‹ Les masques rougesChapitre 13 sur 44 · VII. — l. «aaitiL&ais · texte numérisé non relu

VII. — l. «aaitiL&ais

Le Marseillais s'arrêta.

Mademoiselle Claire sp arm contre le bon Frits Millier.

% !.c# deux hommes masqué» demeurèrent à dislnoce.

Frit* Muller avait mis I* main sur ses pistolet».

■ An large) • cria-t-il.

Main |p Marseillais ne bougea pas et répondit d'un (ou affable :

■ Mou cher monsieur Frils , vous no roules donc pas renouveler connaissance avec moi?

— Xe parlez pas à cet homme, murmura tiiadiMnotaelie Claire.

*— Pourquoi? demanda Fritx Millier avec le calme d’un bomrr.e

qui aeut sa force.

— Oh! je vous en prie.. .

— Ne craignez rien... ne suis-je pas avec vons? •

Les natures bienveillantes et douces ont parfois de ce* h éroiques tranquillité.» familières au lion.

Le Marseillais lit un pas en avant et continua avec son accent traînard :

a Mais oui, je ne me trompe pas. vous êtes bien M. Frit* Mül 1er, l'étudiant allemand que j’ai en l’honneur de rencontrer an cabaret du Corbeau cirant ?

— - En effet, dit Fritz Muller.

— El la citoyenne aoe voilà. . .

— - Pardon , observa Prit* Millier, puisque vou* m'appeler wonlintr, vous pouvez dire mademoixtUe. «

Le Marseillais salua d'un air ironique.

« Ab ! ali î dit-il , je crois que je rais tombé sor un ménage de tourtereaux. »

Et il en! no rire insultant.

Frit* Millier tira un pistolet de sa cefnlure.

■ Je vous engage, citoyen , dit-il, à passer voire du ms.

— Ah bah'

— Il fait humide ce soir, le brouillard tombe, et vous pourries vous enrhumer.

— Merci bien du conseil... ■

Mai* le Marseillais ne bougea pas.

» Au large! répéta Fritx Muller.

— Voyons , dit l'bomme de la police, qui ne paraissait point a\ oir aperçu les deux personnages masqués, je crois q*v r ou» poarekus nous entendre.

— C'est facile , loisret-noo* passer.

— Vous , saus doute.

— Moi et mademoiselle/..

— Non pas, dit le Marseillais, je suis un bon ami du citoyen Jérôme. »

A ce nom mademoiselle Claire frissonna.

» Et le citoyen Jérôme m’a chargé de retrouver sa fille. Or donc, si mademoiselle xent venir avec moi...

— Jamais! s’écria mademoiselle Claire avec eflroi i*t se serrant de plus en plu» contre Fritz Muller .

— Citoyen, dit froidement Frit* Millier, si to ne t'éloignes pas, je te casse la tête d'un coup de pistolet. »

Le M«r*e Ulais entendit !» bruit sec dt» chien qu'oo armait, et II vit le pislulct s'élercr à la haateor do son front.

• C'nl bon, d|t-it , je m'en rais.., s

Et fi fil on pu do retraite.

Frils abaissa son pistolet et dit à mademoiselle Claire i

• Prenez mon bras et marchons vite. ■

Mais déjà le Marseillais avait posé doux doigts «nr m boneho et fait entendre nn coup dn sitflet.

Aussitôt des pas précipité* retentirent dans toutes les directions , et Prit: Muller se r«t entouré d'une dousaioe d’homme* suspecta , inné s du gourdins et coiffés de larges chapeaux ou de bonnets enfoncé* sttr le» yenx.

Mademoiselle Claire *e vit perdue.

« Ah! misérable, s'écria FriU en ajustant de nouveau le Marseillais , an moins tu ne jouira* pas de Ion triomphe 1 »

Et Frit* allait luire feu.

Luc main vigoureuse saisit son bras , une voix calme Iqi dit :

« Ne tires pas! b , !

L'étudiant reconnut la toixda marchef qui a'était glisaé jusqu'à lui.

« Ne tiret pas. répéta l’homme masqué, vous uie met tries dans l' impossibilité de vous Miner tou» deux. •

Et le marehef alla droit au Marseillais , qni déjà donnait l'ordre à se* hommes de police de s'emparer de Fritx Mùlkr et de sa compagne.

• Quel est cet homme? fit le Marseillais en reculant d'un pas.

— Un homme que lu connais , Olivier Brun. ■

Le Marseillais étouffa une exclamation de surprime.

• Ah! dit-il, c’eal toi, ci-devant baron? #

— C’est moi...

— Eh bien ! a' écria le Marseillais , la pèche est bonne ; die est meilleure que je n'osai» Fespérer... Deux aristocrate» pour un, et on imbécile par-dessus le marché. Emparez-vous de cet homme! » ajouta-t-il , «'adressant à cea étranges séides qui venaient de surgir autour de lui.

Mats le raarchef haussa le» épaules.

« Tu sais bien , dit-il , qu'ordmaireinent on ne s'empare pas de moi, et que mes pistolets ont coutume de chanter une romance dont tu dois savoir un couplet... Cependant, aujourd'hui, je ne me donnerai point cette peine. Tn vas voir... ■

Ht, à son tour, le marclief Ht un signe.

L'homme masqué qui l'accompagnait et avait gardé le silence josque-li s'approcha et dit au Marseillais :

« Tu obéiras peut-être à ceci... »

Il avait entr ouvert son manteau , et montra ane petite plaqae de cuivre suspendue à son cou.

Le Marseillais demeura stupéfait.

• lin représentant du peuple ! dit-il.

— Qui t’ordonne de rallier les hommes , de laisser ces deux jeunes

Sens continuer leur chemin , et d'aller veiller plus loin à la sûreté e la République, car ici elle n'est pas en péril. «

Le Marseillais étouffa un cri de sage , mais il obéit.

Ses hommes rentrèrent dans les ténèbres des rues environnantes, et lui-même s’éloigna, descendant la rue Saint-Honoré , du côté des halles.

• Ah! citoyens... murmura la jeune fille, vous m'avez sauvée! — Oui , dit l'homme au rnasqne rouge ; mais c'est à une condition, car nous ne taisons rien pour rien...

— . Oh! parlez... dit-elle avec un élan de reconnaissance.

— Il est on homme qui voua a rendu un premier service à Tauberge du Corbtau virant.

— Le brigadier? dit-elle.

— Oui, mademoiselle.

— Eh bien?

— On le conduira demain à T échafaud. »

Claire poussa un cri et chancela , comme ai le cqup de ia mort Tcûl frappée.

- Elle l’aime! « murmura tout bas le m archet, l’ois il reprit aussitôt :

« Mais on le sauvera ! *

Les yeux de la jeune fille, qui s'étaient déjà fermés, se rouvrirent.

• Oh mon Dieu! dit-elle, ne me trompez-vous pas?

— On le sauvera, continua l'homme an masque rouge, mais il faut que vous nous aidiez...

— Et ie voua aiderai! s'écria-t-elle. Oh! dites, pariez... faut-il mon sang? faut-il ma vie?

— Non , il (eut que vont lai obteniez un refuge dans l'hôtel de Tambassade d’Espagne.

— Je l'obtiendrai. Doua Carmen est si bonne pour moil n'est-ce pas, monsieur Muller? »

Elle se tourna vers l'Allemand , qni était devenu fort pèle, car elle venait de trahir l'amour qu'elle portait , dans le secret de son cœur, an chevalier de Hoehemaure.

• Oui, mademoiselle, répondit le pauvre Allemand.

— Maintenant, reprit l'homme au masque rouge, continuez votre chemin. Nous vous accompagnerons. ■

Claire continua sa route, appuyée sur le bras de Fritz Muller.

Ils «étaient remis à marcher d'un pas rapide, et ils eurent bientôt atteint k rue de l'Arbre -Sec et le cabaret tenu par Berdin le Bourguignon.

Les hommes masqués s'effacèrent dans l'ombre d’un porche voisin.

Un petit garçon de douze à treize ans posait les voleta extérieur» de la devanture , et s'apprêtait à fermer, car il était près de miouit, lorsque Fritz et mademoiselle Claire touebèreot au seuil du cabaret.

• Que demandez-vous , citoyens? dit le garçon.

— A boire , répondit Fritz.

— U est trop tard...

— On a soif à toute heure. •

Le jeane garçon jetait sur l'Allemand et sa compagne des regards défiants.

Fritz se pencha vers lui *

• Tu martre est-il là?

— Il est couché.

— Nous aurions voulu lui parler...

— Revenez demain... »

Mais une voix se fit entendre à l'intérieur du cabaret :

• Qu'est-ce que tout ce tapage 4 » fit-elle.

Puis un gros homme au teint fleuri , au nez rubicond, en manchet de chemise , malgré la rignctir de la saison , se montra sur le seuil. C’était maître Berdin en personne.

« Ma foi ! citoyens, dit le garçon cabaretier, voilà le patron ; s'il veut vous rcceioir, je ne demande pas mieux. ■

I.o cabaretier jetait à son tour no regard soupçonneux sur les deux jeunes gens.

u Que désirez-vous? n fit-il.

Ce fut mademoiselle Claire qui répondit.

Elle fit un pas en avant et se plaça dans le cercle de lumière projetée par ooe lampe placée sur une table à l'intérieur du cabaret.

Alors maître Berdin fut ébloui par cette touchante et sublime Ggure de vierge. ,

• Citoyen, dit mademoiselle Claire, vous êtes de mon pays, et j'ai des commissions pour vous. Je viens de Coulanges. ■

Maître Berdin comprit snr-lc-cbamp que la jeune fille ne venait pas dans T unique but de boire un verre de vin ; et , ayant jeté 1rs yeux sur ses mains blanches et mignonnes, il devina que les babils de paysanne qu'elle portait n'étaient pas faits pour elle.

« Entrez, ma petite citoyenne, dit-il. Vous êtes toute mouillée, entres 1 Et puisque vous êtes du pays , nous causerons au coin du feu. » Il la prit par la ruoin , la fit entrer dans ie cabaret et la conduisit auprès du poêle , qui était encore rouge.

Fritz Millier entra derrière eux.

• Ferme la boutique, dit maître Berdin à son garçon, et va le coucher!...

— Vous n'avez plus besoin de moi , patron?

— Non , va-t'en cl reviens demain de bonne heure. •

Le garçon cabaretier, qui avait fermé la devanture avec une tringle . rouvrit une petite porte , y passa en se baissant , et s'en alla. Maître Berdin referma cette porte et dit :

■ Maintenant nous pouvons causer, nous sommes chez nous.,. • Et il la regardait attentivement :

• Ah! reprit-U, vous êtes de mon pays?

— Je suis d'Azay-sur-Yonne.

— Voua I • fil Berdin.

Et pois il se frappa le front }

• 0 Seigneur Dieu! fit-il, j* aurais dû m'en douter?... Jo sais qui vons êtes... Vous êtes mademoiselle «TA ray...

— Oui , dit tout bas mademoiselle Claire , et je viens voua demander des nouvelles de mon père cl de mes frères... Sont-ils vivants?... sont-ils libres?

— Comment ! s'écria le cabaretier, vous ne savez pas ce qu'ils sont devenus ?

— - Hélas 1 non...

— Mau vous n'avez donc pas reçu leurs lettres !...

— - Depuis onze mois ils ne m'ont pas écrit...

— Ab! je vons réponds bien du contraire, dit le cabaretier; è preuve que la sieur au père Jérôme, la fruitière de la rue du Vert- Bois , est venue ici il y a huit jours , et que je lui ai remis one lettre de votre père...

— Vivant! vivant!... a’ écria Claire d'Azay briaée par l'émotion et tombant è genoux.

— Votre père et vos frères sont vivants , répondit Berdin , et ils se trouvent à l’armée de Coblentz, ajouta-t-il tout bas.

— Et vous dite* qu'ils m'ont écrit... »

Berdin baissa la voix :

« Savez-vous , mademoiselle , dit-il , que je joue ma télé à ce métier-U vingt-quatre heures par jour?

• Mais enfin je suis royaliste , mon sang appartient à ma cause...

• Eh bien, touj les mois, un homme vient loger ici. Il est vêtu en roulier, il conduit une charrette et passe pour le domestique d'uo marchand de grain*. C'est le dernier relai d’une poste aux lettre* que nous avons établie entre Coblentz et Paris.

— Et il vous apporte des lettres de mon père?

— J’en ai déjà reçu huit on dis. •

Claire et Fritz Mülicr se regardèrent.

• Oh! s’écria-t-elle. Jérôme est un infâme !

— Jérôme? fit Berdin étonné , votre intendant?

— Oui , » dit k jeune fille.

Et alors elle raconta avec on laconisme que les circonstances sens-

àES MASQUES ROUGES.

Liaient impérieusement commander cc qui l' était passé à l'auberge du Corbeau virant , et comment depuis onze mois le misérable prétendait être sans nouvelles de ses maîtres.

■ Mais vous aies répondu à votre père et à vos frères? s'écria Derdin au comble de !' étonnement.

— Jamais!

— Voilà qui est étrange ! » dit-il.

Et si? dirigeant vers un bahut qui lui servait de comptoir, il ouvrit son tiroir à caisse, fit jouer le ressort d’un double fond ingénieusement ménagé et en retira une lettre qu'il tendit à la jeune j fille.

.Mademoiselle Claire jeta un cri d'étonnement.

La lettre portait pour suscription :

. Au citoyen d'Azay.

D l'écriture de cette suscription ressemblait si merveilleusement h la sienne, qu'elle sc demanda si ce n’était pas elle qui avait tracé celte ligne.

» C'est pourtant bien une lettre de vousl dit Berdin.

— Non.

— Ouvrez-la . alors! »

Claire ourril la lettre, et, au comble de la surprise, clic lui :

■ Mon bon père ,

a Je me suis mise rn rente pour Paris, il y a Imit jours, avec

* notre bon cl fidèle Jérôme. Nous sommes descendus rue du Vert-

* Dois, chez sa srrur. Jérôme est an mieui avec un grand personnage « du gouvernement révolutionnaire, et il m'affirme que vous pouvez,

» vous et nies frères, revenir à Paris. Il vous enverra des passe - » ports d’ici à huit jours , avec lesquels vous pourrez sans crainte ■ revenir à Paris... a

Celte lettre échappa des mains de mademoiselle Claire, qui venait de lire au bas de la dernière page sa signature parfaitement imitée.

• Ab! murmtiro-t clic, cet homme est un monstre!

— Mais que veut il? quel est sou but?

— II veut faire guillotiner mon père , mes frères , et moi ensuite.

— Et acheter vos biens confisqués , sans doute , * acheva Berdin.

Et il ouvrit la porte dit poêle et y jeta la lettre , ajoutant :

a Ah ! ma chère demoiselle . bénissez Dieu de vous avoir conduite ici ce soir, car celle lettre devait partir demain, n

Claire prit dans scs deux mains la grosse main calleuse du cabarclier :

« Vous êtes un brave homme ! a dit-elle avec des larmes dans la voix.

Berdin, gagne par l'émotion, s’essuya les yeux du revers de sa manche et reprit :

— Mais vous, mademoiselle, comment avez-vous pu venir?... Où êtes-vous cacbcc à Paris ?

— Dans la seule maison où h s aristocrates soient en sûreté, répondit Fritz Muller.

— Et... monsieur... a

Il désignait Fritz Müllcr.

Claire enveloppa le bon Allemand d'un regard affectueux qni lui fit oublier tontes scs souffrances :

• C’est mon sauveur, dit-elle, mon ami, mon frère... a

Comme elle parlait ainsi , deux coups précipités furent frappés à

la devanture de la boutique.

a Gare à la police !» dit Berdin , qui souilla la chandelle.

Mais une voix émue , précipitée par l'aDgoisse , nue voix de femme dit au dehors :

■ Ouvre, Berdin, ouvre, je suis sente, c’est moi...

— Qui, vous?

— Farandole, a

Le cabaretier alla ouvrir, et mademoiselle Claire et Frita virent , à la lueur douteuse que projetait encore le poêle , une femme qui ■e glissa dans le cabaret.

a Vite! mon bon Berdin , dit-elle , il menant des habits... je suis pressée... et j'ai besoin de toi...

— Mais où vas-tu à cette heure, ma pauvre fille? demanda Berdin.

— Sauver quelqu'un. »

Le cabaretier tressaillit.

i Farandole n’avait pas aperçu, grâce à l'obscurité, Friii Müllcr et mademoiselle Claire. Elle se crut seule avec Berdin.

• Ta sais bien , di£elle , que le jour où ils m’ont tué mon pauvre i Victor, j’ai fait un serment. J'ai juré de déroaer ma vie à sauver ceux que la guillotine attend, jusqu'à ce qu'elle me prenne moimême. »

Berdin avait, tandis que Farandole parlait, rallumé la chandelle.

Un premier rayon de clarté tomba sur le visage de la ballerire. Soudain, abusée par une ressemblance étrange, mademoiselle Claire poussa un cri :

« Armande ! dit-elle, ma couainc!..,

— Je ne m'appelle pas Armande répondit la ballerine étonnée ; on me nomme Farandole...

VIII, — ti racTt.

Tandis que Farandole entrait dans In cabaret de maître Brrdia, une scène différente se passait dans la rue.

Ij ballerine n'était pas venue seule, l.'homme qui l'avait suivie depuis la rue des Bons-Enfants et qui l'avait abordée rue V'dledo l'accompagnait.

A vingt pas du cabaret. Farandole s'arrêta cl lui dit : a Je ne puis pas vous occutupagucr là où vous me conduisez dans le costume où je suis.

— C'est juste, dit le personnage à la voix sonore.

— Si j’ai bien compris, reprit-elle, vous ajlcx uie conduire dcos uuc maison où vous rue ferez passer pour une ouvrière?

— Oui.

— Donc, il me faut des vêlements autres que ces oriocacx.

— Et vous comptez en trouver là?

— Oui. Seulement, laissex-moi entrer seule.

— Comme vous voudrez, » dit l'homme au inantex'i.

El il demeura dans la me cl se pro orna de long en large, tends que la ballerine sc glissait dans le cabaret par la pclito porte q> r maître Berdin le Bourguignon venait d cuir ouvrir.

L'agitation de cet homme était extrême.

■ Oui, murmnra-l-ilàmi-voii, je veux la sauver... il le faut!.,. Mais comment? C«Ue ressemblance suffira-t-elle? F.i quand 1 autre sera » *i liberté, celle-ci parvieudra-l-elle à prouver qu’elle n'rst pas Armande?... Je ne puis pourtant envoyer l'une à la uiort pour sauver l'autre... Et puis, ne se doutera-t-on de rien à la Conciergerie? Ne moreconnaîtra-t-on pas?... Oh ! j'ai trop présumé de mes forces!... Et cependant, dusse-je aller trouver Robespierre, ii faut quelle vive I... • Comme il parlait ainsi , croyant la rue déserte, une ombre s'agita et marcha vors lui.

L’homme au manteau tressaillit et cria : • Au large!

— Ami! dit une voix.

— Qui êtes- voua?

— Bordeaux et Toulouse, a répondit l'ombre.

C'était le mot de passe donné le malin aux chefs de la police municipale par le comité de salut public.

Le mjstcricux personnage s'arrêta étonné; l’ombre avança cl devint un corps.

En même temps une main s'appuya familièrement anr l'épaule de l'homme qui avait accompagné Farandole.

a Qui étes-voua? dit ce dernier, voyant qu’ il avait affaire à uo homme masque.

— Je sois un homme qui, comme vous, s'intéresse au sort d’uce personne que vous aimez, n

Celte réponse bouleversa le compagnon de Farandole.

L’homme masqué se pencha à son oreille et murmura un nom. a Vous me connaissez?

— Oui.

— Mais qui donc êtes-vous?

— Voilà ce que vous ne Mures pas. Cependant, nous pouvons noos entendre.

— Je ne m’entends qu’avec les gens qui montrent leur visage et déclinent leur nom. »

Un rire moqueur reteulit sous le masque, a Citoyen, dit la voix, nous ne suivons pas le mène chemin. Nos bannières sont différentes ; la mienne se nomme rfeevir, la tienne liberté; mais qu'importe, si nous nous rencontrons sur un terrain neutre, celui de l'humanité et du dévouement I

— C'est-à-dire, reprit l'homme au manteau, que vous êtes ■■ aristocrate, un suspect, un émigré?

— Que t'importe! Iî>*Ui, toi, en ce montent , l'homme politique, le membre du comité de salut public, l'orateur fougueux qui a renversé uq troue au souille gigantesque de sa parole? Non. A cette heure, tu es un pauvre homme frappé au cœur, uu inconnu qui cache sou visage, qui marche d’uu pas furtif... et tout cclu pour accomplir une bonne action.

— C'est vrai, dit simplement l'hounm- uu manteau.

— - Seulement , reprit le masque rouge , tu uc sais pas comment f y prendre pour concilier tou devoir cl tou amour...

— Vous lises doue au fond des cœur»? s’écria le compagnon de Farandole .stupéfait.

— Peut-être... »

Et, un moment silencieux, l’inconnu reprit :

« Comme loi uous avions songe à la j«t:ue bile qui virut d'entrer ià, et qui ressemble si merveille userocit à mademoiselle Aruiamle de Vérinièrcs.

— Vous «avez aussi cela?

— Noua savons tout...

— Mais qui doue êtes-vous? répéta l’homme au manteau avec une sorte d'angoisse.

— Des homme» que toi et les tiens croyez avoir proscrits, et qui sauront vous braver... A présent, écoute, citoyen. Ce n'fst pas toi qui iras à la Conciergerie.

— Vous saviez donc encore...?

— Tu parlais assez haut tout à l'heure. Ce n'est pas lui, c'est nous!...

— - Vous? vous?.., Mais vous pourrez doue y entrer? »

L'inconnu sourit ?ous son masqm .

u Nous pouvons tout ce que i.ous voulons; doue nous y entre* rons. . .

— Et après?

— Nous uous ferons ouvrir lo cachot de mademoiselle de Vériuièrrs. . .

— Mais tout cela est un rêve! balbutia l'homme au manteau.

— Un rétr mélangé de siug! — dit avec amertume son interlocuteur. — A présent , réfléchi» bien, citoyen. Si ta u'as pas foi en nous, si tu hésites, si tu veux lui-méiue accomplir la besogne dont nous t'olfron» de uous charger, voici ce que je te prédis : avant un mois tu amas élu dénoncé au cuiuilé de saiut publié comme favorisant les aristocrate», n

L’homme au manteau passa une main (iévreuse sur son Iront.

■ Qu’importe, dii-ii, ai die est sauvée?

— Mois si uous la san vous, uous...

— Et qui m'eu répondra?

— Moi.

— Vous oublies que vous sc voulez pas décliner votre nom.

— El si je vous disais ce nom , le citoyen membre du couii'é de salut public serait-il bouture à l'oublier?

— Celui-là seui qui veut sauver Armandt: s'eo souviendra. »

Alors le masque rouge » approcha do l'homme au uiauitau cl lui

murmura uu noiu dans le tuyau de l’ oreille.

« Vous! s’écria celui-ci.

— Moi.

— Mais vous jouez voire tête !

— Qu'importe, si je sauve celle d’Armaade? n

Puis le masque rouge prit la maiu de l'homme au manteau.

■ Je u' ai pa* besoin de votre parole, à vous, dil-il.

— Ni moi do la vôtre, répondit l'homme au tuauhau. Mais comment sauverez- von s Arinuude?

— C’est mon secret. »

L'homme au manteau eut tout à coup u;< accent étrange,

■ Oh! dit-ii, vous I* aimez!...

— Ne soyez pas jaloux... je ne l’ai juuuis vue.

— Alors pourquoi...?

— D'aboi d, je suis un ouii de sa famille... ensuite, je tien» r- •onneiieraenl ù vous rendre un service.

— Ah!

— Car j'aurai bcsoiu de vous... Oh ! ne vous alarmez pas... qnc voire pudeur républicaine ait garde de s'nûaroiicJier,... ou uc demandera qu'à l'Iiomme.

— Eh bieu, parlez... ■

Le masque rouge secoua U tète.

• Pas encore, dit-il. Seulement, jurez-moi que, Armande une fois libre, une loi* hors de tout péril, — si uu homme re présente j chez vous uu malin, vous le recevrez...

— Et puis?

— Rien. »

Ce monosyllabe fut articulé froidement, u Est -ce concln? ajouta le masque rouge.

— Oui.

— Demain soir Annande sera libre. Seulement, il me faut cette fille qui, dites-vous, ressemble si parfaitement à mademoiselle de l'éi insères. »

Kn ce moment , la ballerine sortait du cabaret et hésitait une J seconde à aborder l’Iiomuic au manteau, le voyant avec un in-

1 connu.

* Approchez , • lui dit-il de sa magnifique voix de basse-taille. Farandole était enveloppée des pieds à la tête dans nne longue

! pelisse, dont elle avait rabutlu le capuchon sur ses yenx.

- .Mou enfant, lui dit l'homme au manteau, êtes-vous toujours ! décidée?

— Toujours.

— Alors, suivez monsieur, et ce qu'il vous demandera, faitea- Icf... *

Les deux hommes se donnèrent une poignée de main.

« Au revoir! dit l'homme nu manteau.

— A bientôt, dit le masque rouge, et comptez sur nous. * L’homme au manteau ullo.it s'éloigner.

I.e masque rouge le rappela, se pencha de nouveau & son oreilia et lui dit :

* Demain vous recevrez un billet qui vont dira cequ’Armaade d« Vérinières sera devenue. »

Quand le masque rouge se trouva seul avec Farandole , il lui dit :

« Prenez mou bras, et venez avec moi... «

Farandole lui prit le bras et le suivit avec la docilité d’ua chien.

a Je dois vous prévenir, continua le masque ronge, que vous allez coucher eu prison.

— Peu m'importe!

— L’homme qui vous a confiée à nous a donc sur vous beaucoup d’ascendant?

— Je ne l'avais jamais vu il y a une heure.

— Alors, pourquoi l'avez-veus suivi?

— - Parce qu'il m'a dit des paroles qui sont descendues au fond de mon cœur.

— Que vous a-t-il dit?

— Il m'a demandé si je voulais racheter quelqu’un de la guillotine.

— Eh bien?

— Et alors, continua Farandole d’une voix sourde, comme je n’ai pu autrefois sauver une tête chérie, et que depuis lo jour fatal j’ai fait le serment de vouer mon sang , ma vie. mon âme à sauver quelqu'un si l'occasion s'en présentait, j'ai accepté avec joie.

— Quelle était donc cette tête que vous vouiiii sauver?

— Celle du seul homme que j'aie aimé.

— Qufl était cet homme?

— Je le croyais uu simple roldal.

— Ah ! n

Farandole essaya de voir à travers le masque de l'inconnu, u Etes- vu us bon, vous? dit-elle avec l'accent farouche de la défiance.

— J’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai souffert... »

Ces mots uflêmtl au cœur de la ballerine, u Alors, dit-elle, écoutez... »

Et son bras pesa plus fort, obéissant à un confiant abandon, sur le bras du masque rouge.

u Je vous écoute, dit-il. y

— Je mis une fille des rues, reprit-elle simplement. Je ne sais, pas où je suis née. La femme que j'appelle ma mère n’est pas ma* mère. Elle faisait partie d’uni; troupe de saltimbanques qui m’ont ^ volée à mes vrais parents. J'ai vingt ans, je danse depuis l'âge de: six ans ; j'ai longtemps manqué du nécessaire, grelottant dans un grenier par les rude* journées d'hiver.

p Après avoir vccû dd fthin sw, souffert le froid et la faim, il fallait danser, tantôt sur la place publique, en quelque carrefour boueux, tantôt dans un cafc comme celui d'où je sors.

n Un soir que, triste et lasse do mou étrange vie, je chantais du bout des lèvres une chanson d'amour que je ne comprenais pas, je sentis du milieu de la foule nn rayonnement de chaleur qui pesait sur moi.

» On eût dit que deui charbons ardents étaient tournés vers mou visage.

LES MASQUES ROUGBS.

• C'était un homme qui me regardait avec (1rs yeux noir» qui me transperçaient comme la lame d’une éjiéf .

■ Ab! dit la ballerine, je ne fois pas ai cel homme était beau, mais il devint k l'instant même le maître tl le roi de mon âme , et je sentis que ma vie lui appartenu. t , et je compris pour la première fois cette chanson que je chantais depuis six roi.

• Cet homme portait l'habit d'un soldat , d'un garde-française, le régiment qui avait passé au peuple quelques mois auparavant.

» Que sc passa* I- il entre nous? Üh ! ce serait trop long k vous raconter. Mais un mois après, rrl honnir était devenu pour moi l'univers; je n« croyais qu’on lui, je u' aimais que lui... A peine savais-je son nom; Ü se nonundl Victor...

» Victor tout court, — comme doit s'appeler un enfant du peu* ’plf, un simple soldai.

- Non* demeurions ensemble dans ma mansarde de la rue

Villedo.

» Il partait 1e matin , il revenait chaque soir.

• Un jour II me dit : Nous sommes licencies, je ne porterai plus l'uniforuiej mais sois tranquille. Je vais chercher de l'ouvrage; je suis un bon ouvrier, je me tirerai d'affaire.

• Il sc passa huit jours encore.

■ tu malin 11 me dit :

■ — Si je ne feutrais pas ce soir, ne t’en étonne pas. Je dois aller dans la banlieue chercher de l'ouvrage.

• — Mais k quoi veux-tu dooc travailler? lui demandai-je avec

inquiétude,

« — J’étais menuisier de mon étal avant d'entrer au service.

» — C’est singulier, lui dis- je , niais lu as des nuins mignonnes et blanches comme un grand seigneur.

» — C’eel que le mousqnrf est moins lourd que la rabot, me répondit-il eu riant. Et il s’eu alla.

« le soir, il 11e revint pas. Le lendemaio, je fattrodis vainement...

r Trois jours s'écoulèrent, je sentis que je devrnais folie...

• Je sortis de notre grenier, le me mis k courir au bstard dm s la rue, demandant mon Victor adoré k tons les échos.

« Personne ne me répondit.

r Crptniant il f avait une grande rumeur dans Paris, et la foule

s’aiircuipsit dans les rues.

• On avait découvert la veille une conspiration ayant pour but d'enlever Louis XVI du Temple.

• Les conspirateurs avaient été arrêtés, jugés , condamnés.

■ Je uté trouvai sur le possage de la charrette, et soudain je jetai •u cri terrible.

• Victor était au milieu des condamnés.

■ Il me reconnut et me sourit.

• — Arrêtez I m'écriai-je, arrêtez! c'est mon amant... c’est mc.i mlrt... c’eat Victor!

• — Ça, me dit une femme qui suivait la charrette en hurlant, ça too mari?... Allons donc! c'est le martfui* de la Rocbr-Bertrand.

» Je jetai un cri encore et je m'évanouis.

» Quand je revins à moi, la nuit était venue, il pin: voit et Irrites étaient déserte*. ,

» Je me Iratnai défaillante jusqu'à la place de la Révolution, rt mes pieds glissèrent dans un ruisseau de sang.

• Je trempai nu-s me ms et mon iront dans cette boue sanglantc et, veuve avant d'être femme, je G» le aerment de donner ma télé k celui qni la voudrait, si ma tête devait eu racheter une autie.

Au moment où elle parlait ainsi, le masque rouge et la jeune fille entraient dans le cercle de lumière décrit par une lanterne de coin de rue, et ils étaient en face du pont Neuf.

Le masque rouge regarda Farandole.

Une grosse larme, une larme silencieuse roulait lentement sur i a

jone.

C'était la larme que versent ceux pour qui l'heure inflexible du désespoir sans limite .1 a sonné depuis longtemps.

« Ah! pauvre enfont! » murmura-t-il.

Et dès lors ils cheminèrent silencieux, et quelques minute après ils arrivèrent aux portes de la Conciergerie.

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