UB PROMETTEUR
mais il est possible qu'on vous Jiomme (remarquez que la place est à sa Domination), cependant n'y comptez pas.
A ce langage, bien des gens se désespèrent, mais celui qui connaît M. de G** se retire très-satisfait. Il a raison; il sera nommé, car cette espérance si yaguement exprimée n'en équivaut pas moins, chez lui, à un engagement formel.
Sa manière est préférable à l'autre. Quand le réclamant a obtenu ce qu'il voulait, il en a d'autant plus d'obligation qu'on lui a donné moins d'espoir ; et s'il. ne l'obtient pas, il n'en peut vouloir à celui qui ne lui avait rien promis.
Mais s'il vaut mieux ne rien promettre que de tout promettre, une franchise entière, un oui ou un non bien net est préférable encore ; car si le oui hasardé a ses inconvénients, si le non systématique a aussi les siens, il peut y en avoir autant dans ce terme moyen qui ne dit ni oui ni non.
Certains individus ont une sorte d'entrain et de laisser-^ aller, premier mouvement qui les fait passer pour francs et ronds en affaires ; mais* il ne faut pas trop y compter, et je pourrais nommer un gros banquier qui commence toujours par dire oui et qui, presque toujours aussi, finit par un non.
Ceux qui, d'un non bien accentué et bien arrêté à ce qu'ils croient, viennent finalement tomber au oui, ne sont pas plus rares. Les gens qui cèdent toujours débutent volontiers par jurer qu'ils ne cèdent jamais : c'est que tenir à son premier mot n'est pas toujours chose aisée.
Est-ce toujours chose utile ou raisonnable? est-ce un bien, est-ce un mal ? est-ce une preuve de caractère ou de faiblesse?— Oui et non selon le cas. Celui qui tient à son oui seulement parce qu'il l'a dit, tout en reconnaissant qu'il n'eût pas dû le dire, parce que ce oui est l'acquiescement à un acte que réprouvent la justice et la morale, a-t-il tort de se dédire?— Non; car revenir ici sur sa détermination n'est pas de la faiblesse, mais bien du courage et
de la rertu. Cest pour n^avoir pas compris ceci et par un faux point d'honneur que tant de gens se perdent et, avec eoXy perdent les autres : ce qui n'est pas bon en soi ne peut Fétre pour personne.
Pesons donc le oui et le non, pesons-les à la balance de la bonne foi et de la conscience ; et quand il s^agit de promettre» ne le faisons qu'à bon escient, afin qu'on puisse dire que, chez nous, promettre et tenir iont un.
LE MARCBAICD DE LUNETTES. Parmi les manies du siècle, Tune des plus communes et non des moins singulières est celle des lunettes. Au temps de mou enfance, pour indiquer qu'un homme était sans conséquence, on disait : il porte lunettes^ et ce peu de mots suffisait pour tranquilliser un jaloux. Présentait-on à une fille à marier un prétendant à lunettes, elle n'en voulait pas plus que d'un amoureux à perruque : elle aurait autant aimé un manchot ou un boiteux. Aujourd'hui, une foule de jeunes gens, d'adolescents même, ont des lunettes audaciensement décorées du nom de conserves,
A qui doiyent-elles ce nom? D'abord aux spéculateurs, fabricants ou vendeurs qui, dans l'intérêt de leur commerce, ont propagé cette déplorable folie. Oui , folie c'est le mot. Non-seulement ces soi-disant conserves n'améliorent pas la vue et ne conservent rien, mais en cachant ce qui illumine les traits et dessine la physionomie, enfin en masquant les yeux si justement nommés miroirs de l'âme, changent complètement l'homme et, à la longue, le défigurent.
A la fin du siècle dernier, lors de la première réquisition, les individus reccnmus myopes étaient dispensés du service militaire. Ce fut cette disposition de la loi qui fit, dans toute l'étendue de la République, prendre lunettes à une foule de fils de famille qui, en peu d'années, parvenaient
ainsi à se procarer une vue plus ou moins mauvaise.
Le gouyernement s^aperçut enfin des mécomptes qui en résultaient pour ses armées ; il n'exempta plus les myopes, il en fit des soldats infirmiers ou des charretiers d'artillerie.
La myopie cessa d'être un moyen d'échapper au service ; mai!8 l'habitude était prise, la mode s'en mêla, et l'on continua à porter des besicles, car le mot conserves n'était pas encore inventé, et le nom lunettes rappelait trop le vieillard.
Comme en fait d'engouement on ne s'arrête guère en France, les besicles devinrent le signe caractéristique de la distinction, et nul homme comme il faut n'osa plus se montrer l'œil nu et le nez découvert.
Bientôt les femmes aussi voulurent en avoir. On vit donc les salons fashionables remplis de merveilleux qu'on nommait alors incroyables et de merveilleuses^ les lunettes sur le nez.
Remarquez qu'à cette époque les femmes avaient adopté le costume grec. Figurez-vous donc une Sapho ou une Aspasie avec des besicles, et, dans un rendez-vous galant, Hero et Léandre ôtant chacun ses lunettes pour se jurer une tendresse éternelle !
Malgré la fascination de la mode, les femmes, surtout celles qui avaient de jolis yeux, s'aperçurent que cela ne contribuait pas à les embellir : leur éclat était sous verre, et pour peu que l'haleine de l'interlocuteur ou la tempéra^ture de Fappartement s'en mêlât, l'astre était éclipsé et ses rayons pâlissant se noyaient dans la brume : les beaux yeux renoncèrent donc aux lunettes.
Les hommes auraient fait comme les dames, et le bon sens le leur disait; mais entr'eux et le bon sens s'était élevé un tiers-parti devenu puissant dans l'État : les marchands de lunettes, dont le nombre s'était multiplié dans la mesure du débit de cette marchandise, étaient ruinés si la mode en tombait.
Ils se réanirent donc pour parer ce coup funeste. Ils intéressèrent à leur sort bon nombre d'oculistes et pas mal de médecins et chirurgiens, tous gens qui n'ont rien à^rdre aux infirmités humaines; des économistes qui virent dans Fabolition des lunettes la chhte d'une industrie faisant vivre un grand nombre d'ouvriers; enfin des hommes politiques qui tenaient à une fabrication qui, selon eux, enrichissait le pays et facilitait nos échanges avec l'étranger.
Les publicistes d'en mêlèrent: il parut dans les journaux articles sur articles pour démontrer que les hommes n'avaient véritablement commencé à voir clair qu'à l'époque où ils avaient porté lunettes ; que nos pères qui, par un faux point d'honneur, ne les adoptaient que dans leur vieillesse, passaient les trois quarts de leur vie dans les ténèbres et n'avaient distingué nettement les objets que le jour où ils les avaient prises.
Quelques incrédules, car il en est partout, prétendirent que les peuples sauvages, qui ne portent pas de lunettes, ont la vue excellente et qu'ils la conservent bonne jusqu'au terme de leur vie ; que des animaux qui jamais n'en ont usé, les chiens, les chats, les renards, les fouines, le lynx, y voient parfaitement, et que les plus petits oiseaux aperçoivent une mouche à cent pas.
A ceci on répondait que les animaux étaient des bêtes et que les sauvages leur ressemblaient beaucoup : conséquemment qu'ils ne pouvaient ici servir de terme de comparaison ou être mis sur la même ligne que l'homme civilisé ou arrivé à la hauteur des lunettes, c'est-à-dire à toute la perfection dont il est susceptible. Qu'il n'en restait donc pas moins démontré que si Dieu, en faisant cet homme à son image, lui avait donné la faculté de voir, c'était le marchand de lunettes qui avait développé cette faculté et, par cette ingénieuse addition, achevé l'ouvrage divin. En preuve, ils nous n. entraient le nez qui n'avait pu être fait
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qne comme pierre d'attente et dans le but de senrir de base à cet indispensable instrument.
Ce raisonnement était rictorieux; aussi continna-t-on à porter lunettes et à en affubler même les enfants. J'en ai TU âgés de douze à treize ans, dans les rangs des communiants, qui allaient, un cierge à la main et les besicles sur le nez, recevoir Notre Seigneur. 0 triomphe de Findustrie et de la réclame!
Cependant une révolution se fit, non dans les lunettes même, mais dans la manière de s'en servir. On les avait portées d'abord sur le nez, sans autre attache que la compression d'une baleine on d'un ressort qui les &rait sur les fosses nasales. Ce n'était ni beau, ni sain, ni commode ; elles gênaient la respiration, faisaient nasiller le porteur et déterminaient de temps à autre des maladies de poitrine; mais c'était solide et économique.
Aussi l'usage en dura longtemps. Néanmoins, comme rien n'est éternel ici-bas et que le démon de la nouveauté est toujours prêt à nous susciter des inventeurs, il en vint un qui imagina d'ajouter aux portes-verres deux branches embrassant les tempes. On fit ces branches en écaille, en acier, en argent, en or, sans les rendre mieux harmoniées ou plus sympathiques à la figure, ni surtout plus hygiéniques : au lieu de pincer le nez, elles serrèrent le front, et aux étouffements succédèrent les maux de tête et les apoplexies foudroyantes.
Les plus braves n'en tinrent compte. D'autres changèrent l'attache des branches, et, leur donnant une position verticale, en firent une sorte de fourchette a deux dents, suspendue à leur cou par une chaîne et saisissant leur nez par-dessous au lieu de l'enfourcher par-dessus.
C'était une amélioration notoire: on n'en faisait pas moins la grimace, mais on n'en mourait plus.
Cependant il y avait un désagrément : tandis qu'on tenait
sa fourchette en Tair, on ne pouvait se servir de sa main droite, car c'était toujours elle qu'employait le lorgneur qui ne voulait pas passer pour gaucher. La gauche restait libre, il est vrai ; mais que faire d'une main gauche, cette paria que sa jumelle daigne à peine reconnaître pour sceur? Il fallait donc obtenir un nouveau perfectionnement
On le chercha, on le trouva. Que ne trouveraient pas les marchands de lunettes, ces pères de la lumière, ces cràiteurs du jour ! Bref, on arriva à se passerde tout ce qui constituait ici rinconvënient, c'est-à-dire du nez, des tempes, enfin des mains.
Yoid comment :
Des deux verres, on en a supprimé un. L'antre, ainsi isolé, fut nommé lorgnon : le mot conserves avait vieilli. Ce lorgnon, toujours fort léger, est introduit sous l'os frontal. On lui donne pour base la pommette de la joue dont, par un froncement de sourcil bien articulé, on rapproche le front autant qu'il se peut faire. Alors, sans antres tenants que le double pli de chair qui résulte de cette contraction, le verre se trouve parfaitement adapté à l'œil et se maintient ainsi sans l'aide du nez ni le secours des mains.
On voit qu'il était impossible de rien inventer de plus simple ni de plus ingénieux. Il est vrai que la moitié de la figure, ainsi crispée et» raccourcie par cet effort héroïque, produit un effet peu artistique, et que la pose serait mal choisie pour se faire peindre ou photographier, car la bouche suivant naturellement le mouvement de la joue, fait aussi son oblique ; il en résulte quelque chose tenant à la fois du possédé et de l'apoplectique, ce qui, pour peu que le sujet ne soit pas merveilleusement beau, le rend parfaitement laid.
Mais ce ne sont là que des considérations secondaires : la difficulté était vaincue. Les opticiens ont gagné leur procès devant le public, la mode confirme ce jugement, et
le lorgnon tenant tout seul est aujourd'hui adopte par ceux qui voient comme par ceux qui renient Toir et même, ce qui est un véritable triomphe pour les inventeurs, par ceux qui ne voient pas.
Si quelque révolution subterranée, quelque nouveau cataclysme, quelque déluge, en faisant passer la mode des lunetteSf anéantissait ceux qui les fabriquent et qui les vendent, et que la famille des opticiem fut, comme celles du mégathérium et du mégalonix, complètement anéantie, qui pourra persuader à nos descendants qu'elle ait jamais existé? Comment pourront-ils croire au marchand de lu» nettes, à ses mœurs, à ses habitudes, et surtout à cette facilité d'élocution, à cette faconde inhérente à Tétat et qui, comme celle des apôtres, lui arrive à heure fixe et au moment même où il entr'ouvre cette boîte bien différentede celle de Pandore, puisqu'elle ne s'ouvre que pour le salut de l'humanité? Comment, dis-je, se rendront-ils compte de cette puissance de la parole, de cette éloquence exploitant notre prunelle en convainquant les plus clairvoyants qu'ils sont aveugles ou qu'ils vont l'être, et leur faisant préférer à leurs propres yeux, à ces yeux dont Dieu les a pourvus, deux rondelles de verre entourées de corne?
Et pourtant de cette éloquence, de cet incroyable talent de persuader que nos arrière-neveux regarderont comme une fable, qui de nous n'a été témoin? Après vous avoir mis la tête dans un sac, le marchand de lunettes vous dirait que vous lisez dans Uranus et que vous distinguez les trois anneaux de Saturne, que vous vous écrieriez : il dit vrai. Moi qui ai fait une longue étude de leurs moyens de captation et qui n'ai échappé à l'influence irrésistible de leur parole qu'en me bouchant les oreilles, il n'y a qu'une chose qui m'étonne, c'est qu'il y ait encore ici-bas des yeux sans lunettes.
Nous avons parlé du talent ; disons un mot de l'homme.
Le marchand de lunettes a un type qui lui est propre : on le reconnaît entre mille. Il ne se regarde pas comme un simple boutiquier, il n^accepte pas même le titre de marchand, il s'intitule opticim, ou se dira oculiste, et sera très-flattë si vous Tappelez docteur, car c'est un cœur fier, fermement convaincu de son importance. Gomment ne le serait-il pas, tous les hommes pour lui sont des aveugles !
Ordinairement entre deux âges ou paraissant tel, car il se conserve longtemps, il a le sourire agréable et le regard fascinateur : remarquez bien que s'il a souvent des lunettes à la main, il n'en a jamais sur le nez. Par son air avenant et la grâce de ses manières, sachant attirer le passant, toujours il a une chaise et même un fauteuil à lui offrir au haut bout de son magasin qu'il décore parfois du titre de cabinet de consultation : gardez^vous donc bien, n'eût-il qu'une échoppe, de lui parler de boutique.
Très-expert dans la connaissance du temps, c'est son sujet ordinaire d'entrée en matière, il vous apprendra de très-belles choses sur les inconvénients du soleil qu'il respecte d'ailleurs comme le premier créateur de son art et le patron de son état. Si je ne craignais de mettre en doute son orthodoxie, je dirais qu'il est un peu de la religion de Zoroastre.
Le marchand de lunettes appartient à la race nomade, non qu'il ait rien des mœurs du Bédouin ou du Bohémien ; il est essentiellement moral et ami de Tordre : il sait qu'on vend peu.de lunettes les jours d'émeute, bien qu'on en brise quelquefois, mais la nature de son industrie l'obligeant à de fréquents déplacements, il finit par prendre le goût des voyages. Peut-être même s'en fait-il un devoir : se considérant comme le dispensateur du jour, il doit, ainsi que le soleil son patron, suivre son cours et faire sa révolution annuelle ; aussi le voit-on arriver à des époques fixes se rapportant à celles des foires et marchés.
Habile i s'introduire chez-rous, il s'y lait précéder p&r un indiTidu» un gamin pour Fordinaire, qu'il décore du nom de son domestique et parfois même de son commis. Ledit gamin tous apporte une lettre lithographiée par laquelle son maître tous annonce son heureuse arriTée et rhonneur qu'il aura de se rendre à vos ordres» ce qu'il ne manque pas de faire, bien que vous ne lui en ayez pas donnés et même que tous l'ayez consigné au portier. Précaution inutile! TOtre consigne n'arrête guère notre homme habitué à la chose et qui a grand soin de taire» en se présentant, ce qu'il est et ce qu'il tcuL
Quant à moi» je ne m'y trompe jamais. Je le reconnais tout d'abord à son salut et à sa première syllabe. Il est sou- Tent ganté; en redingote propre, mais sans prétention et dite à la propriétaire: il n'a à la main ni canne ni paquet. Si sa boîte l'accompagne, celui à qui il l'a confiée la garde à la porte, prêt à entrer à son premier signai.
La présentation faite par la déclaration de son nom qu'il prononce arec un certain abandon comme ne doutant pas qu'il ne tous soit bien connu, son attention se porte sur Totre nez. S'il y Toit des lunettes, il a gagné la moitié de son procès, car tous pouTez être certain qu'il y trouTera Tîngt défauts : elles ne sont pomt en rapport aTCc la nature et la forme de tos yeux ; elles sont trop fortes, elles sont trop faibles ; les Terres n'en sont pas purs, ils ne sont pas égaux.
Si TOUS l'assurez qu'ils sont parfaits, qu'ils Tiennent de chez l'ingénieur GheTalier ou qnelqu'autre célébrité dont il n'ose contester le mérite, c'est à la monture qu'il s'en prend : elle est un peu courte, elle est bien longue, elle est trop lourde ; heureusement qu'on peut y remédier ; il Ta TOUS en présenter d'une forme beaucoup plus nouTelle, plus distinguée et surtout plus légère.
Là-dessus ^ son acolyte paraît. En tirant une paire de
sa botte, il s^apprête, quoique vous paissiez dire, à tous l'essayer, et assez souvent il y réussit. Une fois placée, il peut se croiser les bras : son éloquence fera le reste.
Si TOUS ne portez pas lunettes, il suit une autre tactique. Un regard jeté sur vos yeux, regard tout spécial au métier, il vous dit en souriant : « Si tout le monde, M. le marquis, IL le président, M. le directeur, M. le chevalier (il a des titres pour toutes les positions) avait une vue aussi bonne que la vôtre, nous serions bien malheureux, nous autres oculistes. »
Vous lui faites un petit salut de remercfment. Alors se rapprochant encore et, l'œil sur votre prunelle, il continue : « Ce n'est pas assez d'avoir une bonne, une excellente vue, il faut la conserver; si vous vouliez voir mes conserves? »
Vous lui dites que vous n'en avez nul besoin. Mais déjà il tient l'instrument ; il en a, en si bons termes, exposé le mérite, il vous a enseigné de si beaux mots sur l'optique et l'angle visuel, enfin il vous presse avec tant de grâce et d'érudition que vous ne savez plus que répondre à un homme si savant et si poli.
En habile qu'il est, il a profité de ce moment d'indécision pour vous glisser son chef-d'œuvre entre les doigts, vous suppliant, les mains jointes, de l'essayer : « C'est l'artiste, ajoute-t-il avec chaleur, et non le marchand qui vous en prie. »
Ici le désir de vous débarrasser d'un importun, la curiosité peut-être de connaître un instrument si merveilleux, vous le font élever à la hauteur de l'œil. A peine y est-il que vous vous sentez pris de vertige, une sorte d'attraction vous blesse la rétine : vous apercevez les objets comme au fond d'un puits ou à travers une carafe d'eau trouble. Hélas ! c'est que notre opticien, dans son empressement, n'a pas pris le temps de choisir, et c'est sur des verres de myope que sa main est tombée.
Lui rendaDt ses lunettes, vous lui dites que vous ne voyez pas. S*en effraie-t-il? Bien au contraire, il est au comble de la joie : « Quelle admirable vue vous avez , s'écrie*t-il; ce numéro, si faible pour une vue ordinaire, est encore trop fort pour vous ! »
D^un geste, il vous affuble d'une antre paire. Vous y voyez un peu moins mal, mais pourtant beaucoup moins bien qu'avec vos yeux. Il en essaie trois à quatre encore qui vous laissent dans ce même clair obscur ou ce jour bâtard qui nuance tout des couleurs de Tarc-en-cieL
Enfin, s'extasiant de plus en plus sur Texcellence de vos yeux qui, remplis de larmes par tant d'essais infructueux, ne valent guère mieux en ce moment que ceux d'un hibou s'ybattant au soleil, il dit qu'il a trouvé votre numéro, et if vous pose triomphalement sur le nez son dernier mais son plus parfait instrument, celui qu'il gardait pour luimême, son chef-d'œuvre enfin.
Pour cette fois, il a dit vrai : vous y voyez merveilleusement. Tous les objets se dessinent avec netteté ; pas le moindre tiraillement du nerf optique; plus de jour vacillant ou irisé.
Pour que vous y voyiez mieux encore, il va donner un dernier poli à son cristal- diamant, c'est ainsi qu'il le nomme; et l'humectant de son haleine, il s'apprête à l'essuyer avec un peau de chamois , condiment nécessaire , quand, à sa grande stupéfaction, il ne frotte que le vide. Là aussi sa vivacité naturelle ou la crainte de vous faire attendre a égaré sa main, et son erreur a été grave : ces verres si limpides, ces verres miraculeux étaient restés dans leur étui, et c'est d'une monture sans verres qu'il vient de vous illuminer.
Tout autre perdrait la tête, mais le marchand de lunettes ne la perd jamais, nul ne sait mieux que lui se tirer d'un pas difficile : il improviserait à la minute des conserves
SAVÂirr ET SÀVArO'ASSE. 47
pour les cent yeux d^Argas. Notre hommes remis de sa surprise, feiut de rire de sa bévue qu'il se garde bien de nommer ainki : c'est une petite expérience qu'il s'est permis de faire dans Totre intérêt propre et pour s'assurer par lui-même de la puissance vraiment prodigieuse de vos yeux, lesquels, il en a maintenant la conscience, bien loin d'exiger un verre extenseur pour en accroître la force et la portée, n'ont besoin que d'un modérateur pour les empêcher de trop voir, c'est-à-dire de dépenser à la fois trop de rayons visuels. Aussi ajoute-t-il malignement: « Quelque riche qu'on soit, on ne doit pas prodiguer son trésor. Il faut que vos yeux durent cent ans, monsieur le comte, et voilà justement ce qu'ils demandent. J'avais donc raison de vous réserver ces deux perles : c'est un brevet de longue vue, »
Heureux d'un si joli jeu de mots, il s'apprête à vous les placer de nouveau sur le nez ; mais vous en avez assez, et une dernière salutation que vous lui faites en le conduisant vers la porte, termine cette audience qui n'a pas duré moins d'une heure.
Vous n'avez perdu que votre temps; tout le monde n'est pas aussi heureux, et l'on ne saurait imaginer combien d'individus, cédant à l'insinuante faconde ou à l'obsession de ces terribles industriels, non-seulement ont acheté des lunettes dont ils n'avaient que faire, mais les ont portées et les portent encore au grand détriment de leurs yeux qui, de beaux et bons qu'ils étaient, sont devenus faibles et pleureurs.
C'est payer cher une visite. Si vous tenez à bien voir et à voir longtemps, tenez-vous donc en garde contre les lunettes et ceux qui vous les imposent.
SAVANT ET SA VANTASSE. Ramus sait beaucoup. Il sait le grec, le latin, l'hébreu et même le français. Il a