I.a vieille poursuivit
■ Aussi, puisque tn as si bien parlé, Gothon ne sera pas ingrate.
Je veux que tu le cbaufTes à mnn gueux pendant qu’on expédiera les aristocrates qui m'insultent! Je t'aime, quoi!... Si j'avais une fille, je te la donnerais en mariage !...
— Merci bien , ■ dit le chevalier.
Gotlioa continua en se cramponnant d'une main h la charrette :
• Je suis bien avec les municipaux, moi. Us m'ont vue tricoter dix paires de bas depuis que la machine est en fonction ; ils me connaissent Ions et savent que je sois une fiére patriote, va! Aussi ils tue laisseront passer et arriver jusque dans le cercle qu’il* forment autour de la machine... Je veux faire la causette avec toi.... c'est mou idée, na I et je veux que tu te chauffes à mon guenx ! »
Celle promesse faite, la vieille lâcha la charrette et retomba dans la foule.
Un moment le chevalier ta suivit de» jeux, puis elle disporut dans cet océan de têtes humaines , qui devenait de plus en plus houleux et agité h mesure que b charrette approchait de la place de la Révolution.
Alors le chevalier de Kochemaure se prit à songer à ce s deux femmes qu'il aimait si différemment toutes deux : l'une, Armonde, d'un brûlant amour; l'autre, Claire, d'une affection presque fraternelle, le sentiment protecteur de l'étrr fort pour l’étrc faible.
Et levant de nouveau les yeux au ciel , il se prit b prier ardemment pour elles.
Les masques roages, qui n'svaicnl pas b temps de le sauver lui, Huche maure, auraient-ils le temps de sauver Arniaude? protégeraientils mademoiselle Claire?
Une chose rassurait celui qui s'était appelé i'Aristo. La charrette était pleine, et Armnnde ne s'y trouvait pas...
Le président des masques rouges avait dune dit vrai , elle avait obtenu un sursis !
Quant è mademoiselle Claire, n'était-ellc pas sous la protection du drapeau espagnol ?
« Allons t pcu»a !e chevalier, je nsi pas trop h me repentir é'avoir, celte nuit, assisté à la séance du club des masques rouges, Claire et Armante seront pauvres! »
En ce tournent b charrette arrivait sur la place de la Révolution t au milieu de laquelle la guillotine élevait scs bras rouges au-devus d’une foule immense qui fit entendre des cris d'enthousiasme à b vue de la charrette.
■ Les voilà ! les voilà ! crièrent les femmes en cessant de tricoter leurs bas.
■ — Combien sont-ils, mon mignon? * demanda nue vieille qui ■'était assise, à la façon des tailleurs , sur un établi, et n'interrompit point sou travail.
Elle s'adressait à un gamin de dix ans qui s’éiait juché sur le piédestal veuf de ta statue.
Le gamin compta.
a II y a dix homrnrs, dit-il.
— El combien de femmes ?
— Quatre.
— A la boaue hçure! dit une voisino; au moins, on ne non aura pas dérangées pour rien, (la fait quatorze, noos en aurons pour une heure. •
La femme accroupie so leva cl se dressa sur U pointe des pieds pour mieux voir,
La charrette venait de s’arrêter au bas de l'échafaud et les municipaux faisaient descendre les condamnés.
Quand le dernier cul mis pied à terre, la charrette s'éloigna.
Alors les municipaux formèrent un cercle autour des qualor •oudamuès , et le greffier, qui assistait tou jour» aux exécutions, ap pela le numéro 1.
• Mo voilà, dit Tex-fcrmier général. Je remercie b Commune <!c ne faire l'honneur de m'expédier le premier, et je te $oaha> o. greffier du (fiable , d'thrccber un jottr b couteau que je vais essayer, s
I Puis il monta lestement les degrés de l'échafaud, tandis que les i treize antres condamnés restaient ou bas de I1 échelle sous la surveillance des municipaux.
1*» exécuteurs attendaient, au nombre de trois, San son et scs denx aides.
Le fermier général salua b foule, cria : l ier le roi I fil b bascule sur la planche fatale, et le couteau tomba.
i Uol • murmura le chevalier de Roclieinanro eu détournant les yeux, tandis qu'oo débouclait le corps pour b laisser tomber dans fa manne d’osier remplie de sciure de Lois.
• Numéro 2, •> appela le greffier.
Cette foi» . le chevalier frissonna.
C'était une femme, une pauvre sexagénaire, dont l'œil était sans rayons, dont b tète tremblait convulsive 'mont, et qui avait déjà perdu la raison, comme elle allait perdre la télé.
Ko ce moment, et tandis qu'un Lirait la malheureuse sur l'échafaud, lis municipaux qui sc trouvaient derrière le chevalier furent écarté» brusquement, et Rocbemaure entendit une voix chevrotante qui disait :
■ Vous me connaisses bien.... je sais Gothon — Gothon, l'ancienne portière do 184, rue Saint-Denis.... b vieille à la chaufferette... Uiosei-moi donc passer. •
Et elle se glissa dans le cercle et vint se placer derrière le chevalier, disant :
• Tu rois, mon petit, que je suis de parole, moi.... La vieille Gothon, vois- tu, quand çt promet, ça tient! c'est sacré!.., »
Le chevalier détourna les yeux de l'échafaud, -.ar en ce moine; b tête de la pauvre femme au tremblement convulsif tombait, et i les reporta sur la vieille à la chaufferette.
Elle s’était mise résolument près de lui, et elle approchait so gueux , dans lequel ihmbaieut quelques morceaux de charbon , c\ mains liées du chevalier.
• Chauffe-toi, mou petit, diasit-cUc, chauffe-toi... tu dois avoifroid aux mains. *
M. de Rochemaure regarda celte femme et éprouva nne sensalk étrange.
L’expression hideuse de son visage s'était adoucie, son regat1 était redevenu humain, cl elle apparut en eu moment comme > dernier ami à crt homme qui allait mourir.
■ Merci, ma bonne femme, dit-il. Vous êtes bien bonne... ms je o'ai pas froid...
— C'est égal, dit-elle, c’est égal... ■
Elle approcha le gueux si près que la corde qui serrait les poigoi ' 1 du chevalier exhala une légère odeur de roussi.
Eu uiéuic h-oip» elle se hissa sur b pointe des pieds et ses Uvr atteignirent l’oreille du chovoiirr.
■ Prends courage, mon petit, ■ lui soullla-l-clle.
Le chevalier eut t:u frémissement par tout le corps.
« II est Lien tard pour prendre courage, dit-il,
— Il n’est jamais tard pour les masques rouges, • dit-elle pi bas encore.
Le chevalier fit un brusque mouvement, et nno fois encore détourna 1.» tète de l'échafaud pour ne pas voir tomber b troisième tél qui était celle d'un vieillard ; du nouveau :i n munira le visage de femme au gutux.
Celte fois, ce visage était souriant, malgré sa laideur, comu oelui d'un ange.
• Il n'y en a plus que dix à passer avant toi, dit-elle, mais oo> avons le temps... Chauffe-toi... chauffe-toi... et si to 4e brûles* i crie pas.... ça fait encore moins de mal que le Iraucliet de i. l'iuce. ■
Le chevalier comprit qu’une chance de salut lui arrivait sous k trait» du celle horrible vieille.
Il b laissa donc approcher son gueux de xcs mains liées et tour» d« nouerai i b télé vers l’ échafaud.
Un quatrième condamné venait d'être lié à la planche fatale.
La bascule tourna, la planche courut, et b lunette cmbolb h cou do patient.
Celte fois . le chevalier voulut voir.
l«r bourreau avança b main sur l'un des poteaux , saisit b ficeUr et la dévida rapidement.
I* couteau »e détacha, glissa, accomplit b moitié de sa course, et s'arrêta à un pied de la lunrttn.
Un murmure immense s'éleva du milieu de la foule. En même temps le patient , qui avait entendu Je bruit , se mit à hurler, et ébrania par de brusques soubresauts b pbnebe, b lunette ri léf poteânx
PO
Maïs b couteau ne tomba pas.
Le murmure de la foule, augmenta. Le* exécuteurs se regardèrent déconcertés.
La machine venait de se détraquer, et, forcément, l'exécution était suspendue.
Alors il y eut, succédant au murmure, un monrement terrible parmi la foule, qui, de tous côtés, se porta vers l'échafaud.
Les municipaux qui entouraient les condamnés furent refoulés au loin , et la foule envahit le cercle qu'ils fermaient autour de la terrible machine.
Cela dura environ dix minutes, mais pendant ces dix minutes le gueux r.vait fait sa besogne.
Le chevalier avait héroïquement supporté de nombreuses brûlures. et la corde qui attachait scs mains était calcinée.
Il lit un violent effort, ta cordc se cassa.
la; luumcrucnl enialiisscur dr la fouie continuait, et tout à coup, au lieu de sc trouver entouré dr municipaux , le chevalier ne vit plus autour de lui que des spectateurs cl des curieux.
Alors la vieille laissa tomber sou gueux cl poussa le chevalier.
» File! mou petit, dit-elle. Ça y est!... a
t* chevalier ne se le fil pa» répéter; il sc faufila dons la cohue, ’icrla avec elle contre le bourreau qui ne gravait pas sufGsamment : ou instrument, jou.t des coudes, et arriva en quelques minutes jusque sous les arcades de l'hôtel occupé par l'ambassadeur d'Espagne.
Comme il passait devant la porte, elle s' entrouvrit; un cri sc Gl entendre, deux brus enlacèrent le chevalier, l'attirant à l'intérieur, et la porte sc referma.
Rochcmxurc était sauvé I
f V. — FARXXDOLK.
Dix heures du soir venaient de sonner h fox-église de Saint Germain fAuxerrois. On avait réformé le cnré et les sacristains, mois on n'avait pas mis en disponibilité l'horloge , que l'ancien régime avait chargée de la mission délicate et monotone de mesurer •o temps.
Un homme enveloppé jusqu'aux oreilles dans un vaste rarrick de couleur grise déboucha par la roc des Prêtres et descendît vers la roe Saint-Honoré.
Qusnd il fut là, il prit à gauche, arriva tout près du Palais- National et s'enfonça dans la me des Bons-Enfants . pour ne s'arrêter que devant une maison assex singulière.
Une porte bâtarde lui servait d’entrée et donnait sur une allée étroite, un pen en pente et mal éclairée par une lanterne placée tout au bout , snr la première marche d'un escalier tortueux, auquel une corde grasse servait de rampe.
Cette maison avait trois étages.
Le second et le troisième , habités sans doute par des hôtes paisibles, ne laissaient plus filtrer, b travers leurs volets dos, lo moindre filet de lumière. Le premier étage, au contraire, était assez brillamment éclairé, et il s'en échappait des rires bruyants et les notes douteuses d'un orchestre nui, sans doute, n'avait poiot la prétention de rivaliser avec celdi de l'Opéra.
Le hautbois , le violon , la flûte , la clarinette et les loos plus larmoyants du clavecin arrivaient jusque dans la rne , faisaient tressaillir les passants perdus dans le brouillard cl les contraignaient à lever les yeux. Quelquefois, l' orchestre se taisait un moment, et alors une voix fraîche et perlée, une voix de jeune fille s’élevait et chantait une chansonnette tantôt vive, pimpante , précipitée, comme tm boléro espagnol, tantôt lente, harmonieuse , plaintive, comme une légende d'outre-Rhin.
Quelle était cette voix , accompagnée par un orchestre souvent discordant?
L’homme qui venait de la rue de* Prêtres le savait sans doute , car il entra résolument dans l'allée étroite, gagna l'eacalier et monta d'un pas rapide.
An premier repoa, il se trouva en face d’une porte vitrée sur laquelle étaient écriU ces mots :