LA SI6N0RÂ MA6NÀSCA
LA SIGNORA MAGNASGA. Beaucoup de gens w veulent pas croire à la vertu des Italiennes , me disait ce vieux cousin dont je vous ai déjà parlé, eh bien ! ces gens-là se trompent: il y a en Italie, comme partout, des femmes sages, et dans une certaine classe il y en i peut-Stre plu» qu'ailleurs. En voici un exemple dont je me souviens fort à propos :
La signera Colombe Magnasca, ma blanchisseuse à Gênes en 1805, cela, comme vous voyez, ne date pas d'hier, était une jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, aux yeux et aux cheveux noirs, pâle comme toutes les Génoises, gracieuse et bien faite comme elles le sont aussi presque toutes.
Comme elle, j'avais dix-huit ans, et Colombe me parais* sait bien jolie. Elle venait à tout instant chez moi, et a cette époque je n'étais pas trop mal. D'ailleurs, la faveur publique était pour nous : les grandes dames de Gènes raffolaient des Français. Dans les processions, nous étions inondés de bouquets; dans les jours gras, de confetti; et toute l'année, de politesses. Bref, nous étions à la mode: Colombe ne pouvait l'ignorer.
Ce qu'elle n'ignorait pas davantage, c'est qu'en ce qui me concernait, loin d'imiter mes compatriotes, de courir les aventures et de me jeter dans toutes celles qui se présentaient, j'étais sage dans toute l'acception du mot. Cette liberté de mon cœur, bien connue de la jeune iiUe, devait la porter vers moi.
Elle, de son côté, n'avait pas d'amant, et, forte de son innocence, sa contiance en ma raison était entière. Cependant Colombe n'était rien moins que ce qu'on nommait bégueule ou mijaurée. À force de venir dans ma chambre, elle s'y croyait chez elle ; elle y riait, folâtrait, s'y mirait, s'asseyait dans mon fauteuil ou même sur mon lit quand les autres meubles étaient embarrassés, et dans aucune circonstance n'aimant à faire antichambre, elle ne se faisait
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faute d'entrer quand je m'habillais, même quand j'étais couché.
Eh hien ! Colombe, libre, jeune, belle, Italienne et vive, est venue ainsi chez moi [Modant deux années ; elle en est sortie aussi pure, aussi chaste qu'elle y était entrée. Je n'ai jamais songé à séduire Colombe, et Colombe n'a jamais pensé que l'idée pouvait m'en venir. Colombe rangeait QH)n linge sans s'occuper le moindrement de moi quand elle ne devait pas s'en occuper ou lorsque je faisais ma toilette, à moins toutefois que je ne l'appelasse pour m'y aider. Alors elle accourait de grand cœur. Il est vrai qu'elle n'y mettait pas plus de façons quand il lui prenait fantaisie de refaire la sienne : vingt fois je l'ai vu découvrir ses belles épaules pour resserrer sa robe, puis laisser tomber ses cheveux noirs, les dénouer, les l'euouer et se recoiffer, et par la même raison qu'elle venait à mon aide quand j'avais besoin d'elle, elle ne se gênait pas davantage pour m'appeler au sien lorsque quelque chose n'allait pas seul, était-ce coquetterie?-- Non, c'était réciprocité , c'était justice : j'étais pour Colombe une autre jeune fille , et Colombe était pour moi un garçon , un jockey, un groom dont j'aimais l'adresse et le bon air, mais rien de plus.
ie n'ai jamais tenté d'embrasser Colombe qui, de soq cdté, n'y pensait qu'une fois par an, et le 1'' janvier, de grand matin, avant même que le concierge qui brossait ma chaussure et mes habits ne fût entré dans ma chambre, elle venait m'offrir, avec un bouquet, sa jolie joue à baiser. Elle m'embrassait à son tour, puis s'en allait sans même attendre le petit présent d'usage. C'est que ce n'était pas de l'argent que voulait Colombe, c'était un autre bouquet qu'elle revenait toujours chercher quand je n'étais plus là, et j'avais soin qu'il fût beau, même à Gênes ou on les fait plus bea^x qu'en aucun lieu du monde. Je lui donnais
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ensuite ud petit chiffon qui n*a jamais excédé la valeur de six francs, car s'il eût valu davantage, elle eût cm que je voulais rhumilier, et ce qui est pis. Tacheter, et je sois certain qu'elle ne serait plus revenue.
Colombe était la délicatesse et la probité même : elle ouvrait mes armoires et mon secrétaire, elle connaissait le tiroir où était mon argent, elle y déposait, même sans me prévenir, toutes les petites pièces qu'elle retrouvait dans mes poches; et pourtant elle était pauvre, et ses vêtements admirablement propres se composaient des plus modestes étoffes de coton. Le peigne qui tenait ses cheveux était de corne, sa petite bague était d'argent, son cou n'avait jamais eu d'autre collier qu'on velours noir, ses boucles d'oreilles ne valaient pas deux francs, et malgré cela, drapée dans son mezzaro bien blanc, Colombe était merveilleusement mise.
Colombe, fille vertueuse, a été, j'en suis sûr, une excellente femme, et je dirai plus, une femme aimable et distinguée, si elle a rencontré une mari digne d'elle ; mais ce n'est pas probable, elle était trop supérieure à sa position : sa pauvreté l'aura rejetée dans les derniers rangs du monde.
Chose assez rare à Gênes dans cette classe, elle parlait et écrivait bien le français. Son jugement était sain, son raisonnement juste; sa conversation animée, poétique môme, ne laissait jamais échapper un mot commun, populacier ou douteux.
Pauvre Colombe! qu'êtes -vous devenue? êtes -vous heureuse? vivez-vous encore?
Je ne l'ai revue qu'une seule fois. Parti de Gênes en 1808, j'y suis revenu momentanément en 1809, et j'y ai reçu la visite de Colombe, toujours belle, toujours sage, toujours pauvre. Elle m'apporta son bouquet.
Avant de quitter la Ligurie, je lui lis remettre une petite
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somme pour aider à sa dot. Elle raccepta et m'en fit remercier. Elle savait bien que ce n'était point pour la tenter: j'étais parti, et pour toujours.
Depuis, bien des années se sont écoulées, jamais le nom de Colombe Magnasca n'a plus frappé mon oreille ; mais je vivrais un siècle que je me souviendrais de Colombe.
DURONAY. Qu'est-ce que Duronay? demanderez-vous au premier venu dans la bonne ville de Marseille? — Duronay, répondra votre interlocuteur, je ne connais que lui, on ne peut pas faire deux pas sans l'entendre nommer.
— Que fait-il?— Je n'en sais rien. — Où loge-t-il?— Je ne saurais vous le dire. — De quoi vit -il? — Je ne l'ai jamais demandé. — Où le trouve-t-on ? — Partout ; tenez, le voilà qui passe. (J'aperçus en effet un homme qui s'éloignait). — Mais ne le rencontre-t-on que dans la rue?
— Ne vous ai-je pas dit qu'il était partout, au théâtre, au cercle, au café. — Ah ! je comprends, dans tous les lieux publics. — Ajoutez-y particuliers ; quand je vous répète partout, c'est partout.— Je le trouverai donc dans les salons ? — Oui . — Chez le préfet ? — Oui. — Chez le maire ?
— Oui. — Chez le général? — Oui. — Chez le président?— Oui, oui, oui; faudra-t-il que je vous crie autant de oui qu'il y a de maisons à Marseille?— Ah ! c'est singulier ! — Qu'y a-t-il de singulier? ce le serait bien davantage s'il en était autrement, puisque cela a toujours été.— Comment, toujours été?— Probablement; il y a quinze ans que j'habite Marseille, et j'ai constamment vu les choses ainsi : pas de bonne fête sans lui. — Il est donc bien aimable? — Je n'en sais rien, il ne parle jamais. — C'est peut-être un beau danseur?— Il ne danse pas. — Un riche joueur? — Il ne joue pas. — Un chanteur, un musicien, un poète? — Lui chanteur, lui poète, ah ! ce serait par trop drôle ; puisqu'il
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ne parle pas, comment Toolcz-vons qu'il chante? — H est donc mnet?— Non, car il dit bonjour, bonsoir, et quekp» autres mots encore. — Voilà un étrange personnage; mis arec tant d'agrément, quoi donc peut ainsi le faire accueillir?--Je ne TOUS rapprendrai pas, puisque les choses étaient dans cet état quand je suis venu dans ce pays, et que de plus anciens que j'ai consultés m'ont répondu précisément comme je vous réponds. —Mais a-t-il une femme et des enfants? — On ne lui en a jamais tus. -^ Où manget-il?— Où il se troBTC, on bien où on i'iuTite.— Rfliid-t-il ces dîners? — Jamais.— Paie-t-il ce qu'il achète?— Tonjours. — A-tril des dettes ? — Point que je sache.— Fait-il l'aumône? — SouTeut. — Il est donc riche? — Il dot le croire. — A-t-il des terres, des maisons, des rentes sur l'État, des ressources enfin? — On le croit.
Voilà, mot à mot, le dialogue qui aTait lieu entre un de mes amis et un habitant de Marseille. NouTellement arrivé dans la ville, je n'avais jamais entendu parler de M. Duronay ; mais d'après ce que je venais d'entendre , j'éprouvais une grande envie de voir sa figure, car il me tournait le dos quand on avait dit : Il passe.
J'étais invité pour le soir même à un bal chez M. Reboui, riche négociant, et je n'avais pas l'intention d'y aller; cela changea ma résolution, et a l'heure dite je me rendis chez M. Reboui, rue de Rome.
La danse était fort animée, mais mes idées n'étaient pas à la danse, et après avoir salué le maître et la maîtresse de la maison, je me mis à regarder le dos de tous les hommes pour reconnaître l'objet de ma curiosité. Aucun n'avait de rapport avec celui que je cherchais : je ne voyais que des dos ronds, étriqués ou inégaux ; tandis que celui que j'avais vu et qui appartenait à un homme assez grand, était large, uni et s'appuyait sur une taille bien prise.
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Cependant la soirée s'avançait, et je désespérais de rencontrer mon indiridu , lorsqu'étant entré dans un petit salon que je n'avais pas visité, j'aperçus debout, regardant une partie de whist, un dos qui ressemblait bien à eelui du matin. Me plaçant de l'autre côté de la table, je me trouvai en face du personnage.
Sa figure me fit une sorte d'e£fet éiectriqae : c'était celle d'un homme de trente<-cinq à quarante ans, aux traits fins et aristocratiques, pâle, mais d'une pâieur de vie; ses lèvres étaient minces et ses cheveux noirs. Comme il était fort attentif à la partie, je ne pouvais voir ses yeux. Tout-à-coup il les leva : je n'en ai jamais vu de plus beaux et en même temps de plus scrutateurs. Il ne les arrêta sur moi qu'une seconde, et il me sembla que dans cette seconde il avait deviné que c'était pour lut que j'étais là et qu'il me reprochait mon indiscrète curiosité. Néanmoins, j'étais résolu à la satisfaire : je ne bougeai pas , et je m'assis près d'un des joueurs, comme si j'eusse été un grand amateur de whist.
J'attendis longtemps. Il ne desserra pas les lèvres, ne leva plus les yeux, et se tint aussi immobile qu'une statue. Je ne pouvais même distinguer, sur ces traits si beaux, le moindre signe d'une émotion quelcoaque.
Une discussion s'éleva entre les joueurs au snjet d'un coup douteux. Tous invoquaient la règle, mais chacun l'interprétant à sa manière, nul ne voulait céder. Enfin, le moins entêté dit : Bapportons-nous-en à Duronay ; qu'il décide.
Je crus qu'il allait parler et j'étais tout oreille ; mais mon hon^me n'ouvrit pas la bouche, il ne fit qu'un signe de tête indiquant le joueur qui, selon lui, avait raison : chacun se soumit à cette décision.
Un instant après, la personne qu'avait le matin interrogée mon ami, entra dans le petit salon. Apercevant Duronay,
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elle vint à lui et s'ioforma de sa saoté. Ceci, selon moi, devait infailliblement attirer une réponse. Je ne fi» |ias pins henreux que la première fois : Duronay, sans détourner les yeux, lui prit affectueusement la main, la serra et ne dit mot.
J'étais véritablement contrarié; j'attendis encore. Enfin, n'y tenant plus, an risque de passer pour indiscret, je loi adressai la parole sous un prétexte banal. Soit qu^l ne m'entendit pas ou qu'il ne voulût pas m'entendre, il ne leva pas la tête et ne répondit rien.
Le rob étant fini, il quitta la table, gagna la porte et sortit. Comme je ne pouvais pas le suivre, j'en fus ce soir pour mon temps et ma curiosité.
Le lendemain, j'allai au spectacle. 11 y était seul comme d'habitude, et dans une stalle. Je vis beaucoup de gens le saluer. Il répondait aux uns par un signe de tête, aux autres par une poignée de main, mais ne disait pas un mot. Je commençais à croire qu'on s'était fort avancé en assurant qu'il était doué de la parole.
Je le rencontrai ainsi dans dix maisons, car nous étions dans la saison des bals, et en ma qualité d'étranger, j'étais invité partout. Je n'eus jamais l'occasion de lui voir desserrer les lèvres: elles semblaient inséparables. On me dira qu'il devait du moins les ouvrir pour boire ou manger, et qu'on ne reste pas au bal pendant quatre heures, par une chaleur de vingt-cinq degrés, sans prendre quelque chose. — Je conviens que ceci n'est pas ordinaire, et pourtant notre homme ne prenait rien.
Néanmoins, il mangeait, et j'en ai la certitude. A quelque temps de là, je fus invité à une noce : à ma grande satisfaction, la première personne que j'aperçus en entrant était M. Duronay. Devant passer la journée avec lui, il me paraissait impossible qu'il ne parlât pas, ne fût-ce que pour faire son compUmeivl ^ux. mariés quand il signerait au
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contrat. Eh bien ! il signa, il fit son compliment et n'ouvrit pas la bouche : son compliment fut un sourire à la mariée, et un autre au mari. II est vrai que ce sourire fut si doux et laissa voir une bouche si distinguée et des dents si belles, qu^en vérité il valait mieux que bien des paroles.
Un dîner devait suivre la cérémonie. Je priai la maîtresse de la maison de me placer à côté de lui. Elle y consentit. Maintenant je me croyais sûr de faire parler mon homme. Je me trompais encore : à toutes mes paroles qu'il écoutait avec une attention pleine de politesse, il répondit par son charmant sourire ou par un signe de tête tout gracieux, et puis rien.
Voulant le forcer dans ses retranchements, je proposai un toast aux époux. Le premier il remplit son verre, le premier il se leva et salua la mariée avec une grâce parfaite, puis il se rassit sans mot dire.
Mais il n'en était pas quitte, et je m'étais promis que d'une façon ou d'une autre je le ferais parler. Selon un vieil usage marseillais qui remonte peut-être au temps de sa fondation et à la colonie grecque, je demandai que chacun énonçât un souhait en faveur des nouveaux époux.
Ma proposition fut accueillie avec acclamation. Les dames les premières émirent leurs vœux, puis les hommes mariés, et enfin les garçons au nombre desquels était Duronay, puisqu'on ne lui connaissait pas de femme.
Chacun dota les mariés à sa manière : celui-ci leur souhaita de longues années ; celui-là beaucoup d'enfants ; un troisième une bonne santé ; un quatrième une grande fortune, etc., etc. On comprend que la liste des biens et bonheurs s'épuisant, les souhaits devenaient d'autant plus difficiles qu'il en restait moins à faire, car il ne fallait pas répéter ce qui avait été dit. Je me trouvais , par la position de la table, l'un des derniers, et Duronay venait encore après moi. Je prononçai mon vœu, puis je jelai ^wt
moD voisin uo regard triomphaDt qui voulait dire : Ta parleras enfin. Il ne remarqua pias ce regard, car il anil les yeux fixés sur une assiette où il avait arrangé do fleurs prises aux plats les plus voisins. Il me passa Passiette pour qu'elle parvint, de main en main, aux noavcan époux. Elle fut ainsi posée devant eux. Us rexaminèrent un instant. Alors je les vis tout d^un coup se lever et faire, avec attendrissement, un signe d'affection et ilstelligence à Dnronay. Ensuite, le mari embrassa sa femme, les voisins battirent des mains, toute la table les imîti, je fis comme eux.
Que leur avait-il écrit et quel était son souhait?— Je n'ai pu le deviner. *
Le lendemain je quittai Marseille. Je puis affirmer que M. Duronay n'est pas sourd, mais je ne saurais dire qu'il' n'est pas muet.
LES TICS. 11 est de certains mots, de certaines exclamations qui, sans cesse répétés, rendent fatigante et même insupportable la conversation de personnages d'ailleurs très-estimables.
M. D**, fort bon gentilhomme, maire d'une grande cité, à chaque phrase qu'il prononçait, ajoutait comme complément : Eh! eh! d'un ton interrogateur, semblant dire : N'est-ce pas cela? n'ai-je pas raison? Ce qui le faisait passer aux yeux de tous pour un entêté, voulant qu'on fût toujours de son avis : or, c'était l'homme le plus conciliant du monde. Mais ce malencontreux eh! eh! qu'il jetait à travers toutes les délibérations et qui couronnait chacune de ses propositions, arrêtait les transactions les plus simples, et ce qui était pis, excitait contre lui des colères, des rancunes qui , rendant son administratioD impossible, l'obligèrent à donner sa démission.
Un officier bien connu dans Farmée, homme d'honneur s'il en fut, vit -aussi sa carrière brisée par un monosyllabe, un quoi^ qu'il ayait sans cesse à la bouche, et vous faisait ainsi répéter toutes les paroles qu'on lui adressait, fût-ce un simple lionjour. Ajoutons qu'il accueillait quelquefois cette répétition assez mal, en tous criant : Mitis j'entends èieti, j^ ne suis pas sourd.
Les soldats le nommaient \e capitaine Qffot , et ses camarades MMtre corbeau. Comme il était bon compagnon, il prit d'abord la plaisanterie assez bien, mais elle revint si souvent qu'il finit par s'en fâcher : il se battit, il fut blessé, et n'en dit pas un quoi de moins.
11 ne put jamais se guérir de ce tic. Devenu rtdicnle, malgré son mérite et sa bravoure, ses chefis cessèrent de le présenter pour l'avancement : il mourut capitaine ; tandis que ses oadets, moins braves et moins savants, devinrent colonels et giénéraux, mais ils ne disaient pas quoi.
Un de mes amis, M. de P**, homme d'avenir, car il avait de r«sprit, de l'instruction, un beau nom et une belle figure, mourut à vingt-trois ans des suites d'un duel. Or, ce duel, il l'avait eu, et ce n'était pas le premier, pour un mot tout aussi oiseux qull avait également pris en affection, puis en habitude. Lorsque dans la conversation il n^était pas de l'avis de son interiocnteur, it l'interrompait en s'écriant : Erreurrl Oc mot est inoffensif en lui-niéme, mais la manière cassante dont il le pronon^it et sa répétition incessante fatiguaient, puis irritaient le moins susceptible, noi-même qui le connaissais si bien, moi son ami, j'ai maintes fois été obligé de me sauver pour ne pas me mettre en colère : oui ! il me donnait l'envie de le battre.
Remarquez qu'il avait si peu rintention d'offenser Interlocuteur qu'il tombait de son haut quand ri le voyait se fâcher. P^e se doutant pas de Teffet irritant que produisait
son mot, il croyait que c'était une querelle d'Allemand qu'on lui cherchait, et, vif comme il était, on ne le trouTUt que trop disposé à y répondre. Quand j'étais là, je l'arrêtais, je tâchais de lui faire comprendre que si erroriB humanum est est chose fort ordinaire, en convenir Test beaucoup moins; que celte affirmation tranchante poar répondre à un argument satisfaisait rarement et ne persuadait jamais. Il reconnaissait la justesse de ces olnervations, et il s'abstenait pendant quelques jours de son mot malencontreux. Mais bientôt l'habitude Remportait, et à la première discussion il y revenait; une noovdie querelle s'en suivait. On a vu comment finit la dernière.
Voilà donc trois hommes honorables dont la vie a été gâtée et abrégée par un lapsus linguœ dont ils ne savaient pas se garder.
Ces tics de langue ou ces locutions burlesques qui, à U longue, deviennent chez nous un effet machinal et ans» involontaire qu'un étemuement, varient à l'infini.
11 y a également des tics manuels, je ne parle pas des mouvements nerveux et convulsifs , mais de l'envie de toucher et de palper, passée en habitude, puis en besoin, enfin en infirmitié ou en dérangement organique. Le ministre de la marine Decrès vous frappait sur le bras quand il vous parlait. Ce tic était tellement invétéré chez lui, qu'il n'épargnait personne : je l'ai vu toucher ainsi le bras de l'empereur lorsqu'il voulait attirer son attention. Napoléon, on le sait, ne souffrait guère de familiaritéi mais il s'était résigné à celle-ci, et il n'avait pas l'air de s'en formaliser.
Lui aussi avait les siennes et ses manies. Son tic manuel était de saisir l'oreille de l'officier, quel que fût son âge ou son grade, dont il était satisfait, et de la lui tirer. H prit un jour ainsi celle du prince de **, grave Allemand, qui, n'étant pas prévenu, ne savait ce que cela voulait dire.
Garât le chantear s'attaquait aux toilettes. « Un soir, me (lisait Tun de ses compatriotes, je me trouvais avec lui à la première représentation d'un opéra à la réussite duquel il s'intéressait. II s'était, en causant de la pièce, emparé d'un des boutons de mon habit, et, selon l'impression qu'il éprouvait, il le tordait ou le tirait. Je reculais ; il se rapprochait. Je lui ôtais le bouton ; il en prenait un autre et le tirait plus fort que jamais. Enfin, il finit par lui rester à la main avec un morceau de drap, ce qui lui parut miraculeux : il ne s'était pas même aperçu qu'il s'y pendait depuis une heure. »
Un geste plus fâcheux, très-ordinaire chez l'Anglais et surtout chez l'Irlandais, est d'écraser la main de celui à qui il veut témoigner de l'affection, et de la lui secouer de manière à lui démonter l'épaule. J'ai souvent évité l'approche de tels amis, comme je l'aurais fait d'un boxeur venant sur moi le poing levé.
D'autres, moins hostiles aux personnes, s'en prennent a la propriété : ils ne peuvent rien voir sans le toucher, et rien toucher sans le rompre. Ou bien ils ont la rage de la taille et du charpentage : un couteau, un canif, un poinçon leur tombe-t-il sous la main, aussitôt les voilà piquant, rayant, découpant tout ce qui est à leur portée. A une extrémité de la table de mon cabinet de^travail, est un fauteuil où s'asseoient ceux qui viennent me voir. Ce côté de la table est cicatrisé des distractions de deux ou trois de mes amis,'entr'autres de cet excellent président *** qui ne manque guère, dès qu'il est assis, de prendre grattoir, canif ou poinçon, et de s'escrimer contre le fauteuil ou cette même table et jusque sur un petit coffret de marbre servant à déposer mes plumes.
Remarquez bien que ce n'est pas seulement quand ils sont au repos que nos démolisseurs se livrent à leur œuvre de destruction, c'est aussi quand ils parlent ; et plus leur
sujet les emporte, plus leur voix s'anime, plus leur main travaille, et ils ne s'arrêtent que lorsque rinalrument se brise ou qu'ils se taillent un doigt.
On n'en finirait pas, si l'on voulait citer tons les petits travers de notre monde. Peut-être ces péchés véniels ea préviennent-ils de plus gros : ne nous en plaignons donc pas.
LES VIEUX HABITS. Nous venons de parier des tics, disons un mot des manies.
M. G** n'est pas avare, tant s'en faut; il donne beaucoup aux pauvres, traite magnifiquement ceux qu'il invite, et dépense sans compter quand il s'agit d*un objet qui loi plaît. G** n'est économe que d'une seule chose, et vous ne devineriez pas de laquelle? ^11 n'y a peut-être pas en France un homme de son rang et de sa fortune qui ait dépensé moins en toilette : ii fait durer un habit dix ans et une redingote toujours.
Pour arriver à ce résultat, il ne permet jamais qu'on les batte , et il les nettoie lui-même avec une brosse trèsdouce.
11 choisit aussi des vêtements de couleur sombre où l'usure s'aperçoit moins, et il en teint les coutures avec de l'encre quand elles commencent à blanchir.
Pour éviter les taches, il a grand soin, s'il est en famille, de ne dîner qu'en déshabillé ou dans un costume qui ne les craint plus.
Doit-il s'habiller pour une visite, un bal, un repas prié, il est plusieurs heures à se demander s'il mettra son meilleur vêtement ; et quand il l'a mis, s'il sort à pied, car pour ménager ses habits il a pris équipage, à la moindre apparence de pluie, vous le verrez rentrer pour remettre le vieux ou monter en voiture.
C'est ainsi qu'il gardera un costume deux ou trois ans
avant de trouver une occasion suffisamment solennelle ou assez exempte de danger pour qu'il se décide à s'en parer.
A-t-il enfin adopté cette nouveauté de trois ans, ne croyez pas qu'il renonce au vieil habit. S'il n'est plus mettable comme habit, il en fait faire une veste qui ellemême, après un temps plus ou moins long, deviendra un gilet dont il gardera la doublure et les morceaux pour en raccommoder d'autres.
Ses redingotes et paletots subissent toutes ces transformations, et même une de plus : leretournage.
Quant aux par-dessus, manteaux, houppelandes, il les a, au moyen de quelques réparations, conservés depuis leur origine : il en a qui ont trente ans au moins.
Il possède des gilets habillés qui sont plus vieux encore, ils datent de sa jeunesse. Il est vrai qu'il les porte à peine deux fois par an, et tous les dix ans il les fait retailler pour les mettre à la mode.
La transformation des culottes en pantalons ou des pantalons serrés en pantalons larges étant impossible, il a conservé tout ce qu'il avait fait faire du temps de Charles X, espérant que la mode en reviendrait, et il éprouve un véritable désappointement lorsque nonobstant les soins et les préservatifs, vétyvers^ camphre, essence dont il les parfume, il s'aperçoit que les vers y ont fait irruption.
II a des chapeaux dé tous les âges, et il n'en a jamais ni vendu ni donné un seul; mais de temps en temps il a l'indicible plaisir de voir une mode ancienne redevenir nouvelle : alors il se coiffe fièrement de son vieux chapeau eti s'applaudissant de sa prévoyance.
Sa sollicitude s'étend même sur sa chaussure : il dépense en ressemelage, pour le plaisir de porter des savates, trois fois plus qu'il ne lui en coûterait pour être bien chaussé. 11 a des bottes de quinze ans, qu'il a laissé sécher pendant dix avant de trouver l'occasion de s'en servir. Elles le
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font souffrir hp^ribletnent et lui donnent des cqrs c( des ogqoi^s ; mais martyr volontaire de son étrange manie, il qime n^ieux cela (|up d'y renoncer.
Li^ii si coulapt en affaires et qui paiera sans marchander de^ sommes considérable^ pour reqfibellissement ip çon hôtel ou \ç renouvellement d'^n meuble, dépenses d'une nécessité fort contesta|}le, il trouvera tqujours ^pn blaachissage trop cher, et s'écriera qu'on le yole quand on lui présente qn mémoire de six francs pour rep^sage jde chemises.
Il n'çn «1 jam^i^ plu§ de (rois ^Qu;za^nçs. Çomnip il en change tpus leç jours, ç^r nonobstant sa m^nije, il est fort propre, il faut les blanchir ^ouye^jt; quoi qu'|l eo spUi il ne peut cpmprçqdrç qu'elles dpivept finir et se plaint qu'on les use en les lavant.
Réduitçs A leur plus sipiple expression , se déchirentelles, il veut absolument qu'on y ineUe des pièceS| pt pai^ chèrement des ouvrières pour ce b.Ç!?^ travail. Pjiis il se fâche tout rouge q^ar^d pn lui parle d'en acheter de neuves qui lui coûteraient; moitié moins que ces raccpmmodages incessants, ressemblant à celui du couteau de Jeannotqui reste toujours le même, bien qu'on en ait changé dix fois la lame et autant de fois le manche.
Pendant ce temps , pour dédommager son valet de chambre de sa défroque et la suivaiitc de s.i femme de son vieux linge, il dpnne par an au premier deux habits neufs et quatre robes à la seconde ; car remarquez encprc que lui qui aime tant les habits râpés, ne peut les souffrir chez les autres. Il n'en laisse porter ni à ses enfants ni à ses serviteurs, et prend en prévention les étrangers qui en sont revêtus; enfin il exige que sa femme soit toujours bien mise.
Explique qui pourra de semblables contradictions. Qu'on nous dise à quoi pense M. G** et quel sentiment le guide?
Bst-ce Tayariiîe? — On vient de voir qu'on ne pquvait l'en ^oppQQoner. -:- Est-ce seulemânt esprit d'ordre et d'^co- BjQmie? — Nous ^vops vu aussi qu'il en avait 48sez peu^ D'ailleurs, en quoi eftt qousisité ee^te économie? Si je calcule bien, 11. G^*, qui a dépassé la cinquantaine, aurait, depuis qu'il a l'âge d'homme, évité la dépense d'une quinzaine d'habits et de redingotes valant ensemble trois mille francs pu à peu près. Qu'est-ce que trois mille francs pour lui qui en a jeté au vent trois cent mille et plus? Une telle misère pouvait-elle motiver tant de soin? S'il y avait calcul de sa part, la chose n'en paraîtrait pas plus sens^ ni conséquemment plus explicable.
V^ amis de G** se sont souvent moqués de ce goût bizarre, et sa femme et jusqu'à ses enfants ont essayé de lui en faire sentir le ridicule. Il a ri des moqueries des uns et des sermons des autres, et il a continué d'agir à sa guise.
Cet amour de ses habits , car il les aime comme un amant aime sa maîtresse, semble inné en lui. J'ai entendu dire à un de ses anciens condisciples, qu'écolier, il faisait absolument de même, et que c'était toujours là le sujet de ses querelles avec ses petits camarades. Il leur gardait rancune, non parce que dans un combat ils lui avaient poché un œil ou arraché une poignée de cheveux, mais parce qu'ils avaient déchiré sa veste ou sa blouse, aux^ quelles il semblait tenir infiniment plus qu'à sa peau.
Cette préoccupation a été pour lui un obstacle continuel et une source de préjudices, non-seulement en le détour-* nant de réflexions plus sérieuses, mais en lui faisant ajour^ ner des démarches pressées et souvent indispensables qu'il remettait au lendemain, crafhl,e de compromettre, non point sa personne dont il semblait peu soucieux, mais sa toilette exposée à être gâtée par la poussière ou la pluie.
Combien aussi, pour cette même cause ou le négligé de
sa mise, n'a-t-il pas donné une pauvre opinion de loi à ceux qui ne le connaissaient pas et qui, en le voyant en habits râ|ifo, flétris et hors de mode, Font pris pour un pauvre diable ou pour pis encore ! Non-seulement ceci a nui à ses affaires pécuniaires, mais à ses intérêts de cœur : plus d'une fois refusé par des héritières qui tenaient à rëlégance non moins qu'à la figure et même à Pesprit, il ne s'est marié que tard et sans trouver les avantages qu'il aurait pu attendre de sa position, (l, tout compte fait, ifest par quelque chose comme un demi-million qu'il a ainsi manqué de gagner, qu'il a payé les habits qu'il n'a pas fait faire.
Je suis entré dans quelques détails sur ce caractère, parce qu'il est en opposition avec celui de bien des hommes qui sacrifient souvent leur nécessaire et parfois leur honneur a l'élégance de leurs vêtements. Parmi les jeunes gens, combien se sont endettés, puis sont devenus escrocs et faussaires seulement pour suffire à leur dépense de toilette !
J'en ai connu d'autres qui, sans arriver à ces excès, éprouvaient une telle préoccupation, une jalousie si mordante en voyant leurs compagnons mieux mis qu'eux, qu'ils en perdaient le sommeil et l'appétit.
Et chez les femmes, quel ravage ne fait pas cette rivalité de parure! On peut dire que c'est ello qui perd un tiers des filles du peuple et qui est la cause, chez les riches, de la moitié des querelles de ménage, de la gêne qu'on y éprouve et des séparations qui en résultent. Beaucoup d'épouses, chose assez triste à dire, trompent leurs maris, non par l'entraînement de la passion et les séductions d'un amant, mais par amour pour la toilette. Cest moins l'homme qui les séduit que les présents qu'on en espère : si l'époux était plus riche ou plus généreux, elles seraient des Pénélopes.
Ceci n'est pas exclusif aux peuples civilisés. Chez les