L'ORACLE
être mise en doute. En vain la plupart ont, ainsi que lui, été rudement maltraités au jeu de bourse. Comme tout le monde n'y peut perdre et que deux ou trois ont fait fortune, on a oublié les blessés et les morts, et Ton ne s'est souvenu que des heureux.
Il a déjà eu maille à partir avec les médecins pour avoir opposé ses prophéties à leurs ordonnances, prophéties qui, en faisant perdre confiance au malade et en l'amenant à changer son traitement, l'ont conduit en terre. Néanmoins, les amis du prophète en ont seulement conclu qu'on avait adopté trop tard ce changement de régime, que les docteurs étaient des ânes, le malade un entêté, et n'en sont demeurés que plus fermes dans leur confiance. '
Il prédit l'an dernier à un jeune conscrit, fils de son portier, qu'il prendrait un bon numéro. Il en prit un mauvais. Cela aurait pu ébranler quelques convictions moins robustes, mais le jeune homme a été réformé, et chacun a répondu que l'oracle était accompli, puisqu'il n'y a que les mauvais numéros qui partent.
Dans une partie de campagne, il prédit une belle journée. On se met en route; la pluie arrive, elle tombe à flot, les invités sont trempés jusqu'aux os. Ils ne riaient pas et regardaient l'oracle de travers, mais lui se frottait les mains. Les laboureurs, les jardiniers étaient aux anges, ils attendaient la pluie depuis quinze jours : la belle journée était pour eux.
À l'un de ses amis qui se mariait, il avait promis une femme fidèle, et peu de temps après, elle se laissait enlever par un amant. Mais on sut qu'elle l'avait aimé avant le mariage : elle était donc fidèle à son premier amour.
Et ainsi du reste. Notre devin s'en tirait toujours comme il s'en tirera encore, car il est aujourd'hui dans tout l'éclat de sa renommée, et il ne ferait pas bon, dans l'heureuse cité qui le possède, de mettre en doute son infaillibilité.