‹ Les masques rougesChapitre 12 sur 44 · VI · texte numérisé non relu

VI

Dona Carmen émit une liront fille d' Andalousie, eoreloppée SÛT jiïSST ^

Don Manoél avait dix-neuf ana.

Il était beau, hardi et fier. Il savait , comme peraonne, poaer la • tain sur la garde de sou épée ; mieux que peraonne il rejetait la letc en arrière arec toute la fierté castillane.

Maia vieille nobleaae et vaillante épée ne saluent paa «a «a i iundc, et don Manoél dit à sa sœur :

. Il nom faut aller » Uadrid chercher fortune. Nnoi » .von. dca parj nls huit places ; il, nom aideront à fairo nuire chemin dan.

Don Slanoei el dona Camion partirent donc un matin, .«lui d babils de deuil.

Ils arrivèrent à Madrid, qu'ils n'avaient jamais vu, un soir, comme le soleil ae couchait dans les (Iota du Mauçanarèa.

lue grande dame était à son balcon, jouant de l’éventail et respirant l'air du soir.

Don Manoél leva les yeux.

La dame émit belle , — son comr d'edolesceot se prit à bnllre.

Or le deme était justement cette parente inconnue sers laquelle les deux orphelins avaient tourné les yeux. 1

Elle les accueillit dans sa maison et les présenta à ,on mari, leooei était un grand seigneur. •

Trois mois après, don Manoél était garde du roi, — dona Car. mcii . demoiselle d'honneur de la duchesse.

Trois ans après, — dona Carmen avait alors dix-sept ans, lo

jusri de la duchesse, le grand d'Espagne, était nommé ambassadeur près la cour de France.

Or, tandis que don Manoél devenait officier du roi d'Espsjmo. doua Carmen suivait à Paru sa cousine l'ambassadrice.

LBS M A SOU ES nOl'GES.

Ceci K posait eo 1791, quelque* mois avant la chute de la monarchie.

L'ambassadeur du roi, petit-fils de Philippe V, était demeuré bravement k son poste.

Il n'avait point quitté Paris tant qne Louis XVI avait vécu.

Le jour où la Convention nationale condamna Louis Capet à mort, l’ambassadeur protesta, au oom du roi son maître.

La Convention n' ouvrit pas sa lettre et passa à l'ordre du jour.

Or dona Carmen était dans l'hôtel de l'ambassade, dont les fenêtres. on le sait, doonuirut sur la place de la dévolution, le jour où le dernier roi de France, — - comme disent les journaux de ce temps, — moula sur l'échafaud.

L'ambassadeur et l'ambassadrice s'étaient retirés, consternés, au fond de l'bétel, défendant à leurs gens de se montrer et do sortir.

Hais dona Carmen était jeune , elle était curieuse ; elle ne savait pas ce qui allait se passer, — car on lui avait celé la sinistre vérité, et elle se cacha derrière une pcrsicuae, à I* entre-sol, juste an-dessus de la grande porte.

Ces Ilots immenses de peuple, ces cris, ces vociférations étonnèrent d'abord la jeune Espagnole; puis l'épouvante U prit quand elle aperçât l'échafaud.

Mais cette terreur fut moins violente qne sa ruriosilé.

Elle voulut voir l'homme qui allait mourir.

Le carrosse, — nous l'avons dit déjà, — ce carrosse qui cheminait lentement, eut toutes les peines du monde, malgré sou escorte imposante, à faire une trouée daus la foule et à s'approcher de l'échafaud.

Derrière le carrosse, l'œil perçant «h* dona Carmen remarqua T Allemand Fritz Muller, le bon étudiant de Heidelberg, portant dans

ses bras, plutôt qu'il ne la soutenait, la jenne fille qu'il avait sauvée pendant la noit dans l'auberge du Corbeau virant, l u mouvement de la foule rejeta les deux étrangers sous Ica arcades de l'ambassade, juste au dessous do b fenêtre derrière les volets de laquelle doua Carmen s'était blottie.

A partir de ce momcnt-li, obéissant à une attraction, à une sympathie non moins soudaiues que mystérieuses, l'Espagnole ne vit plus . n'enteodit plus rien.

Elle ne vit que la pauvre jeune GUo haletante et pAJc, — elle n’ entendit que les paroles étoufTées quelle échangeait avec sou protecteur de hasard.

Tout à coup elle sentit un sonfÛc sur son épaule.

Elle se retourna et vil don José.

Don José était un jeune secrétaire d’ambassade qui aimait passionnément dona Carmen , espérait l’épouser, et la suivait.

■ Ah ! c’est vous? lui dii-ellc.

— Oui , je viens vous arracher k cet affreux spectacle.

— liais que va-t-il arriver? que veut tout ce peuple? pour qui celte machine? demanda dona Carmeo.

— C'est la guillotine, et l’homme qui va mourir est le roi de France! murmura tristement don José.

— Ciel ! » s'écria l'Espagnole.

Et elle se rejeta vivement en arriére et voulut fuir.

Mais ce fut l'histoire d'un éclair; elle prit la main de dan José, le ramena vers b croisée rt lui moulra b jeune tille plie.

« C'est une paysanne, dit le secrétoire d'ambassade.

— Non, c'est impossible.

— Pourquoi?

— Voyez son visage... voyes ses mains...

— Eh bien?

— C’est quelque femme de qualité déguisée. Ah ! ri on la recoin mit, mon Dieu! on lui fera un mauvais parti.

— Je le crains, dit don José.

— Il faut la sauver. „ , .

— La sauver! et touuurnt?

— Je ne sais pas, mai* il le faut!.,, » * .

Les désirs de doua Carmen D'él-ilent-jU pas des ordres ponr don José?

Le jeune homme s’élança hors de la chambre, descendit, Gt ouvrir les portes «I voulut s'élancer dans la foule.

Le fut en ce moment que la tête du roi tombait, que le bourreau la montrait à la fouir , et que mademoiselle Claire jeta an cri qui équivalait pour elle à un arrêt d« tapri.

Mais avant que don Juté fût sorti, l'étudiant avait pris mademoiselle Claire dans ses liras et s’était élancé dons l'intérieur de l'iidicl.

Don José en Ht aosritét refermer les portes, et tout fut dit.

Or. il y avait pins de cinq semaines que le roi Louis XVI était monté sur l'échafaud et que mademoiselle Claire avait trouvé an refuge I l'hdlel de l ambiMade d'Espagne.

la» dent jeunes filles l’étaient liées et s'aimaient comme denx en-iir».

(Juaot Ji Frits Millier, dés le lendemain H avait demandé la permission do prendre congé et d‘ «Hcr loger en ville.

l.e studieux Allemand avril dit vrai dons l'auberge du Corl-eau virant .

Elève distingué de l'école de médecine de Heidelberg, il était venu à Paris à la seule fin de fixer un point sur lequel les deux écoles — l'école allemands <t l'école française — ont été, sont et seront toujours prtil-élro en désaccord,

Le» Allemands ont prétendu et prétendent que la mort occasionnée par la décollation n’eat point instantané#; que le supplicié souffre environ vingt minutes , et que cette tête détachée du tronc tourne les yeux quand on l'appelle.

Les médecins français . au contraire , affirment que la mort est instantanée, par la rai.on tonte simple que la moelle allongée se trouve tranchée, et que si le corps et la tilt ont encore des monu ments , des soabrrsaiils et des grimaces , les nerfs seuls en sont la cause.

Or, Fritr Millier était allé se loger rue Saint-Honoré, dans un hôtel garai habité par le citoyen Barbaroux , député des Boucbesdu-Rhônc à la Convention nationale.

L'Allemand avait trouvé un soir le représentant du peuple qui soupail avec du jamboo, des ccufs et une échalote.

L’Allemand avait faim, il s’était mis h table, — et l'homme politiqno et 1 homme Je science avaient fait connaissance.

Le citoyen Barbaroux était aerviabic; il s’intéressait aux savants; il prit sur-le-champ en amitié le jeune docteur en médecine , lui donna uns lettre de recommandation pour le espitaine de tnnnici» peux qui assistait aux etéculioos, et une autre pour la citoyen Santon . et haut et redouté fonttioanrire de la République uoo et Mit ribl .

Pendant un mois, il fut lolsIUo au docteur alirmanJ u exister aux »i: utrai évolutions do la msebina de son confrère Guillotin , de toucher ics têtes dre condamné», d'en placer parfois une sur uoo éponge et de lui faire tourner les yeux tu l'appelant par son nom, et il eut ses grandes entrées à l'amphithéâtre de Clamart, où Ton portait les corps des guillotinés.

Ce qui ne l' empêchait point chaque soir, quand la nuit était venue , de so glisser de nouveau sur la place de la Révolution , enveloppé dans son manteau, rasant les mtirs, et de frapper discrètement à la porto de l'ambassade d'Espagne.

Or door, ce soir-là , en attendant la visite accoutumée de Fritz Millier, les deux jeunes filles causaient.

» Ma bonne Claire, disait dons Carmen, étes-roas bien sûre qne votre père et vos frères n'aient pas quitté Paris?

— Hélas! le tais-je?

— L'ambassadeur a fait rechercher leurs noms sur tous les livres d'écrou,' et on n’arien trouvé.

— C'est qu' alors ils sont libres , murmura mademoiselle Claire avec nn accent dr joie.

— II n’y a que l'borriblc journée du 10 août sur laquelle il sera toujours impos<ihle d'avoir des rçwrign mirais précis: wii "

est une chose certaine, c'est qu'ils o'ont été ni jugés ni condamnée à mort.

— O mon Dieu ! murmura mademoiselle Claire en levant les yenx an ciel.

— On a fait questionner adroitemrnl cette fruitière de la rue da Vert-Bois, qni est lu saur de ce mist ruble jfcrômi*. Elle a prétendu n'avoir jamais entendu parler du baron d'Azsy et de scs Gis... »

On frappa doucement h la porte.

C'était Fritr MfiHer.

Mademoiselle Claire conrut à lui.

« F.h bien? s fit-elle avec augoiss#.

Fritz passait chaque jour 'Jfti’irur* heure# à rechercher le père et les frères de mademoiselle Claire Z'Awf.

■ Rien encore, répondit Fritz Müllrr, cependant .. ■

Il s'arrêta et parut hésiter.

a Parlez... parlez I lui dirent les deux jeune» filles

— Cependant, reprit Fritz Miitlrr, j'ai recueilli aujourd’hui an renseignement qui ne manque pu d'tmpurtaoco.

— Lequel?

— Dans la rue de l' Arbre-Bec se trouve on cabaret dont ThAto

est Bourguignon.

— Ah!

— Bourguignon et Morvandiau. On le nomme Bcrdin.

— C’est un nom de la Botirgogoe, en effet.

— Il est dn village de Coulanges. sar-Yonne. Connaissez-vous ce

pnys?

— C’est nn village situé à trois lien## do mien.

— Cet homme, poursuivit Frit/ Millier, jouit dans son quartier de la réputation dangereuse de royaliste,

-Ah!

— Il passe pour avoir souvent donné l'hospitalité à plusieurs gentilshommes de sa province.

— Eh bien, courez ches lui.... prut-ètf# connaît -il mon père et mes Irères... peut-être les b-MI vus l

— J’en viens, dit Frili MttUer.

— Et vous l’avez rn?

— Je l'ai va.

— Ft... il ne vous... a... rien... dit?

— Rien. Il se méfie.

— Mais , s'il sait quelque chose , il me le dira à moi ! s'écria mademoiselle Claire.

— Oh ! fit dons Carmen avec effroi, vous n'allez pas sortir d’ici, sa moins?

— Je veux voir cet homme...

— liais si on vous arrête !...

— C'est que Dieu l'aura voulu , répondit la jeune fille avec non héroïque résignation.

— Ainsi vous allez voir cet homme?

— Oui.

— Traverser la moitié de ce Paris, où à chaque pu vous allés

courir un danger da mort?

— Il fout que Je sache ri mon père et mes frères sont morts ou

vlvsats. •

Mademoiselle Claire parlait avec douceur, mais aoa acceil était résolu , et dons Carmen comprit qna rien ne pourrait frire plier sa

volonté.

• Alors, dit-elle, je veux que don José vous accompsgoe. •

Mais Fritz Müller secoua la tête.

■ Ce serait une imprudence , dit-il.

— Pourquoi ?

— Parce que don José est connu dans Paris, et qu'on murmure bien assez déjà contre l'ambassade d'Espagne... Mademoiselle Claire fera bien mieux , si elle persiste à sortir, de se confier à moi «*t de reprendre les babils qu'elle avait en arrivant; d'ailleurs, il pleut ; cc soir, les rues sont désertes, et uous rencontrerons peu de monde. *

Dons Carmen pontes un soupir.

■ Oh! prenez bien garde! dit-elle.

— Je ne sors jamais sans armes, répondit le bon Allemand, qni ouvrit sa carmagnole et laissa voir les crosses luisantes de deux pistolets. J o me ferai tuer avant qu'il soit rien arrivé à mademoiselle Claire. »

L'œil du jeune homme brillait d'une froide résolution.

• Vous êtes nn brave, • dit dons Carmen.

Un quart d'heure après, mademoiselle Claire d’Azsy avait («‘pria

LBR MASQUES ROUGES.

tes habits de paysanne morrondcllc. et sortait de l'hôtel de F ambassade, appuyée sur le trot de FriU Muller.

Tou» deux «‘Ulrèr^nl dans la rqr de In République et gagnèrent In rue Saint-Honoré. Comme il» y entraient, deux hommes, immobiles jusque-là soc» une porte cochère, se mirent à les suivre.

Frit* et Claire marchaient d'un pas rapide. Mail les deux homm ■ ne perdirent point de terrnin , et vers l’angle de la rue du Mareîu*. Saint-Honoré , il» avaient déjà raccourci la distance qui les séparait de» deux jeunes gens, à ce point que Frit* Muller se rotourna inquiet.

■ Je crois qu'on non» suit, dit mademoiselle Claire.

— Je le crois aussi.

— Ce sont des homme» de b police, sans doute.

— Qu'imparte! dit le bon Allemand, je leur casserai la tète à tout deux, s'ils cherchent à nous rejoindre. •

Ft il se rr tourna de nouveau et cria :

« An large! citoyens... •>

les deux hommes s'arrêtèrent. •

• Il me semble que vous noos snivrx, dit Fritz Muller.

— C’est-à-dire, répondit l’uu des deux hommes, que noos soi* vons le même chemin. »

Mademoiselle Claire tressaillit.

• O mon Dieu! «lit-elle, cette voix...

— Je la reconnais, moi aussi, 3s* Frit* Millier.

— Et c'est celle d’un ami, répondit l'un de» deux hommes.

— Oni... oui... dit U jeune fille. Celte voix, je l’ai entendue dans la forêt... c'est celle du cavalier qui nous indiqua notre chemin.

— C'est celle du maréchal des logis de gendarmerie , * ajouta Fritz.

Et il laissa ses pistolets à sa ceinture.

Alors les deux hommes s’approchèrent.

Tous denx étaient enveloppés de manteaux , Ions deux portaient un masque sur le visage.

« Oui, répéta la voix cnonne, nous sommes des amis.

— Je le crois , dit Fritz Muller.

— Et noos ne vons quitterons pas ce soir, soyez-en sûrs.

— Mais... cependant... »

L'on des deux hommes masqués posa sa main sur le bras de Fritz Muller.

» Cette jeune fille ferait bien, dit-il, de retourner à l'endroit d’où elle vient.

— Oh! c'est impossible! dit mademoiselle Claire.

— Alors, marchons...

— Vous nous accompagnez?

— Oui.

— C’est bieo la voix du marchef, pensait Frit* Muller; mais quel est l'autre? ■

Et il pensa tout de tuile à ce vaillant jeune homme qu'au cabaret du Corèeau rivant oa appelait YAristo.

• Si c’était loi I • pensait en mémo temps mademoiselle Claire, oui rangeait , aile aussi , au beau brigadier dont la voix tt U regard lui avaient si profondément remué le cœur.

Mais le compagnon du marehef resta muet.

• Ainsi , dit Frita Müitor, voua cous accompagnes?

— Oui. Où allés- voua?

— Rue de l'Arbre-Sec.

— Je devine chez qui, a dit l'homme masqué.

Frils MiiHer et mademoiselle Claire eurent uo léger frisson .

a Vous ailes, reprit l'cx-marcùcf de gendarmerie, au cabaret des Troi» Ilouiguignott *, tenu par Jntrph Rerdin.

— C’est possible, • dit Fritz Muller tout bas.

En ce moment ils arrivaient tous les quatre sur la place du Palais- Egalité, ci-devant la place du Pctais-Royol.

Lu homme coiffé de l'éternel bonnet rouge en sortait.

Il passa auprès de mademoiselle Ciuire au moment où la lueur (d’un réverbère éclairait ir beau visage de la jeune fille.

Et soudain il poussa un eri.

Quant à Fritz Millier, il porta vivement sa maio à ses pistolets, car il avait reconnu le Marseillais de l'auberge du Coriun tiaani '

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