‹ Les masques rougesChapitre 11 sur 44 · CAFÉ-CONCERT · texte numérisé non relu

CAFÉ-CONCERT

Et an-dessous de cette annonce permanente tracée en lettres ooires, on avait affiché une pancarte jaune, une manière de programme errit à la main et ainsi conçu :

Ce soir, 19 mars, an II de la République,

Ias citoyenne Farandole, ex-premier sujet du Vtéâirt de Bayot tue, dansera te fandango, en s'accompagnant de castagnettes.

File débutera par une chansonnette due à la musc poétique du citoyen Junius Le hêtre , poète et prosateur, homme de lettres, collabora leur du Journal des Savants et ancien répétiteur de mathématiques.

Après le fandango, la citoyenne Farandole chantera la Marseillaise.

Le prix des consommations ne sera pat augmenté , et les patriotes sont priés (T honorer cette file terpsirho-lyriquc de leur présence.

I.’hoinme au c&rrick grisâtre Int en souriant cette pompeuse annonce , mit la main sur le bouton de la porte , entra dons la salle du cafc-conecrt et alla s'asseoir dans un coin.

Un officieux s’approcha et lui dit :

« Citoyen, que dois-je le servir?

— Un verre de vieille eau-de-vie, » répondit le ooaveau venu.

Puis , il jeta un coup d’œil rapide autour de lui.

La salle était basse de plafond , cufuinéc et remplie d'un monde étrangement mêlé.

Il y avait là autour d'une vingtaine de tables de bois ou d'ardoise chargées de verres et de bouteilles des hommes eo blouse , d'autres en carmagnole, un plus petit nombre en habits de couleurs diverses.

Trois ou quatre portaient de la poudre i l semblaient appartenir, par leur mise , à la classe des gens dr loi . tels que des huissiers , des juges ou des procureurs. Au fond de la salle était une sorte de gradin sur lequel une demi-do uzuiuc de musiciens étaient groupé» , qui tenant un violon, qui uoc flûte, qui ce grave instrument qu'on appelle un violoncelle.

C'était ['orchestre ordinaire et extraordinaire du lieu.

Au milieu de la salle, entre 1rs tables des consommateurs el le gradin destiné aux musiciens, se trouvait un grand espace vide.

Lorsque l'homiue qui venait de la rue des l’rétres entra, un certain tumulte régnait dans la salle.

On buvait, on riait, on hurlait même, mais l'orchestre faisait silence.

Les conversations particulières allaient leur train.

Un petit vieillard à tête poudrée, vêtu d'un habit marron etfoee culotte de Casimir noir, caressait son menton ridé et demandait h son vis-à-vis les nouvelles du jour.

Le vis-à-vis était un homme d'âge mûr, chauve et gras, à l'air majestueux et calme.

« Citoyen, disait le petit vieillard, j'ai septante années tout à l'heure; mais, aussi vrai que je suis le procureur le plus occupé, de mon quartier, je le jure que je n’ai jamais vu un hiver aussi rigoureux. Il gèle à pierre fendre.

— - Voici trente années que je suis droguiste à l'enseigne du Pilon d'Or, répondit l'homme majestueux et chauve, et jamais je n’aâ vu un froid pareil.

— On parlera de l'année 93 longtemps à cause do froid, répondit le petit vieillard qni exerçait les fonctions de procureur.

— bis donc , citoyen , dit encore l’homme gras , as-tu la les papiers publics?

— Certainement.

— Que dit le journal de Prud'homme?

— Il est terne ; rien d'important. La condamnation d'une vingtaine d'aristocrates, deux lois nouvelles votées par la Convention, et, «a discours du citoyen Danton, qui est resté, avant-hier, trois heures à la tribune. »

Ces derniers mots parurent éveiller l'ai tau lion de l'homme au carrick gris.

> A-t-oa beaucoup exécuté anjoard' hui, continua le droguiste.

— Noo , c’est insignifiant. Cinq ou six aristocrates et deux cidcvanl marquises. »

Le petit homme poudré haussa 1rs épaules d'un air qui voulait dire :

■ Ce n'est vraiment pas la peine d’en parier. «

A la table voisine un grand jeune homme aux yeux caves, aux joues rentrées, aux pommettes saillantes, passait nne main amaigrie dans scs longs cheveux mal peignés , et disait :

« Oui , mon cher, je soaiiens , mai , que les vers de Racine ne vaudront jamais ceux de Corneille. Je suis poêle, moi aussi , je fais de l'art pour l'art , et je ne ra’abaisaerais point à tirer le plus petit lucre de ma plume.

— Il faut vivre, pourtant. •

Celui qui faisait cette réflexion sensée était nn homme déjà vieux , plus maigre , plus diaphane encore que son interlocuteur, et dont les doigts crochus jouaient avec une tabatière d’étain poli.

On eût dit le père du premier, (ont il lui ressemblait.

« Oh! vous, Folydore, dit le jeune homme, vous êtes musicien, ce n'est pis la mémo chose. La musique se paye.

— J’ai iio opéra reçu , soupira le mafcslro Polydore , nuits je crains bien qu'on ne me joue en été. Ce serait une ruine.

— Moi, reprit le pins jeune, j’ai lu hier aux comédiens du théâtre de la République une comédie en uit acte.

•— Quel titre?

— Les foliet de Cupidon. Oh! le sujet est très- joli,., je vais vous le raconter, a

Mais au moment où le jeone poète dramatique allait infliger a son auditeur ce léger supplice, le chef d’orchestre frappa trois coups, éleva son archet et donna le signal. Aussitôt les notes graves d'abord, puis plus vives de la musique espagnole se firent entendre, et les conversations particulières cessèrent.

En même temps , une portière de damas rouge , qui se trouvait au fond de la salle , glissa sur sa tringle , et tout aussitôt , un ton* nerre de bravos et de vivat se fit entendre et couvrit un momeut le brait de l'orchestre.

Une jeune fille venait de s’élancer en pirouettant, des castagnettes I la main , dans l'espace demeuré vide.

C'était Farandole.

Mademoiselle Farandole était vêtue d'une jupe ronge et d’on maillot blanc. Ses épaules demi-nues étaient inondées des boucles épaisses d’une chevelure noire, garnie de paillettes et de clinquant.

C’était une admirable créature, blanche et brune, bu regard ardent et lascif, aux lèvres ronges comme du corail, à la taille svelte et souple qui accusait cette ondulation espagnole appelée le mencho, au pied mignon et cambré ; mademoiselle Farandole te mit à danser le fandango , la danse la plus entraînante , la plus étrangement lascive des dmses de l’Andalousie.

Puis, l’orchestre raccompagnant en sourdine, elle chanta.

Sa voix était sonore , timbrée de tons graves , et s’accordait avec celte danse qui passe de la vivacité à la nonchalance , de la gaieté à la tristesse , tantôt leste et pimpante , tantôt dramatique et sombre.

Et la salie faisait silence.

L’bomme au carrick gris attachait sur Farandole , tandis qu’elle dansait, un œil ardent, un do ce» regards qui trahissent l’admiration ou l'amour.

Tant qu’elle chanta et dansa , cet homme ne la quitta point des yeux ; mais lorsqu’elle se fut laissée tomber épuisée sur le tapis que se* pieds avaient foulé , alors cet homme se leva et sc dirigea vers la porte, après avoir donné nne livre à l'officieux. \ul ne fit attention à lui.

La belle Farandole absorbait l'attention générale.

Cependant, comme il allait franchir le seuil de la porte vitrée, rhomme au carrick se retourna et regarda nne dernière fois la ballerine , en poussant un profond soupir.

Puis il sortit on murmurant :

« Oh! celte ressemblance est étrange! »

Le brouillard ne s'cLail point dissipé , et la rae des Bons-Enfants était fort mal éclairée.

Ko arrivant au bout de l’allée noire par laquelle il était entré, notre inconnu se heurta à uu passant qui marchait d’on pas rapide.

« Maladroit ! dit le passant.

— Pardon , citoyen , » dit l'homme au carrick.

* Le passant jeta nn cri d’étonnement.

• Comment! dit-il, c’est vous?

— C’est moi... Chat! »

Le passant regarda la maison, entendit les bruits de l’orchestre et aperçut uu transparent huilé sur lequel , grâce à une lampe placée à l' intérieur, on lisait : Cafi-eoneert.

m Comment! citoyen, reprit le passant, vous sortes de là?

• — Oui.

— Vous, un homme d'Etat, un orateur, un grand homme 1

— Moi, dit l’homme au carrick en souriant.

— Vous , qui malgré votre civisme êtes demeuré aristocrate de goûts et de manières!

-V Bah ! je ne sois pas le seul, mon cher. Robespierre, votre patron , n‘ est-il pas poudré , musqué et tiré à quatre épingles?

— C'est juste. Mais enfin, m'espliquerei-voos ce qne vous êtes allé faire dans ee bouge t

— Voir nne femme admirable ruent belle.

— Ah!

— Et qui ressemble si merveilleusement , d'ajic façon si frap-

pante \ nne autre femme qne j’ai beaucoup aimée , qne je me sais laissé aller à l'illusion de croire que c'est elle.

— Vous êtes romanesque, mon cher Dan...

— Chut! pas de noms propres; mais vous-même, ô le jeune secrétaire du plus austère et du plus grincheux des hommes (T Etat, d'où venez- vous?

— De chez Robespierre, arec qui j'ai travaillé jujqu'a dix heures et demie.

— Et où allez-vous?

— Rue Viviennr , où je demeure.

— • Vous allez vous coucher?

— Tout simplement. «

L'homme au carrick se mit à rire :

• On ne se couche pas à enze heures quand on a vingt- cinq ans comme vous, qu’on est beau garçon, spirituel, aimé des femmes...

— Vous vous trompez, cher ami, je n’aime personne, et personne ne m’aime.

— Alors vous êtes bienheureux. »

Un soupir souleva la large poitrine de l’homme an carrick.

« Dites donc, reprit-il, voulez-vous venir souper? je crois que j’ai faim...

— Pour un républicain austère, la proposition est grave...

— Bah ! quand on est du inalia an soir au service de la République, la République peut bien vous permettre une petite débauche. Vous savez, du reste, que j’ai toujours été viveur.

— Je le sais. «

L’homme uu carrick glissa son bras sous celui du passant cl l’entraîna vers le jardin du Palau-Kalional.

Là, ils entrèrent au café Foy, qui demeurait ouvert toute la nuit, et dont les garçons, faute de pratiques, sommcillairal sur les banquettes.

L’un d'eux s’éveilla au brait de la porte qui s’ouvrait.

Il bondit sur ses pieds, reconnut sans doute l'homme au carrick, et salua avec ta respect môle de crainte.

Celui-ci se débarrassa de sou manteau et alla s'asseoir à une table auprès de la porte.

Le café Foy était mieux éclairé que l'établissement chorégraphique et chantant de la rae des Bous- Enfants.

Les flots de lumière versés par des girandoles fixées aux murs tombaient d'aplomb sur cet homme qui venait de voir danser la Farandole.

Il était de haute taille , avait de larges épaules et un cou de taureau, qui rapportait une tôle au vaste front, k l'œil d'aigle, aux lèvre» charnues , que parfois plissait un sourire mélancolique. Cet homme devait avoir des passions fougueuses , des colères terribles : sa voix, à de certaines heures, devait éclater comme le tonnerre et dominer les murmures et les rumeurs tumultueuses d’une assemblée parlementaire.

Parfois aussi cet homme devait avoir des heures de calme et de rêverie , de mélancolie profonde et d’ardent amour, si ou en croyait certaines rides précoces que d’autres douleurs ou d’autres soucis que les pansions politiques avaient creusées çà et là sur sou visage. Cet homme devait être né pour aimer et haïr tout à la fois.

C’était , au premier coup d'œil , une de ces natures richement complètes dont les siècles sont avares.

■ Donne-nous des huîtres et du vin blanc, du grave ou du santerne , dit-il au garçon.

—Oui, citoyen, » répondit le garçon qui tenait de développer une nappe devant les deux convives, cl d’y placer deux couverts.

Le jeune homme invité à souper était un joli garçon, dons l’acception pure et simple du inot.

Il avait de beaux cheveux noirs, qu’il portail sans poudre, d’admirables mains aux ongles durs et polis comme de la corne.

U était vêtu avec une élégante simplicité , et son geste et sa tournure étaient empreints d'une exquise distinction.

■ Mon atui , lui dit l’homme au carrick, vous êtes trop jeune pour avoir des passions. •

Le jeune homme sourit.

Sou hôte continua :

« Cette fille des rue» qne je vîenj de voir, celte ballerine en jnpe rouge, qui danse avec du clinquant dans les cheveux et un collier de fausses perles, me repose les yeux depuis nn mob... les yeux et le cœur.

» Quand j’ai fait mon dur métier d’homme politique, lorsque je descends, brise de fatigue , do celle tribune, qui est un champ de bataille où nous tomberons tons nn à no, — car Vergniand a eu rai-

•on, — j’aima à vivre dans le passé; je m'abandonne aux souvenirs de ma jeunesse, et mon cœur bat comme s'il avait vingt ans encore.

■ Il j a de cela cinq années; c’était aux premiers jours de 1788. L’orage menaçait . mais ne grondait point encore. I-a politique ne m'avait pas encore attiré à elle.

« J'étais jeune, j'élnis ardent, j'avais soif de vie et de bonheur.

« Une vieille tante , retirée du commerce et fixée eu province , m’invita & l’aller voir.

b Je quittai Paris lin soir d’avril; j’arrivai le premier matin de mai dans une jolie vallée enserrée par do vertes collines et traversée par on filet d’ean limpide qui prenait le litre ambitieux de rivière. I.a maison de ma tante était à mi-côte, entourée d’un vignoble, et dominait une denii-licne lie prairies bordées par une ceinture de peupliers.

» A une lieue plus loin, sou* l’ombre de grands châtaigniers, se dressaient les tourelles en poivrière et les clochetons couverts d’ardoise d’un petit cartel fc.V.i ;»a temps de Louis XIII.

• Cela vous étonne, 11’ est-ce pas, de m’entendre évoquer de semblables souvenirs? *

Un sourire vint aux lèvres du jeune homme, mais il ne répondit

pas.

Son hôte poursuivit :

« Ma tante était assez riche pour avoir nne écurie et deux chevaux.

b Je passai un mois chez elle. Chaque matin f enfourchais un des deux bidets et j’allai» me promener au loin, suivant de jolis sentiers perdus dans les vignes ou conrnnt dans les taillis. Ce pays-lfc est iris -boisé.

• Un malin, au détour « une allée de forêt, je me trouvai face à face avec une amazone que suivaient deux grands lévriers au poil fauve.

b C’était une belle jeune fille qui pouvait avoir environ quinze ans et en paraissait dix-huit, tant elle était femme déjà. . . »

L’officieux du café vint interrompre assez maladroitement le récit de l'homme au carrick.

« Citoyen, dit-il, que dois-je vous servir après les hoflres et le Materner

— l’n perdreau truffé et du vieux médoc. n

Comme il prononçait ces mots de sa voix forte et sonore , nn patriote, coiffé sur l'oreille cl la pipe à la bouche, entra et demanda nn verre d'eau-de-vie.

• Comment! dit-il, citoyen, toi qui es un de cens à qui la République accorde sa confiance, loi l’ami et le défenseur du peuple, tu donnes le mauvais exemple et tu manges des perdreaux truités?

— Imbécile! répondit l'homme au carrick, si je ne mange pas ce perdreau , on aristocrate le mangera)... b

Le patriote , étourdi de cette réponse , tira son bonnet et salua.

Le jeune homme et son amphitryon échangèrent nn regard et tin Murire, et le patriote vida son verre d'eau-de-vie.

Puis les deux soupenra continuèrent leur conversation è voix basse ,

L’homme an carrick reprit , menant è son récit 1

« Cette jeune fille était belle ; aile avait dans le regard , dam la geste , dans la pose de la téta , quelque chose de fier et de hardi qui séduisait.

• Elle maniait son cheval, — nn joli cheval limousin, — avec une grâce parfaite, une hsbileté consommée,

b Elle passa auprès de moi, courbéo sur la noire encolure de sa monture, au galop.

» Elle eut le temps de m’examiner dos pieds à la tête et de répondre par un sourire à mon salut. Je l’avais vne l'espace de quelques secondes à peine, mais nos regards s'étaient rencontrés, et il me resta dans l'âme comme un éblouissement.

b Je revins tout rêveur chez ma (ante.

b Le lendemain , je dirigeai ma promenade vers l’endroit où je l’avais rencontrée, obéissant à un entrainement que je ne pouvais maîtriser.

r Mais, ce jour-là, j’errai vainement une partie du jour à travers les taiHis et les clairières et sous les grondés futaies.

• Je ne rencoalrai point la belle amazone.

b Je revins triste , maussade , en proie à une rêverie vague.

a Le lendemain je recommençai la même coursa , et ne fus pas plus hmresu.

■ Trois jours du suite ('errai à côcvai dans tous ica environs et

surtout aux alentours de ce petit château aux tourelles rongea qui s’abritait sons un dôme de verdure.

b Je n'avais questionné personne , mois quelque chose me disait que c’était là que demeurait la belle inconnue.

» Enfin , nn jour, j’entendis le galop précipité d’un cheval. b Je me trouvais alors dans un chemin creux , sur nne pente rapide qui descendait vers la rivière.

b l.’amazonr m’apparut en liant de cette pente. b Mon premier mouvement, mon premier cri forent tout à la joie; mais presque aussitôt la (erreur s'empara de moi.

b A h course furieuse du cheval, je compris qn’il était emporté, et je calculai que si son écuyère ne parvenait à l’arrêter avant dix minutes , il se précipiterait avec elle dans la rivière.

b Me mettre en travers du chemin, ntleudre le cheval au passage, jeter les liras en avant, enlacer la jeune fille et l'enlever do sa selle , tandis que le cheval , allégé , redoublait de vitesse et courait au gouffre télé baissée, co fut pour moi l'histoire de troi» minute? qui eurent la dorée d’un siècle d’angoisses.

» Lu jeune* fille jeta un cri et ferma le* yeux. Je eros qu'elle allait s'évanouir; mai* lorsque je l’eus déposée doucement sur le sol, clic retrouva toute sa présenco d’esprit, me reconnut, rougit légèrement et me dit :

» — Ah! monsieur... vous m'avez sauvée!... b — Je le crois , mademoiselle , répondis-je , et je bénis le ciel de m'avoir ainsi placé sur votre route.

b — Vuhviin s’est emporté, me dit-elle. Pauvre Vnlcain! C’est la première fois que cela lui arrive...

» J’avais mis pied à terre moi-même , et je contemplais oeite éblouissante créature à qui je venais de sauver la vie.

» Elle s’aperçut de mon admiration et en parut touchée, bien qu’à la pâleur do ses trait* eût succédé nn vif incarnat.

b Je craignais qu'elle nn me qnitiât , comme noua quittant les virions; aussi m'empressai-je de lui d re :

b — Veuillez prendre mon cheval , mademoiselle , c’est un 0Mdesle bidet qui ne s'emportera pas, lui, mais qui vous couvrira assez lestement chez vous.

* — Mais , monsieur, me dit-elle , rougissant toujours , voas ne pouvet pas re lonrner à pied , car il y a loin d’id à la koJcfta.

« C’était le nom de la maison habitée par ma tante. b Je vis qu'elle savait qui j'étais...

b — Non , mademoiselle, répondis-je, U n'y a pas très-loia. Je suis d'ailleurs excellent marcheur.

b Elle secona la tête d’un air mutin :

b — Mais , me dit-elle, je ne veux pas de cela, monsieur. Il y a nne chose beaucoup plus simple. Nous sommes à un quart de lieue du château de mon père. Soyez assez bon pour m'y accompagner.

b Vous pensez, continua le narrateur, si j'acceptai avec empressement.

« Elle consentit à monter mon cheval et à me laisser cheminer à côlé d'elle.

- Durant la trajet, elle eut un babil charmant. Elle ma raeonta d'abord comment Vulcaln s'ôtait emporté, en eotendaat retentir, dans rn fourré voisin, la coup do fan d'un braconnier. Dais allô me parla de son père et de ses frères, tons trois gardes du corps, de sa grande sœur, mariée à un gcntiliàtro des environs. Que sais-je? n Après une dr mi-h cure de marché , nous arrivâmes au château, n Un homme d'environ soiaauta ans était assis sur un banc à la porte.

» — C’est mon père, dit-elle.

n Le vieux gentilhomme sa leva , un peu étonné de voir sa fille montée sor mon bidet et en ma compagnie , et il vint è notre rencontre.

b La jeune fille lai raconta simplement cc qui était arrivé, et le vieillard me prit les deux mains et me remercia avec la même simplicité , ajoutant :

* — Je connais madame votre tante, monsieur; c’est ma voisine; elle ne m’en voudra pas de vous garder è déjeuner.

»■ Les deux frères de ms belle amazone revenaient de la chasse, un fusil sur l'épaule, une carnassière an dos; ils se joignirent à leur père pour m’engager à rester. »

L’homme au manteau gris poussa un soupir, et continua après avoir fait une panse :

■ J'ai été reçu pendant deux mois dans celte famille, cordialement , sans emphase , s nus morgue , malgré la distance que les préjugés d’alors menaient entre la noblesse cl les hommes du liera. » Souvent, depuU, quand j'ai vu tomber les tète* de çea gronda

seigneur* corrompns, usés par tuulr» le* déhanches, familiers avec tontes les intrigues de cour, j'ai soogé k celle noblesse de province, pauvre généralement , profondément bonne!.’ , bonne pour ses vas* eau, hospitalière an voyageur, race forte et simple, qui n était Gère qu'au jours de péril, et qui allait payer de son sang les crimes de cette autre noblesse si profondément gangrenée qui se groupait

aaprès do trône et a fini par le renverser, t clict

Le jeuoe homme aux cheveux noirs , auditeur attentif jusque-là , surprit une larme dans l'œil du narrateur.

Cette large poitrine se soulevait , ce vaste front s'était assombri ; une mélancolie profonde s'était répandue sur tout sou visage.

Aussi rmtrrrompit.il par ces mots :

■ Est -ce que le père et les frères de cette jeune fille auraient péri?

— Tous les trois.

— Sur rérboftud?

— Non l.e père a été tué à Versailles avec son fils aine. Le cadet est tombé dans les rang* de T armée de Coodé. La première balle républicaine a été pour lut.

— Et la jeune fille?

— Après le 10 aoôt, j'ai pn lui procurer on paase-por1 pour elle et ponr son frère, et ils ont gagné I* Allemagne.

• Depuis lors j'ai appris que Caston de Vérinières avait été tué; mais, bien certainement, Armande est demeurée auprès d’une pu* rente de sa mère qui était Allemande. »

Le jeune homme aux cheveux noirs jeta un cri , eo entendant prononcer les noms d'Armande et de Gaston de Vérinières.

« Qu' avez-vous? « fit le narrateur.

Il était devenu pile comme un apectre at regardait sou convive avec effroi.

■ Elle se nomme Armande?

— Ooi.

— Armande de Vérinières?

— Mais sans doute.

— Ah! mon Dieu! dit le jeune homme en portant la main à son front , mais vous n'avea donc pas In le ilouitrurf

— Qne voulez-vous dire? Expliquez-vous, mon ami, * dit l'homme an carrick avec angoisse.

Le jeune homme se leva , alla prendra le Moniteur qui se trouvait sur une table voisine , et le mit sous les y rux da son hôte eu

posant le doigt sor un nom.

Le nom était celui de mademoiselle de Vérinières. Ce nom était le troisième sur la liste de ceux qui avaient été condamnés U veille à la peine de mort.

■ Morte! s'écria l'homme au carrick avec nnc expression do donleur sauvage.

— Non, dit le jeune homme, lises... »

A n -dessous de U liste so trouvait le récit de i' exécution des condamnés , avec cette addition ;

• Li e des condamnées, la citoyenne Armande Vérinières, n'a s point été exécutée. On a sursis à sou exécutiou , le geôlier de la ■ Conciergerie ayant déclaré que ladite condamnée lui avait fait

’ôjhlg ou’cllü était enceinte.

■ La ciloyanoa Armande Vérinières a nié faergiquiminl et dea mandé à grands cris qu'on la conduisit à l'échafau ].

• Néanmoins , on a cru devoir surseoir provisoirement, n

Tandis qu’il lisait tes lignes , l'homme an carrick devenait cra-

moi: î , son cou ic gonfiait et les plia de son front s'effaçaient.

• Non, dit -U, cela n'est pas possiblo! le geôlier est un misérable!

— Soit, mais il l'a sauvée, ponr quelques joors du moins. »

L'homme au carrick ne répondit pas; il sc leva, jeta une pièce

d'or snr la table, et tendit la main à son convive :

• Adieu, dit-il.

— Où allez-vous? demanda le jenne homme.

— Me coucher, « dit-il froidement.

Et il sortit do café Foy.

■ Il la sauvera! > pensa le jeune homme qui s'eu alla tout pensif.

Farandole dansait toujours.

Elle s'était reposée, puis elle avait chanté, puis elle dansait encore.

Cependant les habitués du café-concert partaient un à un; les uns allumaient leur lanterne, les autres rc confiaient k la douteuse lueur des réverbère* du Paris d'alors.

Quant minuit sonna, b* naître de T établissaient frappa trois coups fur lo comptoir cl (lit :

« Citoyens, ou va frrmer, »

Tout le monde s'en alla.

Alors une vieille femme drapée dans un vieux tartan, portant une chaufTerette à son bras , entra dans in salle et dit k Farandole :

• Eh bien! vicas-tn , petite? ■

La danseuse buvait en ce moment un verre de punch.

La vieille lui jeta un manteau sur les épaules , en lai disant :

« Il fait uo froid de chien, ce soir.

— Ah ! * fit la ballcrioc avec indifférence.

Elle reposa le terre sur le comptoir et ajouta :

■ Quel métier! danser Ions les soirs, chanter tous le jours, et avoir, avec ça, envie de pleurer du soir au matin et du matin au soir! »

la vieille , — une vieille hideuse, — haussa les épaules et regarda le maître du café-concert.

Celait un gros homme au nez bourgeonné , k la mine trognofiauU* et rubiconde, à l'abdomen pansu et au rire bêle.

Servir la pratique, gagner de l'argent, c'était tout ce qu'ilj savait faire.

Il aimait bien le roi quand le roi régnait, — il aimait bien la république depuis que lu république gouvernait. — pourvu qne les affaire-- allassent bien. . Il aurait aimé le roi de Prusse ou les nègres de Saint-Domingue s'il avait dû vendre quinze litres d’eau-de-vie

de pfus.

C'était un joli type de boutiquier, no type comme on n’en voit qu'à Paris.

• Celte petite, loi dit la vieille, ne coimaft pas son bonheur. Elle gagne de T orgeat gros comme elle.

— Oui, mais lu le mange», maman.

— C'est-à-dire que je le mets de côté, riposta la viril!»-.

— Chez le liqimnpie et le marchand de vins, n’est -ce pas? »

La vieille te mil a grogner, car l’observation portait ju#tr. Mais elle continua bientôt après :

« Tu ae sois donc pas qu'il y a un homme qui est un grand personnage. un haut bonnet du gouvernement , qui vient ici tous les aoirs , rien qne pour le voir dsoscr?

— Qu'eslocc que ça nie fait?» dit Farandole arec mélancolie.

Elle se drapa dans son châle, la vieille mit la main sur fécu de

aix livres que te maître du café-concert posa sur le comptoir, et toutes deux quittèrent la salle.

Quand elles furent dan* la rue , la vieille continua :

• Cet homme, pour aûr, est amoureux da toi.

— Tais-toi, mère.

— Il le fera un sort, c’est certain, et j'aurai des rentes pour mes vieux jours. «

La ballerine eut un geste de dédain.

« On m’a toujours dit que voas étiez ma mère, fit-elle, mais je commence k ne pas le croire. •

Là vieille at reprit à grogner.

« Eh ! dit Faraodoic, qu'cst-ce que cela me fait, qu'on m'aime? Est-ce que je pois aimer, moi?

— Bon! voilà que tu penses encore à ce petit brun?

— Ooi, Je pense à lui ce soir, comme ce matin , comme U nuit dernière, comme toujours... à lui qu'ils ont guillotiné I... a murmura Farandole d'un air sombre.

Et elle marchait d'un pas rapide, d n! la vieille ni elle no •'apercevaient qu’un homme les suivait à distance.

Elles descendirent ainsi In rue des Bons-Enfants, prirent la rpe 8r'nt-Honoré, et ne s'arrêtèrent qu'à la rue Viltedo.

L'bommo suivait toujours.

Arrivée nie Villedo, la vieille mit une clef dans la serrure d’une porte basse, ouvrit et entra la première.

Mai* ou moment où Faraodoic s'apprêtait h la «nivre , nnc main se posa sur son épaule.

Elle *e retourna.

Un bommo dont le visage était à moitié dissimulé par l'ample collet d'un manteau et les bords d'un chapesu enfoncé sur ses y ru*

lui dit :

• l’n mot , citoyenne?

— Qne voulea-rons?

— Vous avez aimé.. .

— Oh I oui, dit-elle d'un air sombre.

— Vous aves aimé no bommo qui a été guillotiné?

— Ooi, et chaque nuit je le revois en songe...

— Alors , ceux qui souffrent sont vos frères?

— Oui.

— Bl Vil était en votre pouvoir, à vous , pauvre âme veuve et

13U ooaHaül i mon... ra «total MlM UÛMr cfcemiMr i cité faite. — U.

JfcoM. . de son ver quoiqu'on nrdemmeut ei mé de celle mort époneeoleble qoe dense le guillotine, le fcries-ioosT , P

* <fb*pp» de la poitrine de Farandole.

• On! oui, dit-rlle.

— Même ai voua couriez un danger?

k vie- dit-elle. Cen, qni peur J, m00rir •onl eetu-lè qui laissent qnelqu un en arrière. Moi, je n'ai personne en ce inonde... celui que j’aime eat là-haut... « ^

tt elle montra le ciel.

■ Pauvre fille? « murmura l’inconnu.

I ma il fui dit brusquement :

.. ViCUIe ’0i •*" "* ■*» V* à, non. .

ü *.-Ja Faf*nli°le. .°bëi,M°‘ » »» ascendant niy.lérious. non comr. 3rS'° d" '“counu »‘ait pénétré jusqu'»

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