieux, accourut se plaindre à moi du refus de François qu'il appelait un insolent.

Quand je lui eus dit qu'il n'avait agi que par mes ordres, il avait bien envie de me sermonner à mon tour et même de me chercher querelle , car il était très-porté à cette ulHma ratio. Il avait eu je ne sais combien de duels pour des motifs tout aussi sérieux. Cependant, en me voyant en tenue, et comprenant que j'étais de service, à la vue du capitaine 6** qui venait me chercher, il oublia sa rancune et me dit que c'était dans mon intérêt seul qu'il occupait mon domestique et qu'il se servait de mon cheval ; que François se perdrait par le désœuvrement, et mon cheval par la graisse.

Il avai); un peu raison en ce qui concernait François, et je lui permis de l'employer pour sa chambre. Quant au cheval, je le lui interdis positivement, bien certain qu'en moins d'un mois il en eut fait une rosse.

Parmi les officiers d'état-major, alors nombreux à Boulogne, se trouvaient plusieurs bons amateurs de musique; quelques femmes avaient de la voix, et l'on chantait des scènes d'opéra. Cela me donna l'idée d'en ébaucher une, puis de faire un opéra tout entier. Un matin que j'y travaillais , M. Léon entre comme d'ordinaire sans se faire annoncer. J'en étais à tracer mon plan qu'il veut connaître ; je le lui lis. Quand j'ai fini, il s'en empare et s'en va.

Une heure après, il revient en me disant que mon sujet est excellent et qu'il faut le continuer. Il y avait bâtonné trois à quatre phrases et ajouté deux à trois mots. J'adoptai ces corrections et, dès ce moment, il dit ; Notre opèra^

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Le lendemain, j'ébauchai deux morceaux de chant. Il critiqua quelques rimes négligées. Je les changeai, et il me quitta en disant qu'il me laissait travailler.

11 revint dans la soirée, et me gronda beaucoup de n'avoir pas plus avancé la besogne. 11 emporta encore le manuscrit, et me le remit sans y avoir ajouté un mot ; mais il n'en disait pas moins : Notre opéra.

Depuis ce jour, il me le répéta si souvent que je finis par m'y accoutumer, et je dis aussi : Notre opéra.

Au second acte, il retoucha une scène tout entière, mais elle ne m'en parut pas meilleure. Je la recommençai, et il l'adopta. Dans cet acte, il fit un quatrain fort bien rimé: c'est, avec les trois phrases du premier acte, tout ce qu'il y a de lui dans la pièce. Il n'en a pas moins été convaincu qu'il en a fait les trois quarts, et plus d'une fois il lui échappa de dire : Mon opéra,

La vérité est qu'il y mit beaucoup de points et de virgules, et qu'il me fit changer quelques phrases incorrectes, car il savait parfaitement sa langue. Il l'écrivait avec pureté, et tournait les vers assez agréablement. Mais les idées lui manquaient : il ne pouvait rien faire qu'avec celles des autres qu'il prenait alors volontiers pour les siennes.

Notre opéra fini, il voulut faire la musique : or, c'était bien le plus détestable musicien que j'aie connu : il chantait faux et jouait misérablement d'un méchant violon de Mirecourt qu'il qualifiait de Stradivarius. Quant à la composition, il en savait encore moins que moi qui n'en savais pas grand chose.

N'importe ! nous voilà nous escrimant pour trouver un motif d'ouverture et créer des airs pour nos paroles. Il les chantait à tue-téte du matin au soir, et plusieurs locataires avaient menacé le propriétaire d'abandonner la maison s'il ne Je3 délivrait pas de ce \ett\bVc ctvaateur.

Le poème de notre opéra ne nous ayait guère demandé qu'une semaine ; il n'en était pas de même de la musique : d'Alby raclait en vain depuis un mois son Mirecourt, il n'en sortait que des ponts-neufs, et moi je n'accouchais pas beaucoup plus heureusement. Enfin, un chef de musique nommé Hector, qui s'est fait depuis une réputation musicale, Tint à notre aide, et la partition fut achevée.

Elle nous parut excellente ; mais^ sans doute que le comité de Feydeau ne la trouva pas telle, car elle fut refusée à l'unanimité.

Je prenais alors mes repas à un hôtel en grande réputation et tenu par M"* Dambron, femme de bonnes manières, riche et fort estimée dans le pays. Nous avions formé une table composée de trois officiers d'état-major, d'un capi> taine de frégate commandant une division' de la flottille, d'un commissaire de marine, d'un inspecteur du télégraphe, de d'Alby et moi. L'inspecteur du télégraphe, appelé M. de la Folie , nom dont il semblait vouloir réaliser l'esprit , était bien le plus drôle de corps qu'eut jamais produit le Boulonnais qui, pourtant n'en produit pas mal. Il avait une gatté intarissable et une franchise parfois fort incommode. Ainsi que mon voisin, il ne reculait pas devant un coup d'épée à donner ou à recevoir. Il passait aussi pour être sujet, comme disent les bonnes gens, à lever le coude, mais c'était une exagération : s'il était souvent gai , il \ avait grand soin de n'être jamais ivre. D'une excellente famille, c'était d'ailleurs le plus loyal garçon du monde, . et l'on citait de lui des traits fort honorables.

Un jour, M. d'Alby amena à la pension un inspecteur général de son administration. Alors les inspecteurs généraux étaient, comme ils le sont encore, des gens fort redoutés des employés. Notre hussard , dont il venait vérifier le service, n'était pas plus rassuré qu'il ne faut : depuis deux mois, il s'en était beaucoup moins o<^c;\i^^ o^^

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des muses. Contre son ordinaire, il se tenait donc sur la réserve, et faisait respectueusement à son chef les honneurs de la table où on avait ajouté quelques plats extra.

Les autres convives, par égard pour M. d'Âlby, se joignirent à lui pour bien accueillir l'étranger.

Tout se passait donc d'une manière fort convenable quand au dessert, Tinspecteur du télégraphe, qn'ayaient égayé quelques verres de Champagne, prend la parole: — Monsieur Tinspecteur général, lui dit-il, j^i fait aussi partie de votre administration , et je m'en souviendrai longtemps , quoique je n'y sois resté que trois jours. Figurez-vous que le lendemain de mon installation, je suis désigné , avec un autre commis , pour accompagner un ballot de tabac saisi. Nous suivions tranquillement la marchandise, assis sur elle dans la charrette qui avait été prise avec le cheval, lorsque trois individus pas très-beaux, qui nous attendaient sur la route, s'élancent sur la voiture et, a grands coups de bâton, nous font sauter à bas, le conducteur, mon confrère et moi ; puis , mettant le cheval au galop, nous laissent sur le chemin à nous frotter le dos. Ce n'était là qu'un désagrément, il y en a dans tous les états, et mon camarade, qui en avait l'habitude, n'y faisait pas même attention, il ne regrettait que la marchandise ; mais moi je n'étais pas encore fait à la chose et , naturellement chatouilleux , Je commentai à réfléchir sur un inconvénient que je n'avais pas prévu, et je me dis : S'il en est ainsi le premier jour, que sera-ce du second et des autres? Là-dessus, j'ai donné ma démission.

L'inspecteur général faisait assez bonne contenance , mais je n'ai jamais vu de mine plus piteuse que celle de mon pauvre d'Alby qui, ici, avait perdu complètement son assurance. L'impitoyable de la Folie n'en babillait que de plus belle :— Je ne vous en conte pas, monsieur Finspecteur 'général, les coups de b-Uon. étaient joliment appUqués ;

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j'en ai encore les marques; je les ai montrées an camaraile d'Âlby qni m'a même dit que j'avais manqué ma fortnne et qae cela m'aarait valu un bel arancement.

Malgré leur envie de fêter l'invité, nos compagnons n'avaient pu y tenir : ils riaient aux éclats. L'inspecteur général, qui avait pris so» parti, les imitait. U n'y avait que d'Alby qui regardait de travers le manvais plaisant Je vis que cela pourrait finir mal, je m'empressai de ehango* la conversation, et, après le café que de la Folie voulut absolument offrir et que l'inspecteur général ent le bon esprit d'accepter, la paix fut faite.

Quoi qu'il en soit, cette petite scène avait complètement dégoûté mon ex-hussard de ses fonctions. Lui qui craignait fort peu les balles et les coups de sabre, ne rêvait plus que coups de Mton : la pensée d'un ridicule le faisait frémir; il voulait donc donner sa démission.

Quelque temps après cette aventure, la velléité de se marier lui prit. Ce n'était pas à une héritière^ tant s'en faut, car il semblait toujours brouillé avec l'argent, n'en sachant jamais garder ni arriver à temps pour en recevoir. ' Cependant on ne lui en devait pas mal, car il ne savait pas refuser, et il en devait un peu, notamment à moi. Il ne s'en était pas longtemps tenu à mes déjeuners et au service de mon jockey, il avait fait plus d'une saignée à ma bourse, en échange desquelles il m'avait donné un bon sur l'un de ses débiteurs, ancien hussard comme lui.

Celui-ci, en honnête homme qu'il était, ne nia pas la dette, et m'assurant qu'il se regardait dès ce moment comme mon obligé, il me pria d'y ajouter deux cents francs, ce qui, dit- il très -judicieusement, ferait une somme ronde de vingt-<;inq louis dont il allait me signer le reçu. Je le remerciai comme bien on pense, et je remis à d'iUby son excellent billet.

Alors il m'offrit en paiement son Stradivarm c^'A

estimait cioq cents francs et qu'il avait peat-étre payé k double, car c'était Thomme da monde le plus fàdk k duper ; mais je ne voulus pas le priver d'un si rare instrument.

Nous en étions à son mariage. La dame de ses pensées était veuve et, pour toute fortune, avait deux enfants; ai outre, un certain nombre d'années plus que lui. On aonit pu passer là-dessus, car enfin c'était une femme et il ea voulait une ; mais la dame était dans une situation assez problématique, et, bien qu'elle eût deux enfants, on n'était pas sûr qu'elle avait eu un mari.

J'avais fait tout au monde pour le détourner de cette folie, mais il y tenait, et le malheureux serait tombé dans ce guet-apens s'il n'eut reçu son changement. Une fois séparé de son adorée qui, de son côté, se consola bientôt, il n'y songea plus.

Arras était sa nouvelle résidence. Moi je fus appelé à Paris. Nous restâmes en correspondance, et les commissions ne me manquèrent pas : il m'envoyait les siennes et celles de ses amis ; mais ses amis, non plus que lui, n'étant jamais pressés de payer, c'était à moi que s'adressaient les fournisseurs, et, sans avoir de dettes, j'en avais les gants. Je finis par me lasser de ce service de débiteur ad honores qui aurait fini par me conduire à Sainte- Pélagie.

Je nie rappelle entr'autres la dernière commission ; elle valait à elle seule les autres ensemble. S'ennuyant fort à Arras, où toutes les dames, disait-il, étaient laides et tous les chevaux vicieux, il me priait de lui expédier un cheval et une femme. Une femme, c'était chose facile : Paris est riche de demoiselles à marier, et cette fourniture pouvait être toute gratuite. Il avait une place et appartenait à une famille connue : les parents n'eussent exigé ni avances ni arrhes. MalheureusftmeikX \V w'ew était pas de même des

maquignons, aucun ne voulait lâcher le cheval que sur espèces sonnantes. Ne voulant pas envoyer la femme sans ranimai, je ne lui envoyai ni Tune ni Tautre, ce dont il me tint longtemps rancune.

Cependant un an après, il recommença à m'écrire, et j'en fus content, car j'étais habitué à ses lettres, les plus agréables qu'on puisse lire. Il a fait beaucoup de vers, il a ébauché quelques pièces de théâtre, mais rien de tout cela n'était bon. S'il se fût borné à écrire des lettres, sa facilité, son abandon, sou entrain lui auraient fait une réputation.

1814 parut. Au jour de l'invasion, il quitta sa place, redevint soldat et se fit remarquer par son courage.

La paix faite, il rentra dans son administration comme sous-chef à Paris. Reçu dans la meilleure société à laquelle il appartenait par son nom , il y apporta , à défaut de richesse, sa gaîté, son esprit et une certaine distinction que son sans-façon ne lui avait jamais fait perdre. Sa facilité de rédaction et son instruction, car il en avait beaucoup, faisaient d'ailleurs de lui un très-bon chef de correspondance, et pour arriver aux plus hauts emplois, il ne lui manquait qu'une meilleure tête.

Un matin, il me propose de l'accompagner à Saint-Cloud, chez un de ses amis intimes, où il devait déjeûner. C'était la fête du lieu. J'accepte ; nous partons.

Après avoir longtemps cherché à Saint-Cloud et dans les environs la maison de cet intime, nous la trouvons enfin. L'ami allait se mettre à table avec deux dames fort jolies et deux officiers supérieurs , car lui-même était colonel. M. d'Alby se nomme à son ami intime. Celui-ci le regarde, cherche à se rappeler son nom et sa figure et n'en peut venir à bout. D'Alby, pour se remettre en mémoire, cite diverses petites circonstances remontant à cinq ou six ans, notamment une invitation à déjeûner où il n'avait pu se rendre. Le colonel ne se souvenait de mTi\

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néanmoios, en homme bieo ëftrt, ii i'iiiTita à se mellieà table.

Quant à moi, j'étais resté près de la porte où bob i trodactear m'avait complètemeat oublie. On iieat jupr si j'étais à mon aise. Enfin, il se souvint de moi au oMMuent où, m'étant doucement éclipsé, je battais en reindie.

Trop heureux de sortir de cette sotte position, car je sentais que nous nous trouvions chez des gens qui ne nous connaissaient pas et qui paraissaient se soucier peu de nous connaître, j'avais gagné les champs. Je presans le pas pour atteindre une de ces voitures dites ooveou, omnibus de l'époque, que je voyais se diriger sur Paris, quand mon compagnon, qui courait après moi, me rattrape, me prend par la main, me force à rentrer et me présente à la société en faisant sonner bien haut mon nom dont personne n'avait oui parler.

Me voici donc à table à côté d'une jolie femme, mais ne sachant si elle était fille, femme ou veuve, et fort embarrassé de ma personne. Non ! de ma vie, mon amour-propre n'a plus souffert! Il me semblait toujours qu'on nous regardait de cet air disant : Qui sont donc ces gens-là, et quel motif les a conduits chez nous?— J'aurais voulu être à mille lieues : je ne pouvais desserrer les dents ni pour parler ni pour manger.

La jeune dame, amie de la maîtresse de la maison, prit pitié de mon embarras et m'adressa la parole. Elle en fut pour ses frais. Je ne savais que lui répondre : j'étais devenu stupide.

Pendant ce temps, d'Alby faisait feu des quatre pieds pour animer la conversation ; il sentait qu'il y allait de son honneur. U y parvint, et on n'était pas au milieu du déjeûner que la contrainte avait cessé.

L'entrain de mon compagnon m'avait gagné, et ma voisine, avec laqueWe V«in^\s cowlmwé mon à 'parte^ commeuça

à rire de si bon cœar d'un petit conte que je lui faisais, qu'elle voulut absolument que je le répétasse. Il était parfaitement de circonstance. Le fou rire gagna tout le monde, et lorqu'à la fin du repas nous allions prendre congé, on ne Yovâxii pas nous laisser partir, et Ton exigea qu'après la promenade de Saint-^loud où nons irions tous ensemble, nous rerieiidrions dîner.

A notre tour nous nous fîmes prier^ prétendant que nous avions oa engagement ailleurs. Enfin, nous cédâmes. Ma compagne de table ne voulut pas me quitter, elle prit mon bras. La maîtresse de la maison accepta celui de d'Alby. Bref, nous fûmes dès ce moment les héros de la journée.

Néanmoins, j'avais toujours à cœur mon introduction du côté gauche, et nos bons contes ne prouvaient nullement que nous ne fussions pas des aventuriers, mais j'obtins encore satisfaction de ce côté. Je rencontrai à la promenade de Saint-Gloud la comtesse de P**, ma parente, qui était dans un magnifique équipage, non pas le sien, car la pauvre dame n'en avait plus, mais celui de la princesse de C**, son amie, la beauté de l'époque. Je saluai ces dames qui m'appelèrent pour me dire qu'elles avaient une place à m'offrir pour me ramener à Paris. Je les remerciai en leur montrant les personnes avec qui j'étais, qu'elles n'avaient pas même regardé, mais qu'elles saluèrent gracieusement.

Cette brillante rencontre nous mit, comme on le pense, tout-à-fait sur un bon pied, et ma voisine eut tant de confiance qu'elle nous accepta comme cavaliers pour la reconduire à Paris.

L'aventure avait fini convenablement; toutefois je me promis bien de ne plus accepter de déjeûner sur une in-vitation datant de six ans.

Ceci se passait vers 1816. D'Alby, qui n'était guère

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bonapartiste lorsque reçiiait fempemir. le derint qnaé l>aipire fut à bas. et, tout ^f^ntilhomaie qa*il était et d*iiM famille de légitimistes, il ne faisait mainteiuiil qoedi- Il baader eootre les Bourbons, la légitimité et la nobksK. H en (lit tant qu'il se fit reuToyer de son administratioi, et ce ne fut qu'à grand peine, en réunissant ses senrices cifils et militaires, qu'il obtint une modique pension.

Comme il n'arait pas fait d^économie, sa position financière n'était rien moins que brillante. Un sien parent Im laissa un petit héritage. II le conTertit immédiatement en argent poar une entreprise à laquelle Tarait associé certain individu, officier à la demi-solde, anti-royaliste comme lui, mais dont la figure d oiseau de proie m^arait tonjonn déplu. 11 lui arait donc confié son argent, et il en retirait un intérêt de dix à douze pour cent que Fautre lai payait régulièrement.

Cet intérêt usuraire me parut suspect ; je le dis à d'Alby qui a Tait une si grande confiance dans la probité de son singulier ami qu'il m'arait même proposé de lui remettre aussi quelques fonds, ce que j'arais nettement refusé.

Pressé par mes observations, ii voulut enfin savoir comment s^' prenait le demi-solde pour faire si bien fructifier l'argent. H apprit qu'il spéculait sur les petits marchands à la halle et leur faisait des avances dont il tirait un intérêt de vingt à vingt-cinq pour cent, prêtant à ce qu'on nomme la petite semaine. H ne perdait donc rien à en donner dix à sou bailleur de fonds.

Si le métier était lucratif, il était dangereux, car des poursuites pour délit d'usure pouvaient s'en suivre. J'en prévins d'Alby en lui faisant sentir qu'il exposait à la fois son argent et son honneur, et je l'engageai à se retirer au plus tôt de ce tripot.

il y consentit, mais ce n'était pas aussi facile qu'il le pensait. Son associé prétendit que tous les fonds étaient

engagés. 11 voulait donc bien payer Tintérét, mais non lai rendre le capital, et il ne parvint à se faire rembourser qu'en lui donnant à choisir entre la liquidation et un coup d'épée.

Il se lança encore dans diverses spéculations. Je ne sais si elles réussirent, car ayant quitté Paris, je le perdis de vue pendant bien des années. Je le retrouvai vers 1841, décoré de la Légion-d'honneur, mais tout aussi pauvre que par le passé.

Nos embrassades faites, je lui parlai de son ancienne passion pour l'empereur et du bonheur qu'il avait dû éprouver quand on avait rapporté ses cendres de Sainte- Hélène. Il me regarda de travers, car depuis la chute de Charles X il était redevenu légitimiste. Ce n'était pas qu'il fût girouette, tant s'en faut:. il était fidèle à la France et se serait fait tuer pour elle, mais le brave garçon avait si bon cœur qu'il se mettait toujours du côté des victimes.

Des années s'écoulèrent encore sans que je reçusse de ses nouvelles et je n'espérais plus le revoir, lorsqu'un jour allant chez le secrétaire général d'un ministère, je le trouvai dans le cabi'-^de ce personnage auquel il recommandait je ne sais qui d'un ton et d'un air de banquier, ce qui me fit croire qu'enfin la fortune lui avait souri, et je n'en doutai plus lorsqu'en sortant, non-seulement il ne m'emprunta pas d'argent, mais il me parla de sa dette dont je ne lui disais mot, en ajoutant qu'en liquidation on finissait toujours par ses amis.

Sa liquidation dura longtemps, je puis même dire qu'elle dure encore, puisque mon tour n'est pas arrivé. Dans mes voyages à Paris, je me suis informé de lui. Nul ne put me donner de ses nouvelles. Seulement, en 1858, un ancien employé de son administration m'apprit qu'il s'était retiré dans une ville du Midi, mais il ne put me dire laquelle. J'écrivis au chef des retraites de son ancienne adminis-

tration qui, visant Tëtat des ayant-droit, devait savoir son adresse. Il me répondit que depuis plnsiears années, M. d'Alby ni personne en son nom n'ayant réclamé les arrérages de sa pension, on devait croire qu'il était moit L'infortuné aura ainsi fini au fond d'ane province^ tête à tête avec ses dettes que ses parents, s'il ne leur a pas laissé d'autre héritage se seront peu pressés d^acqnitter. Convaincu que du pauvre défunt il ne restait plus rien en ce monde, pas même son bagage littéraire, car j'avais vainement cherché, chez tous les bouquinistes et dans tons les almanachs chantants de l'époque, quelques bribesde ses œuvres poétiques et musicales dont je me serais contâité pour tout dédommagement, je croyais n'être renrboursé qu'en purgatoire, lorsqu'un jour, sur le quai de la Ferraille, parmi beaucoup d'objets fort disparates, j'aperçns, gisant comme un corps sans âme, un violon n'ayant ni touche ni cordes.

En ma qualité d'ancien violoniste, car je m'en piquais aussi dans mon temps, je me mis à regarder d'un oeil de pitié ce malheureux instrument perdu entre deux vieux tourne- broches et je ne sais combien de pelles à feu réformées. Il faisait vraiment peine à voir. Je le pris dans mes mains, comme on fait d'un pauvre orphelin souffreteux et demi-nu qui n'a pu obtenir un lit à l'hôpital.

Dans mon émotion, je m'imaginai y retrouver certaine ressemblance, mais je repoussai cette idée : tous les Mirecourts ont un air de famille. Cependant, poursuivi par ce souvenir, je commençai à Texaminer avec plus d'attention. Tout-à-coup je pousse un cri, et, dans mou attendrissement, je me sens prêt à défaillir : à une marque certaine, car c'était moi qui l'avais faite, j'avais reconnu le fameux Stradivarius de mon ami d'Alby. Je demandai le prix au brocanteur ; il me le fit quatre francs que je m'empressai de lui payer.

Quand j'en fus en possession, je ne Taurais pas donné pour son poids d'or. Mon vieux camarade acquittait donc sa dette, car je ne doutai pas que son ombre, rôdant aux environs, n'eut mis à cette intention ce cher instrumeat sous mes yeux. ^

On peut le voir figurer aujourd'hui ^ans ma collection de bric-à-brac, regarni de son chevalet et de sa touche, et vibrant sous les meilleures cordes de Naples que j'aie pu me procurer.

De temps en temps, dans le silence des Buits, est-ce un rêve? est-ce une réalité? je crois encore l'entendre comme à Boulogne, il y a un demi-siècle, résonner sous l'archet joyeux de d'AIby cherchant des airs pour notre opéra.

A ce souvenir, les années disparaissent, je retrouve ma voix et, rajeuni, je m'éveille en chantant.

MONSIEUR AUGUSTIN RIQLE. M. Augustin Riole était né d'une famille honnête, mais peu riche et à une époque où l'on ne s'occupait guère d'éducation, aussi la sienne avait-elle été fort négligée.

Dès qu'il eut vingt ans, il entra comme expéditionnaire dans une administration financière. C'était en 1804, époque <Hi les employés n'étaient pas savants. Augustin connaissait le proverbe : Au pays des aveugles, les borgnes sont rois: il mit donc «n œuvre ce qu'il savait pour «n savoir davantage, et bientôt, passant pour un docteur parmi ceux qui ne l'étaient guère,, il arriva à une place de sous-chef.

Il y languit longtemps, et un emploi d'inspecteur ou de receveur en province eut probablement été son bâton de maréchal, quand une mission qui lui lut confiée dans les pays réunis et un travail qui «n fut la suite, fixèrent l'attention du gouvernement : il fut nommé chef de division d'un ministère, et bientôt après à une place qui lui donna une haute influence.

Il se maria à une fille pauvre, mais d'une excellente famille, et qui avait reçu une éducation parfaite; elle était, du reste, douce, calme, intelligente et douée d'nn jugement exquis.

Quant à Tinstruction et aux moyens, M. Riole était à h hauteur de sa place : c'était véritablement un administrateur modèle, d'ailleurs probe et d'un caractère ferme. Mais homme distingué par sa capacité, il ne l'était point par ses manières qui se ressentaient do son point de départ ou du sans gêne de l'époque. D'un caractère vif et gai, grand parleur, grand gesticulateur, ses façons toutes bourgeoises n'en tranchaient que plus au milieu de ses collègues gourmés ou de magistrats compassés avec lesquels il se trouvait journellement en contact, soit dans les commissions administratives, soit dans les salons.

Le sien était fort fréquenté. On y rencontrait tonte Taristocratie iinancière, beaucoup de députés et de hauts fonctionnaires civils et militaires. Les uns s'y rendaient parce qu'ils avaient besoin de lui ; les autres y venaient pour la société, notamment celle de sa femme qui, sans être une beauté, plaisait généralement par ses grâces, sa bonté et rexcellence de ses manières.

C'était un étrange contraste que celles de ces deux époux. M"^ Riole n'avait certainement pas le quart de l'esprit de son mari, mais lui n'avait pas la centième partie de la tenue de sa femme. Quand, dans ses grosses gaîtés, l'époux se laissait aller à quelque plaisanterie fort peu attique, on entendait sa femme, d'un air doux et presque suppliant, lui dire: Auguste! Auguste! — Oui! oui! tu as raison, ma bonne amie, lui répondait-il. — Puis, cinq minutes après, il recommençait.

II y avait a la suite de son salon \uw. salle de billard où il aimait, par principe de santé et pour prendre de l'exercice, à faire sa patlve açrès dîner. J'y ai vu jouer, avec

lui, des maréchaux, des ministres, des ambassadeurs. Emporté par sa vivacité naturelle et Faction du jeu , il oubliait complètement avec qui il était, et, comme le perroquet du conte, il ne se faisait pas faute de beaux jurons bien accentués et bien ronflants. A tonte minute, sa femme le rappelait timidement à Tordre, mais c'était peine perdue, et s'il faisait un beau coup, ses exclamations joyeuses, ou ses maudissons si le coup était miauvais , tombaient comme grêle. Alors la pauvre dame n'en pouvant plus, allait un instant respirer au salon, et puis revenait pour tâcher de calmer son pétulant mari.

La première fois que ces grands personnages se voyaient traiter avec ce sans façon, ils s'en étonnaient ; quelquesuns même s'en formalisaient et ne revenaient plus ; mais la plupart sentant bien qu'il n'y avait là nulle pensée d'offense et que le caractère seul emportait l'homme qui, en réalité, n'était que vif et distrait, loin de s'en fâcher, s'amusaient de ses boutades.

La présence de l'empereur lui-même ne le retenait pas, et invité à ses fêtes, il s'y fît remarquer par ses excentricités qui, plus d'une fois, tirent la joie de la jeune impératrice et amusèrent, dit-on, jusqu'à son puissant époux.

Plus tard, sous la monarchie, M. Riole devint Ton des grands fonctionnaires de l'État. Il fréquenta la cour et les gens du meilleur ton, mais il n'en resta pas moins le même : jamais il ne put refaire son éducation et se mettre à la hauteur des cercles fashionables.

Il est à croire qu'aujourd'hui il ne la refera pas davantage, car il existe. C'est un des hommes les plus recommandables que je connaisse et qui, de sa belle fortune honorablement acquise, a su faire et fait encore le plus noble usage.

UN ANTI-POÈTE. Il y a des gens qui n'aiiiient pas les lettres, et celles qu'on nomme beUes moins que toutes les autres ; aussi ceux qui en traitent, et les poètes parti* culièreœent, leur sont-ils en parfaite horreur. Lorsque je fus pris de ce mal ou de la yelléité des vers, il y a de cela bien longtemps, voilà ce que m'ëcriyait un mien par^ qui , TOUS en serez bientôt conraincu , eussé-je été ub Horace, ne serait jamais devenu mon Mécène :

« Vous avez beau dire, mon cher cousin, le métier d'homme de lettres est un pauvre métier quand on n'en a pas d'autre. Si c'est là votre vocation, soyez-le comme amateur ou comme on est guittariste, flûtiste ou joueur d'échecs, mais pas autrement.

Avant de vous extasier devant la grandeur du poète, pesez les choses. Qu'est-ce que la poésie? — La poésie, c'est la poupée du génie. Newton aurait pu naître poète, mais il ne serait pas mort tel. La riuic est la niaiserie de l'esprit ; c'est l'A B C de l'harmonie. Le corbeau rime quand il croasse. La poésie n'est que l'afifaiblissement ou la parodie de la musique ; c'est son avorton, sa mélodie bâtarde. Tous les peuples enfants sont poètes, parce qu'ils sont enfants et qu'ils jouent avec les mots et les sons en les mettant bout à bout.

Mais l'esprit est-il là, si nous n'ontendons point par esprit le cliquetis des mots, ce gazouillage de socité qui, né de la mémoire des sons, ne consiste que dans Ta propos? Le meilleur langage est celui par lequel la pensée s'écartant le moins de la vérité ou de la nature, s'exprime par la langue du cœur. C'est ce qui arrive lorsque la sensation est traduite le mieux possible.

Pour ceci, la poésie n'est pas utile, elle est même nuisible, et un temps viendra où la se. née de la rime sera regardée comme un véritage enfantillage. Même de nos jours , la pVupuTl des vieux poètes sont déjà ridicules :

que sera-ce donc des nouveaux quand ils auront leur âge?

Si c'est un savant proprement dit que vous voulez être, je vous dirai qu'il n'y a rien au monde de plus sot qu^un savant et de plus propre 9 assoter les autres. Quelle di£férenee trouvez-vous entre lui et un perroquet? L'un, comme l'autre, répète ce qu'on lui a sifflé, et le savant ne l'emporte sur l'oiseau que parce qu'il a un peu plus de mémoire et qu'il a retenu plus de mots.

On peut être savant sans avoir une idée à soi, et c'est Fordinaire. Ceci s'explique aisément : quand la maison est pleine, on n'y peut plus loger personne, et vous ne sauriez tirer une grive de votre marmite quand une oie la remplit tout entière.

— Mais l'éloquence, me direz-vous, l'éloquence qui subjugue les hommes, l'éloquence qui mène à tout, excitetelle aussi votre dédain?

— Voyons ce que c'est que l'éloquence, celle d'aujourd'hui, celle qui réussit et hors de laquelle il n'y a point de salut? Eh bien ! c'est encore une enfilade de mots, ou de la poésie, moins la rime. 11 faut autant de réflexion et d'efforts pour mettre d'aplomb une pile d'œufs ou de bûches que pour composer un discours académique ou une improvisation de tribune. Quant au talent nécessaire pour bien faire une paire de souliers, il est évidemment supérieur.

L'éloquence consiste-t-elle dans la pensée ou dans la parole? C'est-il ce qu'on dit ou la manière dont on le dit qui agit sur l'auditoire? L'éloquence n'est-elle pas dans l'organe, le geste, le regard, enfin dans ce qui touche les sens, bien plutôt que dans ce qui touche l'esprit?

Tout le monde a pu remarquer que des hommes dont on admire l'éloquence lorsqu'ils sont à la tribune, ne semblent ^ plus que des plats discoureurs quand leurs discours sont imprimés.

L'éloquence peut donc être en dehors de la çarole ft\.

même des idées. Alors elle agît sar nous par lé brait qu'elle fait : c'est un coup de canon qui nous effraie, une trompette qui nous anime, un flageolet qui nous égaie. Elle peut aussi nous séduire par la vue, à peu près comme un ballet-pantomime. C'est le jeu des bras, des hanches, des yeux de l'orateur qui a porté en nous la conviction, laquelle devient d'autant plus grande qu'il a plus gesticulé.

— Alors, me direz-vous encore, il n'y a donc en ce monde ni poésie, ni science, ni éloquence?

— Pardonnez-moi, il y a tout cela, mais c'est ordinairement ceux qui s'en doutent le moins qui l'ont et qui font, sans le savoir, non-seulement de la prose, mais de la poésie.

La véritable poésie, celle qui nous fut donnée par Dieu, est au-dessus des règles ; elle doit être ce que sont ces voix de l'âme qui nous disent tant de choses sans parler, choses que nulle expression humaine ne peut rendre et dont la traduction nous semble si pâle, si décolorée quand nous essayons de les traduire dans un de nos idiomes vulgaires, tous impuissants à les exprimer.

Cette langue de l'âme est probablement celle des anges. Elle était celle des hommes avant leur péché et leur déchéance. C'est de cette langue, dont toutes celles de la terre sont la corruption , comme l'indique fort bien la tradition par la parabole de la tour de Babel. Avant cette confusion, qui ne fut que la conséquence de celle de la pensée ou de sa décadence, la langue était riche et poétique ; elle Tétait plus qu'aucun idiome de la terre ne l'a encore été et probablement ne le sera. C'est que cette langue primitive ne venait pas de la terre ; qu'elle était la parole innée, la langue universelle, la langue de l'âme, celle que celte âme épèle encore quand elle se parle à elle-même et se confie ses pensées intimes.

Quant au titre d'auteur et spécialement celui de poète, qui était naguère un moyen de vivre et de parvenir, vous

savez ce qu'il rapporte aujourd'hui. Un poète, sauf le lauréat à la mode, est partout où il y a un suisse ou un concierge, consigné à la porte, non peut-être en haine de sa personne, mais en haine de ses poches où Ton soupçonne toujours quelque manuscrit , quelque tragédie , quelque poème sournois prêt à surgir et à vous prendre à la gorge.

Si vous voulez vous marier, allez donc faire figurer dans rinventaire de vos immeubles celui de vos manuscrits, palmes et couronnes ! On en ferait moins de cas que de cinquante écus de rente, si même on ne les considère pas comme un passif, une charge réelle ou une cause de mauvais ménage et d'incompatibilité d'humeur. C'est qu'en vérité un mari poète est pour une femme nerveuse, comme une femme pianiste est pour un mari qui n'est pas sourd, un agacement perpétuel. Ainsi, mon bon cousin, de tous les états que vous puissiez prendre, c'est celui d'homme de lettres que je vous conseillerai le dernier. »

LE CANARD DANS L'ËTAT SOCIAL. Vous connaissez l'histoire politique et administrative des lapins ; je vais maintenant vous dire celle des canards qui ne touche pas moins à la morale et au bonheur de l'homme.

Ici vous pourrez me demander comment un tel oiseau peut devenir l'arbitre des destinées humaines, car, ajouterez-vous, qu'est-ce qu'un canard quand il n'est pas à la broche ou en pâté? — Un canard réduit à sa plus simple expression et considéré dans sa seule individualité, est un animal peu intéressant par sa voix, ses goûts et sa figure : c'est une vilaine bête enfin. Telle sera votre opinion et celle des trois quarts de ceux qui en ont une.

Je vous répondrai que s'il y a de vilaines gens, il n'y a pas de vilaines bêtes, et qu'il n'y en a pas non plus d'inu-

tiles. Quant à la position infime de quelques-unes, votre observation serait plausible si Texpërience n'était pas là pour nous rappeler que des oiseaux, même inférieurs moralement et physiquement à celui qui nous oceape, oat fait non-seulement la destinée des familles, mais celle ûe& nations; que c'était sur leur vol et leurs faits et gestes qu'on livrait des batailles , qu'on faisait la paix ou la guerre. Usez les annales de Rome : voyez- y sur quoi s'étayait la science des augures, et quel rôle y jouaient les poulets sacrés.

Les Égyptiens, ces sages entre les sages, dédaignaient-ils ces oiseaux quand ils les embaumaient et les logeaient dans les tombeaux des rois?

Les dévots osmanlis les méprisent- ils quand ils leur lèguent des rentes et les abritent dans leurs mosquées?

La religion de Moïse, la nôtre, en font-elles moins de cas lorsqu'elles désignent la colombe pour rapporter dans l'arche le rameau d'olivier ?

Enfin de nos jours, la justice, notamment en ce qui concerne la police des campagnes, ne professe-t-elle pas un si grand respect pour les commensaux emplumés de la ferme, que tel juge qui aurait fait bon marché d'un coup de fusil tiré sur un homme, vous enverrait volontiers aux galères pour attentat à la basse-cour? Le canard n'est donc pas plus méprisable que les autres volailles, et vous reconnaîtrez même que dans bien des circonstances il n'est pas prudent de se brouiller avec lui.

Afin que vous puissiez bien comprendre l'importance du canard dans ces départements, et notamment dans les communes qui bordent la Somme, l'Authie et les rivières y affluant, il faut que je vous dise un mot de ses mœurs et de sa nature.

Le canard picard se partage en deux grandes divisions : le canard satkoage et le canard domestique.

Le canard sauvage est celui qu'amène certaine saison ou certain vent. C'est le canard qui paraît ou disparaît selon les variations de l'atmosphère, et qui, d'après l'opinion vulgaire, appartient à tout le monde.

Plus petit que l'autre, moins allongé, selon son âge gris ou d'un plumage obscur, ce canard est, pour l'œil non prévenu, assez facile à distinguer du canard domestique.

Il l'est plus encore au goût, surtout s'il a séjourné quelque temps dans la baie de Somme. Trouvant là en abondance un coquillage bivalve nommé cardium edule en latin et hénon en picard, il s'en gorge et s'en engraisse. Devenu lourd et paresseux, il est bientôt la proie du chasseur, et fait, dans cet état de graisse, l'admiration de la cuisinière novice qui, y voyant l'analogue d'une poularde, l'achète, le plume, le met à la broche et le sert triomphalement sur la table de ses maîtres. Mais il en est retiré plus vite encore, car à peine le couteau Ta-t-il entamé, qu'il s'en échappe un si prodigieux fumet de vase et de marécage que le plus hardi amateur de venaison n'y résiste pas : il faut fuir ou ouvrir les fenêtres. Je n'ai vu que le Parisien du restaurant, le Parisien amateur de civet, tenir bon et se délecter à ce parfum de marée qu'il appelle du sau vagin. A chacun son goût, mais celui-ci est l'exception.

Qiioi qu'il en soit, il est de fait que la différence du canard sauvage au canard domestique serait restée nettement tranchée, si le parquet et le barreau ne s'en étaient mêlés.

— A quel propos? me direz-vous.

— Comme toujours, à propos de procès; et le sujet, je ne puis mieux vous l'expliquer qu'en vous exposant le pour et le contre ou le plaidoyer des deux parties. Ils sont un peu longs, mais la justice est naturellement verbeuse : il faut la prendre telle qu'elle est.

« Jamais, Messieurs, s'écria l'avocat défenseur du premier client qui avait pris une basse-cour powt wu ^t^

398 LE CANARD DAiNS L'ÉTAT SOCIAL.

communal, jamais le canard sauvage n'aurait été confondu avec son homonyme, si le sauvage était toujours sauvage, si le domestique était toujours domestique. Mais qui de vous, Messieurs, ne sait qu'une larve devient hanneton, qu'un agneau devient brebis, qu'un faon devient cerf, ou, pour me servir 4'une image prise dans cette enceinte, qu'un stagiaire devient avocat et celui-ci procureur-du-roi ou avocat-général? Un canard sauvage peut donc devenir domestique. Cependant, la comparaison, juste jusque là, va bientôt cesser de l'être, car si l'agneau devient brebis, si le faon se change en cerf, celle-là ne redevient pas agneau et l'autre ne redevient pas faon ; mais de même que le procureur-général , renonçant aux honneurs du parquet, peut se retrouver avocat, le canard sauvage devenu domestique peut un jour regretter sa liberté, et, prenant alors sa volée, rentrer dans la vie privée.

Or, Messieurs, de ces doubles mutations d'état nous avons journellement des exemples. Qu'un canard sauvage se trouve isolé, éloigné de ses compagnons et de sa femelle, ennuyé de sa solitude, qu'il voie folâtrer dans la marc d'une ferme quelques canards domestiques à la figure honnête, à la tournure pacifique, ou ce qui est plus attractif encore, quelque jeune cane veuve de son canard, est-il étonnant qu'il éprouve le désir de se joindre à la troupe paisible? L'est-il davantage si, bien accueilli, il consent à aller le soir coucher avec ses nouveaux amis? Car remarquez-le bien, Messieurs, le canard est un être essentiellement sociable, et ce n'est pas l'homme égoïste, l'homme de nos cités, l'homme dit civilisé qui ferme sa porte à l'étranger : c'est l'Arabe du désert, l'Arabe hospitalier, ayant toujours pour les voyageurs une place a sa table et un abri sous sa tente.

Sans doute cet étranger ne devient pas Arabe pour avoir .soupe avec un \tai\^e, vu;i\% ç>'\l ^ souçe encore le lende-

main et le surlendemain, s'il y soupe tous les jours, s'il adopte les mœurs et les habitudes de son hôte, s'il épouse sa sœur, sa fille ou sa nièce, je vous le demande, esMl encore étranger dans la tribu ? n'est-il pas, dès ce moment, un Arabe véritable? Vous le voyez donc : un canard sauvage peut devenir domestique.

Cependant le contraire peut arriver : une couvée de canards privés, ayant à faire à un maître insouciant ou à une fille de basse-cour paresseuse et friponne qui laisse la mare se dessécher et garde pour elle la desserte, la troupe indignée prend un jour la voléee et, dégoûtée de la vie civile, dédaignant même la prairie du voisinage, gagne les solitudes de la Hollande et ces marais fameux où barbote la grande république, cette Libéria des canards émancipés.

La bande émigrante, confondiie dans ces innombrables tribus, a bientôt adopté leurs goûts et leurs usages, se souvenant à peine qu'elle a vécu ailleurs et dans l'esclavage de la basse-cour : elle a senti renaître ses propensions nomades. Aussi à l'approche de l'hiver, quand la troupe entière de ses nouveaux alliés s'élève et se dirige vers des climats moin^ rigoureux, la suit-elle sans hésiter.

Alors il peut arriver, soit par hasard, soit par un secret attrait de la patrie, que la famille fugitive vienne s'abattre aux rives qui l'ont vue naître. Mais cela même. Messieurs, changera- t-il le fond de la question? le fait d'émigration se trouve-t-il détruit par cette halte accidentelle? Non; leur séjour en Hollande, leur naturalisation prouvée par le nid qu'ils y ont construit au vu et au su de tout le monde et la ponte qu'ils y ont faite, ont enlevé à ces canards nés citoyens français leurs droits et leur qualité : en s'adjoignant à des oiseaux évidemment sauvages, ils ont renoncé à leur titre d'oiseaux privés.

Ici, Messieurs, l'intention est tout: ces canards sont devenus sauvages par cela même qu'ils ont voulu le de-

iOO LE CÂNÂRD DANS L'ÉTAT SOQAL.

venir, qu'ils le veulent encore. Ce retour à leur poiot de départ par suite d'une nécessité flagrante ou de k gelée et du manque d'eau, ne prouve donc pas qu'Ut ne le soient plus ni qu'ils aient renoncé à l'être.

Sauvages^ ils ne peuvent jouir des avantages de la domesticité. ÉtrangerSt ils ne sont plus sous la sauvegarde des lois françaises.

Ainsi dépouillés à la fois de leur nationalité et de leur domesticité, qu'est-ce qui peut les défendre du plomb du chasseur? quel titre, quelle loi, quelle garantie invoqueraient-ils contre lui?

Or, mon client sait toutes ces choses; s'il connaît ses devoirs, il n'ignore pas ses droits, et c'est dans l'exercice de ces droits mêmes et en vertu de son port d'armes, qn'i l'affût dans un marais, marais communal. Messieurs, ne perdez pas ceci de vue^ il voit s'abattre devant lui cette même volée de canards, celle dont je viens de vous raconter le départ et le retour. Eh bien ! à cette vue du gibier et du gibier canard si envié de tous, à cette vue si tentante, j'en appelle a votre cœur de chasseur, à cette certitude d'un beau coup, d'un de ces coups dont on ne ne retrouve pas l'occasion deux fois dans la vie, désarmerat-il son fusil, le rejettera-t-il en arrière en disant : Cîcs canards sont domestiques, je ne puis tirer dessus.

Et pourquoi ne tirerait-il pas? la terre est-elle aux canards ? — Non ; les canards appartiennent à la terre, ils sont à celui sur le pré ou sur la mare duquel ils s'arrêtent. Mais s'abaltent-ils sur la route, sur la rivière ou le champ commun, là, devenant propriété publique, ils sont à tout le monde ; et si le plomb les y atteint, honneur au chasseur ! ils sont le prix de son adresse et son butin légitime ! »

Par cette allocution en forme de plaidoyer, nous venons de présenter Tune des faces de la question, ou la chasse telle que l'envisage le chasseur communiste ou non pos-

sesseur, ne jouissant du port d'armes qu'en vertu de Fégalité et des lois révolutionnaires. Il a donc întërét à invoquer ces lois, toutes caduques qu'elles sont, à multiplier les catégories du gibier omnibus, ainsi que la nature et rétendue des lieux où il devient propriété nationale. Ce Nemrod jacobin vous démontrerait, au besoin, qu'il y a des poulardes banales et des chapons sauvages ; mais le propriétaire, mais le fermier, mais l'éleveur ne raisonnent pas ainsi, et voici leurs arguments :

« Le canard, dit-il, le canard chez un peuple civilisé est toujours domestique, parce que s'il n'est pas né dans la ferme et dans l'herbage, il est né de ceux qui y sont nés et qui, eux-mêmes, descendent du canard sorti de l'arche évidemment domestique, puisqu'il était en cage. Dès-lors, quelque part qu'il se trouve et que son goût ou son caprice le porte, il est confié à la foi publique, comme la poule, comme la dinde, comme la brebis, comme la génisse. Cette foi publique doit être sa sauvegarde, elle doit l'entourer ainsi qu'un mur: c'est son temple, son sanctuaire.

Le canard est donc partout chez lui, et il viendrait de de son plein gré dans votre cuisine, jusque sur votre table, que vous ne pourriez le manger sans commettre un crime. Pourquoi?— -C'est que le canard est non-seulement le type de la propriété, mais qu'il est le représentant du propriétaire : ici, le canard c'est l'homme.

C'est plus que l'homme : c'est le mineur, c'est l'enfant orphelin sans ses défenseurs naturels et qu'on égorge dans l'ombre. Tuer un canard domestique est chose pire qu'un assassinat simple : c'est le vol qu'aggrave le meurtre, c'est un crime complexe qui, en altérant la confiance que l'homme doit à l'homme, tend à briser le lien social et à nous rejeter dans la barbarie.

Celui qui a porté la main sur un canard devrait donc perdire cette main, car il a tenté d'ébranler l'édifice social.

402 LE dANARD DANS L ÉTAT SOCIAL.

Celui qui a frappé un canard à mort, a mérité la mort ; ou si le sang répugne à ? otre délicatesse, si tous le repoussa de nos codes, si tous voulez écouter Findulgence, il ddt au moins être frappé datas son honneur et sa fortune, et, après amende, être marqué des lettres A C (assastin de canards), et attaché au poteau, entouré des cadavres de ses victimes. »

Telles sont les deux opinions mises en présence. La première est, comme nous Pavons vu, celle de tout chasseur libre ou non possesseur du sol.

La seconde est celle des propriétaires et plus particuculièrement de ceux qui habitent les côtes et le bord des rivières, des campagnards dont il n'est pas un seul, quel que puisse être son état, fermier, manouvrier, employé, industriel ou marchand, qui ne soit à la tête d'une bande de dix à vingt canards n'ayant pour prison que la commune et quelquefois le canton, courant, voletant, barbotant dans un rayon d'une lieue ou davantage, sans s'embarrasser ni des clôtures ni des défenses et se croyant partout chez eux.

Ce sitnpie aperçu de la position des choses peut indiquer à combien de contestations, procès, haine, vengeances, voies de fait les canards doivent donner lieu, surtout si Ton ajoute que tout propriétaire de cauard est amateur de chasse et que, d'après le préjugé du pays, le gibier d'eau peut être chassé en toute saison : « Oui ! s'écriait un jour un digne curé de mes amis, desservant une de ces communes riveraines, les désordres dont ces animaux deviennent la cause ou le prétexte sont tels, que je ne crains pas de dire que la hutte des canards est ici la bouche de l'enfer : tous les crimes et tous les maux en découlent ; et si Ton calculait combien ces canards ont fourni de sujets au bagne et d'âmes à Satan, on pourrait croire qu'ils lui sont directeineut allacbés eomm^ ses serviteurs et ses aides. »

Le douanier qui, par la nature de ses fonctions, vit sur les bords de la mer et des fleuves, a dû naturellement se trouver en contact avec ces dangereux oiseaux, et dès-lors être exposé plus directement que tous les autres fonctionnaires aux conséquences de leur voisinage et à leur influence ou à celle de leur propriétaire, ce qui est la même chose, Taxiôme du riverain, nous Tavons dit, étant celui-ci : Mon canard c'est moi.

Ce qui complique aussi la question pour le douanier, c'est sa double qualité de surveillant des canards comme agent de la force publique et en même temps de possesseur de ces oiseaux, car il n'est aucun douanier côtier qui ne le soit par lui-même ou par sa femme, sa fille, son gendre ou sa bru.

II en résulte que le canard employé, le canard administrateur, le canard ministériel enfin, se trouve journellement en face du canard propriétaire et électeur, et, ce qui est pis, du canard libéraL Pour peu qu'on y réfléchisse, on comprendra la difficulté de la situation.

Les canards n'ont pas voix dans les élections, mais il n'en est pas moins vrai qu'ils n'ont que trop souvent agi sur les électeurs, et que tel gros fermier ou puissant contribuable ne s'est pas rendu au scrutin, retenu qu'il était à son logis par les manifestations bruyantes de ses canards qui lui annonçaient le mauvais temps ou l'approche de quelque visiteur.

Parfois même l'influence électorale due au canard n'a pas été passive. Loin de là, c'est lui qui a dicté le vote de sou patron. Voici comment :

A la suite de quelque discussion dont lui, canard, était l'objet, ce patron, mécontent de n'avoir pas gain de cause chez le maire, le sous-préfet ou le préfet, ne manquait guère, pour faire niche à l'autorité et venger son oiseau à qui on avait refusé le droit de pâture ou de ^^s^^^<^

404 LE GâNÂRD dans L'ÉTAT SOCIAL.

dans un terrain domanial, de roter pour le candidat indépendant. Or, sans ce motif ou les inspirations de son canard, il aurait voté pour celui du gouvernement.

En 1826 ou 1829, il se présenta un tel nombre de faits de cette nature ou tant de votes libéraux des canards on déterminés par eux, que le sous-préfet de Tarrondissement, à la suite d'une élection mallMeureuse, menacé d'une destitution par le ministre, lui démontra si nettement que les canards seuls avaient fait tout le mal, que les élections générales et conséquemment l'ouverture des chambres furent ajournées jusqu'à ce qu'il eut été statué sur ces animaux ou les affaires pendantes qui les concernaient.

Les décisions furent toutes, comme on le pense, en leur faveur; mais le premier coup n'eu était pas moins porté, et le bruit qu'avait fait la chose, et le choc qui en résulta dans les affaires publiques fut tel, qu'à l'ouverture de la session bien des gens s'étonnaient qu'il n'en fût pas fait mention dans le discours du trône. On voit encore ici qu'en importance politique les canards ne le cèdent en rien aux lapins; mais n'ayant pas à traiter de leur histoire sous ce point de vue, j'en reviens au canard considéré dans ses rapports avec les administrations flnancières et notamment celle des douanes.

11 ne faut pas croire qu'ainsi restreinte dans une spécialité, cette question soit restée sans portée; loin de là, elle y acquit un tel degré de gravité aux yeux de certains fonctionnaires locaux, qu'ils la considérèrent comme la partie essentielle de leurs attributions.

L'administration elle-même parut adopter cette opinion, et le lieutenant ou le capitaine qui avait, pendant le mois, maintenu l'ordre parmi les canards de sa division, était considéré comme une forte tête, une véritable capacité et bien supérieur à ce\\i\ <\vv\ w'^^^ait conservé cette harmonie

que parmi ses hommes ou entre ceux-ci et les contribuables. En effet, rien n'est plus difGcxIe que de faire entendre raison à ceux qui n'en ont pas.

Cependant les encouragements accordés par le gouvernement au service canard n'avaient pas été sans fruit: par rétude spéciale que ces chefs avaient faite des inclinations, des habitudes et des mouvements àt ces animaux, ils étaient parvenus , sur la simple inspection de leurs pistes, à constater et établir, jour par jour, heure par heure, leurs marches et contre-marches, et dès-lors à se rendre compte de leurs actes, presque de leurs pensées et, par induction, de celles de leurs alentours ou de tous les individus avec lesquels il avaient été en rapport.

C'était ainsi que ces habiles fonctionnaires étaient arrivés à contrôler la conduite des hommes par les actes des bêtes, et il n'était pas prudent de déguiser et moins encore d'altérer ici les faits, car la vérité était écrite sur le sable par la patte accusatrice et son empreinte palmée.

Lorsqu'il s'agissait d'enq^uête judiciaire, les mêmes procédés étaient mis en œuvre, et le témoignage du canard, bien qu'il ne pût lever la main, était admis, non pas seulement à titre de renseignements et comme s'il se fût agi d'un repris de justice, mais comme preuve authentique ou fait acquis à l'accusation comme à la défense. Cette confiance était méritée : l'on n'avait pas d'exemple qu'un canard eût, dans quelque circonstance que ce fût, trompé la conscience du jury et prononcé un faux témoignage.

Cette opinion de l'infaillibilité du canard en matière de légalité était si fortement établie, qu'il ne fallait pas que remployé verbalisant se trouvât en contradiction avec lui, ni qu'il dit oui quand l'oiseau disait non. Ce désaccord n'eût jamais été interprêté en faveur de l'homme, et les conséquences auraient pu en devenir graves pour lui.

Elles l'eussent été également si, se mettant en dehors de

la question, il eût prétendu rester neutre en décl§raDt qu'il n'avait rien vu : on ne croyait pas au canard invisible. Il fallait donc, dans une affaire canard, sous peine de se mettre à dos les deux parties, se prononcer pour on contre.

Pour acquérir cette importance politique et sociale, le canard, pour peu qu'on y réfléchisse, ne pouvait donc être ce misérable oiseau comme certains biographes nous le représentent, et si, dans nos campagnes, il a son auréole, c'est qu'il y a eu ses annales, ses traditions et presque ses temps héroïques. Aujourd'hui encore, il y est le principe de plus d'une étrange croyance, entr'autres celle qui le fait naître d'un coquillage multivalve dit conque anatifère, qui s'attache d la carène des navires et que le matelot appelle bernacle.

Je dois citer aussi un autre genre de multiplication bien autrement miraculeux, et qui n'en était pas moins et sera longtemps l'un des articles de foi de nos campagnards. Par exemple : un propriétaire de canards jamais ne s'étonnait lorsque le soir il voyait rentrer chez lui vingt de ces oiseaux au lieu de douze qu'il avait vus sortir le matin; il trouvait même cette addition toute simple, toute naturelle, et, après un jour de possession, il eût traité de voleur celui qui eût contesté cet accroissement. Mais ce même homme, qui admettait sans difficulté qu'un canard devint deux canards, ne concevait jamais comment douze de ces mêmes animaux pouvaient en faire onze et encore moins, dix.*

Si cela arrivait, il n'était de voisin, de parent ni d'ami qui fût à l'abri de ses soupçons. Tout canard qui avait une taille, une couleur, un âge, une voix, un rapport quelconque physique ou moral avec les siens, devenait pour lui le canard perdu, qu'il se mettait immédiatement en mesure de reprendre par sommation d'huissier ou même

de vive force à son nouveau possesseur. Or, comme celui-ci avait précisément les mêmes idées, qu'il croyait a la multiplication de ses canards et jamais à leur réduction; on conçoit combien il était difficile qu'ils se trouvassent d'accord.

Dans le bon temps, c'est-à-dire sous l'ancienne monarchie , pendant la République et même sous l'Empire , le préjugé canard régnait dans toute sa force : son canard était pour le paysan picard ce qu'est le point d'honneur chez le Corse. Tel honnête fermier qui aurait pardonné un coup de poing donné à sa femme ou à son fils, conservait une rancune de dix ans pour une pierre lancée à son canard. On en a vu aller jusqu'en cassation pour une cane de vingt sous. Là, jamais d'accommodement ni de transaction possible. A la place de l'oiseau, on lui eût offert un bœuf, qu'il ne l'eût pas accepté : son canard ou la mort. 11 plaidait jusqu'à extinction, jusqu'à sa ruine complète, et quand son bien était mangé avec celui de sa femme et de ses enfants, il empruntait pour plaider encore : c'était le Régulus de la volaille , le Cincinnatus du poulailler. Mais les mœurs s'étiolent, et les passions s'usent par leur violence même.

Les circonstances politiques y contribuèrent, et la voûte de plomb qui tomba sur la France pesa de tout son poids sur ses accessoires volatiles et autres. L'invasion des alliés, leur goût purement carnassier pour toutes les bêtes sans distinction de poil ni de plumes, portèrent un premier coup au prestige qui entourait ces rois palmés de la mare. Quand le canard fut mis en réquisition comme viande de boucherie, par sac et à la livre, le fermier cessa de s'enorgueillir de sa possession, et la nécj^ssité venant à parler, il céda la basse-cour pour sauver l'étable, on son canard pour conserver sa vache.

Cette réaction de l'opinion n'échappa point à celui qui

en était Tobjet, et le canard qui, la veille encore si confiant, s'ébattait dans nos campagnes et partout se croyait chez lui, vit bientôt qu'il n'y était plus et qu'il avait de nouveaux maîtres, et quels maîtres ! Ah ! les siècles à venir ne le croiront pas : ce canard, objet de tant de soitt et de sollicitude, ce canard dont l'absence d'un jour, d'une heure mettait toute une famille en émoi, ce canard duquel la mue laborieuse était considérée comme une calamité publique, ce canard enfin de qui la vie n'était sacrifiée que dans des occasions rares et des solennités de famille, se vit tout-à-coup jeté en masse à l'extermination. Il n'était même plus question de foi;me légale ni de réquisition régulière : par une décision après boire et le caprice stupide de quelque Platoff aviné, tous ceux d'une prairie, d'une commune, d'un canton étaient, comme les premiers nés d'Egypte, voués au glaive par ce nouvel Hérode.

A peine l'arrêt était-il prononcé, que l'exécution suivait. Un escadron, un régiment, une division entière était commande'e pour le lendemain. Dès l'aurore, cette armée se développait dans la plaine, formant un cercle immense dont le centre était le lieu destiné au massacre. Les jalons ainsi placés demeuraient immobiles jusqu'à ce que le général se fut assuré que les dispositions avaient été bien prises, c'est-à-dire qu'un grand nombre d'oiseaux se trouvaient dans les terrains entourés. Alors la chasse commençait, car ils appelaient cela chasse, les bourreaux! Hommes et chevaux, traqueurs et chasseurs se mettaient en mouvement : le cercle se resserrait.

Poussés vers ce goufiFre de destruction, ces innocents volatiles se dandinaient et marchaient sans défiance devant la troupe, ne voyant dans cette manœuvre qu'un .simple jeu militaire, qu'une revue d'agrément ou une promenade de santé; mais ils étaient bientôt détrompés, les malheureux ! Quand le nombre des proscrits ainsi réunis parais-

sait suffisant, quand la prairie en était noire et la mare yivaote, armés de fusils, de pistolets, de lances, de sabres^ de baïonnettes, ces cannibales se précipitaient sur leurs victimes, et leur rage ne s'arrêtait qu'après leur extermination totale.

Ces moyens de carnage ne leur semblaient pas même assez expéditifs : on en a vu poursuivre leurs victimes à coups de canon et chasser les canards à mitraille; oui! des batteries ont tonné sur eux.

Devant ces procédés sauvages, les canards, stupéfaits, ne pouvaient que baisser la tête. Le petit nombre de ceux qui, en se tenant en dehors du cercle fatal, avsûent pu échapper aux baUes, se réfugiaient, par des plongeons réitérés, au plus profond de la mare ou dans le coin le plus obscur de la hutte. Ces précautions m^ême ne les sauvaient pas toujours, et Tœil perçant de leurs ennemis allait les y chercher et découvrait le bout du bec qui venait demander de Pair.

Ces dragonnades ne pouvaient durer. Ces boucheries insensées, qui confondaient non-seulement toutes les no^ lions canards, mais aussi toutes celles du tien et du mien^ auraient fini par anéantir à la fois l'espèce palmipède et la justice humaine. Les massacres devinrent plus rares, et la première stupeur passée, les oiseaux survivants.se remontrèrent. Les fermiers, de leur côté, reprenant courage, on recreusa les mares, on récrépit les poulaillers, et de nouvelles couvées vinrent réparer en partie les désastres de la guerre.

On pouvait espérer que le règne des canards allait recommencer et retrouver son antique splendeur, lorsqu'un coup imprévu et plus dangereux que le premier, parce qu'il était plus perfide, vint remettre en doute et attaquer jusque dans les sources de la vie l'espèce infortunée dont nous écrivons l'histoire.

410 LE CANARD DANS L'ÉTAT SCM:IAL.

Le Cosaque parti et nos plaies cicatrisées, tout annonçait de meilleurs jours, quand on vit aborder sur nos rivages les touristes anglais : c'était Tarrière-ban de la conquête ou la queue de la Sainte-Alliance, armée paci6que d^ailleurs, productrice même, et qui venait nous restituer en gainées ce que les autres nous avaient enlevé en napoléons. Ces touristes, enfermés depuis vingt ans dans leurs îles, snf^ foqués par le spleen et la fumée, étaient avides de respirer Tair du continent et de jouir des délices de la France.

Parmi ces plaisirs, ils avaient mis en ligne de compte la chasse à la grande et à la petite bête. Dans la persuasion que nos forêts étaient remplies de cerfs, daims, chevreuils, sangliers, loups, renards, et nos plaines et taillis de faisans, lièvres, perdreaux et gelinottes, ils étaient débarqués bien munis de piqueurs, chiens, chevaux, fusils, poudre et plomb.

Les premiers qui entrèrent en campagne y rencontrèrent quelques pièces de bon a loi, puis ils en trouvèrent un peu moins, enfin ils n'en trouvèrent plus. Alors ils se rabattirent sur le gibier d'eau, ils poursuivirent le plongeon, la macreuse, le canard sauvage.

Mais macreuses, plongeons et canards firent comme les lièvres et les perdreaux : eux non plus ne voulaient pas tomber sous une main gantée et un chasseur écarlate, et tandis que l'indigène, dans la simplicité de sa blouse, les approchait encore, ils s'envolaient ù deux cents pas devant des gentlemen ù boutons d'or, en casquettes brodées, et des ladies en ombrelle et en calèche.

Nos chasseurs d'outre-mer, attribuant cette sauvagerie au retentissement de leurs goddam, se privèrent de cette consolation ; ils prohibèrent les ombrelles amaranthes ou queue de serin, puis s'astreignirent à ne parler à leurs chiens qu'en français ; enfin , pour dernier expédient , mettant bas les galons, ils eurent recours à la blouse.

Rien n'y fît, le pli était pris, et à aucune condition ces canards entêtés ne consentirent à se faire tuer en si belle compagnie.

Force était donc à nos voyageurs de rentrer chaque soir les mains vides, ce dont ils enrageaient, fort, lorsqu'un jour une idée vint à un lord : voyant une belle couvée de canards dormant devant la porte de leur propriétaire, il tira dessus.

Quatre restèrent sur place, et il allait tranquillement les ramasser, quand un robuste gaillard, sortant furieux de la maison, une gaule à la main^ manqua assommer le chasseur qui esquiva heureusement le coup, mais non une culbute dans la mare où il s'envasa jusqu'au ventre. 11 y serait resté si le paysan, un peu calmé et bonhomme au fond, ne fût venu l'en tirer en jurant toutefois qu'il les lui paierait. Le lord dit qu'il ne demandait pas mieux et qu'il achetait toute la couvée pour douze écus.

Devant une telle somme , l'amour canard fléchit : le paysan empocha l'argent, laissant l'Anglais se démêler avec ses bêtes qu'il fusilla sans pitié jusqu'à la dernière et emporta triomphalement à la ville.

La nouvelle des douze écus payés comptant pour douze canards se répandit bientôt dans tout l'arrondissement. La renommée, qui ne maigrit jamais les choses, des petits écus en lit de gros. Ceci commença à corrompre l'esprit public. Le campagnard spécula i^ur l'Anglais, il mit ses volailles sur son chemin dans l'espoir qu'il tes tuerait et les lui paierait aussi en belles pièces. Mais l'Anglais, qui n'est jamais généreux à huis-clos et qui espérait faire ses coups à la sourdine, spécula de son côté sur le paysan : il se dit qu'il tuerait ses canards sans les payer, et il y réussit quelquefois.

De proche en proche, ce genre d'anglomanie gagna. Le Français est un peu singe, même en morale, et nos jeunes

chasseurs, par la seule raison qu'ils avaient des chevaux anglais, un tilbury et un groom, se crurent en droit de tirer sur les canards domestiques et surtout de ne pas lei payer.

Du fashionable ceci passa au bourgeois^ du bourgeois à l'ouvrier, et une nouvelle persécution, non moins terrible que la première, un vrai régime d'Antiochus, s'ékva contre les basses-cours.

Le paysan, qui s'était montré philosophe sur le massicre de ses bêtes quand on les lui payait cent sous par tête, devint furieux lorsqu'on ne lui en donna plus que cinquante, et pis qu'un lion quand on ne les lui paya plus du tout. Il se mit à l'affût des chasseurs avec une feuille de papier timbré d'une main et un garde-champétre sous l'autre. Il porta le luxe de (a légalité jusqu'à recourir aux gendarmes, il fit des procès ou au moins des menaces, et, par justice ou autrement, il parvint encore à se iaire dédommager amplement.

Lorsqu'il eut raison de celui qui le volait, il voulut aussi l'avoir de celui qui ne le volait pas: tous les canards, quels qu'ils fussent, devenaient sa propriété, et quiconque abattait un oiseau du genre anas, domestique ou non, voyait immédiatement sortir de dessous son aile un riverain furibond ou ayant l'air de l'être, qui lui demandait cinq francs ou bien son nom et son adresse, et qui, pour nantissement et en attendant le reste, commençait par s'emparer du gibier.

H y avait ici revirement complet: le chasseur avait tyrannisé le propriétaire et spéculé sur lui ; c'était aujourd'hui le propriétaire qui exploitait le chasseur, mais pas toujours sans conflit, et quand le premier possesseur de la pièce en litige ou celui qui l'avait abattue était le plus fort, non-seulement il ne laissait pas enlever sa proie, mais il houspillait le paysan.

Celui-ci, s'il pouvait se procurer des témoins, n*y voyait pas grand mal : de forts dommages et intérêts qu'il obtenait assez fréquemment des tribunaux, lui paraissaient très-propres à guérir ses blessures. Le canard, comme on le voit, était devenu tout-à-fait commercial. Ce n'était pias un poiift d'honneur, c'était une sorte de lettre de change tirée a vue ou escomptée à gros intérêts : c'était k canard agent d'affaires, faisant Tusure et frisant Teseroc. Sur ces entrefaites, survint «s incident qui compliqua encore la situation et augmenta considérablement le nomrbre des précès. Un bada«d, comme i4 y/cn a partout, ou peut- . être le diable en personne, s'imagina d'aller placer dans une mare des lignes dormantes, c'est-à-dire une ficelle à laquelle est attaché un hameçon garni d'un appât. Cette ficelle, cachée sous l'eau, sert à pécher les brochets qui, plus voraces ou moins malins que les autres poissons, se laissent prendre à cette ruse grossière.

Notre pécheur, qui avait posé le soir ses engins, revint les visiter de grand matin. Il n'y trouva pas de brochet, et pour cause : jamais brochet, depuis la création, n'avait mis le nez dans ce trou. Néanmoins, notre homme ne se plaignit pas quand, au bout d'une de ses lignes, il vit un beau canarid blanc qui, pris d'horribles nausées, ne pouvait ni restituer ni avaler le morceau qui lui tl^nait à la gorge. Aussitôt il tire doucement la corde, amène l'animal et, lui faisant faire un demi-cercle en l'air, il le délivre à la fois de ses douleurs et de son hameçon. Puis, le mettant dans son sac à poisson, sans s'inquiéter s'il appartenait à une espèce à plumes ou 'à un genre à écailles, il le mange au roux au lieu de le manger au bleu.

Satisfait de cet essai, il n'en resta pas là : il continua sa pêche au brochet sur les mares aux canards, et, chaque nuit, le même poisson emplumé se trouva pris à sa ligne qu'il faisait disparaître avant l'aube.

Ua matin, pourtant, on propriétaire plus diligent qse lui, en prenant Fair au bord de la mare communale, aperçut, à sa grande surprise, Tun de ses canards se démenant contre une corde qu'il semblait vouloir aTaler. Sans s'expliquer le prodige, il accourait vers son oiseao, lorsqu'en face de lui se trouva le placeur d'hameçons qui se hâtait de son côté. Celui-ci ne se déconcerta pas, et il chercha dispute au paysan, prétendant que son canard avait déplacé ses lignes et dévoré probi:ulement un brochet de vingt livres qui devait être au bout. Le campagnard se crut trop heureux d'en être quitte pour la restitution de la ligne et de l'hameçon.

L'amateur alla exercer ailleurs son industrie. Quant aq paysan, en franc imbécille qu'il était, il raconta, à qui voulait l'entendre, l'accident de son canard. Ce ne fut pas peine perdue, car la chose passant de bouche en bonehe, huit jours après, cinquante nouveaux flâneurs s'étaient procuré corde et hameçons, et, partant à la brune sans s'être donné le mot, allaient tous expérimenter sur les mares, même celles qui n'avaient pas d'eau.

Le début promettait, et cette promesse ne fut pas trompeuse : sans encouragement aucun, la pêche aux volailles prit en moins de trois mois une extension que n'aura jamais, nonobstant la prime, celle do la morue ou de la baleine.

Cette nouvelle industrie des lignes dormantes n'était pas propre à ramener la concorde et à laisser dormir la justice : les affaires contentieuses s'accrurent dans une proportion effrayante. Jusqu'alors on avait seulement imputé à crime l'enlèvement du canard, sa mort ou sa blessure; on en vint à considérer comme délit le trouble apporté à ses ébats, et l'on aurait volontiers prohibé la circulation des hommes pour faciliter celle des oiseaux. Uu chien hargneux aboyait-il après une couvée, un ânon

étourdi la faisait-il envoler en se vautrant dans une mare, il en résultait une querelle, une plainte et une demande de dommages et intérêts.

On vit même le canard, cessant d'être instrument passif, apparaître dans la cause comme partie civile ou comme dénonciateur, et cela, chose incroyable, dans des procès intimes, des discussions entre époux, touchant au scandale et entraînant séparation de corps. Si vous en doutez, écoutez :

Une femme mal en ménage, comme il y en a tant, a pris un consolateur. Elle lui donne un soir rendez-vous à l'çmbre de quelques pommiers, sous Tabri de Fappentis du poulailler. S'y croyant loin des regards indiscrets, elle causait de ses ennuis avec Tami qui les partageait, et ils s'abandonnaient à leur douleur mutuelle, quand un des canards, qui avait l'œil au guet, les aperçoit par une des fissures. Il écoute, il regarde, et, surpris de ce qu'il voit, il fait entendre un cancan sournois.

A cet appel, la troupe s'éveille, et devinant sans doute de quoi il s'agissait, elle manifeste sa gaîté par un hourra furieux, un vrai charivari.

Les amants, effrayés par ce bruit inattendu, se tapissent dans l'ombre. De son côté, le mari, qui ne comprend pas ce qui peut ainsi éveiller ses bêtes, crie à sa femme d'y aller voir, et ne recevant pas de réponse, il s'aperçoit qu'elle n'est pas près de lui.

Cette absence et l'avertissement des oiseaux qui ne babillent jamais pour rien, lui mettent martel en tête. Il sort, et guidé par les accents redoublés de ces becs accusateurs, il finit par surprendre les coupables. On devine le reste.

Ailleurs, c'est le mari que le canard dénonce, et quand, ivre, il veut rentrer par quelque voie détournée, par une brèche de la haie, ou bien s'il quitte aussi son lit pour

116 LE CANARD DANS LÉTAT SOQAL.

une intrigae de basse-cour, le canard est encore là poar réyéler son méfait et crier à sa femme : Venez, tous en verrez de belles.

Ici, le canard, quel que soit son motif, ne peat ftre blâmé : son action, sons le rapport des mœurs, est rraiment louable. Mais, il faut bien le dire, ennemi dn libertinage et des tendresses de contrebande, il ne respecte pas plus les amours honnêtes, et la Jeune fille pndique cansanl chastement arec le fiancé de son cœur près de Tétang où semble dormir cet ennemi des amours, se verra aussi, par ses clamenrs inoppoi*tunes, dénoncée à la malignité pnbliqne.

Il en résulte que si cette bête indiscrète a amené bien des divorces, elle a aussi empêché plus d^un mariage, et je ne conseillerais à aucun poète, si jamais les colombes venaient à faire défiiut an char de Vénus, de Itd donner leur survivance.

Cependant, ces cancans inopportuns lui avaient fait beaucoup d'ennemis parmi les soupirants légaux ou non, qui le considéraient comme une créature venimeuse, un vrai serpent, et qui lui auraient volontiers écrasé la tête. Mais les personnes aux principes sévères, les dévotes sur le retour et les jeunes filles qui ne trouvaient pas de maris, approuvaient hautement sa conduite.

Les avis étaient donc fort partnprf's sur son compte: pour les uns, c'était un animal curieux, indiscret et mouchard qui , se fourrant partout , se mêlant de tout et mangeant ù tous les râteliers, ne causait que du mal.

Pour les autres, toujours serviable, toujours vertueux, le canard ne faisait que du bien, et le regardant presque comme une créature prédestinée, ils lui auraient volontiers donné la place du coq de saint Pierre.

Si le parti de ses ennemis n'était pas le plus nombreux, il était le plus violent, conséquemmcnt le plus criard, et chacun sait que deux taureaux qui beuglent font plus de

LE CANARD DANS VÛTkl SOCKAL. 417

bruit que vingt brebis qui béleiil. U est donc à eroire que le malheureux volatile aurait succombé, et que s'il a'avait pas élé rangé parmi tes animaux nuHÎbks, il oût^ r»yé de la liste des animaux utiles.

Heureusement il avait de puissants défenseurs dans le barreau : beaucoup d'avocats le eoasidéraieni comme «i^ thème précieux de controverse et d'éloquentes dissertations. Le parquet voyait en lai le sujet de savantes réfrfiqnes et d^ beaux mouvements oratoires.

Pour des raisons à peu près semblables, il u'étail pas mèins chet aux bureaux de Ut capitale et à la grande armée ministérieUe : il avait inspiré a maittks sous^-chefis leurs rapports tes plus brillants^ et il tes avait conduits, comme par la main, à un avancement d'aitteiirs n^érité.

Ils avaient également trouvé, dans certains |ietits pvatietens on agents d'afaires rurales, d'autres protecteurs moins haut placés et, au premier coup d'œil, d'une infincBce minime, mais tout aussi utiles que ces puissants bureaucrates. Nos Minos campagnards n'avaient pas fait de lui une affaire de gloriote, mais une question de pot^ au-ieu : te canard était, comme te lapin, le casnel, disons même le revenu le plus clair de leur ptece. Réformer les lapins, c'était mettre le greffe au pain sec. Supprimer les canards, c'était le condamner à l'eau claire : cette doubte cooaidératioa en valait bien une autre.

Si Ton voulait approfondir la physiologie de cet intéressant animal et y joindre sa biographie, on aurait encore bien des choses à en dire ; mais je n'écris qu'one simple UiOliee, et celle-ci a depuis kmgtemps dépassé les bornes, aussi ne feyai*je qu'indiquer certains faits. Telle est l'histoire d'un canard enragé, qu'un garde tua parce qu'il mordait ses en&nts. €e fut son excuse devant k justice, excuse qui fut admise, car te liberté accordée a« canard ne va pas jusqu'à lui permettre de mangcsr des chrétiens.

Un autre ne fut pas si heureux : il prétendit quUl avait été porté au meurtre d'un de ces palmipèdes parce qoe son chant lui écorchait le tympan. Ne pas se complaire aa chant d'un canard parut au juge, comme aux témoins, une véritable monstruosité et le signe évident d'une oreille fausse, insensible à l'harmonie : le prévenu fut donc condamné.

Mais une accusation toute nouvelle àans les fastes du crime contre les personnes mérite une mention spéciale. Jusqu'à ce jour, les canards assassinés l'avaient été par le fer ou par le feu, par des projectiles, pa)r des instruments tranchants ou contondants ; pas un n'avait péri, comme Socrate, la coupe à la main ; jamais enfin le poison n'avait été employé contre eux. Le cas se présenta, cas à la fois singulier et terrible.

Le voici dans toute son horreur : un ancien pharmacien, après avoir fait fortune, avait renoncé aux drogues pour se livrer aux canards, et il possédait une couvée de sujets remarquables par leur taille, leur graisse, leur huppe et leur amabilité : c'était vraiment la fleur des canards de la banlieue. M. Martinval, tel était le nom de l'heureux propriétaire, plus lier de ses canards que de ses enfants, passait ses journées à les compter, à les entendre et les admirer.

Les choses en étaient à ce point, quand tout-à-coup un canard mourut. C'était uu fait inconnu dans l'histoire naturelle : jamais on n'avait ouï dire, depuis qu'il existe des canards, qu'aucun de ces oiseaux fût mort de sa belle mort. On les tue de mille manières, nos tables en font foi, mais il est certain qu'on les tue, dès-lors qu'on ne peut savoir ce qui arriverait si on ne les tuait pas. Vivraient-ils éternellement?— Bien des gens le prétendent.

Sans discuter ici le pour et le contre de cette opinion d'ailleurs très-admissible, il n'en est pas moins certain

qu'avant le canard dont il s'agit, nul n'avait vu un canard mourir dans son lit, c'est-à-dire de vieillesse ou de maladie.

Toutefois, comme il y a commencement à tout, le fait , arrivé chez notre ex-pharmacien semblait démontrer que la chose était possible. On s'en étonnait sans doute, on disait : C'est un miracle; mais miracle ou non, on y croyait. Lui seul n'y crut pas.

C'était, il est vrai, un homme profondément savait en ornithologie; il distinguait parfaitement un canard d'une oie et celle-ci d'un oison, et c'est en raison même de sa science et parce qu'il avait autrefois, au Conservatoire des arts et métiers, étudié l'anatomie du canard sur l'automate de Vaucanson, qu'il croyait avoir acquis la preuve que cet oiseau ne pouvait finir naturellement.

Sa conviction était si entière sur ce point et si bien appuyée de faits irrécusables à ses yeux, qu'il crut à une simple défaillance de son volatile/ causée par un peu trop de nourriture. II s'attendait donc à le voir se relever et courir à l'eau, lorsqu'un second individu, pris des mêmes symptômes, s'évanouit dans ses bras en ouvrant le bec et en gambillant d'une manière aussi horrible qu'inattendue.

Le triste propriétaire n'était pas encore revenu de sa stupeur, quand un troisième fut atteint, puis un quatrième. Bientôt ceux-ci furent au plus mal, et il jugea qu'ils ne passeraient pas la journée. Mais comment avaient-ils été atteints d'une manière si subite? II se le demanaait, lorsqu'il fut frappé d'une idée terrible : ses canards étaient empoisonnés,

A l'instant, il court chercher un flacon d'un puissant contre-poison composé pour son propre usage, et, sans se préoccuper des malades qu'il considère comme perdus, il saisit l'un après l'autre les seize canards restants qui folâtraient sur le pré, et il leur entonne la drogue par parties égales, sans en excepter un seul.

L'effet fut prompt : an quart d'heure après, les sein oiseaux étaient bravement étendus les pattes en l'air, morts et bien morts, et de quelle mort ! Lear chair, purfumée d'une essence pharmaceutique, n'était plus bomK même pour les chiens qui n'en voulurent pas. Les plsiMS seules profitèrent à la cuisinière : elle s'en fit un oreiller.

Un fait digne de remarque, c'est que des quatre premiers, qui n'avaient pas pris de contre-poison, trois en étaient revenus. M. Martinval n'en conclut pas moiat que les décédés étaient victimes d'un complot, et que si le contre-poison n'avait pas produit son effet, c'est qu'il l'avait administré trop tard. Selon lui, c'était avec de l'arsenic que ses élèves avaient été rois à mort, et ses voisins avaient fait le coup.

11 porta plainte: dix- sept canards assassinés! Il en résulta un procès monstre, lequel figure dans les causes célèbres de l'époque.

Tout ceci précédait 1830. A la suite des trois journées, la chasse fut déclarée un droit commun : les volatiles de toute nature , même les dindes et les chapons , furent reconnus sauvages. Dans ce grand jubilé national, on peut croire que les canards ne furent pas épargnés. Il devint pour eux un second 1814, lorsque les Prussiens, mangeant aux oignons les cygnes du Luxembourg, s'extasiaient sar la belle venue des canards français.

Mais les joies de la liberté ont leur terme , ainsi que toutes les joies de ce monde. Ici, ceux qui mangeaient ta poule étaient précisément ceux qui ne Tengraissaient pas. Ce fut le paysan, naturellement positif et toujours penseur quand il s'agit de ses intérêts, qui, le premier, fit cette remarque. S'il avait , comme tout bon Français , passé quelque chose au vainqueur, bientôt il s'aperçut qu'il abusait étrangement de sa victoire et de sa crédulité : ses canards n'ayant, ni de loin ni de près, conspiré avec la

L*ORÀ€LE. 421

branche aînée contre les libertés publiques, ne pouvaient être responsables des ordonnances.

Ceci reconnu, il jura que nul ne toucherait plus à ses bétes sans sa permission, et il se présenta fièreneat, la fourche à la main, à la rencontre du prtt&ier héros décoré ou non qui manifesta une prétention quelconque sur sa bassen^our.

Aiasi posé, Pai^ament avait quelque valeur; il donna à penser aux nouveaux seigneurs : tout héros qu'on est, on ne veut pas, poun un canard et même pour deux, risquer de se voir enfoncer les trois dents d'une fourche dans le ventre. Les raisons du paysan furent donc admises : la propriété canard, avant même qu'on fftt arrivé à 1831, était redevenue sacrée.

Espérons qu'elle le sera toujours, et que ce redoutable oiseau, rendu à sa destination primitive, ne troublera plus Ja paix publique.

L'OBA€LE. Depuis que les dieux ne parlent plus , que les sibylles n'ont plus de temples ni les pythonisses d'antres, depuis enfin qu'on ne croit plus aux astrologues, aux devins et aux sorcières, on ne saurait dire, combien la société a vu naître d'hommes qui se sont attribué les fonctions d'oracle. J'en connais plus de vingt pour ma part, mais je me bornerai à en citer un.

Dérivai est convaincu qu'il jouit de la double vue ; il a le sentiment de la prévision, et c'est surtout en politique qu'il est infaillible. Toujours il a prédit ce qui devait arriver : il a annoncé la Restauration ; puis les journées de Juillet ; puis la chute de Louis-Philippe ; puis ia République ; enfin, aujourd'hui 3 janvier 1849, il ne doute pas que nous n'ayons la dictature qui sera suivie de l'Empire, auquel succédera une seconde Instauration de la branche

422 L*ORÀGLE.

aîoëe qui, par Textinction des mâles» fera place à la cadette, laquelle ramènera la République , puis encore une fois TEmpire, etc.,etc.

Confiant dans ses prévisions, Dérivai a toujours placé ses fonds en conséquence. Vous me direz qu'il a dû énormément gagner. — Cest le contraire, il a énormément perdu, et de seigneur terrier qu'il était, il est deyenu un très-petit rentier. La raison de ceci, c'est que les prédictions de I>erival se réalisent toujours ou trop tôt ou trop tard; bref, il ne retourne jamais le roi que lorsqu'il a perdu la partie : c'est un grand joueur, mais un joueur malheureux.

Ne pouvant plus jouer, puisqu'il n'a en revenu que ce qu'il lui faut pour ne pas mourir de faim, il donne des conseils aux amateurs ou prononce ses oracles en famille. C'est un plaisir dé l'entendre. Avez-vous le projet de faire une acquisition, entreprenez- vous une affaire de banque, de commerce ou d'agriculture, il va vous dire, à un sou près, ce que vous allez perdre ou gagner.

Est-ce un mariage que vous avez l'intention de contracter, il voit combien vous aurez d'enfants, s'ils seront garçons ou iilles, et à quel âge ils auront la rougeole.

Comme Dérivai passe sa vie à prédire et qu'il ne s'écarte jamais du cercle des probabilités, nécessairement il doit parfois tomber juste : or, c'est seulement dans ce cas qu'il se souvient de ses prédictions : de là sa croyance en luimême, car il est de bonne foi.

A ceci, rien de bien surprenant : chacun est porté à admettre ce qui le flatte ; mais le miracle, c'est qu'il n'est pas le seul qui croie à ses oracles, et bien des gens y ont confiance sans bornes. Ils ne le regardent pas comme un sorcier, ils sont trop éclairés pour cela, mais ils ne doutent pas de sa lucidité : ils voient en lui une sorte de somnambule éveillé, dont la perspicacité ou la prescience ne peut

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